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Full text of "Journal [par] Stendhal. Texte établi et annoté par Henry Debraye et Louis Royer"

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STENDHAL 


JOURNAL 

TEXTE    ÉTABLI    ET    AWOTR 
PAR 

HENRY     DEBRAYE 


ET 


LOUIS     ROYER 


TOME     PREMIER 

1801-180") 

AVRC   QCATKE    PLANCHES   ET    ONE   CARTE   UOKS-TKXTE 


PARIS 

LIBRAIRIE     AiNGIE?JNE     HO.N'ORÉ     CHVMIMON 

lîDOUARD     CHAMPION 

5,  Quai  Malaqlais,  VI' 

1923 


ŒUVRES    COMPLETES 


STENDHAL 


PUBLIEES      SOUS      LA      DIRECTION 


PAUL  ARBELET   ET   EDOUARD    CHAMPION 


Œm^RES    COMPLÈTES 

DE 

STENDHAL 


JOURXAL 


TOME    PREMIER 


Il  a  été  tiré  de  cet  ouvrage  : 

Dix  exemplaires  sur  papier  de  Chine,  namérolés  de  1  à  10^ 
contenant  une  double  suite  des  planches  dont  une  sur  Japon 
Impérial. 

Vingt-cinq  exemplaires  sur  papier  des  manufactures  impé- 
riales du  Japon,  numérotés  de  11  à  35,  contenant  une  double 
suite  des  planches  dont  une  sur  sur  Japon  Impérial. 

Cent  exemplaires  sur  papier  d'Arches,  numérotés  de  36  à 
135,  contenant  une  double  suite  des  planches  dont  une  sur 
Arches. 

Onze  cents  exemplaires  sur  papier  vélin  par  fil  des  Pape- 
teries Lafuma,  de  Voiron,  numérotés   de  136  à  1235. 


Exemplaire  N"       9  3  *"> 


Copyright  hy  Edouard  Champion,   November  1923. 


REPRODUCTION      INTERDITE 


LA      MAISON      DE     NOËL     DA  R  U 
où       Henri      Beyle      habitait     en      1800 

{rue   de    Lille,  n-  505  :  aujourd'hui  n-  79l 


~7r 


STENDHAL 


JOURNAL 


TEXTE    ETABLI    ET    A.>':NOTE 


HENRY  DEBRAYE 


LOUIS  ROYER 


TOME     PREMIER 

I  80 I  -  I 8oD 
AVEC   QOATRE    PLANCHES    ET    UNE   CARTE   HORS-TEXTE 


PARIS 

LIBRAIRIE     ANCIENNE     HONGRE    CHAMPION 

EDOUARD     CHAMPION 
5,  Quai  Malaquais,  VI' 

1923 


TU 


INTRODUCTION 


Les  ouvrages  autobiographiques  d'Henri  Beyle 
offrent  à  l'historien  de  sa  vie  et  de  sa  pensée  des 
documents  d'une  valeur  inestimable  et  cependant 
diverse.  Il  faut  avant  tout  faire  ce  qu'on  appelle 
en  histoire  la  critique  des  sources,  et  discerner 
dans  chaque  œuvre  la  part  de  la  vérité  et  celle  de 
l'erreur  plus  ou  moins  volontaire. 

La  Vie  de  Henri  Brulard  est  écrite  presque  un 
demi-siècle  après  les  événements,  et  écrite  pour 
le  public  par  un  écrivain  déjà  connu,  membre  du 
corps  diplomatique,  chevalier  de  la  Légion  d'Hon- 
neur, et  qui,  inconsciemment  et  de  la  meilleure  foi 
du  monde,  pose  un  peu  pour  la  galerie. 

Les  Souvenirs  d'Egotisme  ont  été  rédigés  moins 
longtemps  après  les  événements,  mais  ils  sont  éga- 
lement destinés  à  être  lus  un  jour  ^  par  quelque 


1.  «  A  n'imprimer  que  dix  ans  au  moins  après  mon  dé- 
part, par  délicatesse  pour  les  personnes  nommées.  »  (Sou- 
venirs d'Egolisme,  éd.  Casimir  Stryienski  (Paris,  1892), 
page  1,  note  1.) 

JOURNAL    DE     STENDHAL.  A 


II  INTRODUCTION 

âme  aimée  de  l'auteur,  «  par  un  être  tel  que  Madame 
Roland  ou  M.  Gros,  le  géomètre  )>  ^. 

Quelle  que  soit  la  sincérité  de  l'un  et  de  l'autre 
ouvrage,  ils  n'ont  ni  le  charme  de  primesaut  ni 
surtout  la  valeur  documentaire  du  Journal.  Le 
Journal  de  Stendhal  est  une  source  de  premier 
ordre  pour  l'histoire  de  la  vie  d'Henri  Beyle,  source 
d'autant  plus  importante  qu'elle  se  réfère  à  la 
partie  la  plus  intéressante,  pour  l'historien,  de  la 
vie  du  maître,  l'époque  de  sa  formation  littéraire, 
l'époque  aussi  la  plus  agitée  et  la  plus  remplie  de 
sa  vie  administrative  et  de  sa  vie  sentimentale. 
Nous  possédons  les  réflexions  intimes  d'Henri 
Beyle  depuis  sa  dix-huitième  année  jusqu'à  la 
trente-cinquième,  depuis  l'époque  où,  jeune  sous- 
lieutenant  spleenétique  et  malade,  il  parcourait 
l'Italie  du  Nord,  jusqu'à  l'année  qui  suit  la  publi- 
cation du  premier  livre  signé  de  Stendhal  :  Rome^ 
N  a  pies  et  Florence. 

Dans  ce  journal  non  pas  sans  souci  (ni  même, 
souvent,  sans  soucis),  mais  du  moins  sans  autre 
prétention  que  celle  de  se  comprendre  lui-même, 
de  se  façonner  le  caractère  et  la  sensibilité,  nous 
avons  tout  le  Stendhal  de  la  formation  sentimentale 
et  littéraire.  Nous  y  trouvons,  au  hasard  des  cahiers, 
beaucoup  d'orgueil,  et  du  plus  noble  (un  Stendhal 
pouvait,  et  devait,  en  avoir),  quelque  vanité  par- 

1.  Soin>enirs  d'Egotisme,  pages  1-2. 


INTRODUCTION 


fois  un  peu  fate,  mais  surtout  (et  c'est  là  l'inesti- 
mable) une  sincérité  absolue.  Au  jour  le  jour, 
pendant  des  années,  Henri  Beyle  a  accumulé 
une  masse  énorme  d'observations  écrites  pour  lui 
seul  ^,  qu'il  n'a  généralement  jamais,  ou  presque 
jamais,  relues,  et  dont  on  retrouvera  cependant 
le  suc  médullaire  dans  ses  grandes  œu\Tes,  le 
Rougê  et  le  Noir  et  la  Chartreuse  de  Parme,  et  plus 
encore  peut-être  dans  Lucien  Leuwen.  C'est  la 
matière  première,  sans  tri  ni  contrôle,  qu'on  en- 
tasse pêle-mêle  dans  un  coin  et  dont  on  retrouve 
comme  par  hasard,  très  longtemps  après,  les  parties 
les  plus  brillantes  et  les  plus  solides. 

La  matière  première,  pour  Henri  Beyle,  c'est 
l'homme  tout  entier,  l'homme  intellectuel,  moral 
et  physique  —  ou  plutôt  ce  qui  dans  l'homme 
physique  annonce  et  dénonce  le  jeu  de  l'intelli- 
gence, des  sentiments  et  des  passions  ^.  Et  en 
même  temps  qu'il  observe  les  autres,  Stendhal 
ne  manque  pas  de  s'examiner  lui-même.  Car  le 
meilleur  outil  pour  le  psychologue,  c'est  encore 
son  propre    cœur  et  sa  propre  intelligence.    Aussi 


1.  Journal  du  25  août  1818  :  «  Un  tel  journal  n'est  fait 
que  pour  celui  qui  l'écrit.  » 

2.  Hors  de  là,  le  contact  des  hommes  lui  est  vite  fasti- 
dieux. «  Cela  vient,  confesse-t-il,  d'une  habitude  à  moi  don- 
née par  l'envie  de  me  perfectionner  dans  l'art  de  connaître 
et  d'émouvoir  l'homme.  Je  regarde  comme  perdue  toute 
journée  dans  laquelle  je  ne  m'instruis  pas.  »  (Journal  du 
15  avril  1806.) 


IV  INTRODUCTION 

bien,  on  ne  peut  comprendre  les  autres  que  par 
rapport  à  soi,  Henri  Beyle  n'aurait  eu  garde  de 
négliger  l'admirable  banc  d'épreuve  qu'il  était 
lui-même,  aussi  la  partie  proprement  subjective 
du  Journal  est-elle  de  beaucoup  la  plus  importante. 


Ce  journal  embrasse  entre  ses  dates  extrêmes  une 
période  de  dix-sept  ans,  de  1801  à  1818  ;  mais  il 
ne  forme  un  ensemble  à  peine  interrompu  qu'entre 
1801  et  1814,  encore  la  partie  de  1814  est-elle 
extrêmement  courte  :  une  vingtaine  de  pages. 
De  1815,  nous  avons  une  brève  relation  du  voyage 
à  Venise  et  à  Padoue  et  de  1818  un  autre  récit, 
assez  rapide,  d'excursion  dans  la  Brianza. 

Pendant  tout  ce  temps,  Henri  Beyle  a  noté 
ses  observations  et  ses  impressions  avec  une  sin- 
cérité absolue  et  une  complète  liberté  d'expression, 
—  si  complète  que  j'ai  dû,  pour  la  publication, 
prendre  certaines  précautions  au  sujet  de  passages 
assez  scabreux  ;  je  dois  ajouter  que,  malgré  ces 
précautions,  le  Journal  n'est  nullement  un  livre 
pour  jeunes  filles. 

C'est  à  partir  de  1804,  surtout,  que  nous  commen- 
çons à  rencontrer  les  formules  définitives  de  ce 
qu'on  a  convenu  d'appeler  le  beylisme.  Les  années 
précédentes  sont  plutôt  consacrées,   par  un  jeune 


INTRODUCTION  V" 

homme  un  peu  naïf  et  ignorant,  à  la  lecture, 
à  l'acquisition  d'un  bagage  intellectuel.  Cepen- 
dant, comme  l'a  remarqué  M.  Paul  Arbelet  ^, 
dès  sa  dix-huitième  année,  Beyle  avait  déjà  dis- 
tingué l'essentiel  de  sa  doctrine,  lui  qui  écrivait 
le  10  décembre  1801  :  «  Connaître  à  fond  les  hommes^ 
juger  sainement  des  événements,  est  donc  un  grand 
pas  vers  le  bonheur.  »  La  chasse  au  bonheur  était 
au  fond  même  de  l'instinct  d'Henri  Beyle. 

Le  Journal  sera  l'une  des  armes  de  cette  chasse  ; 
il  lui  confie  tout,  ses  espoirs  et  ses  projets,  ses 
regrets  et  ses  résolutions.  Sans  doute  il  écrit,  le 
30  mars  1804  :  «  L'art  d'écrire  un  journal  est  d'y 
conserver  le  dramatique  de  la  vie  ;  ce  qui  en  éloigne, 
c'est  qu'on  veut  juger  en  racontant.  »  Mais  il 
sentait  qu'il  n'était  pas  né  pour  la  description 
pittoresque,  et  il  s'écriait,  le  26  août  suivant  : 
«  Quand  je  relis  ces  mémoires,  je  me  siffle  souvent 
moi-même  :  ils  ne  rendent  pas  assez  mes  sensations.  » 
Et  de  plus  en  plus  il  développe  ce  qui  fait  l'essen- 
tiel de  son  art  :  «  C'est  la  connaissance  de  ce  qu'il 
y  a  de  plus  caché  au  fond  du  cœur  et  de  la  tête 
que  je  veux  acquérir  ^.  »  D'ailleurs,  il  a  tenu  lui- 
même  à  expliquer  très  nettement  ce  qu'étaient  ces 
notes  personnelles  :  une  santé  chancelante  lui  a 
toujours  laissé  obscurément  la  crainte  de  voir  ses 

1.  La    Jeunesse    de    Stendhal    (Paris,    Champion    (Biblio- 
thèque stendhalienne) ,  1919,  2  vol.  in-8o),  p.  186-187. 

2.  Journal  du  7  juin  1810. 

JOURNAL     DE    STENDHAL.  A. 


^I  INTRODUCTION 

papiers  —  et  sa  pensée  —  profanés  aussitôt  après 
sa  mort,  et  il  a  été  sans  cesse  hanté  par  le  souci 
de  laisser  derrière  lui  sa  pensée  incomprise.  Il  note 
le  1^"^  juin  1810  ^  :  «  Si  un  indiscret  lit  ce  journal, 
je  veux  lui  ôter  le  plaisir  de  se  moquer  de  moi 
en  lui  faisant  remarquer  que  ce  doit  être  un  procès- 
verbal  mathématique  et  inflexible  de  ma  manière 
d'être,  ne  flattant  ni  ne  médisant,  mais  énonçant 
purement  et  sévèrement  ce  que  je  crois  qui  a  été. 
Il  est  destiné  à  me  guérir  de  mes  ridicules  quand  je 
le  relirai  en  1820.  C'est  une  partie  de  ma  conscience 
intime  écrite,  et  ce  qui  en  vaut  le  mieux,  ce  qui 
a  été  senti  aux  sons  de  la  musique  de  Mozart, 
en  lisant  le  Tasse,  en  étant  réveillé  par  un  orgue 
des  rues,  en  donnant  le  bras  à  ma  maîtresse  du 
moment,  ne  s'y  trouve  pas  ^  Ainsi,  je  vous  en  prie 
à  genoux,  ne  vous  moquez  pas  de  moi.  » 

Il  se  sent  au  surplus  très  différent  des  autres, 
et  dès  le  31  décembre  1804  il  recherche  the  happy 
few  :  «  Voilà  ce  public  choisi  et  peu  nombreux 
à  qui  il  faut  plaire  ;  le  cercle  part  de  là,  se  resserre 
peu  à  peu  et  finit  par  moi.  Je  pourrais  faire  un  ou- 
vrage qui  ne  plairait  qu'à  moi  et  qui  serait  reconnu 
beau  en  2.000.  » 

Stendhal  note  encore  très  finement  que,  si  son 


1.  Cet  «avis»  est  écrit  sur  la  couverture  du  cahier  conte- 
nant le  journal  du  9  mai  au  12  août  1810. 

2.  Il  écrivait  déjà  le  1^''  septembre  1806  :  «  Souvent  on 
gâte  le  plaisir  en  le  décrivant.  » 


INTRODUCTION  VII 

journal  a  un  jour  des  lecteurs,  ces  lecteurs  ne  cher- 
cheront pas  ce  que  lui  peut  y  trouver.  Son  ami 
Vismara  juge  «  aussi  étrange  que  ridicule  d'écrire 
de  pareils  souvenirs  ».  —  Non,  se  répond  Henri 
Beyle  \  car  u  en  relisant  le  journal  du  voyage  du 
Havre  en  1811,  les  petits  détails  notés  rappellent 
et  rendent  présentes  toutes  les  sensations.  Un  tel 
journal  n'est  fait  que  pour  celui  qui  l'écrit.  » 

Nous  demandons,  nous,  au  journal  de  Stendhal 
des  renseignements  plus  complets,  et  d'une  valeur 
plus  générale  :  détails  de  sa  \Te  publique  et  intime' 
étapes  de  sa  formation  intellectuelle,  observations 
sur  les  événements  du  temps,  sur  ses  amis,  sur  ses 
contemporains 

M.  Paul  Arbelet  a  établi  avec  finesse  et  sagacité 
dans  la  Jeunesse  de  Stendhal,  le  bilan  intellectuel 
et  moral  de  Henri  Beyle  en  1802,  à  peu  près  au 
moment  où  commence  le  journal  ;  il  a  déterminé 
la  part  qu'avaient  dans  la  formation  du  jeune 
homme  les  années  de  Grenoble  —  les  maîtres 
et  la  famille  —  ;  le  premier  séjour  à  Paris  —  expé- 
rience nouvelle  de  la  \-ie  solitaire,  initiation  admi- 
nistrative —  ;  et  enfin  le  voyage  d' Italie,  géné- 
rateur d'enthousiasme  et  d'amour.  Il  ne  manque 
plus  qu'un  séjour  à  Marseille  pour  mettre  Stendhal 
en  contact  avec  un  monde  nouveau  pour  lui, 
et  qui  complétera  sa  connaissance   des  hommes   : 

1.   Journai  du  25  août  1818. 


Vm  INTRODUCTION 

celui  des   négociants  et  de  quelques  femmes  plus 
ou  moins  entretenues. 

Pas  un  instant  il   n'oublie  l'étude  unique  pour 
laquelle  il   semble   avoir   été   mis   au   monde   :   la 
connaissance    du    cœur    humain  \    et    l'expression 
littéraire   de  cette   connaissance.    L'expression,   ce 
sera  (du  moins  il  le  croit  pendant  plusieurs  années) 
cet   art    dramatique   qui   lui   semble   seul    capable 
d'expliquer  l'âme  humaine,  avec  toutes  ses  finesses, 
par  la  parole,  par  le  geste,  par  l'attitude.  Le  reste  : 
la    société    des    femmes,    les    jouissances    de    l'art 
et  de  la  vanité,  toutes  les  péripéties  de  la  «  chasse 
au   bonheur   »,    cède  la   place,   quoi   qu'il   fasse   et 
quoi  qu'il  dise,  à  un  sentiment  dominateur  :  l'amour 
de  la  gloire.  Lui-même  le  constate  le  12  août  1804, 
en  se  rappelant  les  moments  délicieux  passés  au- 
près    d'Adèle     Rebuffet     deux    ans     auparavant  ; 
ce  souvenir  «  perd  peu  à  peu   de  son  charme  et 
s'efface...  Il  n'en  fut  pas  moins  grand  au  moment 
même  ;  la  somme,   seulement,   de  ce  qu'il  m'aura 
procuré  de  bonheur  dans  toute  ma  vie  sera  moins 
grande   à   cause   du   plaisir   de  m'en   souvenir   qui 
n'aura  duré  que  deux  ans,  tandis  que  le  souvenir 
des  jouissances  procurées  par  l'amour  de  la  gloire 
durera  plus  longtemps.  » 

Au  surplus,  l'étude  du  cœur  humain  donne  des 

1.  «  Nosce  te  ipsum.  Je  crois  avec  Tracy  et  la  Grèce  que 
■c'est  le  chemin  du  bonheur.  Mon  moyen,  c'est  le  journal.  » 
{Jmirnal  du  10  août  1811.) 


INTRODUCTION  IX 

satisfactions  d'ordre  pratique  :  «  Grand  moyen 
de  consolation  :  faire  que  l'afFligé  s'occupe  à  ana- 
lyser sa  douleur  ;  à  l'instant  elle  diminuera,  l'orgueil 
l'emporte  toujours,  où  qu'il  se  mette  ^  » 

Mais  le  chemin  est  long  et  pénible,  qui  mène 
à  la  connaissance. 

Il  faut  d'abord  une  absolue  sincérité,  quoi  que 
dise  la  vanité  ;  il  faut  aussi  une  attention  de  tous 
les  instants,  afin  d'observer  avec  justesse  ;  il  faut 
-enfin  former  son  caractère.  «  Le  caractère  consiste 
à  faire  ce  que  j'ai  résolu  de  faire,  soutenu  ou  non 
par  la  passion,  avec  verve  et  gaieté  ^.  » 

A  ce  régime,  on  se  dessèche  le  cœur,  mais  il  est 
nécessaire  d'acquérir  cette  sécheresse  pour  ne  pas 
rester,  ou  devenir,  «  timide  et  sot  ».  On  s'isole  aussi, 
•car  plus  on  pénètre  profondément  les  mystères 
de  la  psychologie,  plus  on  s'éloigne  du  vulgaire, 
et  par  conséquent  moins  on  est  compris.  «  Les 
sots...,  ne  pouvant  saisir  mon  âme  par  aucun 
endroit,  en  concluront  que  je  suis  un  homme  dan- 
gereux et,  par  conséquent,  un  méchant.  Si  je  vis, 
ma  conduite  démontrera  qu'il  n'y  a  pas  eu  d'homme 
aussi  accessible  à  la  pitié  que  moi.  La  moindre 
chose  m'émeut,  me  fait  venir  les  larmes  aux  yeux  ; 


1.  Journal  du  3  septembre  1804. 

2.  Journal  du  30  avril  1805.  —  Henri  Beyle  constatera 
plus  tard  qu'il  y  a  loin  de  la  théorie  à  la  pratique  ;  il  écrit 
le  14  juin  1811  :  «  Ce  qui  me  chagrine,  c'est  l'idée  qu'esti- 
mant le  caractère  comme  je  fais,  peut-être  n'en  ai-je  point.  » 


INTRODUCTION 


sans  cesse,  la  sensation  l'emporte  sur  la  perception^ 
ce  qui  m'empêche  de  suivre  le  moindre  projet  ; 
en  un  mot,  il  n'y  a  pas  d'homme  meilleur  que  moi 
en  dispositions  ^,  » 

Mais  qu'importe,  si  le  vulgaire  se  trompe  ! 
Qu'importe  le  jugement  de  la  masse  !  Le  petit  clan 
des  âmes  chères  comprendra,  et  cela  suffit  !  «  Ne 
pas  m' arrêter  au  bruit  public.  Et  ma  réputation 
de  roué  et  d'homme  qui  suis  déjà  blasé,  avec  cette 
âme  si  tendre,  si  timide  et  si  mélancolique  !  Le 
philosophe  Mante  me  connaît  enfin,  mais  il  a  fallu 
que  je  l'aidasse  à  me  voir  tel  que  je  suis.  Croyez 
après  aux  réputations  en  grand  ^  !  » 

Et  nous  arrivons  ainsi  à  la  véritable  définition 
de  r  «  égotisme  )),  qui  est  à  l'égoïsme  comme  l'orgueil 
est  à  la  vanité,  et  qui  est,  en  somme,  l'action  d'une 
âme  noble  qui  se  regarde  agir,  et  souffrir  en  si- 
lence ^.    L'essentiel,    c'est    de    se    façonner    l'esprit 


1.  Journal  du  23  février  1805.  —  Il  disait  déjà  le  22  dé- 
cembre 1804,  à  propos  de  son  oncle  Gagnon  :  «  Les  choses 
qui  lui  sont  insensibles,  par  conséquent  où  il  ne  prend  plus 
d'intérêt,  où  il  quitte  la  partie,  me  sont  encore  très  sensibles  ; 
je  sens  donc  plus  loin  que  lui.  Voilà  la  grande  utilité  pour 
moi  de  l'idéologie,  elle  m'explique  à  moi-même,  et  me 
montre  ainsi  ce  qu'il  faut  fortifier,  ce  qu'il  faut  détruire 
dans  moi-même.  » 

2.  Journal  du  3  février  1805. 

3.  A  cause  précisément  d'une  sensibilité  sans  cesse  aigui- 
sée, «  de  cette  délicatesse  que  l'inflexion  d'un  mot,  un  geste 
inaperçu  met  au  comble  du  bonheur  ou  du  désespoir.  Je 
cache  cela  sous  mon  manteau  de  housard.  »  [Journal  da 
11  février  1805.) 


INTRODUCTION  XI 

•de  manière  à  comprendre  avant  tout  ^.  Mais  le 
difficile  également,  c'est,  dans  cette  formation 
d'esprit  volontaire  et  artificielle,  de  garder  le  natu- 
rel ;  il  s'agit  de  laisser  le  tempérament  agir,  mais 
de  le  contrôler  attentivement.  «  On  se  donne  de  la 
gaucherie  en  réfléchissant  trop  à  la  conduite  à  tenir, 
en  entrant  dans  un  salon  ;  on  peut  y  réfléchir, 
s'il  le  faut,  longtemps  avant,  mais  à  l'instant 
d'entrer  en  danse  il  faut  faire  ce  qui  lui  plaît, 
y  penser  si  le  cœur  y  trouve  de  la  douceur,  sinon 
lire  ou  converser  ^.  » 

A  ce  régime,  quelles  qualités  l'esprit  ne  doit-il 
pas  posséder  ?  Le  courage,  d'abord,  pour  braver 
l'opinion  des  sots  (c'est-à-dire,  en  somme,  la  société 
presque  tout  entière)  ;  puis,  l'énergie  du  caractère  ; 
-la  maîtrise  de  soi  ;  la  sincérité  avec  soi-même. 
Toutes  qualités,  en  somme,  qu'une  âme  noble 
peut  se  forcer  à  acquérir  ^.  D'autres,  au  contraire, 
qui   sont   plus  particulièrement   d'ordre   physique, 

1.  Journal  du  25  février  1805  :  «  Quand  je  serai  davantage 
perception,  et  moins  sensation...  » 

2.  Journal  du  5  juin  1811.  — ■  Il  a  déjà  dit  le  15  février 
1805  :  «  Puisque  je  ne  puis  pas  être  assez  de  sang-froid  pour 
avoir  quelque  esprit,  être  au  moins  tout  bonnement  moi- 
même,  pour  avoir  les  grâces  du  naturel.  » 

3.  Stendhal  constate  parfois  qu'il  n'y  est  pas  arrivé  ; 
il  écrit,  par  exemple,  le  14  juin  1811  :  «  J'ai  l'air  d'avoir 
du  caractère  parce  que,  pour  le  plaisir  d'éprouver  de  nou- 
velles sensations,  j'aime  à  hasarder  ;  mais  je  ne  domine 
point  en  cela  ma  passion  véritable,  je  ne  fais  qu'y  céder.  » 
Il  constate  aussi  le  10  août  :  «  J'ai  trop  de  sensibilité  pour 

.avoir  jamais  de  talent  dans  l'art  de  Lovelace.  » 


XII  INTRODUCTION 

ne  peuvent  s'acheter  ou  se  conserver,  même  air 
prix  d'un  effort  continu  :  la  mémoire,  par  exemple. 
C'est  une  qualité  qu'a  Henri  Beyle  ^,  mais  sa  mé- 
moire est  incertaine,  et  spéciale  :  il  ne  se  rappelle 
jamais  ce  qui  ne  l'intéresse  pas  ;  «  je  ne  retiens 
que  ce  qui  est  peinture  du  cœur  humain.  Hors  de 
là,  je  suis  nul  ^.  »  Aussi  prévoit-il  l'avenir  avec 
beaucoup  de  sagacité  :  «  La  chose  qui  me  manquera 
le  plus  tôt  lorsque  je  vieillirai,  ce  sera  la  mémoire... 
Au  bout  de  neuf  ans,  à  peine  comprendrai- je  mon 
ouvrage  ^.  » 

Raison  de  plus  pour  travailler  avec  ténacité. 
Nul  homme  plus  qu'Henri  Beyle  n'a  été  con- 
vaincu que  le  génie  est  le  fruit  d'une  longue  patience. 
Patience  qui  ne  s'est  jamais  démentie,  en  aucune 
circonstance,  que  ce  soit  pour'  acquérir  la  gloire 
littéraire  ou  pour  acquérir  le  cœur  d'une  femme. 

Voilà  la  théorie,  le  système.  Henri  Beyle  y  est-il: 
fidèle  ?  Hélas  !  il  constate  lui-même  de  fréquents 
fiascos.  Sa  sensibilité  lui  donne  des  jouissances 
délicieuses,    mais    souvent    l'empêche    de     mener 


1.  Journal  du  12  décembre  1805  :  «  Toutes  nos  erreurs 
viennent  de  nos  souvenirs.  C'est  donc  un  immense  avantage 
d'avoir  une  bonne  mémoire.  J'en  ai,  je  crois,  une  très  bonne  : 
Crozet  appelle  Beyle  l'homme  à  mémoire  terrible.  Cultiver 
la  mienne,  non  point  en  apprenant  par  cœur,  mais  en  me 
rappelant  pour  exercice  des  faits  avec  toutes  leurs  circons- 
tances. » 

2.  Journal  du  10  août  1811. 

3.  Journal  du  24  septembre  1813. 


INTRODUCTION  XIII 

à  bien  une  entreprise  longuement  et  soigneuse- 
ment calculée  ^. 

C'est  dans  ses  entreprises  amoureuses  surtout, 
qui  sont  les  mieux  préparées  à  l'avance  et  les  plus 
minutieusement  méditées,  que  se  marque  le  désé- 
quilibre entre  le  désir  et  la  réalité.  Xon  que  la 
femme  aimée  ou  désirée  ne  veuille  pas  répondre 
à  ses  avances  :  c'est  avant  d'entreprendre  la  lutte 
que  Beyle  a  été  vaincu,  et  vaincu  par  lui-même. 
Sensibilité,  timidité,  orgueil  se  conjurent  pour 
mettre  à  néant  les  plans  de  conquête  qu'il  a  patiem- 
ment échafaudés. 

Henri  Beyle  passe  pour  un  séducteur  profession- 
nel ;  cependant,  peu  de  femmes,  relativement, 
ont  occupé  son  cœur  entre  1802  ^  et  1818.  Citons-les  : 
Yictorine  Mounier,  Adèle  Rebufîet,  Mélanie  Guil- 
bert  (Louason),  Mina  de  Griesheim,  Madame 
Daru,     Angélina    Bereyter,     Angela     Pietragrua  ^. 

1.  «  Je  sais  depuis  longtemps,  écrit-il  le  11  février  1805, 
que  je  suis  trop  sensible,  que  la  vie  que  je  mène  a  mille 
aspérités  qui  me  déchirent.  « 

2.  Le  Journal  de  1801  ne  parle  d'aucune  femme.  La  Vir- 
ginie Cubly  de  son  enfance  est  oubliée  pour  35  ans,  et  il  ne 
fait  aucune  allusion  à  sa  première  rencontre  en  1801,  avec 
Angela  Pietragrua.  Sa  correspondance  elle-même  fournit 
bien  peu  de  renseignements. 

3.  En  octobre  1811,  Henri  Beyle  fait  encore  allusion  à 
une  certaine  Livia  B.,  que  nous  ne  connaissons  pas  autre- 
ment (M.  Arbelet  pense  (Journal  d'Italie,  p.  262,  n.  2) 
qu'elle  pourrait  s'appeler  Riatowiska,  mais  cela  ne  nous 
renseigne  pas  davantage).  Le  charme  de  cette  Livia  aida 
Stendhal,  à  Ancône,  à  oublier  un  peu  la  trop  aimée  Pie- 
tragrua. 


XIV  INTRODUCTION 

Moins  de  la  moitié  de  ces  femmes  ont  été  ses  maî- 
tresses au  sens  physique  du  mot.  Entre  temps, 
il  a  trompé  les  ennuis  de  l'attente  ou  les  impa- 
tiences du  désir  avec  des  femmes  plus  faciles,  filles 
d'auberge,  filles  de  trottoir  ^. 

La  science  de  la  conquête  de  la  femme  a  été 
l'une  des  préoccupations  maîtresses  de  Stendhal, 
11  publiera  même,  en  1822,  le  résultat  de  son  inces- 
sante étude  de  V Amour.  Mais  (particularité  bien 
connue  et  sur  laquelle  je  n'insisterai  pas)  il  y  a  un 
abîme  entre  sa  conception  amoureuse,  ses  plans 
de  conquête  d'une  femme  désirée,  et  la  réalité. 
Il  est  impossible  de  voir  divorce  plus  grand  entre 
la  théorie  et  la  pratique. 

Tout  au  fond  de  lui-même,  il  considérait  la  femme 
comme  un  instrument  de  plaisir,  en  véritable  fils  du 
xviii®  siècle  et  surtout  du  Midi  qu'il  était  ;  mais  cela 
ne  l'empêchait  pas  de  rechercher  l'âme  vraiment 
sœur  de  la  sienne,  la  femme  exceptionnelle  —  son 
égale  par  l'élévation  de  l'esprit  et  la  délicatesse  du 
cœur.  Il  crut  un  moment  avoir  rencontré  cette  femme 


1.  Une  lettre  à  Edouard  Mounier,  du  5  juillet  1802 
[Correspondance,  éd.  Paupe  et  Chéramy,  t.  I,  p.  28),  fait 
allusion  à  une  plaisanterie  du  frère  de  Victorine  sur  les 
c<  amours  passagers  »  d'Henri  Beyle.  Il  parle  encore,  mais 
très  rarement,  dans  le  Journal,  d'aventures  d'un  moment, 
et  confesse  le  7  novembre  1807  :  «  Je  couche  tous  les  trois 
ou  quatre  jours,  pour  les  besoins  physiques,  avec  Charlotte 
Knabelhuber,  fille  entretenue  par  M.  de  Kestenwilde,  riche 
Hollandais.  »  Tout  ceci  ne  constitue  pas  des  «  amours  »■ 
à  proprement  parler. 


INTRODUCTIOX  XV 

dans  Victorine  Mounier  —  et  certains  passages 
du  Journal  dans  lesquels  il  parle  d'elle  sont  déli- 
cieusement parfumés  de  délicatesse.  Mais  ce  rêve 
fut  bien  vite  dissipé,  Victorine  n'ayant  pas  répondu 
aux  avances  d'Henri  Beyle,  d'ailleurs  probable- 
ment si  tiiaiides  qu'elles  ne  devaient  pas  être  per- 
ceptibles. Il  écrivit  cependant  à  la  telle,  qui  ne 
lui  répondit  jamais  (le  Journal  en  fait  foi),  quoi  qu'il 
veuille  montrer,  en  1835,  que  Victorine  eut  pour 
lui  de  l'amour,  que  cet  amour  fut  brisé  par  une 
«  séparation  violente  »,  et  que  cette  séparation 
fut  cause  de  son  «  abandon  de  l'état  militaire  » 
et  de  sa  «  fuite  à  Paris  en  1803  ^  ». 

Presque  en  même  temps,  il  eut  pour  Adèle 
Rebuffet,  la  future  Madame  Alexandre  Petiet, 
une  passion  de  tête  et,  un  peu,  de  sens,  plutôt  que 
de  cœur  ;  'û  écrivait  le  30  juin  1804  :  «  Ce  sera  une 
charmante  maîtresse,  mais  ce  serait  pour  moi 
une  mauvaise  femme.  »  Mais  tout  le  charme  phy- 
sique de  la  jeune  fille  fut  anéanti  par  la  pauvreté 
de  son  cœur,  où  Beyle  ne  constate,  le  14  février 
1805,  que  «  sécheresse,  absence  de  passions  douces, 
et  même  cruauté  ». 

Il  rencontre  enfin,  à  la  même  époque,  la  femme 
qui  pendant  quelque  temps  put  lui  donner  l'illu- 
sion de  l'amour  parfait  ;  je  dis  V illusion,  car  avec 

1.  Vie  de  Henri  Brulard,  t.  I,  p.  67.  —  La  séparation  a  été 
motivée  par  la  nomination  de  Mounier  comme  préfet  de 
rille-et-Vilaine  le  13  avril  1802. 


XVI  INTRODUCTION 

un  instrument  d'analyse  aussi  perfectionné  — 
et  aussi  desséchant  —  que  le  sien,  Henri  Beyle 
ne  pouvait  garder  très  longtemps  d'aveuglement 
—  ou  de  tendresse  —  pour  une  maîtresse,  quelle 
qu'elle  fût. 

Il  connut  par  hasard  Mélanie  Guilbert  (qui  se 
faisait  nommer,  au  théâtre,  Louason),  en  dé- 
cembre 1804,  dans  le  salon  de  Dugazon,  chez  lequel 
ils  prenaient  ensemble  des  leçons  de  déclamation. 
Milieu  un  peu  mélangé,  mais  vivant  et  amusant, 
où  se  rencontraient  des  petites  femmes  à  moitié 
actrices,  à  moitié  entretenues  :  Louason  et  un  de 
ses  amis  d'âge  mûr,  nommé  Le  Blanc,  une  Ma- 
dame Mortier  de  vertu  plus  que  douteuse,  une 
jeune  personne  dont  Stendhal  n'a  jamais  connu 
le  nom,  entretenue  par  le  général  Lestrange,  une 
demoiselle  Rolandeau,  qu'il  avait  rencontrée  à 
Genève  au  printemps  de  1804,  et  dont  la  vertu 
paraît  peu  farouche,  une  «  jolie  petite  Felipe  » 
qu'il  juge  n'avoir  pas  «  seulement  l'idée  de  la 
pudeur  »  *,  et,  comme  hommes,  en  dehors  de  lui, 
Wagner,  un  jeune  Allemand  qui,  outre  la  bonne 
prononciation  française,  cherchait  dans  le  cours 
de  Dugazon,  auprès  de  ses  jeunes  partenaires, 
des  satisfactions  beaucoup  moins  pédagogiques. 
Dans  ce  «  cours  d'adultes  »,  on  rencontrait  encore 
la   célèbre   actrice   Duchesnois,    qui  parfois   venait 

1.   Journal  du  11  février  1805. 


INTRODUCTION  XVII 

«constater  les  progrès  des  élèves  de  son  camarade  ; 
les  hommes  y  venaient  plus  nombreux  :  tels  Martial 
Daru,  le  Pacé  du  Journal,  qui  essayait  sur  les 
femmes  les  séductions  de  son  physique  élégant  et 
de  son  esprit  léger,  et  des  auteurs  dramatiques  en 
instance  au  Théâtre- Français. 

Mélanie  paraît  avoir  joué  auprès  d'Henri  Beyle 
un  rôle  d'amoureuse  à  la  fois  rouée  et  sincère. 
Quoi  qu'il  en  soit,  Stendhal  éprouva  auprès  d'elle 
les  angoisses  d'un  amour  passionnément  senti- 
mental et  en  même  temps  ardemment  sensuel. 
C'était  l'époque  d'un  court  séjour  à  Paris  de  Vic- 
torine  Mounier,  Beyle,  sans  succès  d'ailleurs,  écrit 
à  celle-ci  et,  au  commencement  de  fé\Tier,  le  dépit 
lui  donne  envie  de  s'attacher  à  Louason,  pour  se 
guérir  de  son  amour  pour  Victorine  ^.  Ses  premières 
préoccupations  ne  sont  nullement  d'ordre  sentimen- 
tal ;  mais  peu  à  peu  il  se  pique  au  jeu,  et  l'amour 
-de  Mélanie  l'envahit  tout  entier,  cœur,  tête  et  sang. 

Au  début,  c'est  un  mélange  de  comédie  et  de 
naturel  ;  il  écrit  le  11  février  1805  :  «  Tous  mes 
propos  d'amour  avec  elle  ont  été  joués,  il  n'y  en 
avait  pas  un  de  naturel,  et  cependant  je  l'aimais...  » 
Et  il  se  donne  cette  excuse  :  «  Je  sentais  confusé- 
ment que  mon  amour  est  d'une  nature  trop  large 
et  trop  belle  pour  n'être  pas  ridicule  dans  la  société, 
où  il  ne  faut  que  des  sentiments  écourtés...  Quand 

1.  Journal  du  3  février  1805. 

JOURNAL    DE     STENDHAL.  B 


XVIII  INTRODUCTION 

j'aurai  joui  six  mois  de  6.000  livres  de  rente,  je 
serai  assez  fort  pour  oser  être  moi-même  en  amour.  » 

Il  a  beau  écrire  :  «  Un  vers  d'Arsinoé  de  Nico- 
mède  m'ouvre  les  yeux  sur  les  femmes  et  me  fait 
voir  que  la  plus  grande  partie  sont  de  petits  carac- 
tères, qui  ne  peuvent  rien  sur  mon  bonheur... 
Cette  vérité  découverte  m'ôtera  ma  timidité  au- 
près des  femmes  \  »  Ce  qu'il  appellera  plus  tard 
la  cristallisation  agit  sur  lui  comme  sur  les  autres, 
et  c'est  avec  le  cœur  battant  d'un  émoi  non  joué 
qu'il  rejoint  Mélanie  à  Marseille. 

La  vie  passée  dans  l'intimité  de  Louason  eut 
vite  fait  de  dégoûter  le  délicat  Henri  Beyle.  Dans 
une  passade,  on  cherche  un  sexe,  et  non  un  cœur, 
—  et  certes  Stendhal  ne  manquera  pas,  à  Marseille,^ 
d'aventures  de  ce  genre.  Mais  il  recherchait 
tout  autre  chose  dans  les  bras  de  sa  belle  Méla- 
nie ;  or,  peu  de  mois  après  l'arrivée  à  Marseille, 
il  la  trouve  bien  froide,  et  bien  loin  des  transports 
de  passion  qu'il  rêvait  ^. 

Constatation  plus  grave  encore  :  il  écrit  le  15  mai 
1806  :  «  Je  commence  à  trouver  Mélanie  bête. 
Je  me  rappelle  mille  et  mille  traits  prouvant  peu 
d'esprit  ;   après   son   départ  ^,   immédiatement  joie 

1.  Journal  du  7  janvier  1805. 

2.  Journal  du  8  novembre  1805. 

3.  Mélanie  avait  rejoint  Paris  aussitôt  son  engagement 
terminé.  Elle  avait  quitté  Marseille  vraisemblablement 
le  1®'  mars  1806.  Henri  Beyle,  de  son  côté,  partit  de  Marseille 
le  20  mai. 


INTRODUCTION  XIX 

de  ma  liberté  ;  quarante  ou  cinquante  jours  après, 
velléités  de  regrets.  Actuellement,  appréciation 
juste,  je  crois  :  beaucoup  d'amitié,  de  l'amour 
même  si  elle  ne  voulait  pas  t^Tanniser  et  ne  pas 
toujours  se  plaindre.  Ecce  homo  ^  !  » 

Mélanie  GuHbert,  malgré  ses  qualités  de  charme 
et  de  cœur,  n'était  pas,  elle  non  plus,  de  celles  qu'un 
Stendhal  épouse.  De  retour  à  Paris,  il  rencontre 
le  22  août  une  Louason  blessée  et  silencieuse. 
Ils  ont  cependant  encore,  en  septembre,  de  doux 
moments  d'intimité  ;  puis,  le  17  octobre,  Henri 
Beyle  quitte  Paris  pour  l'Allemagne.  La  petite 
actrice  de  Marseille  ne  devait  plus  être  pour  Sten- 
dhal qu'un  charmant  souvenir. 

Maintenant,  Henri  Beyle  est  fonctionnaire  de 
r  Intendance,  et  il  tend  ses  filets  plus  haut.  A  Brun- 
swick, en  1807  et  1808,  il  courtise  (pour  le  senti- 
ment) une  charmante  jeune  fille,  Mina  de  Gries- 
heim.  Pour  la  bagatelle,  il  se  contentait  de  la 
maîtresse  d'un  riche  Hollandais  séjournant  à 
Brunswick  ou  de  la  fille  de  l'aubergiste  du  Chas- 
seur vert  ^  Mais  il  confesse  en  même  temps  que, 
dans  le  fond,  la  femme  qu'il  courtise  lui  est  autant 
que  le  cheval  qu'Q  monte  '^'. 

1.  Il  avait  déjà  exprimé  la  même  idée  dans  son  Journal 
du  25  mars  1806. 

2.  Stendhal  se  souviendra  plus  tard,  dans  Lucien  Leuwen, 
du  nom  et  de  la  position  de  ce  café  champêtre. 

3.  Journal  du  17  juin  1807  :  «  Je  ne  mets  pas  mon  capital 
il  avoir  des  femnaes.  J'ai  25  ans,  dans  les  dix  ans  qui  vont 


XX  INTRODUCTION 

1809,  1810  :  l'Allemagne,  l'Autriche.  Point 
d'amours  de  sentiment,  sauf  quelques  entrevues 
délicieuses  de  galanterie  délicate  avec  Madame 
Daru,  la  femme  de  Pierre  Daru,  qu'il  appelle 
Madame  Palfy,  ou  la  comtesse  Marie,  ou  Elvire,^ 
ou  Alexandrine  Petit.  Il  sait  bien  que  les  «  spec- 
tateurs »,  qui  croient  qu'elle  l'aime,  et  les  sots, 
qui  croient  plus  encore,  se  trompent  ;  mais  il  juge 
qu'  «  avec  plus  de  hardiesse  »  et  plus  de  «  galante- 
rie »,  il  aurait  été  «  bien  près  d'être  heureux  »  ^. 
Bonheur  auquel  il  n'aspire  pas,  «  pour  que,  dit-il, 
je  ne  me  croie  pas,  dans  quelques  années,  plus  noir 
que  je  ne  le  suis  ^  ». 

Quoi  qu'on  en  ait  dit,  faute  d'aller  au  fond  de 
son  caractère,  ou  simplement  de  ses  écrits,  Henri 
Beyle  désire  l'amour  vrai,  l'amour  désintéressé, 
celui  qui  cherche  avant  tout  les  satisfactions  du 
cœur  et  de  l'esprit.  «  Pour  que  j'aie  du  plaisir 
avec  une  femme,  écrit-il  à  la  même  époque  ^, 
il  faut  que  rien  ne  vienne  troubler  l'illusion  que  je 

suivre,  j'en  aurai  probablement  six.  J'aurai  vingt  chevaux 
d'ici  à  ce  que  l'âge  m'empêche  de  monter.  » 

1.  Journal  du  20  novembre  1809. 

2.  Journal  du  7  juin  1810. 

3.  Journal  du  27  juillet  1810.  —  Et,  du  2  octobre  1810  r 
«  Le  bonheur  d'habit  et  d'argent  ne  me  suffît  pas,  il  me  faut 
aimer  et  être  aimé.  Si  je  ne  puis  atteindre  au  premier  des 
bonheurs,  travailler  aux  choses  auxquelles  je  mets  de 
l'amour-propre.  »  —  Il  note  en  mai  1810  :  «  On  gâte  la  plus 
belle  femme  en  en  faisant  la  dissection,  c'est  son  portrait 
qu'il  faudrait  faire  ;  mais  en  la  peignant  on  n'apprend  que 
le  coloris,  et  c'est  dans  le  dessin  que  l'on  veut  s'instruire.  »■ 


INTRODUCTION  XXI 

me  fais,  et  à  la  première  pensée  basse  que  me  lais- 
serait voir  ma  petite  grisette,  mon  caractère  serait 
de  lui  donner  une  robe  et  de  ne  plus  la  revoir.   » 

Aussi  Angéline  Bereyter,  la  maîtresse  de  la  pé- 
riode brillante  du  Conseil  d'Etat,  belle  et  bonne 
fille  sans  prétention,  tient-elle  très  peu  de  place 
dans  le  Journal  de  Stendhal. 

Au  contraire,  ses  amours  avec  la  comtesse  Palfy, 
amours  d'un  tout  autre  ordre,  y  sont  minutieuse- 
ment détaillés.  M.  Henri  Martineau  écrit  ^  :  «  C'est 
en  1810,  à  son  retour  de  Vienne,  que  Beyle  retrouve 
s.  Paris  sa  comtesse  Palfy  et  «  termine  en  six  mi- 
nutes »  sa  respectueuse  cour  antérieure.  »  De  son 
•côté,  M.  Chuquet  déclare  ^  que,  «  au  mois  de  mai 
1811,...  Beyle  se  prononce...  Vainement  Elvire 
essaie  de  vaincre  sa  passion  ou  plutôt  son  désir  ; 
vainement  elle  s'entoure  de  ses  enfants  comme 
d'un  rempart  ;  elle  succombe.  » 

Erreurs.  Pas  plus  en  1811  qu'en  1810,  Henri 
Beyle  ne  peut  se  vanter  d'avoir  trahi  la  confiance 
de  Pierre  Daru,  son  bienfaiteur.  Le  Journal  en  fait 
foi.  De  la  fin  de  mai  au  9  juillet  1811,  toute  une 
partie  inédite  du  Journal  nous  montre  Henri 
Beyle  très  amoureux,  mais  amoureux  nullement 
comblé.  Le  31  mai,  il  tente  de  baiser  la  main 
d'Alexandrine.  «  Elle  me  répondit  que  je  ne  devais 
pas  songer  à   cela,   que  je   ne   devais  voir   en  elle 

1.  Itinéraire  de  Stendhal  (Paris,   Messein,  1912),  p.  43. 

2.  Stendhal-Beyle  (2^  éd.,    Paris,   Pion,  1902),   p.   112. 

JOURNAL     DE    STENDHAI..  B. 


INTRODUCTION 


qu'une  c[ousine]  qui  avait  de  l'amitié  pour  mou 
Je  répliquai  que  je  l'aimais  depuis  dix-huit  mois, 
qu'à  Paris  j'étais  parvenu  à  cacher  mon  amour 
en  cessant  de  la  voir  de  temps  en  temps  pendant 
huit  ou  dix  jours,  quand  je  sentais  que  je  l'aimais 
trop...  »  Mais  la  jeune  femme,  qui  jusque-là  s'est 
conservée  «  intacte  »  (c'est  elle  qui  le  dit  à  son  cou- 
sin) n'avoue  même  pas  une  pensée  d'amour  à  son 
égard,  quoique  le  séducteur  ait  annoncé,  pour 
exciter  sa  jalousie,  son  mariage  prochain.  Le  3  juin,, 
après  quelques  jours  charmants  d'incertitude, 
l'amoureux  Beyle  quitte  la  comtesse  le  cœur  gros. 
«  J'avais  besoin  de  rire,  car  je  me  sentais  une  vio- 
lente envie  de  pleurer.  »  Quand,  le  29  août,  il  quit- 
tera Paris  pour  l'Italie,  il  n'était  pas  plus  avancé 
dans  son  entreprise  que  le  premier  jour. 

La  Pietragrua  fut  moins  farouche  que  la  com- 
tesse Alexandrine  ^.  Il  était,  le  15  septembre  1811, 
si  heureux  de  cette  belle  maîtresse  enfin  conquise 
que,  comme  un  amoureux  ordinaire,  il  souhaite 
la  mort  entre  ses  bras. 

Pendant  cet  heureux  voyage,  il  revit  Adèle 
Rebufîet,  cette  Adèle  qui  avait  occupé  sa  tête 
si  longtemps  au  commencement  du  siècle,  et  dont 
le  mari,  Alexandre  Petiet,  remplissait  à  Florence 
les  fonctions  d'intendant  des  biens  de  la  couronne. 

1.  Il  portait,  en  livrant  «  bataille  »  à  la  Pietragrua,  le 
même  pantalon  que  le  31  mai  précédent,  lors  de  l'attaqua 
de  Palfy.  Mais  les  résultats  furent  bien  différents  ! 


INTRODUCTION  XXIIf 

Des  flots  de  souvenirs  le  submergent  et  l'empêchent 
de  jouir  comme  il  l'aurait  voulu  de  la  capitale 
toscane.  La  conclusion  est  la  même  qu'en  1805  : 
«  elle  a  un  cœur  de  coquette  »,  le  cœur  «  le  plus  sec 
de  Paris  ^  ». 

Après  avoir  rencontré  à  Ancône  une  Livia  B., 
■de  laquelle  nous  ne  savons  rien,  il  retrouve  aux 
environs  de  Varese,  puis  à  Milan,  pour  trois 
semaines,  sa  Pietragrua.  Il  la  retrouvera  en  1813  ^, 
en  1814  et  enfin  en  1815,  date  de  la  rupture  vio- 
lente et  pénible  ^. 

L'aventure  avec  Angela  semble  calmer  les  ar- 
deurs de  Beyle  pour  quelques  années  ;  nous  n'avons, 
il  est  \Tai,  que  bien  peu  de  souvenirs  intimes  après 
le  voyage  de  1815  :  seulement,  en  1818,  un  récit 
de  voyage  dans  la  Brianza.  Et  rien  ne  nous  reste 
—  ou  n'a  été  écrit  —  de  cet  amour  profond  et  jamais 
récompensé  pour  Métilde,  qui  commença  précisé- 
ment en  1818. 

Le  Journal  est  donc  un  témoin  fidèle  et  sincère 
de  la  formation  psychologique  et  littéraire  de 
Stendhal,  du  Stendhal  dont  les  amours  vont  d'Adèle 


1.  Journal  du  27  septembre  1811. 

2.  En  1813,  madame  Palfy  semble  reprendre  «  son  an- 
tique goût  »  pour  Henri  Beyle,  dont  la  passion  est  «  entière- 
ment morte  ».  Il  ajoute  encore,  il  est  vrai,  car  il  est  dans  un 
jour  de  neurasthénie  :  «  Il  en  est  de  même  de  l'Italie  et  de 
madame  Pietragrua,  pour  lesquelles  je  n'ai  qu'un  goût  de 
réminiscence.  »  (Journal  du  12  mars  1813.) 

3.  Dont,  d'ailleurs,  il  ne  dit  rien  dans  son  Journal. 


XXIV  INTRODUCTIO?^ 

Rebufîet  à  Angela  Pietragrua,  dont  les  essais  litté- 
raires vont  de  cette  Filosofia  nova  que  nous  donnons 
en  appendice  de  la  présente  édition  jusqu'aux 
Vies  de  Haydn,  de  Mozart  et  de  Métastase,  jusqu'à 
VHistoire  de  la  Peinture  en  Italie  et  jusqu'au  pre- 
mier ouvrage  signé  de  Stendhal,  Rome,  Naples 
et  Florence  ^ 

Nous  connaissons  en  même  temps  la  vie  maté- 
rielle d'Henri  Beyle,  successivement  militaire, 
employé  de  commerce,  fonctionnaire  d'intendance^ 
auditeur  au  Conseil  d'Etat  et,  entre  temps,  voya- 
geur et  touriste.  Il  nous  fait  part  de  ses  lectures, 
de  ses  études,  de  ses  soucis  d'argent,  de  ses  rêves 
d'ambition,  de  ses  projets  d'avenir,  et  surtout  de 
sa  préoccupation  constante  et  t\Tannique  :  l'étude 
de  lui-même,  manifestation  souvent  frémissante 
de  cet  égoïsme  transcendant  d'où  est  sorti  le  roman 
psychologique  moderne. 


Le  Journal  de  Stendhal,  on  se  l'imagine  facile- 
ment, ne  se  présente  pas  matériellement  comme 
un  tout  homogène.  Il  s'échelonne  en  effet  sur  une 


1.  Le  Journal  ne  fait  jamais  allusion  à  l'un  quelconque 
de  ces  ouvrages  ;  mais  il  faut  dire  que  pour  1814  (année 
de  la  publication  des  Vies  de  Haydn...)  nous  n'avons  que  de 
courts  fragments  du  Journal,  et  que  celui  de  1817  ne  nous 
a  pas  été  conservé  si  toutefois  il  a  jamais  existé. 


INTRODUCTION  XXV 

longue  période  de  dix-sept  ans,  et  Henri  Beyle 
n'a  choisi  pour  l'écrire  ni  un  papier  uniforme, 
ni  un  lieu  toujours  confortable.  Tantôt,  Parisien 
élégant,  il  consigne  ses  souvenirs  sur  des  cahiers 
soigneusement  préparés  :  tantôt,  militaire  en  dé- 
placement ou  voyageur  pressé,  il  n'a  pour  se  ra- 
conter qu'une  plume  mal  taillée,  une  encre  jau- 
nâtre et  un  papier  de  qualité  vulgaire.  Les  formats 
aussi  varient  sans  cesse,  entre  le  grand  in-4o  et  le 
petit  in- 12.  L'écriture,  enfin,  se  transforme  suivant 
l'âge,  l'état  de  santé,  ou  simplement  selon  les 
circonstances.  Chaque  volume  en  donnera  des 
fac-similés,  qui  nous  montreront  presque  d'année 
en  année  l'écriture  de  Stendhal,  très  nette  et  très 
ferme  vers  la  \-ingtieme  année,  se  transformer 
peu  à  peu,  et  se  gâter  vers  1815,  pour  devenir  très 
mauvaise  dès  1818.  Cependant,  à  aucun  moment, 
même  lorsque  Beyle  écrit  sur  un  coin  de  table, 
au  cours  d'un  voyage,  jamais  nous  ne  trouverons 
ces  griffonnages  presque  informes  des  dernières 
années  de  sa  ^'ie  ;  tel  est  le  manuscrit  de  la  Vie 
de  Henri  Brulard  et  cette  sorte  de  roman-journal 
écrit  à  Rome  et  à  Civita-Vecchia  en  1840,  que 
Paul  Arbelet  ^  déclare  «  complètement  illisible  » 
et  «  indéchiffrable  »,  et  que  cependant  notre  piété 
beyliste  et  notre  ténacité  nous  obligeront  à  lire 
et  à  publier  ^. 

1.  Journal  d'Italie,  p.  374-375. 

2.  On    trouve    déjà    également    dans    les    manuscrits    du 


XXVI  INTRODUCTION 

Il  est  certain,  quoique  notre  édition  soit  beaucoup 
plus  complète  que  celle  de  Casimir  Stryienski,  que 
la  totalité  des  souvenirs  autobiographiques  d'Henri 
Beyle  n'est  pas  parvenue  jusqu'à  nous.  La  pre- 
mière page  du  Journal,  écrite  à  Milan,  le  18  a\Til 
1801,  nous  annonce  qu'une  première  tentative 
avait  déjà  été  faite  à  Paris  ;  et  Beyle  lui-même 
signale  avec  regret  qu'il  avait  perdu,  pendant  la 
retraite  de  Russie,  une  partie  de  son  journal  de 
Brunswick  ^ 

Le  Journal  de  Stendhal  ne  se  présente  donc  pas 
à  nous  sans  trous  ni  lacunes.  Et  malheureusement, 
maintenant  que  la  gloire  de  Stendhal  a  pénétré 
jusque  dans  les  milieux  sans  culture,  maintenant  que 
l'appât  du  gain,  ou  des  soucis  plus  nobles,  ont  fait 
connaître  de  nouvelles  pages  écrites  par  le  maître, 
il  ne  faut  plus  espérer  désormais  voir  réapparaître 
(à  moins  d'un  hasard  miraculeux)  d'importants 
manuscrits  inédits  de  Stendhal. 

Voici  une  table  sommabe  des  divers  fragments 
du  Journal  : 

1801  (18   avril- 12  septembre)   :   Lombardie. 

Journal  ces  plans  de  terrains  ou  d'appartements  si  fréquents 
plus  tard  dans  le  manuscrit  de  la  Vie  de  Henri  Brulard, 
et  dans  lesquels  Stendhal  résumait  des  situations  trop 
longues  à  décrire. 

1.  Journal  de  février  1813  :  «  J'ai  perdu  en  Russie  mon 
journal  de  Brunswick  en  1806  et  1807,  my  love  with  Mi- 
nette. » 


INTRODUCTION  XXVII 

1801  (18  septembre-26  décembre)   :   Lorabardie, 
Piémont. 

1802  (mars-novembre)   :   passage   à   Grenoble  et 
retour  à  Paris  (courtes  notes). 

1802  (24  août- 16  septembre)  :  Paris. 

1804  (30  mars-2  a\Til)  :  Voyage  à  Genève. 

1804  (8  avril-22  septembre  et  22  octobre-31  dé- 
cembre) :  Paris. 

1805  (1^^  3anvier-2  mai)  :  Paris. 
1805  (21  juin)  :  passage  à  Grenoble. 

1805  (22-24  juillet)    :    de   Grenoble    à    Marseille 
par  Valence  et  le  Rhône. 

1805  (25    juillet-31    décembre)    :    Marseille. 

1806  (1er   janvier-19    mai)    :    Marseille. 

1806  (20  mai-27  juin)  :  de  Marseille  à  Grenoble 
par    Toulon,    Apt,    Forcalquier,    Sisteron,    Gap. 

1806  (10    août-17    octobre)    :    Paris. 

1807  (17   juin-31    décembre)    :    Brunswick. 

1808  (janvier- novembre)   :  Brunswick. 

1809  (3-6  février)  :  Paris. 

1809  (12  a^Til-12  mai)   :  l'Allemagne. 

1809  (21   octobre   et  20  novembre)    :    Vienne. 

1810  (15  fé\Tier-31  décembre)  :  Paris. 

1811  (1er  janvier- 18  a\Til)  :  Paris. 

1811  (29  avTil-3  mai)  :  voyage  à   Rouen  et  Le 
Ha\Te. 

1811  (29  mai-18  août)  :   Paris. 

1811  (25  août-6  novembre)   :   voyage  en   Italie. 

1812  (11-22  jan\-ier  et  5  mars-23  aviul)  :   Paris. 


XXVIII  INTRODUCTION 

1813  (4  février-19  avril)  :  Paris. 
1813  (6  iuin-13  août)  :  Lûben,  Sagan. 

1813  (7   septembre-27  octobre)   :   Milan. 

1814  (30  juin-4  juillet)  :  Paris. 

1814  (22    septembre-16   octobre)    :    Pise,    Milan. 

1815  (17   iuillet-23   août)    :    Padoue,    Venise. 
1818  (25-29  août)   :   voyage  dans  la  Brianza. 

Il  y  a  dans  cette  table,  on  le  voit,  un  assez  grand 
nombre  de  lacunes  :  pas  une  ligne  entre  septem- 
bre 1802  et  mars  1804,  ni  entre  novembre  1806  et 
juin  1807  ;  peu  de  chose,  une  cinquantaine  de  pages, 
pour  1809  ;  rien  du  24  avril  1812  au  3  février  1813, 
et  du  28  octobre  1813  au  29  juin  1814. 

La  plus  grosse  lacune,  celle  de  1803,  s'explique 
facilement  :  à  cette  époque,  Henri  Beyle  travaillait 
à  un  grand  ou\Tage  qui  devait  contenir  à  la  fois 
le  résumé  de  ses  lectures  philosophiques  et  idéolo- 
giques et  l'exposé  de  ses  propres  observations. 
Cet  ouvrage,  auquel  il  donne  provisoirement  le 
titre  italien  de  Filosofia  nova,  ne  fut  jamais  achevé  ; 
mais  nous  en  possédons  une  partie  importante 
sous  le  titre  que  nous  venons  d'indiquer,  et  en  outre 
de  nombreux  fragments  portant  pour  la  plupart 
un  titre  unique  :  Pensées,  réflexions.  Depuis  la 
fin  de  1802  jusqu'à  la  fin  de  1804,  Beyle  pensa 
presque  exclusivement  à  cette  Filosofia  nova  ; 
elle  faisait  tellement  partie  de  sa  vie  qu'il  y  insérait 
tout    ce    qui,    dans    ses    observations    journalières, 


INTRODUCTION  XXIX 

pouvait  lui  fournir  un  document  d'ordre  psycho- 
logique :  aussi  rœu\Te  ébauchée  a-t-elle,  pour  une 
part,  le  caractère  de  souvenirs  personnels.  Casimir 
Stryienski  jugea  sans  doute  inutile  de  publier  une 
pareille  ébauche  —  qui  d'ailleurs  contient  beau- 
coup de  fatras  ;  et,  sans  indiquer  au  lecteur  l'opé- 
ration qu'il  accomplissait,  il  a  simplement  extrait 
de  la  Filosofia  nova  et  appelé  Journal  ce  qui  lui 
paraissait  pouvoir  sans  trop  d'invraisemblance 
porter  ce  titre  ^.  Nous  n'avons  pas  cru  pouvoir 
adopter  une  pareille  méthode  ;  nous  avons  tenu, 
au  contraire,  à  garder  à  chaque  œu\Te  son  véritable 
caractère  ;  dans  notre  édition,  l'année  1803  manque 
complètement,  et  certaines  parties  de  1804  pa- 
raissent amputées  de  réflexions  intéressantes.  Que 
les  stendhaliens  se  rassurent,  ils  retrouveront 
tout  cela,  mais  à  sa  vraie  place,  dans  le  milieu 
qu'avait  voulu  Stendhal.  La  Filosofia  nova  n'est 
pas  une  œuvre  assez  importante  pour  valoir  une 
publication  séparée  ;  mais  elle  nous  fera,  en  appen- 
dice de  la  présente  édition  du  Journal  de  Stendhal, 
un  volume  à  peu  près  complet  ^. 

1.  A  la  fin  de  son  édition  du  Journal,  Stryienski  publie 
en  appendice  deux  pages  (p.  451-452)  qu'il  intitule  :  Philo- 
sophie nouvelle,  et  qu'il  dit  extraites  des  •<  nombreuses  notes 
jetées  un  peu  partout  dans  les  cahiers  ». 

2.  Henri  Beyle  voulait  certainement  faire  de  la  Filosofia 
nova  une  œuvre  importante.  Il  note  dans  son  Journal 
du  31  juillet  1804  :  «  Faire  pour  la  Filosofia  nova  deux  tables 
analytiques,  la  première  des  faits,  la  deuxième  des  événe- 
ments. » 


XXX  INTRODUCTION 

Pour  1806-1807,  l'interruption  du  Journal  pro- 
vient, comme  je  l'ai  déjà  signalé,  de  la  perte,  pen- 
dant la  campagne  de  Russie,  d'une  partie  des 
souvenirs  de  Brunswick,  dont  la  fin  seulement  est 
parvenue  jusqu'à  nous. 

1809  est  une  année  de  campagne  en  Allemagne, 
en  Autriche,  en  Hongrie,  sous  les  ordres  directs 
de  Pierre  Daru,  qui  ne  laissait  guère  de  repos  à  ses 
subordonnés.  Le  Journal  s'en  ressent,  et  cin- 
quante pages  à  peine  racontent  la  campagne  et 
l'entrevue  à  Vienne  avec  la  comtesse  Palfy. 

1812  :  la  campagne  de  Russie,  pendant  laquelle 
Henri  Beyle  avait  été  chargé  de  porter  à  Wilna, 
au  grand  quartier  général,  le  portefeuille  des  mi- 
nistres. Il  ne  nous  reste  que  deux  fragments  insi- 
gnifiants, écrits  à  Paris. 

Le  commencement  de  1814  voit  Beyle  bien 
occupé  à  Grenoble  et  à  Chambéry,  à  la  suite  du 
comte  de  Saint- Vallier,  sénateur  envoyé  en  qua- 
lité de  commissaire  extraordinaire  dans  la  7®  divi- 
sion militaire.  Il  n'a  pas  le  loisir  de  faire,  chaque 
soir,  la  somme  de  ses  observations  et  d'en  confier 
l'essentiel  au  papier.  C'est  aussi  la  première  abdi- 
cation de  Napoléon  et  l'abandon  par  Beyle  de  ses 
fonctions  d'auditeur  au  Conseil  d'Etat.  C'est  enfin 
l'année  où  paraît  son  premier  livre  :  les  Vies  de 
Haydn,  de  Mozart  et  de  Métastase. 

Il  faut  remarquer  qu'après  1811  Stendhal  paraît 
n'avoir  plus  grand  soin  d'écrire  ce  journal  qui  lui 


INTRODUCTION  XXXI 

a  servi,  pendant  les  années  de  sa  formation  psycho- 
logique et  littéraire,  à  rassembler  et  à  préciser 
ses  réflexions  de  chaque  instant.  En  dehors  de 
récits  de  voyage  ou  de  missions  à  l'étranger,  nous 
ne  possédons  que  bien  peu  de  chose  :  une  quin- 
zaine de  pages  en  1812,  une  cinquantaine  en  1813,. 
moins  de  dix  en  1814.  Après,  il  faudra  attendre 
jusqu'en  1818  pour  retrouver  le  récit  d'un  voyage 
d'agrément,  fait  en  compagnie  de  l'avocat  Vis- 
mara  au  bord  des  jolis  lacs  de  la  Brianza  ^.  M.  Paul 
Arbelet  l'a  très  justement  observé  ^  :  «  Quand 
Beyle,  d'obscur  dilettante,  devint  un  faiseur  de 
livres,  c'est-à-dire  à  partir  de  1814,  il  n'écrivit 
plus  le  journal  de  sa  vie  que  par  caprice,  et  à  de 
rares  intervalles.  Désormais,  c'est  dans  ses  voyages 
et,  au  besoin,  dans  ses  romans,  qu'il  exprime  le 
plus  vif  et  le  meilleur  de  son  âme.  »  Cela  est  si  \Tai 
que  la  partie  du  Journal  de  1811  qui  raconte  le 
grand  voyage  d'Italie,  écrite  d'abord  sans  arrière- 
pensée  de  publication,  est  corrigée  par  Stendhal 
en  1813  et  divisée  en  chapitres,  évidemment  pour 
en  faire  un  livre  ;  mais  ce  li^Te  fut  plus  profondé- 
ment modifié  encore  :  il  devint  en  1817  (et  nous 
n'y  avons  pas  perdu)  Rome,  Naples  et  Florence  ^. 

1.  Nous  avons  bien  le  «  journal  d'un  voyage  à  Londres 
en  1817  »,  dans  la  première  quinzaine  d'août.  Si  Stendhal 
a  collaboré  à  ce  récit  de  voyage,  il  n'en  est  pas  l'unique 
auteur.  Nous  le  publions  parmi  les  annexes. 

2.  Journal  d'Italie,  p.  375. 

3.  Paul  Arbelet,  op.  cit.,  p.  75-76. 


XXXII  INTRODUCTION 

Ce  souci  de  publication  est  d'ailleurs  exception- 
nel ;  à  l'ordinaire,  Stendhal  écrivait  son  journal 
pour  lui  seul.  Il  n'oublie  cependant  jamais  cette 
méfiance  qu'il  tenait  déjà  de  son  ascendance  pater- 
nelle et  qui,  sans  cesse  exercée,  finit  par  devenir 
maladive  ^.  Il  se  félicite  en  1806  de  cette  prudence  ^, 
et  déclare  en  1809  qu'il  n'écrira  rien  sur  les  événe- 
ments du  temps,  sur  les  relations  politiques  avec 
l'Allemagne  et  la  Prusse  ni  sur  ses  relations  per- 
sonnelles avec  «  le  plus  grand  des  hommes  »  ^. 
Il  ajoute  :  «  Par  prudence,  rien  de  politique,  tous 
les  noms  sont  changés.  »  Et  en  effet,  nous  trouvons 
dans  tout  le  cours  du  Journal  des  noms  supposés, 
dont  certains  (rares  il  est  vrai)  n'ont  pu  être  iden- 
tifiés. Nous  avons  vu  qui  était  Madame  Palfy  ; 
son  mari  se  nomme  Probus,  ou  Monsieur  Z.  ; 
Martial  Daru,  Pacé  ;  Victorine  Mounier,  Héloïse 
ou  Charlotte  ;  son  frère  Edouard,  Esprit  ;  Adèle 
Rebuffet,  Adèle  of  the  Gâte  ;  Angela  Pietragrua, 
la  comtesse  Simonetta  ;  madame  Beugnot,  madame 
Doligny  ;  les  dames  La  Bergerie,  mesdames  She- 
pherdrie  ;  La  Duchesnois,  Ariane  ;  Bonaparte, 
l'empereur  Napoléon,  est  toujours  désigné  sous  le 

1.  Journal  du  17  juillet  1801  :  «  Il  faut  être  très  défiant  ; 
le  commun  des  hommes  le  mérite  ;  mais  bien  se  garder  de 
'laisser  apercevoir  sa  méfiance.  » 

2.  Journal  du  15  avril  1806  :  «  Je  deviens  prudent  ;  peut- 
être  en  Perse  supprimerai-je  ce  journal.  Le  cahier  précédent 
a  été  oublié  quatre  heures  sur  les  bureaux  de  Meunier.  » 

3.  Note  en  tête  du  Journal  d'avril-mai  1809. 


INTRODUCTION  XXXIII 

nom  de  Milan  ;  les  noms  de  ses  camarades  et  amis 
sont  pareillement  déguisés  :  Louis  Crozet  devient 
Percevant  ;  Bellile,  Fairisland  ;  Camille  Basset, 
Ouéhihé  ;  Henri  Beyle  lui-même  prend  des  pseu- 
donymes (moins  nombreux  cependant  que  dans  sa 
correspondance),  comme  celui-ci,  qui  servira  si 
longtemps  :  Dominique. 

De  plus,  beaucoup  de  noms  propres  sont  coupés  et 
ne  figurent  dans  le  manuscrit  que  par  des  initiales 
ou  quelques  lettres  seulement.  Nous  avons  rétabli 
ceux  dont  l'identification  nous  paraît  certaine,  mais 
en  laissant  entre  crochets  la  partie  du  nom  restitué  ^. 

Enfin,  on  voit  apparaître  de  très  bonne  heure, 
dès  1804,  cette  habitude,  que  Stendhal  garda  toute 
sa  vie,  du  style  macaronique  ;  le  texte  est,  à  chaque 
instant,  entremêlé  de  mots  ou  de  membres  de  phrase 
en  anglais,  en  italien,  parfois  en  latin  et  en  grec, 
et  cette  fâcheuse  manie  rend  plus  difficile  encore 
le  déchiffrement  des  manuscrits  si  mal  écrits  des 
dernières  années  de  la  vie  du  maître. 

Notre  édition  a  cherché,  autant  que  cela  est 
possible  —  mais  c'est  bien  difficile  avec  un  écrivain 
tel  que  Stendhal,  —  à  donner  du  Journal  un  texte 
définitif.  Les  manuscrits  n'en  sont  pas  très  disper- 
sés :  avant  tout,  et  comme  toujours,  la  plus  grosse 

1.  L'abréviation  des  noms  de  personne  n'est  pas  toujours 
prudence,  mais  souvent  simple  économie  de  temps.  Sten- 
dhal n'a  nullement  intérêt  de  prudence  à  écrire  Dz  pour 
Dugazon  et  LRV  pour  La  Rive. 

JOURNAL    DB    STENDHAL,  C 


XXXIV  INTRODUCTION 

masse  nous  est  apportée  par  la  collection  stendha- 
lienne  de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble. 
De  plus,  un  apport  entièrement  nouveau  nous  est 
fourni  par  deux  volumes  provenant  de  la  collection 
Chéramy,  acquis  en  1913  par  l'éditeur  des  Œuvres 
complètes,  M.  Edouard  Champion  ^  Enfin,  nous 
avons  plusieurs  états  du  «  Tour  d'Italie  »  en  1811  * 
outre  la  leçon  fournie  par  les  manuscrits  de  la  bi- 
bliothèque de  Grenoble,  une  copie  contemporaine 
appartient  à  M.  Paul  Royer,  avocat  à  Grenoble  ^, 
et  de  plus  une  autre  copie  de  la  «  fin  du  tour  d' Ita- 
lie »  a  appartenu  d'abord  à  Auguste  Cordier,  puis 
à  Casimir  Stryienski,  ensuite  à  Chéramy,  pour  passer 
enfin  dans  la  collection  du  directeur  de  la  même 
collection  des  Œuvres  complètes,  M.  Paul  Arbelet  ^ 

Nous  avons  également  bénéficié  des  travaux, 
de  valeur  inégale  d'ailleurs,  de  nos  devanciers  : 
Casimir  Stryienski  et  François  de  Nion  d'une  part  ^, 
et  M.  Paul  Arbelet  d'autre  part  ^. 

1.  NOS  25  et  26  du  catalogue.  (V.  Henri  Cordier,  Biblio- 
graphie Slendlialienne,  p.  210-211.) 

2.  Cf.  Louis  Royer,  Les  livres  de  Stendhal  dans  la  biblio- 
thèque de  son  ami  Crozet,  dans  le  Bulletin  du  Bibliophile 
d'octobre  1923. 

3.  N"  18  du  catalogue  de  la  vente  Chéramy.  (V.  Henri 
Cordier,  op.  cit.,  p.  210  et  230.) 

4.  Œuvre  posthume.  —  Journal  de  Stendhal  (Henri  Beyle), 
1801-1804,  publié  par  Casimir  Stryienski  et  François  de 
Nion.  (Paris,  G.  Charpentier  et  C'^,  1888,  in-18  de  xxxv  -f 
488  pages.  Réédité  en  1899  et  1908.) 

5.  Stendhal.  Journal  d'Italie,  puljlié  par  Paul  Arbelet. 
(Paris,  Calmann-Lévy,  s.  d.  |1911|,  in-18  de  xxi  -\-  388  p.). 


INTRODUCTION  XXXV 

L'édition  de  Casimir  Stryienski  et  François  de 
Nion  est  très  incomplète,  non  seulement  à  cause 
des  manuscrits  que  les  éditeurs  n'ont  pas  connus, 
mais  aussi  parce  que  les  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque de  Grenoble,  les  seuls  dont  ils  se  sont  servis 
n'ont  pas  été  publiés  in  extenso.  Stryienski  a 
inauguré  la  méthode  qu'il  a  continuée  deux  ans 
plus  tard  en  publiant  la  Vie  de  Henri  Brulard  : 
il  a  choisi,  et  choisi  souvent  avec  une  hâte  qui  a 
laissé  inédites  des  pages  plus  importantes  pour 
l'histoire   d'Henri  Beyle   que   celles  qu'il  publiait. 

Les  parties  qui  ont  rapport  aux  divers  séjours 
de  Stendhal  en  Italie  ont  été  intégralement  pu- 
bliées par  M.  Paul  Arbelet.  Nous  complétons  les 
autres  :  le  journal  de  1802  est  presque  entièrement 
inédit  ^  ;  le  voyage  à  Genève,  en  1804,  inédit  éga- 
lement ;  la  partie  de  1804  est  inconnue  pour  les 
trois  quarts  ^,  celle  de  1805  l'est  pour  un  quart 
seulement  ;  le  séjour  à  Marseille  en  1806,  qui  tient 
plus  de  100  pages,  est  entièrement  inédit,  sauf  six 
petites  pages  ^  ;  pour  le  reste  de  l'année  1806, 
nous  publions  le  double  environ  de  l'édition 
Stryienski.  Celui-ci  n'a  pas  connu  le  journal  du 
séjour    à    Brunswick     (1807-1808),     qui     contient 

1.  J'ai  dit  plus  haut  que  pour  1803  nous  n'avons  pas  de 
Journal,  mais  une  Filosofia  nova  qui  contient  beaucoup  de 
renseignements  autobiographiques. 

2.  Stryienski  intercale  en  revanche  dans  le  texte  un 
certain  nombre  de  passages  extraits  de  la    Filosofia  nova^ 

3.  Ed.  Stryienski,  p.  305-310. 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  C. 


INTRODUCTIO-X 


70  pages  environ  ;  celui  de  1809  n'est  publié  qu'à 
moitié,  celui  de  1810  n'a  même  pas  10  pages  sur 
plus  de  150,  celui  de  1811  (je  laisse  de  côté  le  voyage 
d'Italie)  7  pages  à  peine  sur  une  centaine,  celui 
de  1812  (d'ailleurs  très  peu  important)  manque, 
les  60  pages  de  celui  de  1813  ^  sont  réduites  à  une 
vingtaine,  et  celui  de  1814  n'est  publié  qu'à  moitié. 
Pour  la  partie  italienne,  au  contraire,  après 
M.  Paul  Arbelet,  il  ne  restait  même  plus  à  glaner  ; 
tout  au  plus  le  contact  intime  avec  des  manuscrits 
que  nous  pouvons  avoir  continuellement  sous  les 
yeux  nous  a  permis  de  compléter  ou  de  corriger 
certaines    lectures,     d'ailleurs    peu     nombreuses  ^* 


1.  Toujours  sans  tenir  compte  du  voyage  en  Italie. 

2.  La  bibliographie  du  Journal  a  été  donnée,  très  com- 
plète, jusqu'à  1914,  par  M.  Henri  Cordier,  op.  cit.,  p.  207- 
211  et  227-230.  Depuis  cette  époque,  le  journal  de  Stendhal 
n'a  fait  l'objet  d'aucun  ouvrage,  sauf  la  publication,  par 
moi-même,  de  quelques  fragments  dans  diverses  revues. 
En  voici  le  détail  :  Deuxième  séjour  de  Stendhal  à  Paris, 
27  août-22  septembre  1804  {Le  Divan,  mai  1914,  p.  153- 
164)  ;  —  De  Valence  à  Marseille,  28  juillet-8  août  1805 
{La  Minerve  française,  l^r  septembre  1919,  p.  21-25)  ;  — 
Voyage  à  Gap,  30  mai  1806  ;  Voyage  à  Genève,  30  mars- 
4  avril  1804  {Revue  critique  des  Idées  et  des  Livres,  10  mars 
1913,  p.  517-527)  ;  —  Marseille,  24  décembre  1805-28  jan- 
vier 1806  {Revue  bleue,  30  mai  et  6  juin  1914,  p.  673-676 
et  715-720)  ;  —  Séjour  à  Brunswick,  17  juin  1807-novembre 
1808  {Nouvelle  Revue  Française,  l^r  avril  1914,  p.  545-593)  ; 
—  Ascension  au  Brocken,  juillet  1807  {Revue  des  Alpes  Dau- 
phinoises, mars-avril  1914,  p.  34-36)  ;  —  Voyage  en  Italie, 
25  août-6  novembre  1814  {Gaulois  du  Dimanche  du  27  juin 
1920). 


INTRODUCTION  XXXVII 

J'ai  sui\a,  pour  l'établissement  du  texte  et 
pour  la  présentation  de  cette  nouvelle  édition, 
la  méthode  inaugurée  lors  de  la  publication  de  la 
Vie  de  Henri  Brulard  ;  une  petite  différence,  cepen- 
dant :  les  notes  que  Stendhal  a  semées  dans  les 
marges  ou  au  bas  des  pages  ont  été  publiées  avec 
le  texte  lui-même,  en  note.  Le  lecteur  aura  de  cette 
manière  sous  les  yeux  presque  tout  le  texte  de 
Stendhal,  même  les  réflexions  qu'il  écrivait  au 
hasard  en  tête  de  ses  cahiers,  et  qui  se  rapportent, 
en  général,  directement  au  journal  de  sa  vie. 

D'autre  part,  l'énorme  quantité  de  texte  que 
représente  le  Journal  n'a  pas  permis  de  rejeter 
à  la  fin  de  rou\Tage  les  annexes  et  les  notes.  Une 
pareille  méthode  aurait  rendu  la  consultation  des 
documents  et  des  notes  très  difficile,  sinon  prati- 
quement impossible.  Comme  l'ont  déjà  fait  M.  Mar- 
san dans  le  Rouge  et  le  Noir  et  M.  Prunières  dans 
l'édition  de  la  Vie  de  Rossini,  j'ai  ajouté  à  la 
fin  de  chaque  volume  d'abord  les  annexes  qui 
accompagnent  et  complètent  le  texte,  et  ensuite 
les  notes  qui  l' éclairent.  Le  dernier  volume  com- 
prendra la  Filosofia  noi^a,  qui  forme,  avec  ses 
annexes,  un  tout  complet.  Une  table  alphabé- 
tique des  noms  de  personnes  y  sera  jointe  :  plus 
que  dans  tout  autre  ouvrage  de  Stendhal,  cette 
table  est  absolument  indispensable. 

Nous  avons  groupé  sous  le  nom  d'annexés  un 
certain  nombre   de  fragments,    d'ébauches   ou    de 


XXXVIII  INTRODUCTION 

notes,  écrits  par  Stendhal  lui-nicnie,  et  qui  éclairent 
le  texte  principal,  ou  le  complètent,  et  lui  servent 
souvent  de  pièce  justificative  ;  tels  ces  nombreux 
fragments  de  comptes  où  Henri  Beyle  fait  l'in- 
ventaire de  son  portemonnaie  et  nous  décrit,  avec 
preuves  à  l'appui,  l'état  de  ses  finances,  trop  sou- 
vent misérables.  Nous  y  trouvons  aussi  des  frag- 
ments qui,  sans  doute,  portent  la  marque  de  Sten- 
dhal, mais  en  partie  seulement,  car  ils  n'ont  pas 
été  composés  par  lui  seul.  Le  voyage  au  Havre 
en  1811  ^  est  dans  ce  cas,  ainsi  que  le  voyage  à 
Londres  en  1817,  et  surtout  les  observations  écrites 
en  collaboration  avec  Louis  Crozet.  Les  deux  amis 
travaillèrent  souvent  en  commun,  et  parfois  se 
dictaient  l'un  à  l'autre  leurs  réflexions,  de  sorte 
c|u'un  texte  écrit  par  Crozet  peut  être  d'Henri 
Beyle,  et  réciproquement.  Notre  premier  volume 
en  donne  déjà  un  exemple  dans  ces  «  portraits  » 
de  personnages  connus  des  deux  amis. 

Je  dois  enfin  à  nos  souscripteurs  une  observa- 
tion préliminaire.  J'ai  déjà  dit  que  le  Journal 
de  Stendhal  n'était  pas  un  ouvrage  à  recommander 
aux  jeunes  filles.  Comme  dans  la  Vie  de  Henri 
Brulard,  des  mots  y  blessent  des  oreilles  et  des 
yeux  délicats.  Bien  plus,  des  passages  entiers  sont 


1.  Jean  de  Mitly  en  a  publié  un  texte,  mais  très  fautif  : 
il  a  inséré  quelques  phrases  de  Beyle  dans  une  rédaction  qui 
n'est  pas  de  lui  [Napoléon  (Paris,  Revue  blanche,  1897)  , 
p.  217-229.) 


INTRODUCTION  XXXIX 

d'une  ordurière  pornographie.  Je  n'ai  pas  cru 
pouvoir  les  incorporer  au  texte  lui-même,  et  cepen- 
dant nous  devons,  en  toute  honnêteté,  une  édition 
in  extenso.  J'ai  donc  usé  d'un  subterfuge  :  les  pas- 
sages les  plus  scabreux  sont,  dans  le  texte  broché, 
remplacés  par  des  lignes  de  points  ;  mais  à  la  fin 
du  volume  est  encartée  une  enveloppe  dans  la- 
quelle est  enfermé  le  texte  intégral,  et  ce  texte  a  été 
composé  de  telle  façon  que  le  souscripteur  peut, 
s'il  le  désire,  remplacer,  en  faisant  relier  son  exem- 
plaire, le  texte  expurgé  par  le  texte  intégral. 

L'édition  du  Journal  de  Stendhal  a  d'abord 
été  annoncée  comme  devant  être  établie  par  moi 
seul.  Mes  obligations  professionnelles  —  qui  ont 
changé  depuis  la  guerre  —  ne  me  laissent  plus  le 
temps  d'effectuer  comme  il  conviendrait  les  re- 
cherches de  bibliothèque.  J'ai  donc  prié  mon  confrère 
et  ami,  M.  Louis  Royer,  de  m' aider  dans  cette 
tâche,  et  il  l'a  fait  avec  une  courtoisie  dont  je  lui 
sais  gré  ^.  Il  est  bon,  cependant,  que  chacun  prenne 
sa  part  de  responsabilité,  puisque  nous  sommes 
désormais  justiciables  de  la  critique. 

1.  M.  Loiiis  Royer  n'est  d'ailleurs  pas  un  débutant  en 
beylisme.  Il  a  annoté  et  présenté  en  1921  une  série  de  lettres 
adressée  par  Henri  Beyle  à  sa  sœur  Pauline.  (Stendhal, 
Lettres  à  Pauline  (avec  le  portrait  de  Beyle  par  Boilly  et  ceux 
de  Pauline  et  Caroline  Beyle)  édition  annotée  et  présentée 
par  MM.  L.  Royer  et  R.  de  La  Tour  du  Villard.  Paris,  La 
Connaissance,  1921,  in-18  de  218  pages.) 


XL  INTRODUCTION 

L'établissement  du  texte,  le  choix  et  la  dispo- 
sition des  annexes  et  de  l'appendice  Filosofia  nova 
sont  mon  œuvre  personnelle,  ainsi  que  les  notes 
rédigées  d'après  le  manuscrit  (description  du 
texte  original,  particularités  d'écriture,  variantes, 
etc.).  Les  notes  ayant  un  caractère  historique  et 
bibliographique  sont  sorties  de  la  collaboration 
de  MM.  Louis  Royer  et  Henry  Débraye.  Je  dois 
à  la  vérité  de  dire  que  la  part  de  M.  Louis  Royer 
est  de  beaucoup  la  plus  importante,  surtout  à  partir 
du  second  volume. 

Je  signale  enfin  le  nom  d'un  troisième  collabo- 
rateur, mon  ami  Paul  Arbelet.  Lorsqu'il  s'est  agi 
d'annoter  la  partie  italienne  du  Journal  de  Stendhal, 
je  me  suis  trouvé  dans  un  cruel  embarras,  car  il 
est  impossible  de  faire  mieux  que  sa  belle  édition 
du  Journal  d'Italie.  Et  j'étais  enfermé  dans  ce 
dilemme  :  ou  copier,  ou  ne  rien  publier.  J'ai  copié, 
je  l'avoue  !  mais  honnêtement,  car  chacune  des 
notes  empruntées  au  Journal  d^ Italie  est  expressé- 
ment indiquée  ^  Avec  sa  bonne  grâce  accoutumée, 
M.  Paul  Arbelet  m'a  autorisé  à  utiliser  à  mon  gré 
ses  propres  notes,  et  dans  la  mesure  où  elles  cadrent 
avec  la  méthode  de  concision  et  de  sobriété  objec- 
tives que  je  me  suis  imposé.  Je  n'ai  donc  pas  utilisé 
toutes  les  notes  de  M.  Paul  Arbelet,  et  son  ouvrage 


1.   Chacune  d'elles  porte  le  nom  de  M.  Arbelet,  suivi  de  la 
référence   bibliographique. 


INTRODUCTION  XL! 


garde  sa  part  de  personnalité,  notamment  dans 
les  rapprochements  qu'il  fait  du  Journal  avec  les 
autres  œuvres  de  Stendhal. 

Je  n'ai  pas  voulu  non  plus  marquer  matérielle- 
ment la  différence  entre  la  présente  édition  et  celles 
de  mes  devanciers.  Ce  serait  alourdir  les  volumes, 
et  ne  donner  en  compensation  aucun  avantage  au 
lecteur.  Aussi  bien,  celui-ci  peut  facilement  se 
reporter  aux  volumes  de  MM.  Casimir  Stryienski 
et  Paul  Arbelet.  Et  il  me  paraît  suffisant  d'avoir 
indiqué,  en  général,  ce  que  la  présente  édition 
apporte  de  texte  inédit  au  Journal  de  Stendhal. 
Notre  récompense  est  dans  la  restitution  de  l'œuvre 
elle  même,  et  non  dans  la  satisfaction  de  mon- 
trer en  détail  le  nombre  de  lignes  nouvelles  qu'elle 
publie. 

Henry   Débraye. 


1801 


LOMBARDIE  * 


Milan,  le  28  germinal  an  IX-[18  avril  1801]. 

J'entreprends  d'écrire  l'histoire  de  ma  vie  jour 
par  jour.  Je  ne  sais  si  j'aurai  la  force  de  remplir  ce 
projet,  déjà  commencé  à  Paris  *.  Voilà  déjà  une  faute 
de  français  ;  il  y  en  aura  beaucoup,  parce  que  je 
prends  pour  principe  de  ne  me  pas  gêner  et  de 
n'effacer  jamais.  Si  j'en  ai  le  courage,  je  reprendrai 
au  2  ventôse,  jour  de  mon  départ  de  Milan,  pour 
aller  rejoindre  le  lieutenant  général  Michaud  *  à 
Vérone. 

J'ai  vu  manœuvrer  sur  le  glacis  du  château  la 
cavalerie  et  l'artillerie  à  cheval  de  la  deuxième 
légion  polonaise,  venant  de  l'armée  du  Rhin  pour 
aller,  à  ce  qu'on  dit,  s'établir  à  Florence,  à  la  solde 
du  nouveau  grand-duc  *  ;  une  trentaine  des  meil- 
leurs officiers  ont  quitté  à  cause  de  cela.  La  cavalerie, 
en  veste  bleue,  passepoil  cramoisi,  armée  de  sabres 
d'houzards  et  de   lances  avec  des   petits    drapeaux 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  1 


2  JOURNAL   DE   STENDHAL 

tricolores,  a  tourné  très  adroitement  et  à  plusieurs 
reprises  sur  elle-même.  Les  généraux  Moncey, 
Davout  et  Milhaud,  s'y  sont  rendus  en  grande 
tenue. 

29  [germinal-19  avril]. 

Le  ministre  Petiet  *  a  reçu  un  courrier  extra- 
ordinaire de  Paris,  qui  lui  a  annoncé  que  Paul  I*^"* 
a  été  trouvé  mort  dans  son  lit  le  20  mars.  On  pré- 
voit que  cette  mort  entraînera  de  grands  change- 
ments. 

Je  viens  du  bal  de  chez  Angélique.  Gibory  *  a  dit 
à  Ferdinand  qu'il  avait  chassé  madame  Martin. 
Je  crois  y  avoir  vu  monter  cette  dernière  en  des- 
€endant. 

10  floréal [-30  avril]. 

Je  suis  toujours  à  Milan.  Le  6^  dragons  a  passé 
pour  se  rendre  en  Piémont,  où  le  lieutenant-général 
Delmas  commande  le  militaire  sous  les  ordres  du 
général  Jourdan,  qui  a  les  pouvoirs  d'un  vice-roi. 
Il  y  a  eu  aujourd'hui,  sur  la  place  du  château, 
une  grande  fête  pour  la  paix.  On  a  posé  la  pre- 
mière pierre  du  foro  Bonaparte  *.  Le  soir,  feu  d'ar- 
tifice mesquin.  Scène  lyrique  assez  ennuyeuse  au 
grand  théâtre,  et  bal,  où  les  femmes  honnêtes  ont 
dansé. 

11  [floréal-ler  mai]. 

Je  pars  demain  pour  Bergame.  Martial  *  va,  par 
ordre  de  Félix  *,  à  Florence  ;  Marignier  *,  à  Bologne. 


1801  -  2  mai.  LOMBARDIE  3 

M.  Daru  a  fait  un  projet  d'arrêté  très  volumineux 
sur  l'organisation  de  l'armée  en  temps  de  paix.  Le 
premier  consul  en  a  été  content  et  l'a  invité  à  venir 
le  discuter  à  Malmaison.  On  parle  beaucoup  de 
guerre.  Moreau  a  reçu  l'ordre  de  rester  à  son  armée, 
et  Augereau  de  se  rendre  sur-le-champ  à  la  sienne. 
L'adjudant  commandant  Mathys  *,  qui  était  venu 
le  9  de  Bergame,  pour  la  fête,  y  est  retourné  cet 
après-midi. 

Depuis  que  j'ai  cessé  de  penser  à  la  charmante 
madame  Martin,  actuellement  Saladini,  j'ai  beau- 
coup lu  La  Harpe.  J'ai  lu  les  tomes,  I,  II,  III,  IV, 
Y,  VI,  VII,  VIII  de  son  Lycée.  J'ai  réfléchi  pro- 
fondément sur  l'art  dramatique,  en  relisant  les 
vers  de  Selmours  *  ;  ils  m'ont  paru  moins  mauvais 
qu'en  les  faisant.  Je  veux  apprendre  à  les  faire, 
car  il  vaudrait  bien  mieux  que  les  Quiproquos  * 
fussent  en  vers. 

Je  donne  dix-huit  l[ires]  de  Milan  au  vetturino 
qui  me  conduit  à  Bergame.  Je  vais  de  ce  pas  au 
petit  théâtre,  où  l'on  donne  deux  pièces  traduites 
du  français. 

12    [fIoréal-2    mai]. 

Les  Italiens  ont  trouvé  le  secret  de  dénaturer  le 
Légataire  universel  de  Regnard  ;  je  n'ai  pas  attendu 
la  deuxième  pièce  et  suis  allé  jouer  au  loto  au  café 
de  la  Porte-Orientale.  La  route  de  Milan  à  Bergame 
est  superbe  et  dans  le  plus  beau   pays  du  monde. 


4  JOURNAL  DE  STENDHAL 

A  Canonica,  village  à  vingt  milles  de  Milan  et  à 
dix  de  Bergame,  situé  sur  l'Adda,  on  a  une  des  plus 
belles  vues  possibles.  Celle  de  la  haute  ville  de 
Bergame  est  moins  jolie  et  infiniment  plus  étendue. 
De  la  casa  Terzi,  où  est  logé  le  général  M[ichaud], 
on  aperçoit  très  distinctement  les  Apennins,  situés 
à  vingt-cinq  lieues  de  là.  On  en  voit  très  bien  les 
détails  avec  une  lunette  de  vingt  pouces  de  Rams- 
den  que  le  général  possède.  La  vue  n'est  bornée  au 
nord-est  et  au  sud-ouest  que  par  les  montagnes 
auxquelles  B[ergame]  est  adossée.  Il  y  a  ici  deux 
théâtres,  l'un  très  beau  dans  le  Borgo,  qui  est  la 
partie  de  la  ville  située  en  plaine,  l'autre  en  bois 
sur  la  place  de  la  cité.  Nous  allons  chaque  soir  à 
celui-ci,  qui  est  très  près  de  chez  nous.  L'autre  en 
est  à  demi-heure  *. 

On  cite  ici  madame  Nota  comme  la  plus  jolie 
femme  de  la  ville,  et  véritablement  elle  n'est  point 
mal  ;  on  lui  donne  60.000  l[ires]  de  rente  ;  elle  a 
un  cai'aliere  servente,  bel  homme,  et  qui  dépense 
beaucoup  pour  elle  ;  elle  est  par  conséquent  inat- 
taquable. Nous  pourrions  baiser  deux  comtesses 
qui  logent  près  de  chez  nous,  mais  elles  ont  vingt- 
huit  ou  trente  ans,  et  un  air  de  saleté  qui  répugne. 

19   [floréal-9  mai]. 

Le  général  a  eu  à  dîner  le  citoyen  Foy  *,  chef 
du   5®  régiment   d'artillerie  légère,   adjudant-com- 


1801  -  9  mai.  LOMBARDIE  5 

mandant,  commandant  la  réserve  de  la  gauche 
composée  du  bataillon  de  grenadiers  et  du  9^  régi- 
ment de  chasseurs  à  cheval.  C'est  un  jeune  mili- 
taire de  petite  taille  et  de  la  plus  grande  espérance, 
plein  d'ambition  et  d'instruction.  On  est  générale- 
ment jaloux  de  lui  tout  en  lui  rendant  justice. 
D'ailleurs  les  défauts  de  ce  caractère  :  l'esprit  de 
contradiction  et  l'orgueil  senti.  Il  a  volé  une  voiture 
à  Bergame. 

J'ai  pris  un  maître  d'armes,  contre-pointe,  ser- 
gent à  la  91^  demi-brigade,  vers  le  18.  Je  lui  donne 
12  francs  de  France  par  mois. 

J'ai  eu  bien  vite  lu  le  7^  v[olume]  des  œuv[res] 
de  Voltaire,  le  21^  des  Mém[oires]  secrets  de  la 
République  des  Lett[res],  la  Description  du  Palais- 
Royal  et  la  Cabane  mystérieuse  *,  que  j'avais  apportés 
de  Milan.  Je  me  suis  beaucoup  ennuyé,  faute  de 
livres.  Le  patron  nous  a  prêté  le  V[oyage]  en  It[alie] 
de  l'abbé  Coyer  *.  Pauvre  ouvrage.  Je  lis  quelques 
Mercures  britanniques  de  Mallet  du  Pan  *. 

Le  21,  on  a  donné  ici  V Açwnturiere  notturno  *  de 
Federici,  pièce  faisable  en  français  ;  elle  n'existe 
ici  que  dans  //  teatro  moderno  applaudito,  collection 
de  40  à  45  v[olumes].  S'il  n'a  pas  été  déjà  donné 
en  France,  on  peut  en  faire    un  joli    semi-drame. 

Le  22,  le  général  a  donné  à  déjeuner  à  l'adjudant- 
commandant  Delord  *,  employé  près  le  général 
Moncey,  qu'il  tutoie.  Le  général  Moncey  n'a  pas 
encore   quarante-cinq   ans.    Dalbon   et   Combe   ont 

JOURNAL    DE     STENDHAL.  1. 


Q  JOURNAL  DE  STENDHAL 

volé  100.000  écus.  Delord  est  un  homme  très  aimable, 
le  vrai  ton.  Il  est  venu  ici  voir  madame  . . . ,  sa 
maîtresse,  avec  laquelle  il  était  depuis  trois  mois. 
On  dit  qu'elle  lui  a  fait  dépenser  200  louis.  Il  est 
toujours  vêtu  en  bourgeois. 

Le  général  Franceschi,  qui  a  quitté  l'état-major 
depuis  une  dizaine  de  jours,  est  un  lâche.  Il  a 
gagné,  à  ce  qu'on  dit,  deux  ou  trois  millions  \  soit 
par  ses  basses  exactions,  soit  par  ce  que  lui  ren- 
daient quatre-vingts  ou  cent  commandants  de  place 
corses  *,  qu'il  avait  placés,  et  qui  volaient  à  qui 
mieux   mieux. 

23  [floréal-13  mai]. 

Alpy,  Farine  et  Picoteau  *  sont  venus  voir  le 
général  M[ichaud].  Ils  sont  arrivés  à  sept  heures 
et  nous  ont  rencontrés  comme  nous  allions  nous 
promener  sur  la  route  de  Brescia,  qui  est  très  maré- 
cageuse. J'ai  eu  la  fièvre  le  soir. 

Le  général  Suchet  s'absente  par  congé  ;  le 
général  Loison  le  remplace  par  intérim.  Il  n'y  a 
plus  de  lieutenants-généraux.  Le  général  Oudinot 
va  aller  à  Paris  pour,  conjointement  avec  les  géné- 
raux Dessole  et  Andréossi,  former  la  liste  des  adju- 
dants-commandants qui  devront  être  conservés. 


1.  On  réduit  cela  à  500.000  écus.  Il  était  excellent  tra- 
vailleur au  Bureau.  Les  gribouillages  du  général  Charpen- 
tier *  le  font  regretter  à  cet  égard. 


1801  -  14  mai.  LOMBARDIE  7 

24  [floréal-14  mai]. 
Nous  sommes  restés  ensemble. 

25  [floréal-15  mai]. 

Ils  sont  partis  environ  les  deux  heures.  Alpy 
pleurait  ;  le  général  était  très  ému.  Le  général 
inquiet  de  la  cause  de  son  départ.  Alpy  a  répondu  : 
la  présence  de  Durzy.  J'espère  qu'une  fois  qu'il  sera 
capitaine,  si  un  officier  d'artillerie  peut  être  aide 
de  camp,  le  général  éloignera  Durzy,  et  prendra 
Alpy.  Le  général  a  dit  à  Alpy  :  «  J'aime  beaucoup 
ce  petit  Beyle,  il  est  plein  d'esprit.  Je  désire  beau- 
coup qu'il  reçoive  sa  commission  d'aide  de  camp  ; 
mais  il  est  trop  franc  et  trop  tranchant.  » 

Alpy  m'a  laissé  sa  jument  pour  100  écus.  Je  lui 
ai  payé  183  l[ires]  avec  mes  appointements  de 
vendémiaire  et  de  germinal.  Je  lui  ai  fait  un  billet 
des  127  (sic)  restantes,  qu'il  a  accepté  avec  peine. 

Il  me  reste  environ  90  l[ires]. 

27  [floréal-17  mai]. 

Une  prise  de  kina  a  diminué  beaucoup  mon  accès. 
Les  comédiens  ont  donné  aujourd'hui  la  Preven- 
tione  paternella  *.  Un  prêtre  suppose  tous  les  crimes 
à  son  frère  ;  un  général,  dont  le  premier  devait 
épouser  la  fille,  se  croyant  trompé,  le  fait  condamner 
à  mort.  Le  méchant  est  découvert  et  tout  finit. 


3  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Le  bataillon  de  grenadiers  commandé  par  le 
capitaine  de  la  102^  va  à  Monza.  Foy  prend  le  com- 
mandement de  la  place. 

Le  général  Bourdois  *  et  sa  femme  ont  dîné  à  la 
maison. 

28  [floréal-18  mai]. 

Le  bataillon  de  grenadiers  est  allé  à  Monza  pour 
être  à  portée  de  la  maison  de  campagne  du  général 
Moncey  *  qui  en  est  à  trois  milles. 

Foy  prend  le  commandement  de  Bergame  ;  il 
a  une  inflammation  à  un  testicule. 

Il  n'y  a  plus  de  lieutenants-généraux. 

J'ai  eu  un  accès  de  fièvre  très  fort  cette  nuit  ; 
j'ai  envie  de  demander  au  général  la  permission 
d'aller  passer  un  jour  à  Milan,  pour  consulter 
M.  Gonel. 

On  a  joué  hier  soir  ici  Epicharide  e  Nerone  *, 
assez  bonne  tragédie. 

29  [floréal-19  mai]. 

On  a  joué  ce  soir  Zelinda  e  Lindoro,  excellente 
comédie  de  Goldoni  ;  on  pourrait  en  tirer  une  bonne 
pièce  française. 

30  [floréal-20  mai]. 

Mon  domestique  est  arrivé  de  Milan  avec  mes 
deux  chevaux.  Ne  pourrait-on  pas  faire  une  pièce 
intitulée  :  La  soldatomanie  ou  La  manie  du  mili- 
taire ? 


1801  -  21  mai  LOMBARDIE  9 

ler  prairial [-21  mai]. 

Ma  fièvre  quotidienne  continuant  toujours,  je 
suis  allé  à  Milan  pour  consulter  M.  Gonel.  Je  suis 
parti  le  1^^  prairial,  à  cheval,  et  suis  revenu  de 
même  le  5. 

On  joue  à  Milan  II  podestà  di  Chioggia*,  opéra 
mis  en  musique  par  Ferdinando  Orlandi,  jeune 
[homme]  *  de  Parme,  âgé  de  vingt-deux  ans,  élève 
de  Cimarosa.  Le  directeur  de  la  Scala  lui  a  donné 
soixante  ou  soixante-dix  sequins  *.  On  trouve  la 
musique  de  cet  opéra,  qui  est  son  premier  ouvrage, 
assez  bonne.  Je  la  trouve  inférieure  à  celle  délie 
Donne  Cambiale  *,  et  del  Ciabattino  *,  qu'on  donnait 
auparavant.  Il  y  a  cependant,  dans  le  premier  acte, 
une  belle  phrase  musicale,  et,  dans  le  second, 
une  scène  dans  laquelle  le  Podestà  est  déguisé  en 
pêcheur,  et  dont  la  musique  est  charmante. 

L'inspecteur  Félix  *  continue  à  donner  des  preuves 
de  la  petitesse  de  son  esprit.  Il  a  écrit  une  lettre 
inconvenante  à  Marignier  qui  lui  a  rivé  son  clou. 
Mesdames  Petiet  et  Dumorey  *  sont  revenues  le  3 
du  lac  de  Garde.  Parmi  une  foule  de  plaisanteries 
graveleuses  qui  ont  amusé  ces  dames  et  leurs  filles, 
Mazeau*,  qu'on  était  allé  vexer  dans  son  lit,  a  quitté 
sa  chemise,  et,  prenant  un  flambeau,  est  venu  les 
voir  en  cet  état.  Les  filles  étaient  présentes  et 
acceptantes.  Sommariva  *,  qui  en  était,  a  fait  tout 
le  long  la  cour  à  madame  Dumorey.  Je  ne  sais  s'il 


10  JOURNAL   DE  STENDHAL 

l'a  foutue,  suivant  le  conseil  que  Mazeau  lui  en 
donnait  devant  elle. 

Martial  fait  la  cour  à  madame  Monti  *  dont  il  est 
enchanté  ;  il  était  déjà  très  avancé  lorsque  je  suis 
parti.  Ils  sont  converxus  avec  madame  Lavalette  * 
que,  puisque  l'amour  était  éteint,  il  fallait  que 
l'amitié  lui  succédât.  Il  y  a  trois  ou  quatre  ans  que 
cela  durait. 

J'ai  rapporté  de  chez  Giegler  *  le  Siècle  de 
Louis  XV,  œuvre  posthume  de  l'abbé  Arnoux 
Laffrey  *,  2  volumes  in-8,  et  les  trois  premiers 
volumes  de   V Histoire  des   Russes  par   Lévesque  *. 

7    rprairial-27   mai]. 

J'ai  pris  vingt-cinq  g[rains]  *  d'ipécacuana  et  1  de 
tartre  stibié  qui  n'ont  pu  me  faire  vomir  qu'une  fois 
et  faiblement. 

Je  lis  les  Campagnes  de  César  critiquées,  mal  à 
mon  avis,  par  Davon,  justifiées  et  traduites  par 
Vaudrecourt.  Le  libraire  Antoine,  sur  la  place  de 
la  haute  ville,  m'a  loué  le  premier  volume  des 
comédies  de  Goldoni  dans  lequel  se  trouve  Gli 
amori  di  Zelinda  et  (sic)  Lindoro.  Ce  volume  con- 
tient quatre  comédies  :  il  Teatro  comico,  La  Pamela 
nubile,  La  Pamela  maritata  et  Gli  amori  di  Zelinda 

et  Lindoro. 

10  [prairial-30  mai]. 

J*ai  pris  une  médecine  de  tamarin,  casse  et  séné 
que  j'ai  vomie. 


1801  -  3  juin.  LOMBARDIE  H 

Durzy  m'a  donné  109  l[ires]  10  de  M[ilan]  pour  le 
remboursement  de  mes  fourrages  de  seize  jours. 

14  [prairial-3  juin]. 

Toujours  la  fièvre  tous  les  soirs.  Clarac,  qui 
n'attend  que  les  ordres  du  ministre  pour  aller  à 
l'armée  de  Portugal,  nous  a  dit  tenir  d'un  médecin 
de  Milan  qu'il  ne  resterait  dans  le  territoire  actuel 
de  l'armée  d'Italie  que  deux  divisions,  dont  le 
commandement  resterait  au  général  Moncey. 

15  [prairial-4  juin]. 

Martial  m'a  envoyé  la  lettre  que  mon  colonel 
Le  Baron*  lui  avait  écrite,  avec  l'ordre  pour  moi  de 
rejoindre,  qui  y  était  joint.  J'ai  répondu  à  Martial 
en  le  priant  d'écrire  à  M.  D[aru],  et  j'ai  écrit  au 
c[olonel]  Le  Baron  que  je  joindrais  le  régiment  à 
Savigliano  en  Piémont,  dès  que  ma  maladie  me  le 
permettrait.  Les  deux  pièces  signées  Le  Baron  sont 
ci-jointes. 

La  manière  dont  elles  sont  conçues  m'a  accablé 
un  instant.  Je  n'ai  point  de  conseil,  point  d'ami, 
je  suis  affaibli  par  la  longueur  de  la  fièvre  ;  je  me 
suis  cependant  déterminé,  persuadé  qu'à  force 
d'audace  et  de  persévérance  je  parviendrai  à  être 
aide  de  camp  du  général  Michaud.  Alors  je  ne 
devrai  ce  succès,  comme  tous  les  autres,  uniquement 
qu'à  moi-même. 


12  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Je  me  suis  déterminé  à  prendre  demain  unfr 
médecine  semblable  à  celle  que  j'ai  vomie  il  y  a 
six  jours. 

17  [prairial-6  juin]. 

La  médecine  a  assez  bien  réussi  ;  il  me  semble 
d'avoir  moins  de  fièvre.  Je  me  suis  fait  entièrement 
raser.  Je  recommence  à  prendre  des  leçons  de  contre- 
pointe  demain.  J'ai  écrit  hier  une  courte  lettre 
à  M.  D[aru].  J'en  suis  à  la  moitié  de  la  traduction 
des  A  [mours]  de  Zélinde  et  Lindor  *. 

18  [praiiial-7  juin]. 

Après  ma  leçon  d'armes,  j'ai  entièrement  tourné 
la  chaîne  de  collines  contre  laquelle  Bergame  est 
plaqué.  Le  pays  est  superbe  et  a  des  aspects  enchan- 
teurs. J'ai  fait  de  neuf  à  dix  milles  en  trois  heures 
environ,  toujours  au  pas. 

20   [praJriaI-9    juin]. 

Je  prends  chaque  jour  depuis  hier  deux  drag[ées] 
de  quina.  La  fièvre  dure  toujours,  quoique  faible. 
J'ai  commencé  aujourd'hui  à  recevoir  des  leçons 
de  clarinette  du  chef  de  la  musique  de  la  91^.  Il 
me  paraît  faible.  Le  général  Moncey  a  ordonné, 
par  une  lettre  écrite  de  sa  main,  à  l'adjudant- 
commandant  Foy  de  se  rendre  en  poste  à  Milan 
et  de  remettre  le  commandement  de  la  l'Iace  de 
Bergame  à  Goury,  chef  de  la  91^. 


1801  -  12  juin.  LOMBARDIE  X3 

23  [prairial- 12  juin]. 

A  une  heure  du  matin,  fini  la  traduction  de 
Zélinde  et  de  (sic)  Lindor.  La  fièvre  continuant 
toujours,  quoique  faible,  j'si  le  projet  de  me  purger 
demain. 

J'ai  renvoyé  mon  maître  de  clarinette  de  la  91®, 
qui  ne  valait  rien. 

L'armée  d'Italie  n'existe  plus.  Les  troupes  sta- 
tionnées dans  la  Cisalpine  seront  commandées  par 
un  lieutenant-général,  six  généraux  de  division, 
douze  généraux  de  brigade.  Ces  troupes  consiste- 
ront en  seize  demi-brigades,  douze  régiments  de 
cavalerie,  un  régiment  d'artillerie  à  pied,  deux  à 
cheval,  etc.,  etc.  Les  généraux  sont  au  choix  du 
général  Moncey. 

On  a  joué  un  excellent  drame  de  Kotzebue 
intitulé  :  les  Deux  frères  gémeaux  ou  le  Médecin  con- 
ciliateur *  :  mœurs  douces,  morale  pure,  sentiments 
près  de  la  nature,  à  la  Gesner.  et  suivis  d'une 
manière   serrée. 

Le  libraire  Antoine  n'a  pas  voulu  me  prêter  le 
deuxième  volume  de  Goldoni  ;  l'abbé  Raggi  m'a 
prêté  Siroe  et  Catone  in  Utica  *,  deux  opéras  de 
Métastase. 

24  [prairial-13  juin]. 
Je  me  suis  purgé.  Recommencé  le  quina  le  25. 


14  JOURNAL   DE   STENDHAL 

26   [prairial-lS  juin]. 

Acheté  Milord  15  l[ires]  de  Milan.  Foy  commande 
Milan.  Le  quartier  général  de  l'armée  est  à  Cré- 
mone. 

27  et  28  [prairial-16  et  17  juin]. 

J'ai  fait  avec  le  général  M [i chaud]  de  grandes 
promenades  à  cheval.  Le  pays  de  Bergame  est  vrai- 
ment le  plus  joli  que  j'ai  jamais  vu.  Les  bois  dans 
les  collines  derrière  B[ergame]  sont  tout  ce  qu'on 
peut  imaginer  de  délicieux.  Ils  sont  presque  tous 
disposés  en  chasses,  avec  la  cabane  de  chasseur. 

Le  5  floréal,  on  a  donné  au  Théâtre-Français 
Phédor  et  Waldamir,  tragédie  en  cinq  actes,  de 
Ducis,  aussi  froide  que  le  climat  dans  lequel  se 
passe  l'action  et  qui  l'est  à  tel  point  qu'il  conduit 
l'héroïne  aux  portes  de  la  mort.  Cette  tragédie  est 
tombée  en  cinq  actes  et  est  tombée  en  trois.  On  a 
remarqué  quelques  descriptions.  Le  4  floréal,  au 
théâtre  Louvois,  les  artistes  de  l'Odéon  réunis 
donnèrent  la  Voisine,  jolie  comédie  de  Picard  en 
cinq  actes  et  en  prose.  Il  l'a  remise  en  quatre 
actes  *  et  elle  jouit  d'un  grand  succès,  quoique 
presque   sans    intérêt. 

Il  paraît  une  Histoire  de  la  Résolution  en  2  vol. 
in-8°,  par  Toulongeon  *,  membre  de  l'Institut. 

Il  paraît  qu' Atala,  roman  chrétien  de  Chateau- 
briand, critiqué  par  André  Morellet,  est  enfin  mis 


1801  -  IS  juin.  LOMBARDIE  J[5 

à  sa  place  d'ou\Tage  extraordinaire,  mais  médiocre. 
Je  ne  l'ai  pas  lu  *. 

J'ai  vu  annoncée  la  7^  représentation  de  Persée, 
tragédie  de  Mazoyer  *. 

Le  29,  Durzy  m'a  remis  132  l[iresj  de  M[ilan] 
pour  mes  rations  de  fourrage  du  10  au  30  prairial. 

28.  —  Le  général  Brunet  *  est  venu  voir  le  général 
M[ichaudj  avec  son  aide  de  camp.  Il  est  le  cousin 
de  Thuillier.  C'est  un  voleur,  vain,  bête,  et  bavard  ; 
son  aide  de  camp  est  un  bavard  sans  sentiment 
des  convenances  et  qui  doit  avoir  la  vérole  ;  Mathys 
leur  a  donné  à  dîner. 

29   au   soir  [18  juin]. 

Conversation  jusqu'à  deux  heures  du  matin,  en 
revenant  du  5o72ge  de  Mercier  *.  Paris,  qui  est  tou- 
jours employé  à  Vérone,  est  venu  voir  le  général  en 
y  retournant.  Nous  étions  à  table  à  minuit  et  demi, 
lorsque  Joufîroy,  accompagné  par  un  officier  du  9^, 
est  venu  dire  adieu  au  général.  Le  général  Moncey, 
mettant  à  exécution  une  lettre  qu'il  a  reçue  du 
ministre  Berthier  sur  une  prétendue  conspiration, 
a  ordonné  à  un  chef  d'escadron  et  à  un  capitaine 
du  9^  de  conduire  Joufîroy  au  château  de  Milan, 
d'où  il  ira  sans  doute  à  Fenestrelle,  lieu  désigné  par 
le  ministre.  Il  paraît  qu'il  y  a  eu  deux  conspira- 
tions ou  projets  de  conspirations.  Le  second  ayant 
pour  chef  un  nommé  Salvadori  *,  médecin  de  Rove- 
redo,    homme    d'esprit,    fournisseur    du    corps    de 


1(3  JOURNAL   DE   STENDHAL 

troupes  de  Turreau  en  Piémont.  Il  y  a  environ 
neuf  mois,  ce  Salvadori  fit  une  liste  des  gens  sur 
lesquels  il  croyait  pouvoir  compter,  et  cela  sans  leur 
parler,  sans  même  les  connaître.  Sur  cette  liste 
étaient  le  général  Mi  [chaud  ?],  Paris,  Miollis, 
Watrin,  Meunier,  etc.,  etc.  Cet  homme,  travaillé 
par  Pierre  Hulin  *,  porta  la  hêtise,  ou  l'infamie,  jus- 
qu'à lui  livrer  cette  liste,  qu' Hulin  se  hâta  d'en- 
voyer à  Paris.  Elle  revint  adressée  au  général 
Brune,  qui  voulut  faire  arrêter  Salvadori,  qui  lui 
dit  que  le  général  Brune  y  était  aussi. 

Cette  lettre  de  Paris  arriva  au  général  Brune  le 
même  jour  que  le  général  M[ichaud],  qui  comman- 
dait la  réserve  à  Milan  *,  donna  un  grand  dîner. 
Brune,  Oudinot  et  Petiet  n'y  assistèrent  point. 

Vers  le  même  temps  on  eut  à  nommer  une  com- 
mission pour  juger  les  différends  entre  Français 
et  Cisalpins  pour  les  effets  que  les  premiers  avaient 
laissés  en  dépôt  lors  de  la  retraite  de  l'an  VII. 
Brune  nommait  trois  membres  et  le  gouvernement 
cisalpin  les  deux  autres.  Le  gouvernement  avait 
nommé  Paris  à  l'unanimité  lorsque  M.  Petiet  tira 
la  liste  de  sa  poche  et  dit  que,  quoique  Paris  eût 
toutes  les  qualités  requises,  le  gouvernement  fran- 
çais verrait  peut-être  avec  peine  qu'on  employât 
un  homme  entaché  de  conspiration.  Bondurand  fut 
nommé  à  sa  place.  Paris  tient  ce  fait  de  Visconti. 

Il  y  a  peu  de  jours  qu'il  est  arrivé  de  Paris  l'ordre 
au  général  Moncey  de  faire  arrêter  Fèvre,  Joufîroy 


1801  -  20  juin.  LOMBARDIE  j^y 

et  jusqu'à  la  concurrence  de  cinquante  personnes, 
s'il  le  croit  nécessaire.  Il  a  d'abord  suspendu  l'ordre 
à  l'égard  de  Joufîroy,  son  compatriote,  et  l'a  enfin 
mis  à  exécution  aujourd'hui  29  prairial. 

l^""   [messidor-20  juin]. 

Le  général  M[ichaud]  reçoit  l'ordre  de  prendre  le 
commandement  des  trois  départements  del  Serio, 
délia  Mella  et  del  Lario,  formant  la  3^  division  des 
troupes  stationnées  en  Cisalpine,  quartier  général 
à  Brescia.  Le  général  Moncey  a  conservé  provisoire- 
ment les  généraux  de  division  Ambert,  Davout, 
Miollis,  Gazan,  Alichaud,  Debelle,  Morand,  dix-huit 
adjudants-commandants,  et  tous  les  généraux  de 
brigade  employés  jusqu'à  ce  jour. 

La  République  Cisalpine  vient  d'être  divisée  en 
onze  départements  *   au  lieu  de  vingt. 

Par  l'arrêté  du  12  prairial  IX,  l'armée  Cisalpine 
sera  entretenue  de  toutes  manières  par  la  Répu- 
blique Cisalpine. 

2   [messidor-21  juin]. 

Durzy  et  Mathys  sont  partis  de  bon  matin  pour 
Brescia. 

Alpy  arrivé  à  Paris  a  vu  l'impossibilité  d'être 
capitaine  ;  il  a  été  délaissé  par  Aubry  et  tous  les 
officiers  de  son  arme  qui  lui  avaient  fait  de  si  belles 
promesses  ici.  Il  est  sous-directeur  à  Lorient,  où  il 
a  des  projets  de  mariage. 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  'Z 


18  JOURNAL  DE   STENDHAL 

En  Angleterre,  Shakespeare,  tragique,  Congreve, 
Johnson,  Dryden,  comiques. 

En  Hollande,  Vondel,  tragique,  Enée  et  Turnus, 
tragédie  de  Rotgam.  Plusieurs  tragédies  sans  cou- 
leur par  Catherine  L'Escaille. 

En  Italie,  Sophonisbe  de  Trissin  représentée  par- 
ordre  de  Léon  X.  Mafïei,  tragique  et  comique.  Apos- 
tolo  Zeno.  Metastasio.  Antonio  Conti.  Faustini. 
Minato.  Jérôme  Roberti.  Mathieu  Norio.  Minelli. 
Silvani.  Pasquaglio.  Pariati  (morts  depuis  peu). 
Albergati.  Capacelli.  Goldoni.  Chiari.  Malavotti. 
Jules  Strozzi.  Le  Tasse.  Arioste.  Louis  Dolce.  Ma- 
chiavel. (Naples  et  les  Deux-Siciles  :)  Buini.  Zani- 
boni.  Stampiglia.  Varano,  tragique.  Smeducci. 
Salvi.   Ruccellai. 

3   [messidor-22  juin]. 

Quitté  mon  maître  d'armes  et  de  clarinette,  payé 
cinq  [lires]  huit  [sous]  au  premier  et  quatorze 
l[ires]  au  second. 

Gênes  :  Frugoni.  Furconi.  J.  A.  Spinola. 

Espagne  :  Solis.  Miguel  de  Cervantes.  Cuega, 
Virne,  très  médiocres.  Fernand  Perez  d'Oliva.  An- 
toine Silva.  Lopez  de  Zarath.  Cota.  Lopez  de  Renda. 
Navarro.  Barbadillo,  le  Térence  des  Espagnols. 
Lopez  de  Vega  a  fait  1.800  comédies  et  400  actes 
sacramentaux.  Galderon  de  la  Barca,  auteur  de  l'ex- 
cellente comédie  la  Maison  à  deux  portes.  Murato 


1801  -  2  juillet.  LOMBARDIE  {C) 

■de    Salazar.    François    de    Roxas.    Molina.    Velès. 
Hurtado  Mendoza. 

Portugal  :  Camoëns.  Sa  de  Miranda.  Bernarda 
Ferreira  de  La  Cerda.  Rodriguez.  François  Lobo, 
auteur  d'Euphrosine. 

Tous  ces  noms  sont  extraits  des  Discours  de 
Dalbon  *,  ouvrage  très  médiocre. 

Après  beaucoup  d'hésitations,  causées  parce 
<jue  Durzy  a  écrit  au  général  que  le  général  Gazan 
ne  devait  quitter  Brescia  que  le  11,  nous  sommes 
•enfin  partis  le  5.  sur  la  nouvelle  que  le  général  Gazan 
avait  quitté  Brescia  le  4,  pour  aller  prendre  le  com- 
mandement de  la  5^  division  en  Romagne.  On  l'a 
placé  là  parce  que  le  général  Debelle  y  faisait  trop 
d'affaires.  Nous  sommes  arrivés  à  Brescia  après 
sept  heures  de  chemin,  casa  Avogadro  *,  où  logeait  le 
général  en  chef  Brune  en  nivôse.  Le  général  est  allé 
le  lendemain  matin  à  Crémone  avec  Durzy  ;  il  est 
revenu  le  lendemain.  Nous  sommes  venus  le  13  casa 
Conter  *.  On  commence  la  procédure  de  l'adjudant- 
commandant  Cacault  *. 

13   [inessidor-2  juillet]. 

Pris  un  maître  d'italien.  La  fièvre  continue. 

15   [messidor-4  juillet]. 

Marignier  arrive,  Bourdois  va  à  Crémone,  Mathys 
est  incommodé. 

On  a  joué  une  comédie  en  cinq  actes  de  Carlo 


20  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Gozzi,  vénitien  *,  dont  on  pourrait  faire  un  joli 
opéra-comique.  Elle  est  intitulée  :  la  Donna  contraria 
al  consiglio. 

Une  jeune  princesse  brûle  encore  pour  son  époux 
défunt,  elle  refuse  toutes  les  consolations  et  ne  sort 
jamais  de  son  château,  où  elle  n'a  d'autre  occupation 
que  de  se  repaître  de  ses  larmes,  et  de  considérer  le 
portrait  de  son  époux,  La  nature  commence  cepen- 
dant à  secouer  le  joug  de  l'esprit.  Elle  s'ennuie 
sans  vouloir  se  l'avouer.  Un  jeune  noble  qui  l'adore 
se  déguise  en  philosophe  avec  son  valet,  est  admis^ 
l'engage  à  donner  un  tournoi  ;  un  chevalier  inconnu 
s'y  distingue,  reçoit  le  prix  de  sa  main,  mais  a  l'air 
d'en  faire  hommage  à  une  de  ses  dames.  Elle  est 
agitée  par  la  curiosité  et  un  principe  de  jalousie,  elle 
a  recours  au  philosophe  qui  lui  dévoile  ce  qu'elle 
ne  voudrait  pas  voir  ;  elle  s'impatiente  contre  lui, 
contre  sa  dame,  et  cependant  elle  ordonne  une 
chasse  générale  pour  découvrir  le  bel  inconnu. 

Un  lion  furieux  est  sur  le  point  de  la  déchirer, 
lorsque  l'inconnu  l'abat.  Elle  veut  absolument  le 
connaître,  et  parvient  à  lui  arracher  un  pan  de  son 
habit.  Elle  découvre  une  poche,  et  dans  cette  poche 
son  portrait,  ce  qui  l'enchante.  Mais,  à  la  vue  de 
son  monde,  elle  reprend  son  caractère  et  court  dans 
son  palais  mieux  examiner  le  pan  d'habit  de  l'in- 
connu. Elle  découvre  le  portrait  de  l'inconnu  avec 
son  nom.  Il  est  d'une  famille  qu'une  haine  éternelle 
éloigne  de  la  sienne.    Il  lui  semble  avoir  vu  cette 


1801  -  7  juillet.  LOMBARDIE  21 

figure.  Elle  fait  appeler  le  philosophe  déguisé  en 
gi-ec,  l'examine,  lui  ordonne  de  sortir  de  ses  états* 
Il  frémit,  il  chancelle  ;  ranimé  par  son  valet  déguisé 
aussi  en  philosophe,  il  s'approche  de  la  princesse  et 
en  prend  congé.  Elle  le  rappelle,  elle  ne  veut  pas  le 
renvoyer  sans  récompense  ;  on  apporte  de  l'or  ;  elle 
le  lui  donne  ;  au  moment  de  partir,  il  est  prêt  à 
s'évanouir,  son  valet  l'entraîne  ;  la  princesse  crie 
qu'on  l'arrête  ;  il  s'éloigne  toujours.  A  cette  vue,  le 
jeune  amant  ne  peut  plus  se  retenir,  jette  loin  de  lui 
son  déguisement,  se  jette  à  ses  genoux  ;  elle  le 
reconnaît  pour  l'inconnu  et  lui  donne  sa  main. 

Un  amant  balourd  allemand,  un  amant  volage 
français,  le  caractère  de  ses  femmes,  l'une  légère, 
l'autre  lente  et  agnès,  le  caractère  gai  et  spirituel 
du  domestique  déguisé  en  philosophe  vénitien  *, 
jettent  de  la  variété  dans  cette  pièce,  qui,  quoi- 
qu'ayant  un  fond  usé,  pourrait  être  agréable  par 
les   détails. 

18   [messidor-?  juillet]. 

Je  vais  à  Crémone  ;  j'en  reviens  le  20  messidor. 
Crémone  est  une  grande  villasse  où  l'on  meurt 
d'ennui  et  de  chaleur. 

Fressinet  est  employé  en  Hollande. 

22   [messidor-11  juiilet]. 

Cacault  sera  jugé.  Bourdois  a  demandé  la  permis- 
sion d'aller  à  Crémone  au  général,  et  au  lieu  de  cela 

JOURNAL     Ut:    STENDHAL.  2. 


22  JOURNAL   DE   STENDHAL 

est  allé  à  Milan  et  probablement  de  là  en  France. 
Farine  est  arrivé  ici.  Mathys  est  guéri. 

23   [messidor-12  juillet]. 

On  joue  une  bonne  comédie  d'Albergati  *  inti- 
tulée :  //  sagio  amico,  qui,  traduite  telle  qu'elle  est^ 
réussirait  en  France.  Il  y  a  un  bordel  sur  la   scène. 

On  joue  Ariodant  *;  il  me  semble  qu'on  pourrait 
faire  une  belle  tragédie  sur  ce  sujet  *. 

J'ai  de  légers  accès  de  fièvre  tous  les  soirs  à 
onze  heures. 

Hâtons-nous  de  jouir,  nos  moments  nous  sont 
comptés,  l'heure  que  j'ai  passée  à  m'afïliger  ne 
m'en  a  pas  moins  approché  de  la  mort.  Travaillons,, 
car  le  travail  est  le  père  du  plaisir  ;  mais  ne  nous 
affligeons  jamais.  Réfléchissons  sainement  avant 
de  prendre  un  parti  ;  une  fois  décidé,  ne  changeons 
jamais.  Avec  l'opiniâtreté,  l'on  vient  à  bout  de 
tout.  Donnons-nous  des  talents  ;  un  jour,  je  regret- 
terais le  temps  perdu. 

Un  grand  motif  de  consolation,  c'est  qu'on  ne 
peut  pas  jouir  de  tout  à  la  fois.  On  prend  de  soi  une 
grande  idée  en  voyant  la  supériorité  que  l'on  a 
dans  une  partie,  l'esprit  se  monte  sur  cette  réflexion, 
on  se  compare  à  ceux  qui  sont  inférieurs  à  soi,  on 
contracte  envers  eux  un  sentiment  de  supériorité  ; 
on  est  ensuite  mortifié  de  voir  qu'ils  réussissent 
mieux  que  vous  dans  telle  ou  telle  partie  qui  souvent 


1801  -  12  juillet.  LOMBARDIE  23 

forme  le  principal  objet  de  leur  application.  Il  serait 
trop  cruel  que  le  même  homme  eût  tous  les  genres 
de  supériorité  ;  je  ne  sais  pas  même  si  le  bonheur 
apparent  qui  lui  en  reviendrait  ne  serait  pas  bien 
vite  flétri  par  l'ennui.  Il  faut  cependant  tâcher 
de  se  donner  cette  supériorité,  parce  que,  quoique 
jamais  absolue,  elle  existe  plus  ou  moins  et  est 
ordinairement  la  source  des  succès  ;  elle  donne  d'ail- 
leurs un  sentiment  d'assurance  qui,  presque  tou- 
jours, les  décide. 

Je  crois,  par  exemple,  qu'un  jour  je  ferai  quelque 
ohose  dans  la  carrière  du  théâtre.  Le  plan  de  Sel- 
mours,  du  Ménage  à  la  mode,  du  Quiproquo  *,  les 
idées  de  VAventurier  nocturne,  les  tragédies  du 
Soldat  croisé  revenant  chez  ses  parents  et  d'Ariodant 
semblent  justifier  cette  espérance. 

Mon  esprit,  qui  est  sans  cesse  occupé,  me  fait 
toujours  rechercher  l'instruction,  qui  peut  justifier 
mes  espérances  ;  dès  qu'une  occasion  de  m'in- 
struire  et  de  m'amuser  se  présente,  j'ai  besoin  de 
réfléchir  qu'il  faut  que  j'acquière  l'usage  du  monde 
pour  choisir  le  plaisir  ;  comment  peux-je  m'étonner 
ensuite  d'avoir  un  air  gauche  auprès  des  femmes, 
de  ne  pas  réussir  auprès  d'elles,  et  de  ne  briller  dans 
la  société  que  lorsqu'on  raisonne  ferme  ou  que 
lorsque  la  conversation  roule  sur  ces  grandes  masses 
de  caractères  ou  de  passions  qui  font  mon  étude 
■continuelle. 


24  JOURNAL   DE   STENDHAL 

30   [messidor-19  juillet]. 

Parti  pour  Salô  à  cheval  avec  le  général  :  le  l^'" 
venu  à  Desenzano  *  ;  le  2  revenu  à  Brescia. 

28   [messidor-17  juillet]. 

Reçu  l'avis  officiel  de  ma  confirmation  dans  le 
grade  de  sous-lieutenant  au  6^  régiment  *. 

Il  faut  être  très  défiant  ;  le  commun  des  hommes  le 

inérite  ;  mais  bien  se  garder  de  laisser  apercevoir 

sa  méfiance. 

Thermidor  3[-22  juillet]. 

Le  général  Michaud,  IMathys  et  Farine  vont  à 
Crémone  *.  Le  ministre  a  écrit  au  général  Moncey 
que  Mathys  n'était  pas  reconnu  adjudant-com- 
mandant par  le  gouvernement. 

6   [thermidor-25  juillet]. 

Mathys  et  Farine  partent  pour  Paris,  Mathys  très^ 
effrayé  et  jouant  une  grande  sécurité.  Le  général 
Michaud  m'offre  une  permission  pour  retourner  en_ 
France. 

Il   y   a   un   an   aujourd'hui   que   je   suis   dragon 

au   6^. 

9   [tliermidor-28  juillet]. 

Je  vais  voir  sauter  à  neuf  heures  du  matin  la  mine 
près  du  château.  Cet  ouvrage  a  été  dirigé  par 
Baraillon,  capitaine  du  génie. 


1801  -  29  juillet.  LOMBARDIE  25 

Percheron  m'a  conté  toutes  les  particularités  de 
sa  liaison  avec  madame  A[resi]  *.  Il  s'y  est  montré 
charmant,  roué,  il  parle  avec  un  air  de  vérité  qui 
persuade.  Toutes  les  lettres  de  M.  D.  lui  étaient 
montrées  au  moment  où  elles  arrivaient.  Il  a  dicté 
la  réponse  à  la  fameuse  sur  le  rendez-vous  que 
madame  A[resi]  avait  donné  au  jardin  Belgiojoso. 
M.  D.  vint  demander  pardon.  D'après  tout  ce  que 
nous  savons  l'un  et  l'autre,  nous  sommes  persuadés 
qu'il  l'adorait  et  qu'il  ne  l'a  pas  eue.  Madame  M[arini] 
servait  de  maquerelle  à  madame  Ar[esi]  *,  qui  lui 
faisait  des  cadeaux  considérables. 

10  [thermidor-29  juillet]. 

Grande  fête  aux  flambeaux  pour  la  rentrée  des 
patriotes  détenus  par  les  Autricliiens  aux  bouches 
de  Cattaro.  Concert,  illumination  à  jour  et  bal. 
J'entends  un  assez  bon  castrat. 

11  [thermidor-30  juillet]. 

Le  1^^  conseil  de  guerre,  séant  à  l'évêché,  déclare 
J.  Cacault,  adjudant-commandant,  convaincu 
d'avoir  demandé  de  l'argent  aux  fournisseurs  ; 
mais  comme  il  n'y  a  eu  que  tentative  de  délit  et 
point  de  commencement  d'exécution,  le  con- 
damne par  forme  correctionnelle  à  deux  mois  de 
prison. 

Favier,  capitaine  à  la  101^,  rapporteur,  a  assez 


26  JOURNAL  DE  STENDHAL 

bien  parlé.  La  défense,  faite  par  Durrieu  *,  et  lue 
par  Baraillon,  était  médiocre. 

12   [thermidor-31   juillet]. 

Il  semble  que  l'air  de  Brescia  fasse  oublier  aux 
Français  la  galanterie  qui  les  a  toujours  distingués. 
Cacault  avait  fait  une  scène  affreuse  à  madame 
Carrara.  Quesnel  vient  d'en  faire  une  à  madame 
Calini,  chez  laquelle  il  est  logé.  Il  a  fait  le  geste  de 
la  jeter  par  la  fenêtre  en  la  soulevant  par  les  côtes. 
Un  moment  après,  elle  est  venue  l'attaquer  dans  sa 
chambre  à  la  tête  de  ses  complaisants  cisalpins  et 
de  ses  domestiques  ;  elle  a  jeté  une  canne  à  la  tête 
de  Quesnel,  qui  la  lui  a  très  gravement  rendue,  et 
l'a  renvoyée  avec  beaucoup  de  majesté.  Martinengo 
le  Municipal,  l'hôte  de  Percheron,  s'est  chargé 
auprès  d'elle  de  faire  déloger  Quesnel. 

13    [thermidor-ler  août]. 

«  L'homme  insouciant  ne  s'attache  ni  aux  choses 
ni  aux  personnes  ;  mais  il  jouit  de  tout,  prend  le 
mieux  de  ce  qui  est  à  sa  portée,  sans  envier  un  état 
plus  élevé,  ni  se  tourmenter  des  positions  plus 
fâcheuses  :  lui  plaire,  c'est  lui  rendre  tous  les  moyens 
de  plaire,  et  n'étant  assez  fort  ni  pour  l'amitié  ni 
pour  la  haine,  vous  ne  sauriez  lui  être  qu'agréable 
ou  indifférent. 

»  Adèle  de  Senange  *.  » 


1801  -  3  août.  LOMBARD lE  27 

Ces  principes  ne  pourront  jamais  être  les  miens  : 
ils  sont  diamétralement  opposés  à  tout  ce  que 
je  suis.  Mais  je  crois  que  je  serais  beaucoup  plus 
heureux,  si  je  m'en  rapprochais  un  peu.  Je  ne 
plairais  pas  si  fort,  mais  je  serais  plus  généralement 
goûté,  et  l'un  vaut  bien  mieux  que  l'autre.  D'ail- 
leurs, pour  peu  que  je  fusse  amoureux,  mon  carac- 
tère reprendrait  bien  vite  le  dessus. 


la  machine.  Pour  peu  qu'on  y  mette  de  sang-froid, 
cela  est  immanquable.  Il  faut  cacher  le  mouvement 
décisif  de  l'avant-bras  gauche  par  des  giries. 

C'est  Percheron  qui  m'a  donné  ce  moyen,  et  il 

y  est  expert. 

15   [thermidor-S  août]. 

Murât  commande  tout  ce  qui  est  en  deçà  des 
Alpes  ;  Moncey  commandera  sous  ses  ordres  la 
Toscane. 


28  JOURNAL   DE   STENDHAL 

18   [thermidor-6  août]. 

Je  reçois  une  lettre  de  Le  Baron  qui  m'apprend 
que  j'ai  passé  de  la  6^  compagnie  à  la  4^,  sous  les 
ordres  de  Debelle  *.  Elle  est  à  Bra,  vis-à-vis  Che- 
rasco,  département  du  Tanaro. 

Le  général  boude  Quesnel  à  cause  de  la  provoca- 
tion qu'il  a  faite  au  commissaire  g[énéral]  Greppi  *. 

Tout  commence  à  se  ressentir  du  mouvement  de 
la  foire.  Le  20  Vopera  séria  commence. 

20   [thermidor-8  août]. 

Martial  m'écrit,  du  16,  qu'il  part  pour  Paris.  Il  y  a 
ici  des  sauteurs  assez  adroits  et  des  chiens  très 
habiles, 

Brescia  est  une  assez  jolie  ville,  d'une  grandeur 
médiocre,  située  au  pied  d'une  petite  montagne. 
Elle  est  abritée  du  vent  du  nord  par  son  fort,  situé 
sur  un  mamelon  de  la  montagne.  La  ville,  qui  est 
à  peu  près  ronde,  a  600  toises  de  diamètre.  On  se 
promène  sur  la  route  de  Milan,  qui  n'est  qu'un  che- 
min sans  arbres. 

Les  familles  sont  très  étendues  à  B [rescia]  *.  On  y 
compte  sept  ou  huit  grandes  maisons  Martinengo, 
trois  ou  quatre  Gambara.  La  plus  jolie  femme  de 
la  ville  est  madame  Calini,  qui  demeure  près  de  la 
porte  de  Milan,  casa  Calini  alla  Pace  *.  Madame 
Martinengo  est  une  assez  belle  femme. 


1801  -  13  août.  LOMBARDIE  29 

Brescia  a  des  portiques  qui  sont  son  Palais-Royal. 
Ils  sont  très  étendus.  On  y  trouve  beaucoup  de 
cafés  et  plusieurs  casins. 

25  [thermidor-13  août]. 

L'homme  du  meilleur  esprit  est  inégal  ;  il  entre  en 
verve,  mais  il  en  sort  ;  alors,  s'il  est  sage,  il  parle 
peu,  il  n'écrit  point,  il  ne  cherche  point  à  imaginer  : 
ses  plus  grands  efforts  ne  seraient  que  des  rémi- 
niscences ;  ni  à  plaire  par  des  traits  brillants  :  il 
serait  gauche.  Il  doit  alors  conformer  sa  parure,  son 
maintien,  ses  propos,  à  l'état  où  il  se  sent.  Ce  jour- 
là,  il  doit  aller  voir  les  hommes  ou  les  femmes  de 
sa  connaissance  qu'il  sait  aimer  la  tranquillité  et 
le  genre  uni.  Qu'il  é^dte  surtout  ses  rivaux,  qui  lui 
feraient  oublier  ses  résolutions  et  qui  auraient 
ensuite  beau  jeu  pour  le  couvrir  de  ridicule. 

On  joue  Pirro,  opéra  séria,  e  li  Solitari  di  Scozia*^ 
h  allô  mezzo  serio. 

26  [thermidor- 14  aoi*it]. 

Le  général  Miollis  *  vient  voir  le  général  Michaud^ 

1"  fructidor[-19  août]. 

Le  3^  régiment  de  chasseurs  reçoit  quatre  éten- 
dards du  gouvernement.  Il  manœuvre  au  champ  de- 
Mars  en  présence  des  généraux  Michaud  et  Digonnet. 
Repas  de  c[orps]  le  soir,  où  la  fièvre  m'empêche 
d'aller. 


30  JOURNAL   DE   STENDHAL 

2   [fructidor-20  août]. 

Un  voyage,  pour  être  instructif,  doit  être  une 
«orte  de  jugement  sur  les  divers  objets  que  vous 
rencontrez.  Lorsque  je  suis  arrivé  en  Italie,  je  ne 
connaissais  pas  la  France  ;  mon  voyage  ne  peut  donc 
m'être  utile  que  lorsque  je  connaîtrai  la  France 
ou  tout  autre  pays,  et  que  je  serai  à  même  de  com- 
parer. 

Je  me  tromperai  presque  toujours  lorsque  je 
•croirai  un  homme  totalement  d'un  caractère. 

12   [fructidor-30  août]. 
Allé  à  Bergame  avec  le  général  et  Hardouin.  On 
jouait  au  Grand-Théâtre  Caio  Mario  *,  musica  del 
M^  Cimarosa.  Le  ballet  de  Lucrezia. 

15  [fructidor-2  septembre]. 
Allé  à  Milan,  passé  deux  jours.  On  donnait  les 
Due  giornate  *,  et  le  ballet  de  la  Mort  de  Cléopâtre  *. 

23   [fructidor-10  septembre]. 

On  a  joué  à  Brescia   //  Demofoonte*,  musique  de 

Tarchi  et  paroles  de  Metastasio.   On  a  trouvé  la 

musique  si  somnifère  que  le  lendemain  on  a  repris 

Pirro.  On  donne  toujours  le  ballet  de  Vénus  et  Mars. 

25    [fructjdor-12  septembre]. 
Joinville  *,  Marignier,  Mazeau,  Aug[uste]  Petiet, 
madame  Grua  *,  la  Gaforini  *,  Grua,   Giletti,  etc. 
passent  pour  aller  à  Venise  ;  j'y  serais  allé  s'il  y 
-avait  eu  une  place  dans  une  des  trois  voitures. 


1801-1802 

LOMBARDIE   ET   PIÉMONT 

GRENOBLE 
PARIS 


MEMOIRES    POUR     SERVIR    A    L  HISTOIRE     DE     MA    VIE: 

(2^  cahier:  du  l^^  complémentaire  an  IX  au  ....) 

1^^  complémentaire  an  IX  [-18  septembre  1801]. 

Je  pars  à  cinq  heures  et  demie  du  matin  de 
Brescia  pour  Bra  *,  à  cheval,  avec  mon  domestique, 
mes  chevaux  emportant  mes  effets.  Je  dîne  à 
Chiari  *  et  vais  me  coucher  dans  ...  *,  mauvais  ha- 
meau où  je  suis  très  mal.  J'ai  une  fièvre  de  fluxion. 

2®   [complément aire-1 9  septembre]. 

Je  pars  de  ma  triste  auberge  à  huit  heures.  Je 
vais  dîner  à  Cassano  *  ;  là,  je  loue  une  sediola  qui  me 
coûte  15  lires  et  me  mène  en  deux  heures  à  Milan.^ 
Il  y  a  six  bonnes  lieues  de  Cassano  à  Milan  et  dix- 


32  JOURNAL   DE   STENDHAL 

neuf  de  Brescia.  Je  vais  loger  à  V Auberge  de  la  Ville  *, 
où  mon  domestique  arrive  le  même  soir  avec  mes 
chevaux.  On  y  prend  cinquante  sous  par  nuit  pour 
un  lit  et  trois  lires  pour  la  nuitée  d'un  cheval  sans 
lui  donner  d'avoine.  C'est  le  même  prix  dans  toutes 
les  auberges,  à  Milan. 

3^   [complémentaire-20  septembre]. 

Je  vois  M.  Gonel,  chirurgien,  ami  du  général 
Michaud.  J'assiste  le  soir  à  un  spectacle  superbe. 
//  Mercato  di  Monfregoso  *  est  sans  contredit  le  plus 
joli  opéra  que  j'ai  jamais  entendu  en  Italie,  soit 
pour  la  musique,  qui  est  enchanteresse,  que  pour  les 
ariettes,  qui  sont  parfaitement  placées.  Cléopâtre 
«st  un  superbe  ballet  qui  dure  une  heure  et  demie. 
Les  décorations  sont  ce  qu'on  peut  voir  de  mieux. 
Le  ballet  de  la  fin  est  très  joli. 

4^   [coniplémentairc-21   septembre]. 

Je  fais  beaucoup  d'achats.  Je  touche  chez 
]\1M.  Balabio  et  Besana  frères  *  une  lettre  de  change 
de  600  l[ires]  qui,  avec  312  l[ires]  que  j'avais  tou- 
chés à  Brescia  chez  Allier,  payeur,   fait  912  l[ires]. 

5^   [complémentaire-22  septembre]. 

Je  paie  à  Joinville  les  102  lires  que  Ferdinand 
m'avait  prêtées.  J'achète  un  pantalon  d'écurie  qui 
me  coûte  54  lires.  Je  fais  arranger    mon    casque, 


1801  -  23  sept.  LOMBARDIE-PIÉMONT  33 

ce  qui  me  coûte  8  lires.  J'achète  des  éperons  de  fer 
6  lires  ;  pour  33  lires  de  galons  ;  une  grammaire 
anglaise,  3  lires  ;  trois  brasses  et  quart  de  drap 
vendu  à  36  lires  la  brasse  ^  135  lires  (sic)  ;  une 
brasse  de  Casimir  blanc,  14  [lires]  10  [sous]  ;  bou- 
tons, 16  [lires]  10  [sous]  ;  payé  au  tailleur  30  [lires]. 
Voilà  les  dépenses  dont  je  me  rappelle  ;  elles  font, 
avec  les  102  lires,  402  lires.  J'avais,  le  4^  complé- 
mentaire, 1.000  lires  ;  ôtez  402,  reste  598  [lires]. 
Tout  le  temps  que  j'ai  été  à  Milan,  mes  chevaux 
m'ont  coûté  6  lires  par  jour  ;  ma  chambre  2  1.  10  s., 
mon  dîner  6  lires,  mon  déjeuner  1  lire,  le  théâtre 

I  1.  10  s.  Le  4  vendémiaire,  lorsque  je  suis  parti, 
il  me  restait  11  louis  en  or,  qui  font  352  lires  ;  j'ai 
donc  dépensé  en  subsistances  246  lires. 

1^''  vendémiaire  an  X[-23  septembre  1801]. 

Le  ministre  Petiet  donne  un  grand  bal  au  Palais 
de  la  Consulta.  Le  matin,  on  manœuvre  au  joro 
Bonaparte  devant  le  général  Murât  et  tout  son  état- 
major.  Le  12®  dragons  défile  très  mal.  C'est  Foy 
qui,  comme  commandant  de  la  place,  fait  manœu- 
vrer. 

Le  soir,  le  théâtre  est  illuminé  à  jour  ;  on  donne 
le  spectacle  gratis,  et  bal  masqué  après.  Il  était 
impossible  à  minuit  d'entrer,  tant  la  foule  était 
grande  ;   en  demi-heure,  j'ai  avancé  de    trois  pas. 

II  y  a  eu  un  feu  d'artifice  au  joro  *, 

JOURNAL     DE    STEN'DHAL.  3 


34  JOURNAL   DE   STENDHAL 

2,  3  [vendémiaire-24,  25  septembre]. 

Tout  le  temps  que  j'ai  été  à  Milan,  j'ai  beaucoup 
vu  La  Roche,  J'allais  faire  tous  les  matins  d'excel- 
lents déjeuners  au  café  de  la  Porte  Orientale 
avec  Jaquinet  et  Maupertuis,  bons  enfants  tous 
Tes  deux.  Le  premier  est  très  instruit  et  a  beaucoup 
de  modestie.  Il  m'a  dit  que  Lavalette  est  passé  à 
la  Guadeloupe  avec  sa  femme,  appar[emmen]t 
dans  son  grade.  Il  offrait  à  Maupertuis  de  l'em- 
mener avec  lui,  mais  celui-ci  dans  le  moment 
n'avait  pas  assez  d'argent  poui  faire  la  route  jusqu'à 
Lorient. 

4   [vendémiaire-26   septembre]. 

Je  pars  à  quatre  heures  et  demie  de  l'auberge 
del  Falcone  *  sur  le  devant  d'une  vettura.  Le  vettu- 
rino  me  mène  à  Tortone,  moi  et  mes  effets,  pour 
29  lires.  Mon  domestique  conduit  mes  chevaux 
derrière. 

Nous  arrivons  à  Pavie  à  midi.  J'y  trouve  un 
libraire  qui  avait  les  dernières  nouveautés,  mais  à 
un  prix  triple  qu'à  Paris. 

Nous  continuons  notre  route.  A  deux  heures 
nous  passons  le  Ticino  sur  un  pont  couvert.  A  cinq 
milles  de  là  nous  passons  le  Pô  sur  un  pont  de 
bateaux  allongé  par  un  bac  ;  nous  marchons  dans 
son  ancien  lit.  Enfin  nous  arrivons  à  huit  heures 
à  Voghera  *,  après  avoir  beaucoup  craint  d'être 
attaqués. 


1801  -  27  sept.  LOMBARDIE-PIÉMONT  35 

5  [vendérniaire-27  septembre]. 

Nous  partons  de  Voghera  à  quatre  heures  et 
demie  du  matin.  Tout  ce  que  j'ai  vu  de  Voghera^ 
c'est  un  homme  qui  jouait  très  mal  de  la  clarinette. 
De  Voghera  à  Tortone,  la  route  est  belle  ;  on  a 
presque  toujours  les  montagnes  en  perspective.  On 
y  attaque  souvent  les  voyageurs. 

Je  suis  arrivé  à  sept  heures  à  Tortone.  Cette  ville 
est  située  au  bas  d'une  colline  sur  laquelle  était  une 
forteresse  très  forte  qui  est  entièrement  rasée.  J'y 
rencontrai  des  dragons  du  8®  qui  venaient  en  semestre 
de  la  Calabre,  où  est  leur  régiment.  Ils  me  dirent 
qu'il  y  régnait  une  maladie  épidémique.  Ils  avaient 
demeuré  un  mois,  toujours  en  voiture,  pour  venir 
de  la  Calabre,  à  Voghera.  Je  les  ai  revus  à  Asti. 
A  midi  je  partis  de  Tortone  *  à  cheval:  j'avais  loué 
un  âne  7  lires  qui  me  porta  mes  portemanteaux 
jusqu'à  Alexandrie.  En  sortant  de  Tortone  la  route 
est  à  peine  tracée  ;  on  traverse  la  Staffora.  Ces  envi- 
rons sont  toujours  pleins  de  brigands,  à  cause  de 
la  facilité  qu'ils  ont  de  fuir  dans  les  montagnes. 

A  trois  l[ieues]  de  Tortone,  je  vis  le  fameux  champ 
de  la  bataille  de  Marengo  ;  on  y  voit  quelques  arbres 
coupés  et  beaucoup  d'os  d'hommes  et  de  chevaux  ; 
j'y  passai  quinze  mois  et  quinze  jours  après  le 
25  prairial,  jour  de  la  bataille.  Je  vis  une  colonne 
élevée  cette  année,  le  jour  de  l'anniversaire  ;  elle  est 
très    mesquine.    Avant   d'arriver   à   Alexandrie,   je 


3(3  JOURNAL   DE   STENDHAL 

traversai  la  Bormida,  rivière  assez  considérable  ; 
j'entrai  à  Alexandrie  et  j'allai  loger  à  l'auberge 
(Tltalia,  où  on  m'écorcha  d'une  rude  manière. 
Alexandrie  me  parut  grande,  mais  peu  peuplée  ; 
il  y  a  une  assez  jolie  promenade  dans  la  ville  avant 
la  Porte  Marengo.  C'est  le  chef-lieu  de  ce  départe- 
ment que  le  général  Spital,  ancien  chef  d'état- 
major  de  l'aile  gauche,  commande  ;  on  dit  qu'il 
gagne  jusqu'à  1.200  francs  de  Piémont  *  par  jour 
par  la  contrebande  des  grains  avec  la  Ligurie.  Cela 
se  passe  entre  le  préfet  et  lui.  Il  n'est  pas  aimé 
du  chef  de  la  ...  *  et  de  celui  du  l^'^  de  dragons,  qui 
était  à  Alexandrie.  J'y  fis  payer  le  soir  cinq  parties 
de  billard  au  grand  dadais  de  Lanoue. 

6  [vendéiniairc-28  septembre]. 

Je  pars  d'Alexandrie  à  six  heures  ;  un  vetturino 
me  conduit  à  Asti,  pour  12  lires.  La  route  est  assez 
pittoresque  ;  on  traverse  une  plaine  de  glaise,  qu'il 
est  impossible  de  traverser  l'hiver  et  lorsqu'il  a 
plu.  Alors  on  va  de  Turin  à  Alexandrie  par  Casale. 

J'arrive  le  soir  à  Asti  au  Lion  d'Or,  où  l'on  me  fait 
payer  très  cher.  Le  commissaire  des  guerres  Bonne- 
main  me  fait  payer  17  francs  d'indemnité  de  route. 
Un  vetturino  me  mène,  pour  un  louis  d'or,  d'Asti 
à  Bra. 

7  [vendéiniaire-29  septembre]. 

J'arrive  à  Bra  à  six  heures  du  soir.  Je  descends 


1801  -  30  sept.  LOMBARDIE-PIÉMO-NT  37 

à  la  Bonne  Femme.  Je  vais  voir  sur-le-champ  le 
commandant  Remy,  commandant  les  3^  et  4^  esca- 
drons, réunis  à  Bra.  Le  c[itoye]n  Debelle,  mon 
capitaine,  était  à  la  chasse.  Je  conviens  de  manger 
avec  le  commandant  Remy,  Debelle,  Jobert.  Mou- 
tonet,  Hautmonté,  Cachelot  et  le  fournisseur. 
Nous  dépensons  pour  le  déjeuner  et  le  dîner  de  40 
à  50  sous  de  Piémont  par  jour. 

8   [vendémiaire-30  septembre]. 
Je  loge  chez  le  médecin  Fazzolio,  vieux  avare. 

10   [vendémiaire-2  octobre]. 

Je  vais  à  la  chasse  avec  le  capitaine  Debelle.  Je 
passe  un  bras  de  la  Stura  à  gué  ayant  très  chaud, 
ce  qui  me  donne  pendant  huit  jours  des  coliques 
venteuses  et  des  douleurs  horribles.  On  me  met  dix 
sangsues.  Je  prends  quelques  décoctions  de  quina 
et  quelques  grains  d'opium,  qui  me  rétablissent.  Je 
sens  seulement  les  douleurs,  suites  de  la  vérole  et 
du   mercure. 

12   [vendémiaire-4  octobre]. 

Les  capitaines  Debelle  et  Remy,  le  chef  d'escadron 
Contans  et  le  sous-lieutenant  Canclaux  *  vont  à  la 
citadelle  de  Turin.  Le  chef  Le  Baron  dîne  à  notre 
ordinaire  avec  sa  putain  et  un  capitaine  de  chas- 
seurs, aide  de  camp  du  général  Colli. 

JOURNAL     DE     STFNDHAL.  3. 


38  JOURNAL   DE   STENDHAL 

26  [vendémiaire-18  octobre]. 

Le  c[apltaine]  Debelle  et  le  sous-lieutenant  Can- 
claux  sortent  de  la  citadelle.  Je  vais  à  Turin  avec 
le  capitaine  Frère  *  et  sa  femme  ;  j'y  couche  deux 
nuits.  Je  dîne  deux  fois  à  la  citadelle  chez  le  chef 
Contans,  je  vois  le  troisième  chef,  Ludot  *.  Je  suis 
très  content  de  tous  les  deux.  Mon  voyage  ne  me 
coûte  que  15  francs.  Je  reviens  le  28. 

1^"'  brumaire[-23  octobre]. 

Le  chef  Remy  reçoit  l'ordre  de  conduire,  le  3, 
les  3^  et  4®  escadrons  à  Fossano  *.  Je  quitte  Bra 
avec  plaisir,  parce  que  cette  petite  ville  n'a  pour 
elle  que  sa  charmante  position.  Nous  n'y  avons 
aucune  société,  et  il  n'existe  qu'un  billard.  Il  y  a 
aujourd'hui  un  an  que  je  suis  sous-lieutenant 
au  6^  dragons.  Je  commence  à  étudier  mes  ma- 
nœuvres. 

2  [bruinaire-24  octobre]. 

Ma  nourriture  du  7  vendémiaire  au  30  m'a  coûté 
40  francs  de  Piémont  *. 

3  [brumaire-25  octobre]. 

Nous  partons  de  Bra  à  huit  heures  du  matin. 
Nous  arrivons  à  Fossano  à  une  heure.  Je  vais  voir 
madame  la  comtesse  Dijon,  maîtresse  de  Garavac  * 
et  femme  de  beaucoup  d'esprit. 


1801  -  26  octob,  LOMBARDIE-PIÉMOKT  39 

4  [brumaire-26  octobre]. 

Nous  partons  à  huit  heures  pour  Sahices  *,  nous 
y    arrivons   à   deux   heures.  Je   suis    horriblement 

fatigué. 

5  [bruniaire-27  octobre]. 

J'ai  la  fièvre  et  une  grande  oppression.  J'envoie 
chercher  M.  Depetas,  excellent  médecin  de  cette 
ville,  qui  me  fait  vomir.  Je  suis  saigné  trois  fois, 
outre  dix  sangsues  qu'on  m'avait  appliquées  le  3. 
Enfin,  après  avoir  beaucoup  sué,  je  me  lève  le 
16  brumaire  et  je  suis  guéri. 

14   [bruniairc-5  novembre]. 

On  reçoit  à  Fossano  le  chef  d'escadron  Ludot.  Le 
1^^  conseil  de  guerre  de  la  division  a  acquitté  le  9 
à  Turin  le  chef  Contans.  Le  capitaine  Remy  est  aussi 
rendu  à  sa  fonction.  Canclaux  quitte  le  corps  et 
est  sous-commissaire  des  relations  commerciales  à 
Livourne.  Le  capitaine  Debelle  a  une  dispute 
sérieuse  avec  un  postillon  de  Saluées  :  il  insulte  les 
gendarmes  et  les  jeunes  gens  du  pays.  Le  sous- 
préfet  Bressy  *  est  bien  aise  de  trouver  l'occasion 
de  se  venger  des  mauvais  propos  qu'il  lui  a  tenus  ; 
cette  affaire  n'est  pas  encore  terminée. 

18   [brumaire-O  novembre]. 
La  cloche  de  la  commune  de  Saluées  sonne  en 


40  JOURNAL  DE  STENDHAL 

l'honneur  du  18  brumaire  et  de  la  paix  avec  l'Angle- 
terre. 

La  ville  de  Saluées  est  située,  moitié  sur  un 
coteau,  moitié  en  plaine,  au  bas  de  ce  coteau.  Les 
nobles  habitent  près  du  château,  sur  la  colline  ; 
les  bourgeois  et  tout  le  commerce  sont  en  bas. 
Presque  toutes  les  boutiques  sont  sous  les  arcades 
qui  se  trouvent  sur  la  place,  à  gauche  en  arrivant, 
et  qui  sont  très  vivantes.  La  montée  entre  la  ville 
basse  et  la  partie  haute  est  très  rapide.  Il  y  a  des 
rues  qui  tournent  beaucoup  et  qui  montent  assez 
doucement  ;  il  y  a  ensuite  de  petits  passages  avec 
des  espèces  de  degrés  formés  par  des  morceaux  de 
lauze  *,  qui  sont  absolument  droits.  Saluées  est  à 
dix  l[ieues]  de  Turin,  cinq  de  Pignerol,  cinq  de  Coni, 
deux  et  demie  de  Savigliano,  dix  de  Bra. 

La  famille  des  anciens  marquis  de  Saluées  y 
existe  encore.  Mon  hôte,  le  comte  Benevello  délia 
Chiesa,  a  épousé  une  demoiselle  de  cette  famille  en 
premières  noces.  Il  y  a  actuellement  deux  cent 
cinquante  soldats  invalides  qui  sont  casernes  au 
château  ;  leurs  officiers  sont  très  bien  logés  chez  les 
citoyens. 

18  frimaire [-9  décembre]. 

Toujours  malade  ou  convalescent.  On  me  saigne 
encore  deux  fois.  Enfin  je  me  porte  mieux.  Je 
loge  dans  la  ville  basse  chez  le  c[itoye]n  Chiesa 


1801  -  10  déc.  LOMBARDIE-PIÉMONT  4J 

•depuis  le  6.  Il  y  a  apparence  que  j'irai  passer  un 
mois  à  Gr[enoble]. 

Ce  matin,  en  lisant  la  fin  de  VOdyssée  traduite 
par  Bitaubé,  j'ai  songé  que  Pénélope  était  un  su- 
perbe sujet  de  tragédie.  Bitaubé  cite  une  pièce  sur 
le  même  sujet  par  un  abbé  Genest  *.  Le  grand  avan- 
tage est  qu'on  a  à  développer  de  beaux  caractères 
bien  fondés  dans  le  public  :  Ulysse,  Télémaque, 
Pénélope,  parmi  les  prétendants  tout  ce  qu'on 
voudra,  l'impétueux  Antinous,  le  prudent  Eury- 
maque  ;  ensuite  le  fidèle  Eumée,  Euryclée  nourrice 
d'Ulysse. 

Traiter  la  curiosité  en  comédie.  J'ai  vu  jouer  à 
Brescia  une  pièce  italienne  sur  ce  sujet.  C'était 
une  société  d'amis  qui  se  rassemblaient  quelquefois 
dans  une  loge  particulière  et  qui,  pour  n'être  pas 
troublés,  en  avaient  exclu  les  femmes.  Les  leurs, 
aidées  d'une  fine  soubrette,  mettaient  tout  en 
usage  pour  découvrir  ce  qu'ils  y  faisaient,  etc. 


19   [frimaire-10  décembre]. 

Je  suis  toujours  tracassé.  Je  sortirai  demain. 

Inspirer  à  une  femme  une  haute  opinion  de  ses 
lumières  est  un  sûr  moyen  de  la  conduire  à  ses  fins 
Les  héros  ont  leurs   accès   de   crainte,   les  poltrons 
des  instants  de  bravoure,  et  les  femmes  vertueuses, 
leurs  instants  de  faiblesse. 


42  JOURNAL   DE   STENDHAL 

C'est  un  grand  art  que  de  savoir  juger  et  saisir 
ces  moments. 

Presque  tous  les  malheurs  de  la  vie  viennent  des 
fausses  idées  que  nous  avons  sur  ce  qui  nous  arrive. 
Connaître  à  fond  les  hommes,  juger  sainement  des 
événements,  est  donc  un  grand  pas  vers  le  bon- 
heur, 

21   [frimaire-12  décembre]. 

D'après  une  conversation  que  je  viens  d'avoir 
avec  M.  Depetas,  que  je  crois  excellent  médecin, 
il  paraît  que  ma  maladie  habituelle  est  l'ennui. 
Beaucoup  d'exercice,  beaucoup  de  travaux,  et  ja- 
mais de  solitude,  me  guériront.  Je  crois  que  je  ferai 
bien  toute  ma  vie  d'agir  beaucoup.  M.  D[epetas] 
m'a  dit  que  j'avais  quelques  symptômes  de  nostalgie 
et  de  mélancolie. 

29   [frimaire-20  décembrej. 

J'ai  la  fièvre  tous  les  soirs,  j'attends  avec  impa- 
tience mon  congé  de  convalescence.  Je  me  suis  purgé 
hier,  ce  qui  m'a  fait  assez  de  bien. 

Faure  *  m'écrit  aujourd'hui  que  depuis  le  1^^  fri- 
maire il  travaille  douze  heures  par  jour  chez  un 
banquier,  rue  Taitbout. 

Je  suis  né  le  23  janvier  1783,  à  Grenoble,  rue 
Vieux- Jésuites.  Je  suis  parti  pour  Paris,  le  8  bru- 
maire an  VIII.  J'y  suis  arrivé  le  19  du  même  mois. 
J'en  suis  parti,  après  cinq  mois  et  vingt-huit  jours 


1801  -  26  déc.  GRENOBLE-PARIS  43 

de  séjour,  le  17  floréal.  Je  suis  arrivé  à  Genève  le  28, 
même  mois.  J'en  suis  parti  le  3  prairial  pour  Milan. 
J'ai  été  nommé  sous-lieutenant  le  1®^  vendémiaire 
an  IX,  et  placé  dans  le  6^  dragons  le  1^^  brumaire. 
Je  suis  devenu  aide  de  camp  du  général  Michaud 
le  12  prairial  an  IX,  je  l'ai  quitté  à  Brescia  pour 
rejoindre  le  corps  le  premier  jour  complémentaire 
même  année.  Je  suis  arrivé  à  Bra,  où  était  la  4^  com- 
pagnie, dans  laquelle  je  suis  sous-lieutenant,  le 
7  vendémiaire  an  X. 

5   [nivôse-26  décembre]. 

Dîner  de  corps  à  Savigliano.  Froideur  excessive  ; 
platitude  de  Frère. 

13   ventÔ5e[-4  mars  1S02]. 

A  sept  heures  du  soir,  elle  s'exerçait  à  répéter  une 
symphonie  d'Haydn  *,  qu'elle  devait  jouer  le  même 
soir  chez  madame  Périer. 

Je  suis  arrivé  à  Grenoble,  le  . .  *  nivôse  an  X. 

Je  m'y  suis  assez  amusé  jusqu'au  13  v[entôse]  *. 
J'ai  dansé  dans  plusieurs  sociétés  et  à  la  Redoute. 

15   [germinal-5  avril]. 

Je  pars  à  sept  heures  du  matin,  à  cheval,  par  les 
Echelles.  J'ai  34  l[ouis],  dont  4  de  mon  g[rand]- 
p[ère],  10  à  D.  (?).  J'arrive  aux  Echelles  *.  Je  pars 
pour  L[yon]  le...  *  dans  la  diligence. 


44  JOURNAL   DE   STENDHAL 

[25  germinal-15  avril]. 

J'arrive  à  Paris  le  25  germinal,  je  viens  par 
le  cabriolet  de  Gouge  ;  ma  place  sur  le  strapontin 
me  coûte  48  1  [ivres]. 

Il  y  a  une  chose  toute  simple,  c'est  que  pour  faire 
quelque  chose  il  faut  travailler,  et  travailler  à  tête 
reposée.  Le  matin  me  paraît  propre  à  cela.  Je 
pense  que  je  pourrai  me  lever  à  six  [heures]  ;  et 
depuis  six  jusqu'à  dix,  j'aurai  quatre  heures  de  bon 
travail.  Je  ne  sais  si  c'est  le  temps  de  la  journée  où 
l'on  est  le  plus  en  train,  mais  je  vois  bien  que  c'est 
la  seule  partie  où  je  puisse  travailler  d'une  manière 
un  peu  suivie.  Je  pourrais  me  loger  près  des  Tuileries 
et  tous  les  matins  me  promener  demi-heure  pour 
me  réveiller.  On  lit  très  mal  au  lit,  et  rien  de  pire  que 
de  mal  lire.  Ce  temps  qu'on  emploie  mal  le  soir  est 
perdu  le  lendemain.  Lorsque  je  ne  voudrai  pas  aller 
au  spectacle,  je  pourrai  encore  disposer  de  mon 
temps  depuis  cinq  heures  jusqu'à  six  pour  la 
promenade,  et  depuis  six  jusqu'à  dix  pour  le 
travail. 

[Floréal,    prairial-avril,    mai]. 

Je  commence  l'anglais  le  13  floréal.  Cessé  au 
bout  de  trois  jours.  Recommencé  le  1^^  prairial 
avec  Dowtram. 

Elle  part  le  25  floréal  pour  R[ennes]  *. 


1802  -  1"  juia.  PARIS  45 

12   prairial[-l^^  juin]. 

C.  a  Trav.  (?)  l'A.  et  l'I.  av.  F.  rue  Xeuve  des 
Augustins,  n^  736,  en  nombreuse  et  détestable 
société. 

Thermidor. 

Je  suis  amoureux  d'Adèle  *  ;  elle  me  donne  mille 
marques  de  préférence.  Elle  me  donne  de  ses  che- 
veux. 

6  fructidor[-24  août]. 

A  la  fin  d'un  grand  déjeuner,  elle  me  dit  qu'elle 
aime  depuis  longtemps  C[ardon]. 

Vendémiaire,  brumaire  [Xl-septembre,  octobre  1802]. 

Je  lui  écris  le  7  vendémiaire,  elle  rejette  ma  lettre. 
Je  lui  en  donne  une  autre  le  25  vendémiaire.  Actuel- 
lement, 20  brumaire,  nous  sommes  comme  brouillés. 

C[ardon]  m'a  dit  l'avoir  recherchée  dans  un 
temps  parce  qu'elle  ressemblait  beaucoup  à  une 
maîtresse  qu'il  avait  aimée. 

Je  paie  mon  troisième  mois  de  danse  à  M.  Des- 
champs le  ...  brumaire  XI  *. 

Je  n'ai  pris  des  leçons  de  Dowtram  qu'un  mois  ; 
le  16  messidor,  j'ai  pris  M.  Jeki,  franciscain  irlan- 
dais, que  Théophile  Barrois  m'a  indiqué  et  dont  je 
suis  très  content. 


46  JOURNAL   DE   STENDHAL 

20  b[ruinaire-ll   novembre]. 

Je  travaille  uniquement  à  l'anglais  depuis  le 
20  vendémiaire,  et  cela  durera  jusqu'au  l^'"  frimaire, 
époque  à  laquelle  je  veux  prendre  un  maître  de 
grec. 

Le  13  vendémiaire,  j'ai  commencé  à  monter  à 
cheval  au  manège  de  Provence.  J'ai  payé  7  louis 
pour  trois  mois. 

Le  3  vendémiaire,  j'ai  touché  chez  MM.  Doyen 
860  f[rancs]  pour  mes  appointements  jusqu'en 
fructidor. 

J'ai  donné  ma  démission  au  commencement  de 
fructidor. 

F.  et  moi  nous  logeons  jusqu'au  3  frimaire  chez 
madame  Bonnemain,  rue  Neuve  des  Augustins, 
nO   736. 

Je  fouts  madame  R.  depuis  le  commencement 
de  fructidor. 

A  compter  du  1*^'"  brumaire,  mon  père  me  donne 
un  crédit  de  150  1  [ivres]  chez  MM.  Périer.  Je  lui 
en  avais  demandé  234,  et  il  faudra  qu'il  mêles  donne> 
parce  que  j'en  ai  besoin. 


1802  -  11  nov.  PARIS  47 

Cheminade  est  ici  *.  F.  Faure  et  Dufay  arriveront 
ce  soir.  Cardon  est  ici  depuis  quinze  jours.  Je  cherche 
Laroche.  Colomb  est  à  Lyon.  Bigillion  s'est  marié 
il  y  a  une  quinzaine  de  jours.  M.  Daru,  qui  s'est 
marié  il  y  a  trois  mois  *,  est  ici,  de  retour  de  la  cam- 
pagne de  son  beau-père,  où  il  a  passé  deux  mois, 
F'^  Join ville  est  à  Rouen,  adjoint  de  l'ordonnateur 
La  Saussaye.  Marignier  est  inspecteur.  Le  général 
Michaud  est  ici,  de  retour  de  Chaux-Neuve,  je  compte 
le  voir  bientôt.  Martial  est  ici  sous-inspecteur  de 
la  cavalerie  de  la  l'"®  division.  Joinville  *  est  sous- 
inspecteur  à  Milan.  Jacquinet  est  ici,  secrétaire  du 
secrétaire  de  la  guerre  Sarthelon  ;  il  est  adjoint- 
commissaire  des  guerres.  Dejean  est  ici  *  avec  son 
père,  administrateur  général  de  la  guerre.  Il  s'est 
marié  il  y  a  trois  mois  à  la  sœur  de  sa  belle-mère, 
mademoiselle  ...  *  Il  est  capitaine. 

Mon  régiment  est  toujours  à  Savigliano. 

Le  beau  Montandry  et  le  général  Debelle  sont 
morts  le  même  jour,  le  premier  à  Courbevoie  et  le 
deuxième  à  Saint-Domingue  *.  Alexandre  Petiet 
est  parti  il  y  a  huit  jours  avec  le  général  Brune  pour 
Constantinople.  Auguste  P[etiet]  est  à  son  régiment, 
le  10^  hussards.  M,  D[aruj  est  tribun  depuis  la 
dernière  nomination.  Le  général  Michaud,  inspec- 
teur général  de  l'infanterie.  Jobert  a  obtenu  un 
sabre  d'honneur,  qu'il  méritait  si  bien  ;  il  est  ici 
depuis  dix-huit  jours  et  repart  demain. 


48  JOURNAL  DE   STENDHAL 

J'explique  Hamlet  de  Shakespeare. 

M^*^  Duchesnois  *  a  terminé  ses  débuts,  avant- 
hier,  par  le  rôle  de  Phèdre. 

Guérin  *  a  exposé  son  superbe  tableau  de  Phèdre 
et  Hippolyte  le  4  brumaire  an  XI. 

On  va  jouer  Isule  *,  tragédie  nouvelle  de  L_ 
Lemercier. 

Mante  est  ici,  apprenant  la  banque  chez  MM.  Pé- 
rier,  et  C.  p.  1.  p.  d.  M.  d.  l'I.  Plana  est  en  Italie  et 
reviendra  bientôt.  Mallein  à  Grenoble,  dans  l'enre- 
gistrement. 


1802 

PARIS 


JOURNAL    COMMENCE 
LE    6     FRUCTIDOR    x[-24    AOUT    1802] 

6  [fructidor-24  août]. 

Grand  déjeuner.  Elle  me  dit  à  2  heures,  dans 
l'embrasure  de  la  fenêtre  du  salon,  qu'elle  aime 
C[ardon]  depuis  longtemps.  Elle  me  fait  observer 
la  manière  dont  elle  a  de  ses  nouvelles  par  moi.  Je 
lui  demande   son  amitié. 

7  [fructidor-25  août'. 

Je  réponds  à  C.  Histoire  de  Fanny  Delamy,  son 
évanouissement.  Je  vais  chez  Madame  R[ebufTet] 
à  7  heures,  j'y  trouve  M™^  Le  Brun  et  M.  et  M^^ 
Mure.  Ils  nous  quittent  à  9  heures.  J'y  reste  jusqu'à 
11  heures  et  quart.  J'ai  un  air  fort  triste.  Je  déve- 
loppe mon  caractère  violent.  J'ai  pendant  la  der- 
nière heure  une  conversation  à  double  entente  avec 
A[dèle]et  M™^  R[ebuffet].  Celle-ci  me  donne  rendez- 
vous  le  lendemain  à  une  heure  et   demie.  J'écris  à 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  4 


50  JOURNAL   DE   STENDHAL 

A[dèle]   sur  un   des  volumes   de  FI.  :  Brama  assai^^ 
poco  spera,  nulla  chiede  *. 

8  [fructidor-26  août]. 

Trois  fois,  et  mouchant  la  chandelle,  je  rencontre 
A[dèle].  En  sortant,  à  3  heures  trois  quarts,  je 
l'embrasse. 

9  [fructidor-27  août]. 

Je  vois  IVI'^^  R[ebuffet]  le  soir  à  7  heures.  J'y 
trouve  M.  R[ebuffet]  qui  me  reçoit  avec  la  plus 
grande  bonté.  Il  sort,  je  f.  R.  Adèle  revient  à 
11  heures  du  soir.  Elle  me  traite  avec  l'indifférence 
la   plus   naturelle. 

10  fructidor-28  août]. 

J'y  vais  à  une  heure  et  quart,  j'en  sors  à  deux. 
Je  suis  en  uniforme.  J'y  trouve  Adèle.  Plaisanterie 
sur  les  cheveux  de  l'oncle  Joachim  ;  de  sa  part,  sur 
le  bouc  que  le  Revenant  a  porté  dans  sa  chambre. 
J'y  vais  ce  soir  à  6  heures,  pour  la  promenade. 

Nous  allons  au  bois  de  Boulogne  par  un  temps 
charmant.  Je  reviens.  Adèle  me  traite  avec  une 
charmante  familiarité,  tout  en  me  disant  qu'elle 
pense  à  Arras.  Je  crois  que  M"^^  R[ebuffet]  a  conçu 
quelques  soupçons  et  lui  a  défendu  de  se  laisser- 
embrasser. 

[11  fructidor-29  août]. 

Dimanche.  Elles  doivent  aller  chez  M.  Guastalla. 
Je  vais  avec   F.  à  Versailles.  Charmant  feu  d'arti- 


1802  -  30  août.  PARIS  51 

fice,  tiré  à  la  tour  de  Marlborough.   Petit  Trianon, 
jardin  délicieux. 

12  [fructidor-30  août]. 

J'ai  un  tête-à-tête  de  deux  heures  avec  M.  R[e- 
bufîet].  Je  vois  un  instant  A[dèle].  Je  suis  assez 
gai.  Elle  me  dit  qu'elle  ne  veut  plus  lire  de  romans. 
Je  suis  persuadé  que  sa  mère  a  conçu  quelques 
soupçons. 

13  [fructidor-31  août]. 

Je  ne  vais  pas  les  voir. 

14  [fructidor-1^'  septembre]. 

Je   ne   les    vois  pas. 

15  [rructidor-2  septembre]. 

J'y  vais  à  7  heures.  Je  reçois  une  lettre  de 
Cardon.  J'y  réponds. 

Samedi  [4  septembre]. 
J'y  vais. 

21  [fructidor-8  septembre]. 

J'y  vais  le  matin.  Je  joue  la  grande  froideur.  Le 
soir,  j'y  trouve  M.  et  M°^®  Mure.  Tendre  intérêt. 
Elle  me  dit  qu'elle  fait  des  romans,  que  je  plais  à 
^me  R[ebufFet].  Je  vais  avec  celle-ci  à  Frascati, 
où   je    demeure    jusqu'à  minuit. 

22  [fructidor-9  septembre]. 
J'ai  un  rendez-vous  à  sept  heures  du  soir. 


52  JOURNAL  DE  STENDHAL 

23  [fructidor-10  septembre]. 

Je  joue  la  grande  indifférence.  A[dèlt']  me  fait 
mille    agaceries,  dont  je  me  moque. 

24  [fructidoi-13  septembre]. 

A[dèle]  me  traite  comme  quand  je  croyais  qu'elle 
m'aimait. 

27  [fructidof-14  septembre]. 

Je  lui  dis  ce  que  je  pense  :  qu'elle  joue  toujours 
la  comédie.  Elle  me  promet  de  me  dire  la  vérité. 
Je  sors  un  instant  avec  IVI"^^  R[ebuffet],  nous  la 
trouvons  presque  endormie  en  revenant,  elle  nous 
dit  qu'elle  vient  de  passer  la  demi-heure  la  plus 
heureuse  de  sa  vie. 

28  [fructidor-15  septembre]. 

Elle  dîne  chez  Isidore.  Je  vais  à  huit  heures  chez 
la  mère.  Histoire  de  Fanny.  A[dèle]  revient  à  dix 
heures  et  demie.  Elle  me  serre  la  main.  Je  lui  repro- 
che son  goût  pour  la  campagne. 

29  [fructidor-16  septembre]. 

Rien  de  décisif  de  sa  part.  Elle  ne  me  serre  pas 
la  main,  elle  me  prend  au  collet  en  sortant  pour 
me  faire  promettre  d'apporter  mon  paysage.  Elles 
doivent  partir  demain  pour  la  campagne,  où  elles 
resteront  jusqu'à  mercredi. 


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1804 


GENÈVE 


Journal  du  voyage  entrepris  par  Alexandre 
Mallein,  Alphonse  Périer,  Félix  Penet  et 
Henri  Beyle  de  Grenoble  a  Genève,  et  du 
voyage  de  ce  dernier  de  Genève  a  Paris. 

[9  germinal  XII-30  mars  1804.]  —  Beau  temps. 

Alph[onse]  *  va  déjeuner  chez  MM.  Cazenove,  de 
là  fait  des  commissions.  Je  vais  me  promener  dans 
les  rues  basses  *.  J'arrive  au  bord  du  lac,  j'admire 
la  beauté  de  la  vue.  L'air  est  très  pur,  le  coteau 
de  Cologny  est  éclairé  par  le  soleil,  une  légère  brise 
agite  le  lac.  La  pureté  et  la  fraîcheur  frappent 
tous  mes  sens. 

Nous  allons  ensemble  au  café  Français,  nous 
y  lisons  les  journaux,  correspondance  de  Drake. 
Alph[onse]  va  déjeuner  chez  M.  Cazenove.  Je 
déjeune  et  viens  écrire  à  Edouard  *.  Nous  partons 
à  10  heures  et  demie  pour  aller  à  la  fabrique  d'in- 

JOL'RNAL    DE    STENDHAL.  4. 


54  JOURNAL   DE   STENDHAL 

diennes  de  Petit  et  nous  sortons  par  la  porte  de 
Rive  *,  le  lac  à  gauche  ;  nous  le  côtoyons  longtemps, 
nous  croyons  voir  Coppet  sur  la  rive  opposée,  nous 
dépassons  la  fabrique  Petit  et  nous  y  revenons.  Nous 
trouvons  M.  Arnold  le  cadet  *  occupé  à  dessiner, 
sa  femme  à  étendre  la  lessive  ;  mise  simplement, 
elle  nous  fait  des  excuses  et  court  s'habiller  pendant 
que  nous  examinons  l'appartement  de  M.  Arnold 
et  la  fabrique.  L'appartement,  petit,  mais  très 
propre.  M.  Arnold  me  propose  de  porter  au  ministre 
de  l'Intérieur  un  plan  en  relief  de  Bologne  ;  ce  plan 
a  9  pouces  de  long  ;  il  est  construit  sur  une  glace, 
avec  de  la  pâte  de  carton  et  de  la  peluche.  Il  a 
demeuré  six  mois  à  le  faire.  Nous  voyons  la  fabrique, 
un  étendage  bâti  en  planches  disposées  comme  les 
planchettes  des  persiennes  ;  il  y  fait  très  frais  ;  les 
toiles  que  nous  y  voyons  sont  de  Suisse,  de  coton, 
assez  grossières.  Nous  voyons  imprimer  des  réserves, 
nous  voyons  les  moules  qui  servent  à  imprimer  : 
les  fleurs  sont  en  bois,  le  pointillé  en  cuivre  ;  un 
moule  ordinaire  revient  à  24  livres  et  fait  60  à 
80  pièces.  Nous  voyons  à  l'étendage  des  pièces 
teintes  en  bleu  ;  en  les  frottant  un  peu,  les  réserves 
paraissent  blanches. 

M.  A[rnold]  nous  fait  voir  un  moulin  à  indigo 
par  lequel  un  enfant  de  17  ans  fait  quatre  fois 
autant  d'ouvrage  qu'un  homme  ;  à  côté,  nous  voyons 
l'ancien  procédé,  par  lequel  un  homme  ne  fait  mou- 
voir qu'un  moule. 


1804  -  30  mars.  GENÈVE  55 

Nous  venons  à  la  maison  en  voyant  un  petit 
port  qu'il  commence.  Il  va  se  promener  souvent 
sur  le  lac  pendant  l'été  et  pêche  beaucoup.  Nous 
revenons,  nous  trouvons  sa  femme  dans  sa  chambrv-, 
qui  est  très  petite.  Elle  est  mise  simplement,  mais 
avec  goût  :  marmotte  et  des  mèches  huilées  sur  les 
tempes.  Elle  est  très  grande,  assez  jolie,  gaie  et 
franche.  Elle  était  veuve  lorsque  M.  A[rnold] 
l'épousa  ;  elle  est  de  Genève  et  lui  de  Mulhouse. 
Elle  a  un  enfant  de  son  premier  mari,  l'enfant  se 
nomme  Jones.  Elle  en  a  un  de  sept  mois,  en  nourrice, 
du  deuxième.  On  parle  de  la  ridiculité  (sic)  de 
M.  Philis,  directeur  des  Postes,  oncle  de  M^^®  Philis. 
A  côté  d'une  Genevoise,  il  ne  cessa  pas  de  dire  du 
mal  des  Genevois  ;  dînant  chez  M^^^  R[olandeau], 
il  ne  parla  que  de  la  mauvaise  qualité  du  vin  de 
Bor[deaux]  qu'elle  buvait.  Il  offrit  du  vin,  elle 
accepta,  il  n'alla  pas  en  chercher.  Tout  cela  s'était 
passé  le  8,  à  un  dîner  que  \P*^  Rolandeau  donna  à 
M.  et  M™e  Arnold,  à  Alph[onsej  et  à  M.  PhiUs.  Nous 
décidons  Périer,  qui  voulait  partir  le  10,  à  rester 
encore  le  dimanche  à  Genève. 

M.  Arnold  invitera  M^^^  Rol[andeau]  chez  lui, 
à  la  campagne  ;  nous  y  serons,  Al[phonse]  et  moi, 
nous  ferons  après  dîner  une  promenade  sur  le  lac  ; 
nous  nous  amuserons.  Périer  reste.  M'^^^  Ar[nold] 
nous  dit  que,  s'amusant  tout  le  jour,  elle  ne  pourra 
pas  faire  ses  dévotions  ;  elle  nous  dit  qu'elle  a  trois 
dimanches  pour  les  faire,  et  qu'elle  les  renverra  à 


56  JOURNAL   DE  STENDHAL 

celui  d'après  Pâques.  Ce  détail,  plein  de  franchise 
et  de  bonhomie,  m'enchante  ;  il  ne  serait  pas 
échappé  à  une  Française  :  nous  avons  tous  plus  ou 
moins  la  manie 

de  clouer  de  l'esprit  à  nos  moindres  propos  ; 

ce  n'est  pas  le  moyen  d'intéresser.  L'art  d'écrire 
un  journal  est  d'y  conserver  le  dramatique  de  la 
vie  ;  ce  qui  en  éloigne,  c'est  qu'on  veut  juger  en 
racontant. 

Elle  nous  dit  aussi  que,  la  veille,  étant  à  côté 
de  M.  Philis,  elle  lui  avait  donné  des  coups  de 
poing,  qu'elle  désirait  qu'il  s'en  allât.  Une  Française, 
à  sa  place,  aurait  fait  de  l'esprit  sur  la  sottise  de  ce 
M.   Phihs. 

M.  Arnold  le  cadet  n'a  pas  la  gaieté  de  l'aîné, 
mais  il  nous  montre  beaucoup  de  bienveillance,  à 
l'allemande.  Il  a  le  ton  très  commun.  Il  est  dessina- 
teur avec  inspection  sur  les  graveurs  ;  la  position 
de  sa  fabrique  est  peut-être  une  des  plus  jolies  du 
monde  :  Genève,  à  gauche,  en  amphithéâtre  ;  en 
face,  le  côté  de...  *,  à  trois  quarts  de  lieue  à  droite. 
Je  lac  jusqu'à  Rolle,  qu'on  voit  par  un  temps 
serein. 

^me  Ar[nold]  paraît  désirer  Yizille  comme  je 
désirais  les  Echelles  dans  mon  enfance. 

Nous  revenons  dîner  aux  Balances  *,  à  la  table 
d'hôte  ;  nous  y  trouvons  le  secrétaire  et  la  femme 
de  chambre  de  la  comtesse  de  Frise,  l'artiste  Jaquet, 


1804  -  31  mars.  GENÈVE  57 

amené  par  le  secrétaire,  l'hôte  de  Chamouny  et 
l'ingénieur  ordinaire  d'Evian. 

10  germinal   XII[-31    mars   1804].   —   Pluie. 

Nous  nous  levons  à  7  heures  et  demie.  A  8^ 
MM.  Cazenove  arrivent  ;  ils  parlent  anglais  avec 
P....  et  italien  avec  moi.  Le  cadet,  le  plus  petit, 
a  plus  de  moyens  que  l'aîné.  Ils  sont  à  G[enève] 
prisonniers  ;  si  on  ne  les  avait  pas  retenus,  ils 
seraient  en  Italie.  Ils  ont  trois  maîtres,  un  d'italien, 
un  d'escrime  ;  l'aîné  apprend  l'allemand.  Ils  sortent 
à  9  heures,  après  un  déjeuner  de  café,  de  beurre 
et  de  thé.  Ils  vont  tous  les  soirs  dans  le  monde, 
et  sont  très  aimés  dans  ce  pays,  patrie  de  leur 
père. 

Nous  sommes  allés,  après  nous  être  un  peu 
chauffés,  chez  M^^^^  Coladon,  marchandes  de  mode, 
qui  vendent  aussi  du  thé  ;  de  là,  chez  MM.  Roger 
et  Tinguy,  apothicaires,  rue  basse  ;  de  là,  chez  nous, 
hôtel  des  Balances. 

11    germinal   an   XII[-l«r   avril   1804]. 

Périer  et  moi  nous  allons  à  la  Fusterie  *;  de  là, 
à  Saint-Pierre  *.  Les  prédicateurs,  très  médiocres. 
Celui  de  Saint-Pierre  cite  Jean- Jacques  de  cette 
manière  :  «  Un  écrivain  célèbre  qui...  dit  :  Si  la  vie 
et  la  mort  de  Socrate  sont  d'un  sage,  la  vie ...*),  etc. 
Nous  voyons  communier. 


58  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Nous  allons  à  midi  et  demi  chez  M.  Arnold, 
Nous  voyons  le  plan  de  Bologne,  Enfin  M^^^  Ro- 
landeau  arrive,  nous  sommes  à  dîner  :  M'"^  Arnold, 
M"e  R[olandeau],  M^^  Petit,  sa  femme  de  com- 
pagnie, M«ie  T.,  belle-sœur  de  M"ie  Arnold,  MM.  Ar- 
nold, Rivière,  amant,  dit-on,  de  M™^  Petit,  Cave, 
maître  d'armes,  qui  m'invite  à  le  revoir,  T,,  frère 
de  M™®  Arnold,  et  son  père. 

On  dîne.  Froid,  jusqu'aux  rébus.  On  va  sur  le 
lac,  à  la  promenade,  on  se  mouille,  on  rentre  en 
courant.  On  valse,  Périer  part,  on  joue  au  vingt 
et  un,  je  gagne  un  louis.  On  revient  à  8  heures 
dans  la  voiture  de  M^^®  Rolandeau.  Je  m'amuse 
beaucoup,  je  plais  à  M"^^  A[rnold],  j'étais  très  bien, 
à  un  petit  mal  de  tête  près.  J'écris  jusqu'à  ce  que  je 
me  couche,  à  10  heures, 

12   [germinal  an  XI 1-2  avril  1804]. 

Je  vais  à  la  Municipalité  *.  J'achète  des  bouquins 
pour  29  sous  de  France,  Je  pars  à.,,  pour  Lyon.  De 
G[enève]  à  P[aris],  en  5  jours  et  demi,  pour  3  louis 
et  demi. 

[Sans  date.] 

Je  pars  de  Genève  le  12  germinal  XII,  à  midi 
et  demi.  J'ai  pour  compagnons  un  lieutenant  de 
la  56^,  bon  militaire,  et  un  jeune  marchand  drapier 
voyageur  (à  l'en  croire)  ;  il  paraît  qu'il  sait  l'anglais 
et  l'italien.  Délia  stessa  sciochezza  *  que  le  grand  du 


1804  -  3  avril.  GENÈVE  59 

manège  de  Pélier,  parlant  sans  cesse  de  ses  bonnes 
fortunes.  Le  conducteur  courrier,  homme  d'esprit, 
ancien  maréchal  des  logis  d'artillerie  à  cheval. 

Nous  passons  au  fort  l'Ecluse,  à  côté  de  la  perte 
du  Rhône  que  nous  n'allons  pas  voir.  Nous  soupons 
à  Nantua.  Un  volume  de  la  Noiwelle  Héloïse  trouvé 
sur  une  étagère.  Nous  nous  arrêtons  de  3  à  5  à 
Serlon,  après  avoir  fait  la  descente  à  pied.  Nous  y 
prenons  une  dame  laide  et  âgée  et  nous  arrivons  à 
Lyon  vers  les  5  heures,  le  13  germinal  XIL  Belle 
vue  de  Lyon,  le  quai  Saint-Clair.  L'architecture 
n'est  point  aussi  belle  qu'à  Genève.  A  Lyon,  on  voit 
des  maisons  souvent  bizarres,  à  Genève  des  palais. 
Je  suis  frappé  de  la  laideur  des  femmes,  de  leur 
mauvais  teint,  de  leur  affectation.  Mon  cœur  était 
accoutumé  à  la  franchise  genevoise.  Je  trouve  aux 
Lyonnaises  le  pied  petit.  Je  revois  Colomb,  assez 
belle  figure,  grimacier.  Il  a  lu  les  poètes,  Rousseau. 
Quantum  mutatus  ah  illo  !  En  tout,  homme  d'esprit, 
mais  mauvais  ton.  Il  ne  me  montre  aucune  sensi- 
bilité. 

Le  14,  à  4  heures  du  matin,  je  pars  par  un  cabriolet 
de  Gouge  qui  m'est  procuré  par  la  maison  Soland, 
qui,  à  Genève,  m'avait  promis  une  diligence  pas- 
sant par  la  Bourgogne.  J'ai  mal  fait,  à  Genève,  de 
tout  solder.  Les  places  se  marchandent  partout. 


1804 


PARIS 


Journal  de  mon  troisième  voyage  a   Paris 

18   germinal  [-8  avril  1804]. 

J'arrive,  par  un  temps  beau,  mais  assez  froid,  au 
coucher  du  soleil,  à  six  heures  et  demie,  le  dimanche 
18  germinal  an  XII. 

Je  me  sépare  de  mes  compagnons  de  voyage, 
Ailloud  et  Berthemot,  et  viens  débarquer  chez 
M.  Paquin  avec  M.  Salmond,  homme  profondément 
sensible  et  très  instruit.  Nous  allons  aux  Français, 
où  nous  voyons,  de  la  galerie  des  troisièmes  loges, 
le  Vieux  Célibataire  et  le  Mariage  secret  *,  pièce 
détestable.  J'y  vois  Mante  *. 

19  germinal [-9  avril]. 

Je  me  trouve  plus  raisonnable  qu'à  mon  der- 
nier séjour  et,  par  conséquent,  je  serai  plus  heureux  ; 


62  JOURNAL   DE   STENDHAL 

je  dois  cela  à  l'expérience  acquise  à  Grenoble,  où 
j'ai  vu  l'homme  dans  l'homme  et  non  plus  dans  les 
livres  ;  ma  distraction  0/  heart  and  under standing  * 
me  sera  utile,  même  as  a  Bard  *. 

Visite  du  bon  père  Jeky  *.  Je  vais  deux  fois  chez 
Crozet  *.  Je  vais  au  Musée  avec  M.  Salmond,  dîner 
chez  Muron,  de  là  sur  le  boulevard  et  enfin  à  Aga- 
memnon  *  et  Sganarelle.  Je  ne  suis  point  content  de 
Talma  et  de  M^^^  Duchesnois.  Ma  distinction  (l'âme 
et  l'esprit)  me  fait  voir  dans  ces  deux  pièces  bien 
des  choses  que  je  n'y  aurais  pas  vues.  Je  pourrai 
bientôt  résoudre  cette  question  :  Qu'est-ce  que  la 
plaisanterie  ? 

M.  S[almond],  dont  le  jugement  est  d'un  grand 
poids  pour  moi,  juge,  ainsi  que  moi,  que  Cassandre 
fait  un  bon  effet  dans  Agamemnon  ;  à  la  lecture, 
séduit  peut-être  par  les  principes  d'Alfieri,  j'en 
avais  jugé  autrement,  là  comme  ailleurs  il  faut 
donc  voir. 

20   [germinal-10  avril]. 

Crozet  vient  me  voir,  nous  cherchons  une  cham- 
bre. Je  rencontre  Maupertuis.  Nous  allons  à  V Homme 
à   bonnes  fortunes  *,  suivi  du    Barbier    de    Sé^ille. 

Je  pense  au  naturel  qu'il  faut  avoir  dans  mes 
manières.  M°^^  de  Caylus  dit,  en  parlant  de  Matta  : 
«  C'était  un  garçon  d'esprit  infiniment  naturel,  et 
par  là  de  la  meilleure  compagnie  du  monde.  » 


1804-  il   avril.  PARIS      .  63 

21    [germinaI-11   avril]. 

M.  Salmond  croit  qu'Helvétius  a  dit  la  vérité^ 
et  que  ce  que  Kant  a  dit  est  très  subtil,  mais  est 
vrai.  Nous  allons  ensemble  à  la  première  représen- 
tation de  la  Fausse  Honte  *.  Je  suis  à  moitié  endormi 
dès  le  troisième  acte  ;  la  pièce  se  traîne  jusqu'à  la 
fm  au  milieu  des  sifflets  et  des  applaudissements. 
On  nomme  l'auteur  et  on  n'entend  pas  la  voix  de 
Baptiste  cadet,  tant  le  tumulte  était  violent.  Je 
n'ai  remarqué  dans  la  pièce  que  quelques  jolis  vers  ; 
elle  est  de  Longchamps.  Nous  avons  vu  ensuite  les 
Fausses  infidélités  *.  J'ai  cru  voir  que  L[ongchamps] 
a  étudié  la  versification  de  Racine.  J'ai  trouvé  le 
public  tel  que'je  le  désirerais  jor  the  Two  Men  *.  Je 
ne  dois  jamais  sacrifier  l'énergie  de  l'expression  à 
je  ne  sais  quel  bon  ton.  Chaque  caractère  a  un  mot 
pour  son  idée  ;  tout  autre  mot,  tout  autre  tour,  est 
un  contre  sens. 

23   [germinal-13  avril]. 

Vu  Dalban  et  Lavauden  rue  Jacques,  n^  139. 
D[alban]  -juge  F.  Mallein  et  Frédéric  Faure  * 
comme  moi  ;  à  propos  de  Frédéric,  il  me  dit  qu'il 
n'est  pas  fin  du  tout,  qu'il  n'a  que  l'habitude  de 
la  tromperie. 

Il  me  dit  qu'il  renferme  sa  pensée  en  douze  syl- 
labes comme  il  fait  des  pas  de  deux  pieds  et  demi,^ 
que  rien  n'est  si  facile   une  fois  l'habitude  prise. 


^4  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Je  vais  un  instant  à  la  bibliothèque  Mazarine,  el 
là  dîner  avec  Boissat  à  sa  pension  de  51,  enfin  à 
Louvois  avec  M.  S[almond]  ;  nous  voyons  Médiocre 
et  rampant,  qu'il  trouve,  ainsi  que  moi,  médiocre  ; 
nous  préférons  le  Voyage  interrompu  *,  où  nous 
rions  beaucoup. 

24   [germinal-14  avril]. 

Nous  sortons,  M.  S[almond]  et  moi,  du  Jaloux 
sans  amour  et  de  la  Gageure  imprévue  *,  spectacle 
qui  m'a  endormi,  quoique  Fleury  et  Contât  aient 
très  bien  joué  ;  Contât  ne  parle  jamais  à  mon  cœur. 
Le  Jaloux,  d'Imbert,  est  une  pièce  on  ne  peut  plus 
médiocre  ;  la  Gageure  est  écrite  en  style  bourgeois. 

J'ai  parlé  escalier  ce  matin  avec  Mante,  de  là 
à  la  Préfecture  de  police,  de  là  au  Panthéon  ;  j'y 
lis  Vauvenargues,  dont  je  suis  très  content.  Je  me 
trouve  bien  plus  raisonnable  que  l'année  dernière  ; 
le  café  me  rendait  continuellement  furieux  ;  j'ai 
plus  de  bon  sens  aujourd'hui,  mais  peut-être  je 
suis  plus  médiocre. 

Je  parle  avec  M.  S[almond]  de  son  système  sur 
les  femmes,  je  l'engage  à  le  publier  ;  il  résiste  ;  moi, 
je  crois  qu'il  est  déterminé  et  que  le  livre  est  peut- 
être  déjà  fait.  Il  croit  la  femme  italienne,  la  femme 
primitive  ;  en  la  modifiant  de  diverses  manières, 
on  a  la  Française,  l'Allemande,  etc.  Il  ne  croit 
qu'aux  vertus  de  tempérament.  Il  croit  que  tout 
le  caractère  des  femmes  est  un  désir  insatiable  de 


1804  -  15  avril.  PARIS  (35 

plaire,  que,  par  conséquent,  on  ne  saurait  trop  les 
louer.  Il  a  vu  la  louange  produire  des  miracles.  Une 
femme  disait  d'un  homme  dont  la  figure  était 
presque  hideuse  :  «  Quel  monstre  !  il  me  fait  mal 
aux  yeux.  »  Le  monstre  la  loua,  parvint  à  lui  plaire 
et  enfin  à  coucher  avec  elle. 

Il  croit  les  hommes  plus  sensibles  que  les  femmes, 
qu'un  homme  ou  une  femme  met  toujours  du 
sentiment  dans  sa  première  affaire.  Je  sens  qu'il 
m'a  rendu  plus   hardi  avec  A  *. 

25   [germinal-15  avril]. 

Je  donne  à  déjeuner  à  Dalban,  Rey  et  Mante 
au  café  Valois.  Rey,  philosophe,  se  propose  de 
publier  un  système  où  il  prouvera  que  le  bonheur 
particulier  est  toujours  lié  au  bonheur  général. 
C'est  ce  que  je  lui  souhaite.  Veut  faire  plusieurs 
comédies  dans  ce  système.  Me  paraît  très  froid,  à 
vingt-cinq  ans.  Dalban  a  beaucoup  de  rapports 
d'orgueil  et  de  méfiance  avec  Jean- Jacques.  Ils 
me  tiennent  jusqu'à  midi  et  m'ennuient  assez.  Ils 
n'ont  pas  ce  tact  dont  peut-être  j'ai  souvent  manqué. 
J'ai  honte  de  louer  en  face,  me  guérir  bien  vite  de 
cette  funeste  maladie. 

Il  me  semble  n'être  pas  encore  arrivé  à  Paris, 
tant  que  je  n'ai  pas  vu  A[dèle]  et  sa  famille.  Bien 
me  rappeler  que  je  ne  »puis  la  ramener  à  moi  que 
par    tout    l'extérieur    d'une    profonde    indifférence 

.lOUBNAL    DE     STENDHAL.  5 


66  JOURNAL   DE   STENDHAL 

jointe  à  de  l'amabilité.  Pour  cela,  du  naturel,  beau- 
coup de  louanges  et  des  plaisanteries. 


26  [germinal-l 6  avril]. 

Crozet  chez  moi,  une  simplicité  noble  me  sert 
bien. 

Il  Bugiardo  de  Goldoni  *,  qui  me  paraît  plein  de 
naturel  et  me  donne  l'idée  d'un  petit  opéra,  en  atten- 
dant ma  malle, 

Didon  et  Les  trois  Sultanes  *.  Le  spectacle  est  bien 
loin  de  m'intéresser  cette  année  comme  l'année 
dernière,  il  m'ennuie  presque.  M^*®  Duchesnois, 
dans  Didon,  me  paraît  beaucoup  trop  affectée. 
Je  vois  tous  les  défauts  de  la  pièce,  qui  me  paraît 
sans  cesse  à  côté  de  la  nature.  Je  dois  peut-être  le 
sentiment  vif  d'une  belle  nature  aux  lectures  que 
j'ai  faites  du  naturel  Shakespeare.  Peut-être  lorsque 
je  me  serai  accoutumé  à  l'affectation  de  nos  acteurs 
me  plairont-ils  davantage. 

C[rozet]  me  présentera  incessamment  à  M^^^  Du- 
chesnois; celle-ci  va  beaucoup  chez  M"^^  Montesson, 
la  femme  du  duc  d'Orléans,  père  d'Egalité  *,  qui 
a  soixante  ans,  cent  cinquante  mille  livres  de 
rente,  et  qui  réunit  la  meilleure  société  de  Paris  ; 
jyjme  gQj^  y  va^  tQug  leg  petits  littérateurs  y  vont. 

Le  général  Valence  *,  très  joli  homme,  surpris 
(à  dix-huit  ans)  aux  genoux  de  M°^®  de  M[ontesson] 
par  le  duc  d'Orléans,  a  Ce  pauvre  Valence,  qui  veut 


1804  -  17  avril.  PARIS  67 

absolument  épouser  ma  nièce,  il  me  la  demande 
depuis  un  quart  d'heure  !  »  Et  Valence  épousa  la 
nièce,  qu'il  n'avait  jamais  vue. 

Valence,  à  dix-huit  ans,  croyait  que  c'était  faire 
injure  à  une  femme  avec  qui  il  se  trouvait  seul  que 
de  ne  pas  l'avoir,  et  il  l'avait  *. 

27   [germinal-17  avril]. 

Je  vais  en  me  levant  au  Jardin  des  Plantes  avec 
M.  S[almond].  Il  croit  les  professeurs  de  Paris 
très  charlatans  et  mauvais  comme  professeurs, 
quoique  très  bons  comme  écrivains.  Un  savant 
italien  disait  à  M.  S[almond]  :  «  Tutti  i  Francesi 
sono  gentili  fuor  che  i  litterati.  »  On  se  plaint  beau- 
coup dans  l'étranger  de  leur  morgue.  —  Linné 
était  très  pauvre  au  commencement  de  sa  carrière  ; 
souvent,  lorsque  ses  souliers  étaient  usés,  n'ayant 
pas  de  quoi  en  acheter  d'autres,  il  continuait  sa 
route  pieds  nus  ;  il  arriva  chez  Boerrhave,  qui  le 
reçut  très  bien  et  l'équipa. 

Je  vois  dans  M.  S[almond]  une  âme  profondément 
sensible,  et  à  un  tel  point  qu'il  ne  peut  pas  même 
soutenir  la  peinture  d'un  caractère  vicieux.  Il 
n'aime  point  Molière  et  chérit  beaucoup  Collin,  il 
remarque  avec  plaisir  que  M.  Evrard  est  le  seul 
caractère  vicieux  qu'il  ait  peint.  Voilà  une  âme, 
bien  appréciable  pour  un  artiste,  que  trop  de  sen- 
sibilité empêche  de  bien  juger. 


Çg  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Je  lis  Laharpe  (13^  et  14^  volumes  de  son  Cours), 
je  trouve  quelques  bonnes  idées  et  beaucoup  de 
raison.  Je  brûle  que  l'arrivée  de  ma  malle  me  mette 
à  même  de  travailler,  je  suis  las  de  mon  obscurité. 

28  [germinal-18  avril]. 

Les  observations  de  M™^  de  Genlis  sur  les  courti- 
sans confirment  les  principes  d'Helvétius  à  un  point 
remarquable. 

29  [germinal-19  avril]. 

J'écris  le  soir,  sous  le  nom  de  Junius,  une  réponse 
au  feuilleton  du  27  *,  dans  lequel  G[eofîroy]  mal- 
traite M'i^  Duchesnois. 

M.  Salmond  part  le  matin,  à  cinq  heures,  pour 
Utrecht.  Je  me  mets  en  pension  chez  M'ï^^  ...* 
pour  51  francs.  Je  vais  le  soir  à  la  Maison  de  Molière, 
suivie  de  la  Fausse  Agnès  *.  La  Maison  de  Molière 
est  une  pièce  remplie  d'un  naturel  exquis  ;  c'est 
une  pièce  charmante  pour  tout  le  monde  et  déli- 
cieuse pour  moi.  Fleury  a  très  bien  joué  Molière, 
même  avec  une  convenance  de  trop,  car  il  a  la  poi- 
trine faible,  comme  ce  grand  homme  l'avait  vers  la 
fin  de  sa  carrière.  J'ai  cru  reconnaître  Goldoni,  à 
quinze  ou  vingt  lignes  près,  et  cependant  je  ne  l'ai 
pas  entendu  nommer  autour  de  moi,  et  j'étais  assez 
bien  entouré. 

Pour  que  la  pièce  fût  parfaitement  jouée,  il  aurait 


1804  -  20  avril.  PARIS  (39 

fallu  que  Fleury  pût  articuler  d'une  manière  plus 
ferme  et  que  Saint-Phal  et  lui  fussent  mieux  vêtus. 
Je    m'étais    fait    une  bien    fausse  idée   du  nom 
d'amis.  Je  voulais  un  seul  ami, 

Mais  qu'il  fût  tout  pour  moi,  comme  moi  tout  pour  lui. 

L'homme  n'est  pas  assez  parfait  pour  cela.  Il  faut 
me  borner  à  voir  éparses  entre  tous  mes  amis  les 
qualités  que  je  voudrais  réunir  dans  un  seul.  Du 
reste,  je  ne  saurais  avoir  trop  de  connaissances  ;  à 
Paris,  j'ai  :  Mante,  true  friend,  Crozet,  Jacquinet, 
M.  P.  Daru,  Martial  Daru,  M.  Daru  the  father^ 
M.  Debord  *,  Boissat,  Cardon,  true  friend,  Prunelle, 
Rey,  Dalban,  La  Roche,  Dard,  L.  Barrai  *. 

Rien  de  si  aisé  que  d'être  bien  avec  un  homme 
qu'on  ne  voit  qu'une  fois  par  mois. 

30   [germinal-20  avril]. 

Je  m'ennuie  profondément  de  ne  rien  faire.  Je  lis 
les  Souvenirs  de  M"^^  de  Genlis  *.  Il  y  a  là  cinquante 
pages  amusantes  mêlées  dans  deux  cents  pages  de 
sermons,  et  les  sermons  gâtent  le  rire.  Ce  livre  m'a 
confirmé  dans  le  dessein  d'être  simple,  naturel  et 
vrai  dans  le  monde. 

^|me  ^Q  Genlis  dit,  page  125  :  «  Le  chevalier  de 
Châtelus  m'a  lu  une  comédie  manuscrite  intitulée  : 
les  Prétentions.  Elle  n'est  pas  bonne  mais  le  sujet 
en  est  excellent  :  ce  sont  des  gens  qui  ont  des  pré- 

JOURNAL     DE     STENDHAL,  5. 


70  JOURNAL   DE   STENDHAL 

tentions  tout  à  fait  opposées  à  leurs  caractères  ; 
ils  ne  sont  nullement  h^^ocrites,  l'amour-propre 
leur  persuade  qu'ils  possèdent  véritablement  les 
qualités  qu'ils  affectent,  ils  sont  les  dupes  d'une 
vanité  ridicule  ;  on  ne  voit  que  cela  dans  le  monde, 
et  ça  n'a  pas  été  peint.  » 

Je  devais  être  présenté  à  M^^®  Duchesnois, 
je  ne  le  serai  qu'un  de  ces  jours.  Tant  mieux,  elle 
aura  lu  Junius,  à  moins  que  C[rozet]  ne  l'ait  jeté 
au  feu. 

Je  sors  de  Gabrielle  de  Vergy  *  et  du  Mariage  fait 
et  rompu,  de  Dufresny  ;  la  première  pièce  ne  me 
touche  pas  du  tout,  la  seconde  n'a  pas  de  plan, 
mais  le  dialogue  en  est  d'une  gaieté  polissonne  qui 
fait  rire.  Talma  représente  peut-être  naturellement 
les  grandes  passions,  mais  sa  manière  de  dire  ne  fait 
pas  plaisir,  elle  est  trop  saccadée,  trop  criée  ;  on 
l'applaudit  beaucoup  dès  qu'il  prend  le  beau  genre 
de  M'^®  Duchesnois  :  varier  les  inflexions,  mais 
doucement,  sans  brusque  passage.  A  la  première 
vue,  il  me  semble  que  la  manière  de  Talma  est  peut- 
être  plus  naturelle,  mais  celle  de  M^^®  Duchesnois  est 
plus  agréable. 

J'entends  dire  (pas  très  distinctement)  que  Ful- 
chiron  a  fait  une  Myrrha  *.  Le  plan  me  paraît  res- 
sembler beaucoup  à  celui  d'Alfieri  ;  je  n'entends 
pas  nommer  Alfîeri.  J'ignorais  sous  quel  Philippe 
est  placée  l'action  de  Gabrielle,  un  spectateur 
me  relève  là-dessus. 


1804  -  22  avril.  PARIS  7| 

Aujourd'hui  29  {sic),  un  mois  de  mon  départ  de 
Grenoble. 

1"   floréal   XII[-21    avril   1804]. 

Le  matin,  je  finis  Vauvenargues  au  Collège  de 
France.  J'écoute  un  instant,  à  cause  de  la  pluie, 
Pastoret  expliquant  Grotius.  Le  soir,  comme  il 
pleut  beaucoup,  je  lis  Lancelin  *  et  le  rôle  d'Oreste. 

Je  mets  toujours  à  la  loterie.  A  ma  pension  de 
51  francs,  je  pourrais  me  loger  pour  18  francs,  ce 
qui  fait  69  francs,  avec  11  francs  de  frais,  80  francs. 
12  X  80  =  960  +  240  francs  d'habillement  ;  on 
peut  donc  vivre  à  P[aris],  en  allant  une  fois  le  mois 
au  spectacle,  pour  1.200  francs.  Je  sais  que  dans  la 
rue  Jacques  il  est  des  chambres  qui  coûtent  8  francs, 
on  peut  dîner  chez  M°^^  Derbenet  pour  vingt-huit 
sous,  ce  qui  fait  par  mois  50  f.  +  10  f.  de  frais  = 
60  francs.  12  X  60  =  720  +  200  francs  d'habits  = 
920  francs.  On  peut  vivre  pour  900  francs.  Si  je 
n'avais  que  1.200  francs,  je  préférerais  ne  dépenser 
forcément  que  60  francs  par  mois  pour  avoir  chaque 
mois  25  francs  en  amusements.  Grâce  au  ciel,  cette 
année  je  n'ai  pas  encore  éprouvé  le  besoin  d'argent. 

2  [florral-22  avril]. 

Je  vais  au  Musée,  je  me  promène  avec  Crozet, 
qui  me  dit  que  Poisson  réussit  parce  qu'il  est  simple  ; 
s'il  était  bête,  on  dirait  :  c'est  un  gamin,  mais  avec 


72  JOURNAL   DE  STENDHAL 

sa  bonne  tête,  cela  charme.  J'apprends  à  dîner,  de 
M.  de  Beaumont,  qu'il  y  a  des  nègres  qui  ont  la 
figure  plus  grecque  que  nous.  Je  regrette  mon  plan, 
j'écris  le  premier  acte  de  mémoire.  Je  vais  aux 
Italiens  avec  Boissat  ;  l'habit  de  Grammont,  bête  ; 
les  Confidences,  intrigue  espagnole,  dans  nos  mœurs 
cependant  ;  le  Mariage  d'une  heure  *,  même  défaut, 
mais  plus  jolie.  Je  sens  que  je  vaux  mieux  que  l'an- 
née dernière,  je  commence  à  voir  la  plaisanterie. 

3  [floréal-23  avril]. 

J'attends  toujours  ma  malle.  U Enéide  de  Delille 
paraît.  Je  lis  la  Vedova  scaltra  de  Goldoni  *.  Je  sors 
del  Re  Teodoro  *.  Peut-être  n'eussé-je  pas  si  bien  fait 
the  Two  Men  il  y  a  six  mois  que  je  les  ferais  à  cette 
heure  ;  la  division  de  l'âme  et  de  l'esprit  m'éclaire 
de  plus  en  plus.  J'ai  vu  Dard  chez  Mante,  qui  m'a 
conté  la  manière  dont  Hilaire  est  devenu  préfet  *. 
J'ai  cru  voir  deux  Charvet  sur  la  terrasse  des  Feuil- 
lants. Une  vue  de  Venise  dans  le  deuxième  acte  du 
Roi  Théodore.  E  in  questo  bel  paese  che  dovro  andar 
a  fare  la  (^  *. 

4   floréal [-24  avril]. 

Je  lis  Fénelon  et  je  parcours  Beccaria  {sur  le  style)  * 
à  la  Bibliothèque  nationale  ;  j'ai  le  plaisir  de  trou- 
ver Fénelon  parfaitement  d'accord  avec  moi.  Le 
soir,   Agamemnon  *;   la  scène   de  la  proposition  du 


1804  -  25  avril.  PARIS  73 

meurtre  est  jouée  divinement  par  Talma  et  M^'^  Du- 
-chesnois.  Après  la  pièce,  Crozet  me  présente  à 
elle,  je  la  trouve  d'un  naturel  charmant  et  bien 
moins  laide  que  je  me  l'étais  figurée.  Elle  a  la  figure 
par  masses,  chose  très  propre  à  la  peinture  des 
passions  ;  à  l'avenir,  lorsque  je  devrai  être  pré- 
senté à  quelqu'un,  écrire  le  compliment  que  je  veux 
lui  faire  ;  au  moment,  je  me  trouble.  Crozet  fait 
«es  adieux,  j'embrasse  Lemazurier  *  (ne  pas  oublier 
<ie  lui  donner  à  dîner,  à  déjeuner,  lui  dire  que 
M.  Dubois  le  cite  dans  son  cours  *,  et  lui  payer  la 
voiture  en  allant  à  Versailles).  Je  suis  enchanté 
•de  ma  soirée,  quoique  j'aille  perdre  bêtement 
six  francs  au  n°  113  *.  Je  voulais  gagner  de  quoi 
acheter  les  stéréotypes  for  Francis,  my  sister  and 
Alphonse  *. 

La  seule  chose  que  je  dise  devant  M^^^  Duches- 
nois  est  que  la  Mère  coupable  et  Agamemnon  sont 
les  deux  pièces  modernes  les  plus  morales. 

J'attends  ma  malle. 

5   [£loréal-25  avril]. 

Je  reçois  ma  malle,  je  me  promène  avec  Crozet, 
Mante  et  Barrai  de  cinq  heures  à  neuf.  Je  rentre 
très  fatigué.  M[ante]  et  moi  nous  faisons  nos  adieux 
à  Crozet  aux  Tuileries,  à  sept  heures  et  quart. 
Crozet  m'engage  à  aller  demain,  à  midi,  chez 
M^^^  Duchesnois. 

Mante  me   trouve    bien     meilleur,   cette  année. 


74  JOURNAL  DE  STENDHAL 

que  l'année  dernière,  il  me  dit  qu'alors  j'avais  une 
énergie  diabolique.  Nous  avons  les  mêmes  idées 
sur  bien  des  choses  ;  il  a  découvert  tout  ce  que 
Hobbes  a  dit  du  rire. 


6  floréal  XII  [-26  avril  1804]. 

Je  commence  enfin  les  Deux  Hommes  ;  il  y  avait 
306  vers  de  faits  à  Gr[enoble],  je  commence  au  307^. 

Le  ciel  m'attacha  seule  au  soin  de  ton  bonheur. 

Je  relis  tous  ceux  qui  sont  faits,  les  deux  cents 
derniers  me  paraissent  bons. 

Je  sors  d'Œdipe,  suivi  de  V Amant  bourru  *.  Je  sors 
au  second  acte  de  la  pièce  de  Monvel,  elle  a,  par- 
dessus toutes  les  autres,  le  droit  de  me  déplaire. 
J'ai  bien  jugé  Œdipe  :  il  y  a  de  très  beaux  vers,  où 
l'on  reconnaît  bien  la  manière  de  Racine.  Le  sujet 
est  magnifique,  il  y  a  des  maximes  générales  qui 
sont  précisément  le  contraire  de  ce  qu'il  faut  pour 
toucher.  Il  n'y  a  rien  au  monde  de  si  ridicule  que 
la  fanfaronnerie  de  Philoctète  ;  ses  amours  avec 
Jocaste  grand'mère  me  déplaisent. 

M^^^  Raucourt  a  dit  trois  ou  quatre  vers  à  peu 
près  bien,  tout  le  reste  mal.  Talma  a  supérieurement 
joué  ;  sa  figure  était  sublime  dans  les  derniers  actes  ; 
il  a  un  peu  crié  au  quatrième,  il  a  crié  :  Vous  fré- 
missez, Madame...  qu'on  devait  dire,  ce  me  semble^ 
avec  l'accablement  du  désespoir  d'un  malheureux 


1804  -  28  avril.  PARIS  75 

qui  voit  confirmer  sa  sentence.  Monvel  jouait  le 
petit  rôle  du  compagnon  de  Laïus. 

Je  verrai  M^^^  Duchesnois  demain  ;  lui  demander 
quand  elle  jouera  Jocaste,  pour  que  nous  puis- 
sions bien  sentir  la  scène  de  la  double  confidence. 

Les  vers  de  fureur  d'Œdipe,  à  la  fin  du  monologue 
du  cinquième  acte,  ne  font  pas,  ce  me  semble,  un 
bon  effet.  Il  faut  des  actions,  quand  on  est  arrivé 
à  ce  point -là. 

7  [{loréal-27  avril]. 

J'apprends,  vers  les  deux  heures,  la  mort  de 
M.  Rebufîet,  du  portier  de  la  rue  Saint-Denis.  Cet 
excellent  homme  est  tombé  malade  le  lundi  de 
Pâques  et  a  succombé  trois  jours  après.  Je  vais 
auparavant  chez  M^^®  Duchesnois,  on  me  dit 
qu'elle  n'y  est  pas,  je  laisse  un  billet. 

8  [fIoréal-28  avril]. 

J'ai  travaillé  fortement  à  la  prose  of  the  fifth 
scène.  Je  suis  allé  au  Luxembourg  après  dîner, 
et  de  là,  vers  les  six  heures,  chez  M.  Daru.  Je 
l'ai  trouvé  sur  le  bord  de  la  tombe.  J'ai  trouvé 
Martial  qui  m'a  reçu  avec  amitié  ;  M"^^  D[aru] 
n'a  rien  dit,  M.  D[aru]  était  si  affecté  d'une  con- 
sultation que  les  médecins  venaient  de  faire  sur 
son  état  que  je  ne  sais  si  c'est  exprès  qu'il  ne  m'a 
pas  invité  à  dîner.  De  là,  je  suis  allé  to  the  gâte  *, 


76  JOURNAL   DE  STENDHAL 

j'ai  trouvé  de  la  gaieté  ;  je  m'attendais  à  celle 
of  the  inoiher,  this  of  girl  m'a  révolté,  ei^en  pendant 
the  account  of  the  her  fathers  death  elle  riait  à  gorge 
déployée.  She  ei^er  lias  seemed  to  me  having  hâte  for 
him  *  sur  ce  que  je  disais  que  s'il  avait  vécu  il  aurait 
arrangé  ses  affaires  :  «  Il  aurait  pu  encore  donner 
des  explications  »,  a-t-elle  dit.  Cette  insensibilité 
est  affreuse.  Je  l'ai  trouvée  embellie,  avec  des 
couleurs  (peut-être  données  par  l'opposition  du 
noir),  elle  m'a  dit  avoir  quinze  ans,  six  mois  et 
cinq  jours.  Elle  s'est  beaucoup  amusée  cet  hiver  au 
bal  de  la  rue  du  Bouloi,  qu'on  avait  surnommé  bal 
des  Vestales.  Il  ne  coûtait  que  trente  sous  par  bal 
et  avait  lieu  tous  les  samedis.  Son  surnom  prouve 
la  sévérité  des  examens. 

Cardon  est  marié  à  une  demoiselle  d'Arras*  qui 
lui  a  apporté  trois  cent  mille  francs,  sans  compter 
les  espérances.  Toutes  les  convenances  y  sont.  On 
parle  de  B[onaparte]  empereur,  C[ambacérès]  et 
Leb[run]  consuls.  J'ai  demeuré  environ  une  heure 
et  quart  chez  M™^  R[ebuffet]  ;  j'étais  en  noir. 

9  floréal [-29  avril]. 

Bajazet,  Les  deux  Frères  *.  Jamais  M^^^  Duchés- 
nois  ne  m'a  paru  si  belle  que  dans  Roxane,  aujour- 
d'hui ;  et  jamais  tragédie  ne  m'a  peut-être  si  cons- 
tamment intéressé  que  Bajazet  aujourd'hui  :  tout 
concourait  à  mon  illusion.  Mon  travail  tend  à  aug- 


1804  -  29  avril.  PARIS  77 

menter  la  sensibilité.  Desprez  *  était  très  bien  dans 
Osmin  ;  Saint-Prix  *  toujours  bien,  quelquefois  beau, 
<lans  Acomat.  Il  n'y  a  que  M°^^  Talma  *  qui  a  été 
détestable  avec  son  chant  lamentable  dans  Atalide. 
M^^^  Duchesnois  au-dessus  de  tout  éloge  ;  je  la 
«uis  allé  voir  après  la  représentation,  elle  m'a  reçu 
toujours  avec  ce  même  naturel,  sans  compliments. 
Chazet  *  est  venu  ;  il  est  joli  garçon,  il  a  paru  surpris, 
je  crois,  de  l'air  naturel  et  point  troublé  que  j'avais. 
Nous  avons  parlé  comédie  et  tragédie,  lui  faisait 
rire  et  avait  de  l'esprit,  moi  j'ai  dit  quelques  pen- 
sées justes.  En  attendant  M^^®  Duchesnois,  j'ai  vu 
Talma  dans  le  passage  ;  de  ma  taille,  il  avait  un 
habit  bleu,  culotte  et  bas  noirs.  Il  parlait  au  por- 
tier du  théâtre  ;  il  a  la  même  voix  qu'à  la  scène. 
Sa  vue  m'a  fait  impression,  il  avait  l'air  tragique. 
J'ai  pensé  que  je  maniais  la  gloire  ;  après  tant 
d'illusions  de  connaissances  et  d'amitiés  avec  les 
grands  hommes,  voilà  enfin  un  peu  de  réalité.  J'es- 
père que  dans  un  an  je  serai  ami  de  M^^^  Duches- 
nois et  de  lui,  par  les  Two  Men. 

J'ai  bien  admiré  Racine  ce  soir.  Il  a  une  vérité 
élégante  qui  charme.  Ce  n'est  pas  le  dessin  de 
Michel-Ange,  c'est  la  fraîcheur  de  Rubens.  J'avais 
mille  idées  ce  soir  qui,  ce  me  semble,  auraient  fait 
un  bon  commentaire  de  Bajazet. 


78  JOURNAL   DE   STENDHAL 

10  [floréal-30  avril]. 

Dix  vers  et  la  prose  du  Raccommodement  *.  Je 
montre  de  l'esprit  de  discussion  à  dîner.  Je  souffre 
du  mésentère  parce  que  j'ai  pris  une  tasse  de  café, 
hier,  à  Bajazet.  J'ai  vu  du  côté  du  consul,  dans  les 
loges,  une  femme  qui  ressemblait  comme  deux 
gouttes  d'eau  à  un  squelette  :  elle  était  de  la  blan- 
cheur d'une  tête  de  mort  bien  lavée,  elle  était  vrai- 
ment glaçante  ;  c'est  ce  que  j'ai  jamais  vu  de  plus 
fort  dans  ce  genre-là,  je  la  regardai  beaucoup  pour 
en  garder  une  idée  nette.  Elle  était  bien  vêtue. 
C'était  l'horreur  de  la  mort  seule  et  sans  aucune 
autre  horreur. 

Chazet  fit  des  calembours  sans  prétention  qui 
étaient  charmants  ;  il  dit  des  jolies  choses  à  M^^^  Du- 
chesnois  d'une  manière  charmante.  «  La  Rochelle 
ne  vous  aime  pas,  il  me  disait  »,  etc. 

Mardi  11    [floréal-l"  mai]. 

Beau  trait  de  la  femme  de  Périer  (de  la  Guerre) 
à  Boissat. 

Je  sors  de  Iphigénie  en  Aulide,  suivie  de  l'Impa- 
tient *.  Aucun  vers  de  cette  tragédie  n'est  allé  à 
mon  âme  ;  il  est  vrai  qu'elle  a  été  jouée  d'une 
manière  aussi  lâche  que  possible.  Saint-Prix  pi- 
toyable, Talma  et  M^*®  Duchesnois  médiocres, 
M"®  Raucourt  insoutenable,  M^^®  Bourgeois  ne  peut 


1804  -  2  mai.  PARIS  79 

atteindre  au  ton  tragique.  Cette  tragédie  doit  plaire 
infiniment  au  vulgaire,  tous  les  personnages  en  sont 
médiocres.  L'exposition  se  traîne  et  ne  finit  point  ; 
elle  est  niaise  en  ce  qu'Agamemnon,  au  lieu  de 
donner  à  Arcas  sa  commission  en  quatre  vers  et 
de  le  faire  courir  au-devant  de  la  reine,  perd,  à 
lui  raconter  ce  qu'il  sait  déjà,  un  temps  pendant 
lequel  la  reine  arrive  dans  l'armée.  En  tout,  cette 
pièce,  traduite  en  italien  ou  en  anglais,  doit  faire 
un  triste  effet.  Il  n'y  a  de  bien  que  :  «  Triste  destin 
des  rois...  »  etc.  L'Impatient  médiocre. 

Après  la  pièce,  je  vais  chez  M^^®  Duchesnois 
avec  Favier  ;  nous  la  trouvons  en  grande  colère 
contre  AP^-  Raucourt  qui  l'a  menacée  parce  qu'on 
l'avait  siflQée  ;  il  paraît  que  M^'^  Raucourt  a  le 
ton  d'une  harengère.  Favier  parle  comme  un 
homme  qui  sent  sa  dignité  ;  si  le  cœur  y  répond 
et  qu'il  doive  réellement  sa  place  à  M^^^  Duches- 
nois, c'est  un  homme  estimable  et  avec  qui  je  dois 
me  lier.  Deuxième  séance  du  Tribunat,  pour  déclarer 
B[onaparte]  empereur. 

12   [floréal-2  mai]. 

Je  vais  au  Tribunat  à  midi,  la  séance  commence 
à  deux  heures.  Plusieurs  tribuns  parlent  comme 
de  mauvais  coquins.  Parmi  ceux-là,  ...  a  la  physio- 
nomie *  de  son  âme.  Savoye-Rollin  *  parle  en 
homme  d'esprit  à  cœur  corrompu  qui  se  moque  de 
tout.  Costaz*,  moins  mal  que  tous  les  autres.  J'ai 


80  JOURNAL   DE   STENDHAL 

VU  Carnot  à  la  vingtième  place.  J'étais  près  d'une 
femme  qui  ressemble  un  peu  à  Victorine  ;  cette 
ressemblance  m'a  enchanté,  que  serait-ce  donc  si 
je  la  voyais  elle-même  ?  Je  me  promène,  le  soir, 
deux  heures  aux  Tuileries  avec  Mante,  we  speack 
of  passions  and  philosophy  *. 

13  [floréal-3  mai]. 

Je  vais  au  Musée  français.  Je  sens  bien  qu'il  ne 
faut  jamais  forcer  le  sentiment,  comme  je  le  faisais^ 
l'année  dernière  ;  il  me  semble  qu'on  ne  peut  forcer 
que  le  centre  de  compréhension.  Je  travaille  tout  le 
matin  to  the  Two  Men.  Je  commence  le  jus  d'herbes. 
Je  me  présente  chez  M™^  de  Baure  *  et  chez  M.  D[aru]; 
Pierre  D[aru]  venait  d'arriver.  Je  vais  chez  M.  Le 
Brun  *  qui  me  montre  de  l'esprit  et  qui,  par  consé- 
quent, doit  être  content  du  mien.  Je  sens  que  le 
temps  est  passé  d'être  républicain  :  il  ne  faut  pas 
déranger  mes  projets  de  gloire  pour  l'ambition, 
mais  il  ne  faut  rien  faire  qui  lui  soit  contraire. 
Publier  ajter  my  death  *.  My  father  m'envoie  enfin 
des  plans,  and  ten  louis. 

14  [fIoréal-4  mai]. 

Je  rentre  à  1  h.  1  /2  du  matin  (par  conséquent 
le  15).  Je  reviens  de  chez  M'^^  Duchesnois,  à  la 
portière  de  qui  j'ai  remis  un  article  de  trois  pages 
et    un     billet.    M^^^     Duchesnois     avait    témoigné,. 


1804  -  8  mai.  PARI?  81 

une  heure  auparavant,  dans  sa  loge,  le  désir  qu'elle 
avait  que  quelqu'un  prît  sa  défense.  Elle  m'a  très 
bien  accueilli  ce  soir,  m'a  invité  de  nouveau  à  aller 
chez  elle.  Cette  visite  en  général  a  été  une  suite  de 
victoires,  et  j'hésitais  de  la  faire  !  Donc,  maxime 
générale  :  Il  faut  toujours  la  voir,  sauf  à  faire  les 
visites  courtes,  si  je  vois  que  je  gêne. 

J'avais  mille  idées  ce  soir  sur  la  déclamation.  Ce 
qui  constitue  le  mérite  de  l'acteur,  comme  celui  du 
poète,  est  a  comprehensive  soûl  *.  Un  rôle  peut  se 
diviser  en  un  nombre  quelconque  d'intonations  ; 
on  n'est  bon  acteur  qu'autant  qu'on  prend  ces 
intonations  et  qu'on  les  prend  justes.  Eviter  plu- 
sieurs sons  que  Talma  a  dans  la  voix  et  qui  sont, 
je  crois,  produits  par  une  contraction  de  la  glotte. 
Que  les  sons  ne  soient  jamais  forcés.  J'ai  trouvé  le 
jeu  de  M^i^  Duchesnois  perfectionné  depuis  l'année 
dernière.  Talma  a  bien  détaillé  :  «  Ami,  n'accable 
pas  un  mal...  *  » 

17  [floréal-7   mai]. 

Rien  de  nouveau  du  14  au  17.  Je  travaille  to  the 
Two  M  en,  je  trouve  : 

L'amour  est  un  combat  d'orgueil  et  d'espérance. 

18  [floréaI-8  mai]. 

Je  reçois  dix  louis.  J'achète  les  Pensées  de  Pascal 
trois   livres,    Mairet,   etc.,   une   livre   dix   sous,    les 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  6 


82  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Fables  de  La  Fontaine,  vingt-huit  sous.  Je  vais 
voir  M.  P[ierre]  D[aru],  je  ne  trouve  que  le  père  ; 
il  y  avait  un  homme  de  Versailles  qui  a  dû  être 
content  de  moi. 

J'ai  vu  faire  une  bévue  au  cousin  at  the  gâte  with 
mother  and  daughter*.  Il  a  dit:  «Je  n'ai  su  malheu- 
reusement qu'en  partant  qu'elle  avait  une  amie 
très  jolie.  »  Aussitôt,  sourire  de  mépris  et  court 
silence. 

Toutes  les  fois  qu'on  revient  de  Louvois,  il  faut 
se  rincer  la  bouche.  Tout  y  est  mauvais,  pièces, 
acteurs  et  spectateurs.  Ce  soir,  le  Trésor,  la  Pari- 
sienne de  Dancourt,  les  Questionneurs  *,  tout  très 
médiocre  ;  la  Parisienne  est  ce  qu'il  y  a  de  plus 
supportable. 

A  letter  to  my  greath  father  upon  Neuilly  house 
intrigues  *. 

19   [floréal-9  mai]. 

Je  vois  par  les  journaux  que  le  prix  d'un  copiste 
est  de  trois  livres  par  séance,  soit  vingt  et  une  livres 
par  semaine  ;  voilà  un  guide.  Il  y  a  dans  le  Journal 
de  Paris  un  morceau  sur  la  critique  dont  les  idées 
sont  douces  et  qui  est  écrit  avec  le  style  de  Télé- 
maque.  Cet  accord  m'a  charmé.  Le  sujet  de  La 
Parisienne  de  Dancourt  charme  par  sa  vérité. 
J'ai  vu  deux  Parisiennes,  hier  et  aujourd'hui,  qui 
sont  parfaitement  dans  ce  genre  :  Baptistine  et... 
Balm[et]  *.  On  pourrait  refaire  la  pièce  de  Dancourt 


1804  -  9  mai.  PARIS  83 

en  vers,  en  ne  lui  prenant  que  l'idée  principale. 
C'est  un  charmant  exemple  de  la  manière  dont  on 
peut  mettre  la  satire  en  comédie.  Et  quelle  diffé- 
rence !  La  satire  diffame  l'auteur,  la  comédie  lui 
donne  une  réputation  d'esprit  très  agréable. 

J'ai  vu  aujourd'hui  la  petite  Balmet,  âgée  de 
sept  ans,  et  qui  promet  bien  d'être  une  a[ctricej  à 
dix-sept.  Ces  deux  jeunes  filles  ressemblent  comme 
deux  gouttes  d'eau  à  la  Parisienne  de  Dancourt. 

J'écris  ceci  dans  ma  nouvelle  chambre,  rue  de 
Lille,  n^  500,  où  je  couche  pour  la  première  fois 
(19  francs).  Je  sors  du  Tartufe,  suivi  des  Femmes  *. 
dette  dernière  pièce,  en  trois  actes,  de  Demoustier, 
n'est  qu'une  dissertation  philosophique  sur  laquelle 
mes  voisins  s'extasiaient  et  qui  me  faisait  bâiller. 
Je  me  souviens  qu'il  y  a  trois  ans  je  trouvai  cela 
délicieux. 

Rien  n'est  si  rassurant  pour  moi  que  Tartufe  ; 
méditer  cette  pièce,  elle  me  donnera  de  la  hardiesse 
pour  the  Two  Men.  Caumont  a  joué  Orgon  avec 
un  naturel  qui,  à  mes  yeux,  le  met  au-dessus  de 
Grandmesnil.  Fleury  joue  très  bien  Tartufe,  c'est 
un  acteur  délicieux,  mais  on  sent  que  sa  poitrine 
est  faible,  et  une  fois  il  a  été  obligé  de  crier  ;  du 
reste,  il  a  donné  au  rôle  la  vraie  couleur,  il  l'a  joué 
en  satire.  La  scène  d'Orgon,  Marianne  et  Dorine, 
au  deuxième  acte,  a  été  supérieurement  jouée. 
Il  me  semble  qu'on  peut  faire  une  brouille  de  véri- 


g4  JOURNAL   DE  STENDHAL 

table  amour,  après  la  scène  du  deuxième  acte  de 
Tartufe,  où  la  vanité  entre  pour  beaucoup  plus  que 
l'amour. 

20   [floréal-lO  mai]. 

Je  n'ai  pas  encore  travaillé  to  the  Two  Men  au- 
jourd'hui, j'ai  achevé  de  déménager.  J'ai  lu  le 
doux  Vauvernagues,  il  me  charme.  Je  me  suis 
habillé  à  neuf  heures  et  demie  pour  aller  voir 
M^ï®  Duchesnois  ;  je  l'ai  trouvée  horriblement 
fatiguée,  sans  chemise,  comme  le  jour  où  C[rozet] 
me  présenta.  Dix  heures  moins  le  quart  sonnaient 
lorsque  j'ai  passé  devant  les  Tuileries,  dix  heures 
sonnaient  lorsque  j'ai  repassé.  Elle  m'a  peu  parlé, 
elle  m'a  dit  qu'elle  avait  bien  grondé  sa  portière, 
etc.,  elle  est  revenue  deux  fois  là-dessus  ;  elle  m'a 
demandé  si  je  ne  m'appelais  pas  Lebel,  me  disant 
(je  crois)  qu'elle  n'avait  pas  bien  lu  ma  signature. 
Voilà  le  seul  mot  qui  eût  rapport  à  ma  course 
du  14.  Je  me  suis  bien  conduit  :  j'ai  bien  fait  de 
la  voir,  bien  fait  de  ne  pas  aller  à  Agamemnon, 
qui   m'ennuie. 

Elle  me  dit  un  jour  que  Cinna,  Phèdre,  Tancrède, 
étaient  arrêtés.  Elle  jouera  Phèdre  samedi. 

MM.  Ricci  *,  Lemazurier,  etc.,  y  étaient. 

Je  suis  étonné  du  talent  de  La  Fontaine  pour 
peindre.  La  Fontaine  et  Pascal,  voilà  les  deux 
hommes  qui  m'ont  jamais  inspiré  le  plus  d'amour. 


1804  -  21  mai.  PARIS  §5 

Je  voudrais  mêler  au  style  tout  puissant  de  P[ascal] 
quelques  morceaux  de  douceur  dans  le  genre  du 
bon    Fénelon. 

21   floréal  XII[-11   mai  1804]. 

Je  me  lève  matin,  vais  prendre  une  tasse  de  café 
à  la  Régence  *,  reviens  chez  moi  à  huit  heures.  Je 
travaille  constamment  jusqu'à  quatre,  et  ne  puis 
pas  faire  d'une  manière  raisonnable  le  353^  vers 
of  the  Two  M  en. 

Je  donne  aux  Tuileries  quinze  sous  à  un  pauvre 
vieillard  qui  a  tout  ce  qu'il  faut  pour  me  toucher 
infiniment,  un  instant  après  je  vois  un  père  badi- 
nant avec  sa  fille  de  trois  ans  environ  ;  ces  deux 
petites  rencontres  me  touchent  infiniment.  De  là,  à 
la  Métromanie,  suivie  du  Mariage  fait  et  rompu  *  ; 
j'y  trouve  Dalban,  dont  je  suis  très  content,  à  un 
peu  de  présomption  près. 

Du  21  floréal  au  1^^  prairial  [11-21  mai]. 

J'ai  trop  à  écrire,  c'est  pourquoi  je  n'écris  rien. 
Je  dîne  in  father  D[aru]  house  *  et  chez  Carrara.  Je 
vois  deux  fois  Phèdre  :  M^^^  Duchesnois  beaucoup 
de  progrès,  la  fermeté  dans  les  détails,  sublime  ; 
meilleure  la  première  que  la  deuxième  ;  la  première, 
je  suis  avec  Mante,  bêtise  de  Damas. 

29  floréal  :  je  vois  tomber  Pierre-le- Grand  *  de 
Carrion.  Ses  lettres  dans  les  journaux.  Il  a  demandé 
pardon  à  M.  Bonap[arte]. 


JOURNAL     DE     STENDHAL. 


8(3  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Le  30,  dimanche,  je  passe  une  heure  jor  the  first 
chez  Phèdre  *. 

J'en  suis  à  375  *. 

Les  élèves  de  l'Ecole  polytechnique  et  ceux  de 
Metz  pour  l'adresse. 

Le  30,  dimanche,  je  passe  une  heure  avec  Ariane 
sur  la  terrasse  de  son  appartement,  rue  Saint- 
Georges,  n°  18,  son  maître  de  langue  est  en  tiers. 
Cette  heure-là  est  trop  longue  de  la  moitié.  Ariane 
me  dit  en  sortant  une  politesse  sur  Basset  que  je 
prends  pour  une  douceur  pour  moi. 

Ecrit  ceci  en  le  relisant  le  26  germinal  XIII 
[16  avril  1805]  ;  je  me  souviens  parfaitement  de 
toutes  mes  erreurs,  je  vois  encore  très  distincte- 
ment tout  ce  que  j'ai  fait  il  y  a  un  an  :  le  squelette 
du  Théâtre  français,  la  course  à  une  heure  chez 
Ariane,  etc. 

Edouard  Mounier  (froid,  vaniteux)  sort  de  chez 
moi.  Quelle  bêtise  de  se  charger  des  soins  de  l'ave- 
nir! V[ictorine]  est  ici  et  je  ne  la  vois  pas;  que 
j'aurais  été  heureux,  il  y  a  un  an,  si  l'on  m'avait 
prédit  qu'elle  serait  à  Paris  en  germinal  XIII  ! 


1804 


PARIS 


Troisième   voyage  a   Paris  ^ 

3  prairial  an  XII  jusqu'au  [18  messidor]. 

3  prairial  XII [-23  mai  1804]. 

Je  sors  d'Œdipe,  suivi  du  Babillard  *.  Cette  tra- 
gédie a  de  grandes  beautés,  mais  je  les  crois  du 

1.  Journal  du  3  prairial  an  XII  au  18  messidor  an  XII. 
—  Surcousu  un  cahier  le  24  brumaire  XIII,  qui  contient 
le  journal  du  23  brumaire  XIII  au  29  frimaire  XIII,  exclu- 
sivement. 


H.  —  Tous  les  hommes  qui  sont  sur  la  terre  cherchent 
leurs  propres  intérêts,  il  n'y  a  que  le  seul  poète  qui  ne  cherche 
purement  que  notre  bonheur.  Divine  poeta  o.)  ! 


H.  —  Regarder  tout  ce  que  j'ai  lu  jusqu'à  ce  jour  sur 

a)  Nota  :  dont  l'intérêt  soit  identique  avec  le  nôtre.  L'intérêt  de 
4'honirae  vertueux  s'accorde  avec  le  nôtre  par  le  moyen  de  la  justice  ; 
celui  du  poète  est  identique.  (23  brumaire  XIII.) 


88  JOURNAL   DE   STENDHAL 

poète  grec  ;  rien  n'est  plus  éloigné  de  la  grandeur 
que  les  gasconnades  de  Philoctète  et  l'orgueil  de 
Jocaste  ;  l'exposition  est  postiche,  le  moment  où 
Philoctète  apprend   le  mariage  de   Jocaste  est  pris 

l'homme  comme  une  prédiction,  ne  croire  que  ce  que  j'aurai 
vu  moi-même.  Joy,  happiness,  famé,  ail  is  upon  it. 

* 

Le  théâtre  français  vide  d'action. 

* 
♦   » 

Naturel  :  L  R  V  *  et  sa  femme  le  29  brumaire  XIII. 

PET..T  =  GHERARD. 

* 

Seulement  pour  Ariane,  le  théâtre  and  the  buckish  things^ 


Cahier  finissant  comme  celui  de  vendémiaire,  je  crois, 
commence  par  happiness,  la  troisième  séance  chez  Dgzn 
[Dugazon],  Pacé,  M'^e  R[olandeau],  the  greatesi  happiness 
gived  hy  society  en  masse. 

Il  zio,  ail  vanity. 

* 

Un  caractère  comique  esquissé  dans  les  Souvenirs  de 
Félicie  de  M""*  de  Genlis  [Mercure  du  24  frimaire),  celui 
de  l'homme  ou  d'une  femme  qui  ne  juge  rien  par  sentiment^ 
mais  tout  par  l'état  qu'on  en  fait  dans  le  monde.  Côté  du 
vaniteux,  de  l'odieux,  qui  convient  à  la  comédie. 


30  brumaire  XIII. 

Délaharpiser  et  dégagnoniser  *  mon  goût  en  lisant  sou- 
vent les  grands  dramatiques  existants  :  Eschyle,  Euripide,. 
Sophocle,  Shakespeare,  Corneille,  Alfieri,  Racine,  Aristophane^ 
Molière,  Goldoni,  Plante. 


1804  -  23  mai.  PARIS  g9 

de  Polyeucte,  leur  entrevue  est  encore  la  même  chose 
que  celle  de  Pauline  et  de  Sévère,  avec  la  différence 
que  celle  de  Corneille  parle  à  l'âme,  tandis  que  celle 
de   Voltaire   ne   parle   ni    à   l'âme,   ni   aux   esprits 

Voir  tous  les  autres  pour  y  chercher  le  bon  :  Lope,  Cal- 
deron,  Federici,   Pindemonte,  Sénèque. 


Dérousseauiser  mon  jugement  en  lisant  Destutt,  Tacite, 
Prévost  *  de  Genève,  Lancelin  *. 

Lire  Tite-Live  et  Salluste  dès  que  Bureau  les  publiera  *. 

La  manière  dont  j'ai  vu  recevoir  le  Philinte  doit  m'en- 
courager.  Je  ne  serai  pas  à  beaucoup  près  si  sérieux  que  cela, 
et  certes  personne  n'accusera  Fabre  de  s'être  rapproché  du 
drame. 

Il  me  semble  que  les  deux  caractères  de  ce  siècle  sont 
l'égoïste  et  le  vaniteux,  le  premier  susceptible  de  plus  de 
force,  le  deuxième  de  plus  de  gaieté.  Ne  nous  le  laissons 
pas  dérober. 

Le  19,  je  reçois  une  lettre  de  Philinte. 


Étudier  le  dialogue  de  Corneille,  partie  dans  laquelle  ce 
grand  homme  n'a  pas  été  égalé  et  qui  est  le  premier  mérite 
au  théâtre. 

Etudier  le  style  d'Alfieri. 


Du  3  prairial  au  18  messidor  exclusivement. 

1.  Plier  aux  événements  qui,  étant  arrivés,  sont  inévi- 
tables. 

2.  Chez  une  nation  où  la  vanité  règne,  où  par  conséquent 
un  bon  mot  est  tout,  être  toujours  de  sang-froid  en  agis- 
sant. 

3.  Se  faire  chaque  soir  cette  question  :  «  Ai-je  assez 
ménagé  la  vanité  de  ceux  avec  qui  j'ai  vécu  aujourd'hui  ?  » 

19  messidor. 

(JSotes  de  Stendhal  sur  la  coiwerture  du  cahier.) 


90  JOURNAL    DE   STENDHAL 

relevés  ;  elle  ne  peut  plaire  qu'aux  esprits  vul- 
gaires. Talma  joue  très  bien  Œdipe,  mais  je  conçois 
qu'un  homme  qui  aurait  l'intelligence  d'Ariane 
le  jouerait  mieux. 

On  applaudit  à  outrance 

Ce  roi  d'un  fastueux  rempart,  ne  marchait  point 
Entouré,  etc  *. 

On  en  fait  une  application  à  Bonaparte.  Est- 
elle dans  le  bon  ou  dans  le  mauvais  sens  ?  On 
applaudit  beaucoup  aussi  la  maxime  contre  les 
prêtres. 

En  tout,  c'est  une  belle  tragédie  dans  le  sens 
admiratif,  peut-être  le  plus  beau  sujet  du  genre. 

4  [prairial-24  mai]. 

Après  m'être  cassé  la  tête  depuis  dix  heures  du 
matin  jusqu'à  quatre  pour  faire  deux  [vers] 
et  demi,  je  vais  à  la  Montansier  *.  Tout  m'y  paraît 
détestable,  excepté  Volanges,  que  je  vois  dans 
les  Pointus  *,  et  Brunet.  V[olanges]  a  une  figure  dans 
le  genre  de  Marion  Thomasset  *,  il  est  très  vieux 
et  ne  le  paraît  pas,  ces  figures-là  ne  vieillissent  pas. 
De  là,  à  Frascati  et  aux  Mille  Colonnes  *. 

5  [prairial-25  mai]. 

Onze  vers  ;  j'arrive  à  401.  J'ai  demeuré,  ce 
mois  passé,  deux  heures  cinquante-six  *  par  v[ers]. 


1804  -  4  juin.  PARIS  91 

Andromaque  (pour  la  deuxième  fois),  suivie  de 
Sganarelle.  Talma  joue  parfaitement,  surtout  la 
scène  du  deuxième  acte  :  Oui,  oui,  vous  me  suivrez  *. 
Quel  acteur,  s'il  avait  joué  tout  ainsi  !  M^^®  Duches- 
nois  met  beaucoup  trop  de  gammes  chromatiques 
dans  ses  vers.  Je  la  vois  après  la  pièce,  elle  me 
reçoit  supérieurement  ;  elle  est  piquée  contre  le 
public,  qui  ne  l'a  pas  demandée  ;  d'ailleurs,  elle  sent 
qu'elle  a  été  éclipsée  par  Talma. 

Fav[ier]  me  dit  que,  dans  la  jeunesse  de  Bona- 
parte, Talma  le  faisait  entrer  gratis  aux  Français. 
^|iie  Duchesnois  apprend  Monime  pour  Saint- 
Cloud,  je  crois  qu'elle  jouera,  à  P[aris],^Inès  *  et 
Chimène.  Talma  rend  trop  lentement  les  moments 
d'exaltation   d'amour. 

15   prairial   XII [-4   juin    1804]. 

Je  pense  au  Faux  Métromane.  Cela  me  vient  en 
pensant  à  l'extrait  du  M[oniteur]  par  Geoffroy.  Les 
journaux  sont  donc  bons  à  lire. 

V[u]  les  Pensées  diverses  *,  entre  minuit  et  une 
heure,  du  16,  pendant  une  grande  chaleur. 

^17  prairial  XII   [-6  juin  1804]. 

L'Optimiste  de  Collin,  en  cinq  actes  et  en  vers, 
le  Retour  imprévu  de  Regnard.  Dugazon  rentre,  il 
joue  très  bien  dans  les  deux  pièces  (M.  de  Plainville 
dans  la  première). 


92  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Cette  pièce  m'a  rendu  heureux  ;  c'est  là  un  char- 
mant résultat.  C'est  peut-être  une  délicieuse  idylle, 
mais  c'est  une  comédie  bien  faible.  Il  semble  que 
ce  pauvre  Collin  ait  juré  de  fuir  l'énergie  ;  son  talent 
semble  fait  pour  peindre  l'amour  doux  et  pastoral 
(qui  ne  nous  plaît  pas  tant  par  la  description  de 
l'amour  que  par  les  cœurs  bons  et  simples  qu'il  ' 
nous  développe),  et  il  semble  qu'il  évite  de  faire 
parler  ses  amants. 

Ce  sujet  était  si  commode  à  traiter  après  Candide, 
il  fallait  le  pousser  au  maximum  d'énergie,  faire 
marcher  des  caractères  ;  chez  Collin,  une  grande 
scène  de  déclamations  vagues  entre  M.  de  Plain- 
ville  et  Morinval,  le  Martin  de  la  pièce,  et  voilà 
tout.  Il  n'y  a  qu'un  bon  vers  de  pessimiste  : 

J'offre  mon  bien  aux  gens  et  j'éprouve  un  refus. 

Collin  fait  des  vers  doux,  coulants  et  assez  élégants, 
mais  c'est  que,  pauvre  d'idées,  il  les  délaie.  Il  doit 
y  avoir  quelque  chose  de  commun  entre  son  âme 
et  celle  de  La  Fontaine,  et  rien  avec  Voltaire.  Si 
son  âme  ressemble  à  ses  écrits,  il  ne  doit  pas  goûter 
du  tout  la  joie  acre  de  celui-ci.  L'optimiste  est  un 
caractère  aimable  dans  le  sens  propre  du  mot,  du 
moins  M.  de  Plainville  l'est-il  beaucoup  ;  il  est 
presque  toujours  en  scène. 

La  comédie  a  un  grand  avantage  sur  la  tragédie, 
c'est  de  peindre  les  caractères  ;  la  tragédie  ne  peint 
que  les  passions.  M'^®  Mars  joua  comme  un  ange 


1804  -  7  juin.  PARIS  93 

un  rôle  qui  ne  signifie  rien.  Je  fus  très  content  de 
Dugazon,  il  me  fit  venir  les  larmes  aux  yeux,  et  des 
larmes  fort  agréables  ;  mais  sa  figure  n'a  pas  assez 
d'expression.  J'aime  beaucoup  à  la  scène  les  noirs 
sourcils,  je  voudrais  voir  Fleury  dans  ce  rôle.  Il 
ressemble  à  un  certain  oncle  des  Mœurs  de  Collin  *, 
qu'il  joue  à  ravir. 

Le  Retour,  petite  pièce  de  Regnard  où  il  y  a  plus 
de  verve  que  dans  tout  Collin.  Dugazon  à  ravir, 
Fleury  très  bien. 

J'eus  souvent  une  douce  illusion  :  le  lieu  de 
VOptimiste  est  heureux,  c'est  un  joli  bosquet. 

On  saisit  une  application  contre  B[onaparte]. 

Cet  Optimiste  m'a  rendu  vraiment  heureux  ;  il 
a  fait  une  révolution  sur  moi.  Je  savais  cependant 
la  vérité  morale  suivant  laquelle  M.  de  Plainville 
m'a  touché.  Voilà  le  pouvoir  du  spectacle  et  un 
singulier  effet  pour  une  comédie  jouée  par  Du- 
gazon *. 

18  prairial  [-7  juin]. 

Je  cherche  à  me  refroidir  pour  pouvoir  corriger 
mon  plan  of  the  Two  Men. 

Je  vais  à  la  Bibliothèque  nationale.  Je  hs  le 
troisième  volume  des  Mémoires  français  de  G[ol- 
doni]  *,  le  moins  intéressant  des  trois.  Examiner  le 
style  français  de  cet  italien,  il  a  quelque  chose  qui 
plaît.  C'est,  je  crois,  l'extrême  clarté  ;  ses  phrases 
sont  courtes  et  il  aime  mieux  répéter  la  chose  que 


94  JOURNAL    DE   STENDHAL 

se  servir  d'un  pronom.  L'examiner  à  loisir  pour 
mon  grand  travail  sur  le  style. 

Je  lis  une  de  ses  comédies,  intitulée  il  Cavalière 
di  huon  gusto  *,  croyant  y  découvrir  quelque  chose 
de  commun  avec  le  F[aux]  M[étromane]  ;  ce  n'est 
point  le  même  sujet.  //  Cavalière  di  huon  gusto 
est  le  modèle  des  hommes  du  monde.  Cette  pièce 
«st  charmante,  il  y  a  surtout  la  nuance  d'un  jeune 
homme  qui  arrive  des  écoles  qui  est  très  bien  saisie. 
Je  ne  conçois  pas  comment  Picard,  qui  a  un  théâtre 
à  soutenir*,  ne  se  met  pas  à  traduire  Gol[doni]  ; 
«n  six  jours  il  arrangerait  une  pièce,  et  cette  pièce 
en  vaudrait  une  douzaine  comme  le  Vieux  Comé- 
dien *. 

Je  pourrai  refaire  à  la  française  beaucoup  de 
sujets  que  Goldoni  a  traités  à  l'italienne.  Si  je  sui- 
vais ce  projet,  mes  pièces  n'auraient  absolument 
rien  de  commun  avec  les  siennes  que  l'objet.  Ses 
intrigues  ne  sont  point  assez  fortes  pour  moi,  et  ses 
plaisanteries  pas  assez  délicates  pour  nous.  Par 
«xemple,  le  Cavalière  di  huon  gusto  me  donne  l'idée 
d'une  pièce  intitulée  V Homme  du  monde  qui  offrirait 
un  modèle  de  la  conduite  d'un  homme  du  monde 
parfaitement  aimable.  Il  faudrait  le  mettre  dans 
les  principales  circonstances  de  la  vie,  le  montrer 
au  moins  quatre  actes  de  sang-froid.  Il  se  tirerait 
avec  honneur  et  grâce  de  toutes  les  circonstances 
où  il  se  trouverait,  il  aurait  beaucoup  d'esprit. 
Je  le  peindrais  dans  toutes  les  relations  de  la  vie, 


1804  -  8  juin.  PARIS  95. 

je  pourrais  peindre  tout  mon  siècle  par  les  person- 
nages en  scène  avec  lui  :  un  marchand,  un  jeune 
homme  entrant  dans  le  monde,  etc.,  etc.  Idée  à 
sui%Te. 

Ma  pièce  n'aurait  absolument  rien  de  commun 
avec  la  sienne  :  il  aurait  peint  un  homme  du  monde 
d'Italie  en  trois  actes,  j'en  peindrais  un  de  France 
en  cinq  actes  avec  une  autre  intrigue.  Si  les  applau- 
dissements du  public  donnaient  le  certificat  de 
ressemblance  à  une  pareille  pièce,  elle  serait  un 
monument  très  curieux  deux  cents  ans  après  sa 
première  représentation. 

Quand  on  vient  de  lire  Goldoni,  on  s'étonne 
comment  nos  auteurs  ont  le  génie  si  peu  dramatique. 
Toutes  les  figures  de  cet  aimable  peintre  tournent, 
elles  vivent  ;  elles  ne  sont  pas  très  animées,  il  n'a 
pas  atteint  le  sublime  de  l'art,  mais  il  est  toujours 
gai,  parfaitement  naturel,  et  d'après  ce  que  je  con- 
nais de  lui  je  le  place  immédiatement  après  Re- 
gnard,  de  manière  que  le  Parnasse  comique  est  com- 
posé de  Molière,  Regnard  et  Goldoni.  Si  l'on  avait 
défendu  à  un  comique  de  sublimer,  je  crois  impos- 
sible qu'il  s'acquittât  mieux  de  sa  tâche  que  Goldoni^ 
et  dans  un  an  il  a  fait,  je  crois,  seize  comédies. 
Acheter  ses  ou\Tages,  y  étudier  le  naturel. 

19    [prairial-S  juin]. 

Je  lis  il  Poeta  fanatico  *,  il  y  a  du  bas.  Peut-être 
les   Espagnols   éprouvent-ils  la  même  sensation  en 


96  JOURNAL   DE   STENDHAL 

lisant  les  peintures  de  nos  mœurs.  Il  tourne  les 
poètes  en  ridicule  ;  toujours  naturel,  il  a  des  traits 
charmants. 

Je  jette  un  coup  d'oeil  sur  il  Molière  *,  écrit  en 
vers  de  quatorze  syllabes,  rimes.  Il  me  semble  que 
Mercier  l'a  gâté.  Je  n'y  ai  trouvé  de  mal  que  quel- 
ques mauvaises  plaisanteries.  Goldoni  pense  comme 
moi  sur  la  plupart  de  ces  comédies  en  vers  que  l'on 
donnait  en  France  vers  1750  :  pauvretés  de  toute 
manière. 

Voici  ce  que  G[oldoni]  dit  du  Père  de  famille  de 
Diderot,  troisième  volume  de  ses  Mémoires  : 
«...  C'est  un  de  ces  êtres  malheureux  qui  existent 
dans  la  nature,  mais  je  n'aurais  jamais  osé  l'exposer 
sur  la  scène.  )i 

Quel  avantage  de  montrer  la  vie  à  l'homme  sous 
son  aspect  défavorable  ?  C'est  un  pauvre  mérite. 
Quelle  différence  du  Père  de  famille  à  VOptimiste 
de  C[ollin],  à  mérite  égal,  l'un  malheur  et  l'autre  le 
bonheur  du  spectateur. 

Dimanche  21  prairial  XII   [-10  juin  1804]. 

Je  vais,  à  dix  heures,  au  cabinet  de  lecture  ;  j'y 
lis  Palissot  *,  j'y  apprends  le  jugement  de  Moreau. 
De  là,  au  Luxembourg.  Deux  tableaux  de  David, 
manque  d'expression. 

Le  Cid  et  la  Maison  de  Molière  *.  Le  public  est 
avide  d'applications  contre  Bonaparte  et  en  faveur 


1804  -  10  jum.  PARIS  97 

de  Moreau.  A  ces  mots  de  la  Maison  :  Les  originaux 
sont  à  la  Cour,  un  applaudisseur  seul,  mais  tout  le 
monde  est  content. 

La  Maison  a  un  succès  complet.  C'est  une  espèce 
de  dialogue  entre  les  acteurs  et  le  public.  Les 
acteurs  parlent,  le  public  rit  ou  applaudit.  Cette 
pièce  est  charmante  de  naturel.  Goldoni  est  peut- 
être  le  poète  le  plus  naturel  qui  existe,  et  le  naturel 
est  une  des  principales  parties  de  l'Art. 

Le  personnage  de  Molière  surtout,  si  bien  joué 
par  Fleury,  tourne  admirablement.  C'est  le  beau 
du  mélomane,  dont  la  charge  est  dans  il  Poeta 
fanatico. 

Un  poète  est  composé  d'un  philosophe  et  d'un 
versificateur  ;  on  peut  bien  tourner  en  ridicule  le 
versificateur,  jamais  la  raison. 

C'est  presque  sans  y  penser  et  en  écrivant  au 
courant  de  la  plume,  que  j'ai  découvert  cette 
vérité  que  je  crois  capitale  :  Que  la  tragédie  est  le 
développement  d'une  action  et  la  comédie  d'un  carac- 
tère. 

Talma  ne  joua  pas  très  bien  le  rôle  du  Cid.  Il  ne 
lui  manque  que  d'oser  être  naturel  :  Eripuit  cœlo 
fulmen.  Corriger  les  grands  poètes,  faire  des  notes 
sur  la  manière  de  les  jouer  ;  s'il  est  vrai  que  l'on  ne 
comprend  les  hommes  qu'autant  qu'on  leur  res- 
semble, c'est  un  service  à  rendre.  Il  y  a  plusieurs 
choses  à  corriger  dans  le  Cid  :  les  Stances  de  la  fin 
du  premier  acte  ne  sont  que  l'expression  du  juge- 

JOURNAL     DE    STENDHAL.  7 


98  JOURNAL   DE   STENDHAL 

ment  de  la  tête  d'un  homme  sur  les  mouvements  de 
son  cœur,  cela  montre  qu'il  n'est  pas  entièrement 
troublé  ;  Chimène  tutoie  trop  à  tenant  le  Cid,  ce 
qui  fait  qu'il  n'a  pas  ce  mélange  enchanteur  des  tu 
et  des  cous.  Le  rétablir. 

Dans  toutes  les  tragédies,  les  actes  me  semblent 
longs.  Le  Cid  était  bien  mal  joué  ce  soir,  puisqu'il 
n'y  avait  que  Talma,  qui  encore  n'a  pas  été  très 
beau.  Cependant,  je  ne  l'ai  jamais  trouvé  long  : 
c'est  la  plus  rapide  de  nos  pièces,  et  la  première. 
Cela  vient  peut-être  de  ce  que  la  nation  est  plus 
spirituelle  que  sentimentale. 

Pour  être  bien  dans  le  monde,  il  ne  faut  pas 
vivre  pour  soi  ;  pour  faire  des  ouvrages  sublimes, 
il  ne  faut  vivre  que  pour  son  génie,  le  former,  le 
cultiver,  le  corriger. 

Je  suis  si  fatigué  de  pensées  que,  malgré  une 
bouteille  de  bière  que  je  suis  allé  prendre  chez 
Blancheron,  je  ne  puis  pas  les  écrire. 

Le  naturel  de  Goldoni  a  charmé,  quoique,  je 
crois,  gâté  par  Mercier. 

22   [prairial-ll  juin]. 

Je  vais  à  la  Bibliothèque  nationale  à  dix  heures 
jusqu'à  deux.  U Andrienne  de  Térence,  bien  traduite 
par  Lemonnier  *,  est  à  mille  lieues  d'une  bonne  pièce 
de  Goldoni  :  nulle  science  délia  scenegiatura  ;  les 
personnages  ont  l'air  de  la  bonne  compagnie,  voilà 
tout. 


1804  -  13  juin.  PARIS  99 

Je  lis  ensuite  la  Finta  Amalata  de  Goldoni,  qui 
m'engage  à  mettre  tout  de  suite  à  exécution  un 
projet  formé  le  dimanche  [30  floréal]  *,  jour  où  je 
dînai  chez  M.  D[aru]  et  vis  le  médecin  Baile.  Je 
reçois  204  livres. 

24  [prairial-13  juin]. 

Je  vais  à  la  Bibliothèque  nationale  lire  les  comé- 
dies de  Machiavel  :  la  Mandragora,  la  Clizia,  il 
Frate,  VAndria  tradotta  et  Terenzio. 

25  [prairial-14  juin]. 

Anniversaire  de  Marengo  *.  Le  soir,  promenade 
aux  Tuileries  avec  Fortuné,  qui  m'apprend  beau- 
coup de  détails  surje  jugement  de  M[oreau]  *.  Les 
propos  des  soldats  et  officiers  de  garde  aux  Tuileries, 
la  veille. 

Les  juges  forcés,  la  glace  cassée,  etc.,  etc.,  le 
grand  juge  parlant  aux  avocats,  la  défense  de 
M[oreau]  arrêtée.  Bar[ral]  *  et  moi  nous  suivons 
ensuite  Tullia  jusque  chez  elle,  ses  regards  semblent 
me  dire  que  je  ne  l'offense  pas.  Elle  demeure  rue 
Tiquetonne,  n"  122,  au  premier. 

27   [prairial-16  juin]. 

Je  lis  l'excellent  ouvrage  de  Hobbes,  intitulé  : 
De  la  Nature  humaine.  Le  soir,  nous  allons  à  la 
Femme  juge  et  partie,  suivie  de  Minuit  *. 


100  JOURNAL   DE  STENDHAL 

La  première  pièce  ne  vaut  pas  grand'chose  ;  les 
pensées  sont  délayées,  et  cependant  le  style  est 
assez  bon.  J'y  ai  observé  que  les  expressions  fortes 
de  la  tragédie,  transportées  dans  la  comédie,  font 
beaucoup  de  plaisir.  Dugazon  joue  très  bien. 

Il  y  avait  beaucoup  d'acteurs  spectateurs  :  Fleury, 
Armand,   Rolland,  Chéron,   Dupont.  M^^®  Volnais. 

La  plaisanterie  est  un  discours  qui  découvre  fine- 
ment à  notre  esprit  quelque  absurdité. 

6  messidor[-25  juin]. 

Fin  de  deux  tracasseries  :  George  *  est  guillo- 
tiné à  11  heures  35  minutes,  avec  ceux  qui  n'ont 
pas  obtenu  leur  grâce.  —  Les  Tracasseries,  comé- 
die de  Picard,  tombe. 

Les  accusés  graciés  sont  condamnés  à  la  déporta- 
tion ;  Moreau  part  pour  les  Etats-Unis,  qui  auront 
vu,  dans  le  même  siècle,  Washington,  Kosciuszko 
et  Moreau. 

8   [inessidor-27  juin]. 

Je  sors  de  Louvois,  La  Cloison  *,  nul  mérite  ;  la 
deuxième  représentation  des  Tracasseries  *  réduites 
en  quatre  actes  ennuyeux  ;  il  n'y  a  qu'un  trait  de 
vrai  comique  :  «  Avez-vous  oublié  combien  le 
papier  marqué  est  cher  ?  »  Du  reste,  toujours  des 
provinciaux.  Picard  ne  donne  nulle  noblesse  à  ses  per- 
sonnages :  ils  sont  tous  sots.  La  Ceinture  magique  *, 
de    Jean-Baptiste    Rousseau,    mauvaise    farce    des 


1804 -27  juin.  PARIS  [{)[ 

boulevards  ;  il  me  semble  que  R[ousseau]  n'avait 
nul  génie  comique,  il  outre  trop  :  un  capitan  se  dit 
descendant  de  Nimbrod.  Cela  ne  fait  pas  rire,  nous 
savons  bien  qu'il  n'y  a  nulle  comparaison  entre  cet 
homme  et  nous.  J'avais  à  côté  de  moi  un  homme 
simple,  bon  bourgeois  de  la  rue  Saint-Denis  à  ce 
qu'il  paraît,  qui  raisonnait  parfaitement  juste 
parce  qu'il  n'a  jamais  lu  Laharpe,  ni  Geoffroy  ; 
il  était  relevé  par  un  Aristarque  qui  l'accablait  de 
grands  mots  techniques  vides  de  sens  dans  sas 
phrases,  qui  avait  une  vanité  très  irritable,  et  qui 
défendait  la  vertu  des  actrices.  Peut-être  est-ce  là 
un  auteur,  plus  probablement  quelque  faiseur  d'ar- 
ticles. Si  les  auteurs  ont  ce  caractère,  quelque 
orné  qu'il  soit,  il  est  bien  dégoûtant.  Cette  petite 
comédie  que  j'avais  à  ma  droite  m'a  plus  amusé 
que  les  trois  autres. 

A  gauche,  autre  scène  :  l'honnête  Barrois,  libraire, 
abordé  par  un  homme  qui  avait  la  physionomie  du 
plus  bête,  bas,  fripon,  cupide  négociant  qu'on  puisse 
voir.  Tout  chez  lui  annonçait  ce  caractère,  ce  qu'il 
disait  était  parfaitement  d'accord  avec  sa  physio- 
nomie. 

J'ai  vu  des  demi-forts  (de  la  Halle)  qui  étaient 
là  pour  applaudir,  je  crois.  On  a  nommé  et  vu  l'au- 
teur,   Picard. 


JOURNAL     1)1      STENDHAL. 


102  JOURNAL  DE   STENDHAL 

11  messidor  XII  [-30  juin  1804]. 

A  une  heure  du  matin,  M.  Daru  le  fils  arrive  ;  à 
cinq,  M.  Daru  le  père  s'éteint. 

Je  suis  allé  avant-hier  at  the  Saint-Denis  gâte, 
je  trouvai  A[dèle]  seule,  elle  me  reçut  mieux  que 
jamais,  avec  toutes  sortes  de  prévenances,  d'ami- 
tiés, etc.  J'y  restai  demi-heure.  Trois  semaines 
auparavant,  devant  sa  mère,  elle  m'avait  reçu  d'une 
manière  exactement  contraire. 

Aujourd'hui,  j'y  monte  par  occasion,  pour  the 
death  of  D[aru],  j'y  reste  trois  quarts  d'heure.  Je 
trouve  la  mère  avec  un  homme  d'affaires  ;  un  ins- 
tant après  la  fille  arrive,  un  dé  à  la  main.  Dans  la 
conversation,  elle  prend  le  parti  de  la  vertu  ;  bien 
plus,  elle  discute  avec  sa  mère  ce  qui  arriverait  si 
elle  se  mariait,  qu'elle  resterait  dans  la  même  maison 
qu'elle  et  son  gendre,  etc.,  etc.  Malheureusement,  je 
me  sentais  rougir  ;  j'ai  éloigné  en  plaisantant.  Je 
conclus  de  là  qu'elle  a  jeté  les  yeux  sur  moi  for  a 
husband  *. 

Mais  comme  il  n'y  a  qu'heur  et  malheur,  je  ne 
la  trouvai  plus  si  jolie  [que]  l'autre  jour,  je  l'ai 
trouvée  laide  aujourd'hui.  Je  voudrais  bien  qu'elle 
apprît  d'une  manière  certaine  et  qui  ne  vînt  pas  de 
moi  que,  lorsque  je  lui  écrivais  des  lettres  d'amour, 
j'étais  passionnément  amoureux  de  V[ictorine]. 

N*y  pas  aller  de  dix  jours.  Je  parie  que  c'est  de 
Baure  *  qui  leur  a  fait  jeter  les  yeux  sur  moi  ;  mais 


1804  •  1"  juillet.  PARIS  IO3 

j'espère  l'avoir  un  jour,  et  ce  sera  une  charmante 
maîtresse,  mais  ce  serait  pour  moi  une  mauvaise 
femme. 

Je  vais  le  soir  aux  Français  :  VHomme  du  jour 
et  la  Gageure  *,  Contât  et  Fleury. 

L'Homme  du  jour  a  une  intrigue  qui  devait  plaire 
beaucoup  dans  le  temps  où  avoir  une  femme  était 
un  grand  bonheur  ;  mais  il  dégoûte  par  une  infinité 
de  sentiments  faux  que  débitent  les  personnages. 
J'entendais  dire  autour  de  moi  avec  l'expression  de 
l'ennui  :  «  Cette  pièce  est  médiocre.  » 

Dans  la  Gageure,  point  de  bon  ton  ;  on  expose  le 
caractère  des  valets.  Les  personnages,  M.  et  M^^^  de 
Clainville,  sont  toujours  mystifiés  par  des  gens  qu'ils 
croient  au-dessous  d'eux.  Les  spectateurs  vaniteux 
rient  beaucoup.  Quel  parti  peut-on  tirer  de  la 
vanité  ?  peut-on  faire  un  Vaniteux,  cinq  actes  ? 

12  [messidor-l®'  juillet],  dimanche. 

Le  soir,  à  sept  heures,  je  vais  à  Saint-Thomas- 
d'Aquin  pour  y  assister  aux  prières  pour  M.  D[aru]. 
Je  remarque  la  physionomie  basse,  et  quelquefois 
méchante,  des  prêtres  ;  ceux  qui  avaient  la  meilleure 
avaient  l'air  stupides. 

Il  est  du  bon  ton,  pour  plusieurs  raisons,  de  se 
joindre  à  ce  que  tout  le  monde  fait.  Tabarié  chan- 
tant. Air  simple  et  naturel  dans  tout  ce  qu'on 
fait. 


104  JOURNAL   DE   STENDHAL 

L'usage  est  d'aller  dans  la  maison  du  mort.  On 
monte  dans  une  voiture  noire,  on  va  à  l'église  ;  après 
les  prières,  on  accompagne  jusqu'à  la  dernière 
demeure.  Maison  d'été,  maison  d'hiver. 

13    [messidor-2   juillet],   lundi. 

Pluie  d'été  à  quatre  heures.  Je  dîne  rue  de  [la] 
Loi,  vis-à-vis  une  planche  ;  les  personnes  qui  passent 
dessus  m'amusent  beaucoup  par  les  traits  de  carac- 
tère. La  pluie  me  dispose  à  cette  divine  tendresse 
que  je  sentais  en  Italie. 

15   [messidor-4  juillet]. 

A  huit  heures  trois-quarts,  j'entre  chez  M.  Carrara, 
j'y  trouve  Madame,  Adèle  et  M.  Davrange,  inspec- 
teur aux  revues  *,  je  crois.  A  neuf  heures,  D[avrange] 
sort,  je  reste  avec  ces  dames  jusqu'à  neuf  heures 
trois  quarts.  J'offre  à  M"^^  C[arrara]  de  la  mener 
jeudi  prochain  au  Ranelagh,  je  crois  qu'elle  accep- 
tera. Une  seule  chose  m'embarrasse  sur  cette  visite  : 
j'ai  parlé,  j'ai  conté,  j'ai  fait  rire,  probablement 
M^^  Car[rara]  leur  a  parlé  après  ma  sortie  de  mon 
prétendu  bonheur  avec  Is.  P.  Cependant,  lorsque 
je  suis  arrivé,  la  conversation  tombait  à  tout  mo- 
ment. Est-ce  un  effet  naturel  de  la  bêtise  de  D[a- 
vrange]  et  de  la  timidité  du  reste  ?  est-ce  que  je  les 
embarrassais  ?  Cet  état  a  duré  après  le  départ  de 
D[avrange],  je  faisais  moi  seul  toute  la  conversation. 


1804  -  4  juillet.  PARIS  ;[Q3 

Adèle  me  paraissait  superbe.  Je  suis  d'autant  mieux 
disposé  à  lui  faire  ma  cour  que  je  ne  sens  rien  du  tout 
pour  elle,  elle  manque  de  physionomie.  J'ai  eu  tort 
«nvers  *  D[avrange],  je  l'écrasais  trop.  Si  c'est  le 
mari  futur  d'Adèle,  j'ai  mal  fait  mes  affaires  ; 
réparer  cela  à  la  première  vue.  J'ai  failli  être  em- 
barrassé de  me  voir  parler  à  des  statues,  cela  a  ôté 
du  naturel  à  ma  conversation  ;  je  n'avais  pas  le 
temps  de  me  remettre,  il  fallait  toujours  parler, 
mais  ces  dames  n'ont  ni  assez  d'usage  ni  assez  de 
visites  dans  ce  moment  pour  avoir  saisi  cette  nuance. 
Dès  qu'on  est  éloigné  un  instant  du  monde,  on 
devient  d'une  défiance  extrême,  on  voit  quelque 
<;hose  de  ridicule  ;  on  n'ose  pas  en  dire  :  «  C'est 
ridicule  »,  on  se  dit  :  «  Mais  peut-être  que  c'est  la 
mode  !  » 

Ad[èle]  a  pris  la  parole  sur  la  Petite  Ville  de 
Picard,  elle  parlait  fort  vite.  Peut-être  elle  m'a  jugé 
bavard.  Si  j'ai  le  bonheur  d'y  trouver  quelqu'un 
qui  parle  à  la  première  visite,  faire  l'amoureux,  par 
conséquent  peu  parler.  Elle  joue  du  piano  et  en  a 
un  d'Erard  ;  la  flatter  là-dessus.  Elle  a  habité 
Clermont-en-Beauvaisis,  petite  ville  de  3.000  âmes 
à  quinze  lieues  de  Paris. 

Une  élégante  de  Paris  y  alla  et  n'y  prit  pas  :  on 
la  vit  comme  une  curiosité  les  premiers  jours,  on  la 
laissa  ensuite.  Ces  dames  me  disent  qu'un  homme 
qui  tient  de  très  près  à  la  Cour  fait  la  cour  à  Adèle. 
Elles  lui  croient  20.000  francs  de  rente,  j'ai  dit   : 


106  JOURNAL  DE  STENDHAL 

«  Au  moins.  »  Est-ce  Rapp,  Lacuée  ?  Ils  sont  encore 
à  marier  ^. 

Différence  d*usage  (de  civilisation)  entre  les  deux 
Adèles  ;  elles  doivent  avoir  toutes  deux  l'une  pour 
l'autre  à  peu  près  les  mêmes  sentiments.  A[dèle] 
Lan...  *-  est  superbe,  Ad[èle]  R[ebuffet]  danse 
comme  un  ange  ;  elles  se  sont  vues  au  bal,  en  voilà 
assez,  certainement,  pour  ne  pas  s'aimer.  A[dèle] 
L...  n'a  rien  dit  lorsqu'on  parlait  de  l'autre,  et  elle 
avait  beau  champ.  L'autre  m'a  beaucoup  parlé 
d'elle,  lui  a  rendu  justice,  l'a  jugée,  a  dit  qu'elle 
manquait  d'usage,  mais  a  relevé  ses  qualités,  qu'elle 
était  très  belle,  mais  qu'au  bal  elle  n'avait  pas  fait 
l'effet  qu'on  devait  en  attendre,  etc. 

Voilà  ce  que  produit  la  différence  de  civilisation. 
Les  étudier  encore  et  ne  rien  donner  à  la  phrase. 
Tâcher  de  voir  la  vraie  nature.  Voilà  la  base  de  tout 
pour  moi  :  plaisirs,  gloire,  bonheur. 

16  messidor  XII  [-5  juillet  1804]. 

Je  lis  à  la  BibHothèque  nationale  le  Menagiana  *, 
ed  il  Cavalière  e  la  Dama,  comedia  di  tre  atti  in  prosa 
del  Goldoni. 

Le   Menagiana  peint  un  pédant  d'esprit,   mais 


1.  C'était,  je  crois,  tout  bonnement  un  bavardage  de 
M™*...  sur  Mar.,  qui  en  effet  y  va  souvent,  mais  qui  m'a 
conté  il  y  a  deux  mois  his  future  mariage  vfith  miss  Saint- 
Floriard.   23  brumaire  XIII. 


1804  -  5  juillet.  PARIS  107 

bien  ennuyeux.  Cet  homme  était  un  des  contempo- 
rains de  Molière.  Ce  grand  homme,  Corneille,  et 
La  Fontaine,  sont  exempts  de  la  moindre  tache 
de  pédanterie  ;  Boileau  et  Racine  en  ont  une 
teinte.  Me  corriger  du  pédantisme,  car  il  y  en  a  un 
dans  ce  siècle,  comme  il  y  en  avait  un  du  temps  de 
Molière.  Le  nôtre  est,  je  crois,  de  philosopher  à 
perte  de  vue  à  propos  de  la  moindre  bagatelle  ;  je 
crois  que  mes  conversations  avec  Faure,  l'année 
dernière,  devaient  en  être  de  beaux  modèles.  Je 
de\Tai  à  Tencin  d'être  guéri  de  ce  défaut.  Peu  de 
connaissances  m'auront  été  aussi  utiles  que  la  sienne. 
il  m'a  montré  l'homme  du  monde  tout  entier, 
il  m'en  a  montré  le  cœur.  Il  m'a  fourni  cette  belle 
règle  :  être  celui  de  tous  les  écrivains  qui  aura  le 
moins  offensé  la  vanité  de  mes  lecteurs,  et  cela 
avec  l'air  le  plus  naturel,  à  leurs  yeux,  sans  qu'ils 
s'en  aperçoivent  ;  car  une  sourde  vous  sait  mauvais 
gré  de  parler  haut  si  elle  s'en  aperçoit. 

Il  Cavalière,  etc.,  est  une  très  mauvaise  pièce 
pour  nos  spectateurs  pour  trois  raisons  : 

1°  On  n'y  rit  pas,  loin  de  là,  elle  est  pédantro- 
que  (sic)  ; 

2°  Les  personnages  ont  des  monologues  où  ils 
philosophent  contre  nature  ; 

3°  La  politesse  italienne  (la  pièce  fut  jouée,  je 
crois,  en  1750)  est  bien  loin  de  la  politesse  fran- 
çaise. 


108  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Les  personnages  ne  savent  point  ménager  la 
vanité,  le  Cavalière  est  même  dur  pour  la  dame 
lorsqu'il  lui  annonce  brusquement  la  mort  de  son 
mari.  Au  milieu  de  ces  grands  défauts,  il  y  a  une 
action  qui,  à  la  vérité,  est  plus  du  drame  que  de  la 
comédie,  mais  elle  marche.  Goldoni  change  de 
décoration  au  milieu  des  actes.  La  civilisation  est 
bien  plus  avancée  à  Paris  en  1804  que  celle  que 
Goldoni  a  peinte. 

Je  vais  le  soir  au  Tartufe,  suivi  de  la  première 
représentation  de  Molière  avec  ses  amis  *. 

Tartufe,  par  Fleury,  Contât,  Grandmesnil,  De- 
vienne, Volnais.  Les  acteurs  se  sont  surpassés  eux- 
mêmes.  Ils  sont  entrés  dans  des  détails  qu'ils  négli- 
geaient ordinairement.  M^^^  Contât  a  bien  mieux 
joué  qu'à  l'ordinaire  ;  elle  a  dit  supérieurement,  au 
quatrième  acte,  scène  avec  Tartufe  :  «  Voyez...  si... 
mon  mari...  »  Voyez...  si...  en  hésitant,  mon  mari, 
avec  force.  Cela  est  parfait.  Tartufe  fait  toujours  la 
faute  de  ne  pas  retenir  Orgon  lorsqu'il  s'emporte 
contre  son  fils  et  qu'il  dit  :  «  Ne  me  retenez  pas.  » 

Au  dénouement,  lorsque  Lacave  *  fait  l'éloge  du 
prince  *,  deux  ou  trois  applaudissements  honteux 
ont  commencé  ;  ils  ont  à  l'instant  été  écrasés  par  : 
«  Paix,  là  !  »  et  par  un  murmure  qui  a  interrompu 
la  pièce. 

Enfin,  j'ai  vu  un  succès  à  la  première  représenta- 
tion aux  Français,  et  le  lieu  de  la  scène  de  la  pièce 


1804  -  5  juillet.  PARIS  i()9 

«st  Auteuil  ;  cela  est  de  bon  augure.  C'est  l'anecdote 
des  amis  de  Molière  qui  font  la  partie  de  se  noyer 
tous  ensemble.  La  pièce  n'a  nulle  verve,  elle  est 
froide  ;  les  noms  des  personnages  et  leurs  habits  eu 
ont  fait  tout  le  succès  et  l'auraient  fait  d'une  bien 
plus  mauvaise.  Andrieux  n'a  point  fait  tourner 
les  caractères  si  connus  de  Chapelle,  Molière,  Des- 
préaux, Lulli,  La  Fontaine  et  Mignard,  personnages 
•de  sa  pièce.  Il  y  a  mis  Laforêt  ;  mais  le  bourreau 
lui  a  donné  de  l'esprit,  elle  ne  vaut  pas,  à  beaucoup 
près,  la  Laforêt  de  la  Maison  de  Molière.  Je  pensais, 
en  voyant  jouer  cette  pièce,  qu'il  n'y  a  que  l'extrême 
force  qui  puisse  avoir  l'extrême  grâce.  La  naïveté 
me  semble  le  sublime  de  la  vie  ordinaire.  Quel 
charmant  caractère  à  représenter  que  celui  de  La 
Fontaine  !  Andrieux  ne  les  a  fait  agir  ni  les  uns  ni 
les  autres,  il  y  a  seulement  une  froide  réconciliation 
de  Molière  avec  Isabelle.  En  un  mot,  il  n'a  point 
fait  tourner  les  personnages.  Cet  homme  n'a  pas  la 
moindre  étincelle  du  génie  dramatique.  Cette  pièce 
«st  à  refaire.  Il  se  trompe  même  sur  le  coloris. 
Boileau  vient  raconter  emphatiquement  une  bonne 
action  qu'il  vient  de  faire.  Il  n'a  pas  tenu  à  A[n- 
drieux]  de  faire  siffler  le  trait  de  La  Fontaine  : 
«  Avez-vous  lu  Baruch  ?  »  Le  jugement  de  Molière 
sur  le  Bonhomme  n'est  point  amené  du  tout.  En 
un  mot,  cela  n'a  nul  mérite.  La  scène  de  l'ivresse,  où 
ils  prennent  la  résolution  si  plaisante  d'aller  se  noyer, 
«st   du   dernier  froid.   Ces   gens   qui   avaient   tant 


110  JOURNAL   DE   STENDHAL 

d'esprit  sont  bêtes  ;  quoi  de  plus  plat  que  cette 
recherche  de  Lulli,  qui  dit  :  «  Les  plaisirs  de  la  table 
ne  me  sont  rien...  Donnez-moi  du  çà  pon  »,  et  autres 
choses  comme  celles-là. 

Il  a  mis  dans  le  rôle  de  La  Fontaine  beaucoup  de 
riens  de  ce  grand  homme  ;  il  y  en  a  trois  qui  font 
honneur  à  Andr[ieux],  s'ils  sont  de  lui.  C'est  :  «  Le 
Parnasse  est  un  vaste  pays,  chacun  y  peut  trouver 
sa  place  ;  le  tout  est  de  la  mériter.  »  Ce  le  tout  est  de 
La  Fontaine. 

Il  y  a  aussi  un  joli  passage  :  «  Moi,  qui  suis-je  ? 
Jean  La  Fontaine.  »  Cette  pièce  ne  vaut  rien,  mais 
m'a  fait  un  plaisir  délicieux.  La  refaire  dans  quel- 
ques années  pour  avoir  le  plaisir  de  la  voir  jouer 
devant  moi.  Ce  genre  de  montrer  les  grands  hommes 
à  la  nation  en  les  faisant  agir  dans  la  meilleure 
intrigue  d'après  leurs  caractères  est  une  vaste  mine 
de  succès  et  de  plaisirs  pour  ceux  qui  les  aiment. 

18  messidor   [-7  juillet] 

Je  lis  de  la  Vérité  par  Brissot-Warville  *,  ou  plutôt 
je  le  parcours.  Cet  ouvrage  va  m'être  très  utile  ; 
il  m'engage  à  aller  lire  à  la  Bibliothèque  nationale 
Descartes.  Je  lis  sa  Méthode  de  conduire  la  raison, 
dont  ce  qui  m'intéresse  peut  tenir  en  trois  phrases. 

Je  lis  ensuite  un  in-8°  (R  2.494  A)  intitulé  De 
rame  et  de  ses  passions  ;  mais  ma  tête  était  fatiguée 
de  une  heure  de  prodigieuse  activité.  Ce  livre,  qui 
a  294  pages,  pourra  m'être  très  utile  ;  il  entre  dans  le 


1804  -  7  juillet,  PARIS  ill 

détail  physique  des  causes  et  effets  de  passion. 
Brissot  me  fait  penser  que  les  qualités  du  philo- 
sophe, c'est-à-dire  de  celui  qui  cherche  à  connaître 
les  passions,  et  du  poète,  ou  de  celui  qui  cherche 
à  les  peindre  pour  produire  tel  effet,  sont  incompa- 
tibles. Voir  cela,  lire  Brissot. 

Je  sors  de  Molière  avec  ses  amis,  précédé  du 
Philinte  de  Molière,  par  Fabre  d'Eglantine,  An- 
drieux  a  fait  des  coupures  à  ses  pièces,  il  y  a  moins  de 
défauts,  mais  non  pas  plus  de  beauté.  Il  semble 
même  quelle  soit  encore  plus  pauvre  de  verve.  Il 
n'y  a  de  plaisant  que  : 

Dieu 

Qui  veut  que  pour  lui  seul  on  fasae  la  musique. 

Le  Philinte  est  une  pièce  excellente.  Elle  est  jugée 
dans  mon  esprit  ;  je  m'étais  laissé  trop  prévenir 
aux  inepties  des  Laharpe,  Palissot  et  C^^.  C'est  un 
chef-d'œuvre.  Ce  qui  m'a  le  plus  surpris,  c'est  qu'elle 
est  bien  écrite  ;  ce  style-là  sent  l'étude  du  Corneille. 
On  écoutait  en  silence,  et  de  temps  en  temps  on 
applaudissait  à  outrance.  Depuis  le  Tartufe,  il  n'y 
a  pas  eu  de  pièce  aussi  fortement  conçue  que  celle- 
là,  et  il  y  a  plus  d'intérêt  que  dans  le  Tartufe.  Il 
me  semble,  dans  mon  enthousiasme,  que  c'est  là 
la  plus  belle  ordonnance  de  comédie  qui  soit  au 
théâtre.  On  peut  surpasser  le  divin  Molière  du  côté 
de  l'intérêt.  Quelle  pièce,  que  ce  Philinte  :  \P  si  le 


;[j^2  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Style  n'en  était  pas  quelquefois  bavard  ;  2°  si  Alceste 
était  plus  aimable,  plus  doux,  et,  à  quelques  bouffées 
d'humeur  près,  avait  la  bonhomie  de  la  Fontaine, 
on  l'adorerait. 

Il  m'est  venu  une  idée  :  à  la  place  de  Fabre,  à  la 
première  vue  j'aurais  fait  d'Eliante  une  Pauline, 
j'aurais  fait  tourner  son  rôle  par  un  sentiment 
qu'elle  doit  avoir  ;  je  lui  aurais  fait  regretter  (le 
plus  vertueusement  possible)  de  n'être  pas  la  femme 
de  cet  Alceste  qu'elle  estime  tant.  Cela  aurait  donné 
un  charmant  vernis  à  Alceste,  à  qui  j'aurais  donné 
plus  de  politesse. 

Il  semble  que  Fabre  ait  évité  exprès  de  lui  donner 
de  ces  pensées  misanthropiques,  qui  sont  exagérées 
et,  par  là,  comiques,  mais  si  naturelles  à  une  âme 
comme  la  sienne.  Il  n'y  en  a  que  deux  ou  trois 
légères,  qui  cependant  font  rire  le  public.  Le  défaut 
de  la  pièce  est  d'être  trop  sérieuse  et  pas  assez, 
tendre. 

J'y  aurais  mis  du  tendre  par  la  passion  mal 
éteinte  d'Eliante  pour  Alceste,  et  du  comique  par 
ses  exagérations  lorsqu'il  aurait  vu  le  mal.  J'aurais 
montré  un  peu  davantage  sa  réconciliation  avec 
l'humanité  quand  il  a  trouvé  un  honnête  homme. 

Un  peu  plus  de  gaieté  ferait  jouer  cette  pièce 
aussi  souvent  que  le  Tartufe.  Telle  qu'elle  est,  on  la 
jouera  encore  dans  deux  cents  ans  et  elle  sera  citée 
comme  un  chef-d'œuvre  de  plan.  Quel  dommage 
que  l'auteur  ait   été  enlevé  si  jeune  !    Il  se  serait. 


1804  -  7  juillet.  PARIS  ^o 

corrigé  de  son  austérité  un  peu  rude  et  eût  été  le 
Molière  de  notre  âge.  Quel  spectacle  comique  que 
Laharpe  se  fâchant  de  ce  qu'un  tel  homme  méprise 
ses  conseils  !  J'aimerais  mieux  avoir  fait  cette  pièce 
que  la  Métromanie,  ou  Zaïre,  ou  Rhadamiste. 

Fleury  a  très  bien  joué,  quoique  un  peu  faible  de 
voix  ;  on  applaudissait  de  temps  en  temps  à  ou- 
trance. Damas  a  supérieurement  joué  l'égoïste, 
il  a  un  talent  marqué  pour  ces  caractères.  Begears, 
Timante,  Philinte  *,  voilà   ses  trois  meilleurs  rôles. 


JOURNAL    DE    STENDHAL. 


1804 


PARIS 


Journal  de   mon  troisième  voyage  a  Paris 

Du  26  messidor  au  24  thermidor  XII,  exclusivement. 

J'ai  dîné  il  y  a  trois  jours  at  the  gâte  with  Alexan- 
der,  Silvain,  Achilles,  the  mother  and  the  daugther. 
Al.  the  same  *,  un  peu  sourd.  A[dèle]  lui  faisait  des 
yeux  et  tout  le  long,  de  cinq  à  huit  et  demie,  j'eus 
l'air  de  me  moquer  des  deux.  A[dèle]  le  sentit.  Le 
même  jour,  chez  Carrara. 

Edouard  M[ounier]  m'annonce  qu'il  sera  à  Paris 
dans  les  premiers  jours  de  thermidor.  My  father 
m'annonce  2.400  francs,  ei^ery  year. 

14   juillet  *. 

Superbe  journée.  Nous  allons  en  nous  levant,  à 
dix  heures,  à  la  Régence.  L'a[bbé]  Hélie  *  y  arrive, 
nous  allons  ensemble  aux  Tuileries,  où  nous  restons 
jusqu'à  une  heure,  toujours  avec  lui.  Il  nous  amuse 


IIQ  JOURNAL  DE   STENDHAL 

infiniment.  Ce  qu'il  nous  dit  confirme  mes  prin- 
cipes. Nous  voyons  parfaitement  B[onaparte],  il 
passe  à  quinze  pas  de  nous,  à  cheval  ;  il  est  sur  un 
beau  cheval  blanc,  en  bel  habit  neuf,  chapeau  uni, 
uniforme  de  colonel  de  ses  gardes,  aiguillettes.  Il 
salue  beaucoup  et  sourit.  Le  sourire  de  théâtre,  où 
l'on  montre  les  dents,  mais  où  les  yeux  ne  sourient 
pas  :  le  sourire  de  Picard. 

La  cérémonie  des  Invalides  a  été  cohue.  Il  est 
parti  des  Tuileries  à  midi  et  y  est  rentré  à  trois 
heures  et  demie  ;  il  y  avait'^^de  la  place  de  reste  aux 
Invalides.  On  a  crié  sur  son  passage  :  «  Vive  l'Em- 
pereur !  »  mais  très  légèrement,  encore  moins  :  «  Vive 
l'impératrice  !  » 

Il  fut  le  treize  au  soir  aux  Français,  où  l'on 
donnait  Iphigénie  gratis  ;  il  ne  fut  point  applaudi. 
La  veille,  il  avait  été  aux  Bardes  *.  La  recette  de 
l'Opéra,  quand  tout  est  plein,  va  à  12,000  francs. 
Tout  était  plus  que  plein,  et  elle  ne  s'éleva  qu'à 
6,000  francs.  Aussi  il  fut  applaudi. 

Je  vais  le  soir,  à  huit  heures,  chez  M™®  Carrara. 
J'y  vois  M.  Cass.  *  avec  son  uniforme  et  sa  croix. 
C'est  la  première  fois  que  j'ai  eu  occasion  d'observer 
la  sotte  vanité  et  le  bavardage  d'un  savant  et 
l'avidité  qu'a  un  homme  qui  n'est  pas  habitué  à  la 
considération  de  rappeler  sans  cesse  à  soi  et  aux 
autres  celle  qu'il  a  instantanément.  Il  faut  con- 
venir que  si  tous  les  hommes  de  lettres  ressemblent 
à  celui-là,  c'est  une  troupe  bien  ennuyeuse  et  bien 


1804  -  16  juillet.  PARIS  HJ 

ridicule.  C'était  à  tout  moment  de  ces  phrases  : 
<(  C'est  aux  savants  comme  nous...  C'est  à  nous, 
savants  de  l'Académie...  Il  (Borda)  était  fort 
estimé  parmi  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  savant 
à  l'Académie,  nous  en  faisions  grand  cas.  »  Ces  gens- 
là  ont  bien  besoin  d'un  Molière. 

Nous  allons  à  pied,  moi  donnant  le  bras  à  M°^®  Car- 
rara,  aux  Tuileries.  Adèle  donnait  le  bras  à  C[arrara] 
neveu.  Nous  étions  sept  à  huit,  nous  trouvons  les 
illuminations  superbes.  Nous  allons  chez  M.  Dejoux, 
sculpteur  *,  pour  voir  le  feu  d'artifice,  qui  ne  signi- 
fiait absolument  rien.  Je  crois  que  M.  Dejoux  m'a 
reconnu  pour  l'homme  qui  l'avait  critiqué  rue 
derrière  la  grande  poste. 

Tout  le  monde  monte  en  fiacre  à  minuit  sur  la 
place  du  Palais-Royal,  après  m'avoir  invité  à  dîner 
pour  mardi.  Ma  fièvre  m'a  un  peu  gêné. 

27   [messidor-16  juillet]. 

Je  vais  au  Matrimonio  segreto  *,  divinement  chanté 
par  M.  Strinasacchi  et  Nozari.  Ils  étaient  tous 
deux  en  voix.  Celui-ci  répète  Varia  :  Prima  che 
spunti  Vaurora,  etc.  C'est  une  des  plus  jolies  repré- 
sentations de  cet  opéra  que  j'aie  vue.  J'en  fus  très 
satisfait.  J'étais  allé  quelques  jours  auparavant  à 
Feydeau.  Le  Prisonnier,  VOncle  valet,  de  Délia 
Maria,  le  Calife"^.  La  musique  du  Calife  me  paraît 
■détestable  et  le  tout  un  pauvre  spectacle. 

JOURNAl     DE    STENDHAL  8. 


l^iS  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Mardi  [28  messidor-17  juillet]. 

Je  dîne  chez  M™^  C[arrara]  ;  j'y  arrive  à  cinq 
heures  et  en  sors  à  onze  heures.  Je  suis  placé  à 
dîner  entre  Adèle  et  son  amie,  petite  laide  farcie  de 
petites  prétentions.  A[dèle]  a  quelques  moments  de 
physionomie.  On  joue  à  la  main,  on  danse  ensuite. 
Je  danse  avec  elle.  Ma  fièvre  me  gênait.  On  joue  à  la 
bouillotte,  je  gagne.  Cette  soirée  me  charma.  Je  ne 
pensais  qu'à  çà  le  lendemain  ;  mais,  n'écrivant  pas 
chaque  soir,  je  perds  tout  ce  qui  m'est  utile  de  ces 
petits  événements,  leur  physionomie,  et  ce  que 
j'écris  n'est  plus  que  des  niaiseries.  M'"^  C[arrara] 
part  dans  quinze  jours  jusqu'à  la  fin  de  vendémiaire, 
cela  me  fâche  beaucoup.  Je  proposai  à  M"^®  C[arrara] 
de  la  mener  jeudi  à  Iphigénie,  elle  me  dit  qu'elle 
dînait  dehors  et  que  probablement  elle  irait  au 
Ranelagh. 

30  messidor.  Jeudi   [19  juillet]. 

Il  pleut.  Elle  n'ira  pas  au  Ranelagh.  J'achète 
le  matin  le  Opère  carie  del  dii'ino  Alfîeri,  comme 
contrepoison  au  méphitisme  de  bassesse  qui  m'en- 
toure. Le  soir,  je  vais  à  Iphigénie.  La  fièvre  m'en- 
nuie un  peu.  Duchesnois  joue  bien,  George  n'est 
pas  très  jolie,  elle  a  une  de  ces  figures  sèches,  absolu- 
ment sans  physionomie,  rien  de  suave,  rien  qui 
marque  une  âme.  Elle  avait  une  cabale  bien  mar- 
quée, et  elle  joua  très  mal  le  rôle  d'Eriphile. 


1804  -  19  juillet.  PARIS  119 

Saint-Prix  fut  mou  et  enflé,  Talma  fut  ferme  et 
enflé.  L'enflure  est  le  défaut  général  de  nos  acteurs  ; 
je  crois  que  cela  peut  venir  en  partie  du  bavardage 
éternel  des  pièces  de  Racine  et  de  Voltaire.  Là 
où  il  fallait  deux  mots,  il  y  a  dix  vers  ;  il  faut  bien 
en  marquer  le  débit  de  quelque  manière.  Dès  que 
Talma  revient  au  naturel  (hier  une  fois),  je  me 
sens  le  cœur  remué.  J'avais  une  jeune  voisine  à 
figure  bonne  et  jolie  qui  pleurait.  C'est  rare.  Ensuite, 
le  Molière  d'Andrieux. 

Le  parterre  s'est  un  peu  corrigé  des  allusions,  mais 
il  est  toujours  sensible  à  l'endroit. 

Je  persiste  dans  mon  opinion  qn^  I  phi  génie  est 
une  mauvaise  pièce.  C'est  celle  pour  laquelle  le 
vulgaire  a  peut-être  le  plus  d'estime  sentie.  Tous  les 
caractères  y  sont  médiocres,  ils  sont  donc  tous  dans 
la  nature  pour  lui.  J'aurais  vu  Ariane  sans  la  fièvre. 

Deux  choses  dont  il  faut  bien  me  purger  :  l'enflure 
de  Racine  dans  Iphigénie  ;  cet  exécrable  ton  vani- 
teux et  pédant  de  M.  C.  Je  suis  un  peu  pédant.  Je 
dis  souvent  ce  dont  on  n'a  que  faire.  Me  régler 
pour  cela  sur  le  ton  de  Martial  et  des  Mémoires  de 
M.  de  Choiseul. 

Remarques  du  14  juillet. 

L'a[bbé]  H[élie],  qui  a  confessé  et  qui  a  étudié 
l'homme  dans  l'homme,  nous  dit  que  sur  cent 
mariages  il  y  en  a  vingt-cinq  de  bons,  où  l'on  s'aime, 
et  cinquante  où  l'on  se  supporte,  où  l'on  s'aime  même 


120  JOURNAL    DE   STENDHAL 

quoique  souvent  le  mari  soit  cocu.  Je  lui  parle 
d'absolution  qu'on  lui  demandait  à  Gr[enoble]  pour 
empoisonnement. 

Il  nous  fait  remarquer  que  les  chefs  de  toutes  les 
parties  de  l'administration  sont  jacobins.  —  On 
disait  à  S[ie]yès,  qui  est  toujours  contre  le  Gouver- 
nement, en  parlant  de  la  mort  du  duc  d'Enghien  : 
«  C'est  un  bien  grand  crime,  voilà  un  crime  horrible. 
—  Soit,  dit-il,  grand  crime  tant  que  vous  voudrez, 
mais  c'est  une  grande  faute.  » 

—  Lacépède  méprise  l'argent,  il  a  refusé  les 
doubles  appointements  de  sénateur.  Qui  peut  donc 
le  porter  à  se  faire  le  héraut  de  la  Légion  d'hon- 
neur *,  où  est  Comminges  et  peut-être  Thuriot  *  ? 
Est-ce  un  ambitieux,  un  vaniteux,  ou  un  homme  à 
bon  coeur  et  mauvaise  tête  ? 


—  Il  faut  que  je  me  corrige  d'un  défaut.  Il  vient 
du  peu  d'habitude  que  j'ai  de  converser  avec  des 
gens  à  qui  je  veuille  plaire.  On  parle  d'un  sujet, 
mon  esprit  lent  ne  trouve  la  chose  marquante  (en 
raison)  à  dire  sur  ce  sujet  que  lorsqu'on  commence 
déjà  à  le  quitter.  Alors  je  cède  quelquefois  à  la 
tentation  de  la  dire,  ce  qui  me  donne  un  mérite 
lourd,  chose  assommante.  L'a[bbé]  H[élie]  a  les 
transitions  rapides  et  totales.  Cela  est  très  bien,  à 
imiter. 


1804  -  20  juillet.  PARIS  121 

—  Il  nous  parle  de  la  pénurie  escroquante  du 
marquis  de  Langle  *. 

Pendant  que  ra[bbé]  H[élie]  était  avec  nous  aux 
Tuileries,  il  a  passé  une  f...  *. 

1"  thermidor   [-20  juillet]. 

Grande  mouillade  à  la  queue  de  l'Opéra  pour  les 
Bardes,  nous  ne  pouvons  pas  y  entrer. 

2  [thermidor-21   juillet]. 

Je  sors  de  VEté  des  Coquettes,  les  Bourgeoises  à  la 
Mode*.  Ces  deux  pièces  de  Dancourt  sont  excessive- 
ment ennuyeuses,  tout  y  languit  et  rien  n'y  inté- 
resse. Les  Précieuses  ridicules  font  encore  rire.  Tout 
y  est  vigoureux  ;  quelle  force  cette  pièce  devait 
avoir  dans  le  temps,  lorsque  tout  portait  1  Voilà  la 
vis  comica  qu'il  faut  acquérir  et  sans  laquelle  il  n'y 
a  point  de  comédie.  Je  ne  me  doutais  pas  de  cela 
l'année  dernière,  je  croyais  être  comique  en  pei- 
gnant fortement  les  passions.  Etudier  bien  les 
mœurs  de  mes  contemporains,  c'est-à-dire  ce  qui 
leur  paraît  juste,  injuste,  honorable,  déshonorant, 
de  bon  ton,  de  mauvais,  ridicule,  agréable,  etc» 
Voilà  ce  qui  change  tous  les  demi-siècles. 

3  [thermidor-22  juillet]. 

Je  sors  d't/n  quart  d^heure  de  silence  et  de  Mon- 
tana et  Stéphanie  *.  Ces  deux  poèmes  ne  signifient 


122  JOURNAL   DE   STENDHAL 

rien.  J'ai  été  étonné  de  ne  pas  trouver  dans  le  deu- 
xième, qui  est  Ariodant  *  mal  copié,  une  seule  phrase 
de  sentiment,  de  ces  phrases  qui  rendent  mon  cœur 
attentif.  On  trouve  dans  Un  quart  d'heure  une  situa- 
tion qui,  amenée  et  arrangée  autrement,  pourrait 
produire  quelque  effet.  C'est  un  amant  qui  veut 
faire  des  reproches  à  sa  maîtresse  qui  a  promis  de 
garder  le  silence  un  quart  d'heure.  M^^^  Saint- 
Aubin  *,  grosse  fille,  a  une  voix  fraîche  et  étendue, 
mais  point  de  la  méthode  de  M^^^  Strinasacchi  *. 
Les  mœurs  et  les  passions,  ou  la  tête  et  le  cœur. 

4  thermidor  [-23  juillet]. 

Je  lis  V Esprit  de  Mirabeau  *  à  la  Bibliothèque, 
ouvrage  à  méditer  et  à  discuter  profondément.  Je 
lis  la  partie  :  Philosophie.  Je  suis  dans  un  des  états 
les  plus  délicieux  que  j'aie  éprouvés  de  ma  vie.  Je 
retrouve  dans  les  écrits  di  quel  grande  plusieurs  des 
pensées  que  j'avais  déjà  eues  :  par  exemple,  sur 
Montesquieu,  que  son  Esprit  des  lois  ne  durera  pas 
longtemps  ;  mes  idées  sur  l'incontinence,  vice  qui 
n'est  nuisible  qu'à  celui  qui  l'a,  à  peu  près.  Il  a 
développé,  je  crois,  ce  que  je  pensais  sur  le  christia- 
nisme. Il  admire  J[ean]-J[acques]  surtout  pour  sa 
vertu.  Il  le  juge  (comme  Helvétius)  plus  grand  par 
ses  sublimes  détails  que  par  ses  systèmes  généraux. 
Mirabeau  a  composé  quarante  volumes  ;  lire  parti- 
culièrement :  Histoire  secrète  de  la  Cour  de  Berlin, 


1804  -  24  juillet.  PARIS  123 

pour  les  caractères  ;  Eroiika  Bihlion,  confession 
du  libertin  de  qualité,  pour  voir  une  grande  âme 
libertine. 

Mirabeau  ressemblait  beaucoup  à  une  femme  ;  il 
eut  en  sa  vie  toutes  les  passions,  excepté  l'avarice 
et  l'envie. 

Mais  la  vanité  ne  le  gouvernait  pas  ;  c'était,  je 
crois,  l'amour  des  plaisirs  physiques. 

Je  sors  de  V Homme  à  bonnes  fortunes  *,  pièce  on  ne 
peut  pas  plus  médiocre,  suivie  du  Barbier  de  Séville, 
pièce  à  épigrammes,  à  esprit,  mais  qui  ne  peint 
point  de  caractères.  Fleury  et  Dazincourt  dans  les 
deux,  le  deuxième  a  le  plus  grand  défaut  d'un  valet  : 
il  n'est  point  gai.  L'esprit  de  VHomme  à  bonnes 
fortunes  est  extrêmement  grossier  et  cependant 
Baron  était,  à  ce  qu'on  prétend,  l'original.  Cela 
encore  me  porterait  donc  à  croire  que  l'esprit  (ou 
l'art  de  plaire  à  la  vanité  et  de  l'ofTenser)  s'est  per- 
fectionné depuis  [1686]  que  la  pièce  fut  donnée. 

5  thermidor   [-24  juillet]. 

Je   vais  lire   encore    Y  Esprit   de  Mirabeau. 

J'ai  une  grande  conversation  avec  Mante  qui 
croit  vraies  mes  dernières  découvertes,  trouve  le 
mot  de  Sieyès  excellent. 

La  pantomime  :  la  tète  en  avant,  après  un  mou- 

vement^/\r.,  où  AB  devient  BC  et  revient  en  AB  ; 


124  JOURNAL   DE  STENDHAL 

très  expressif.  Même  mouvement  observé  sur  le 
boulevard  dans  un  homme  du  peuple.  «  Bas-reliefs  ». 
Mais  les  lèvres  renflées,  expression  du  même  sen- 
timent.  «   Cela  tire  l'échelle.   » 

Mais  avec  une  sotte  vanité  Mante  me  parle  de 
^me  Rezicourt.  Histoire  de  la  publication  du  Cita- 
teur  *  de  Pigault-Lebrun.  Les  évêques  voulaient  le 
faire  proscrire  ;  B[onaparte],  pour  les  calmer  : 
<(  Qu'ils  y  répondent,  le  champ  est  libre.  » 

Les  jeunes  gens  portent  des  œillets  rouges  par 
dérision  de  la  croix. 

Je  vais  le  soir  à  l'Opéra,  où  je  n'étais  pas  allé 
depuis  dix-huit  mois  environ.  Je  vois  pour  la 
première  fois  Clisson  *,  plate  bêtise  pour  compli- 
menter B[onaparte]  et  faire  faire  des  allusions. 
M^^^  Cholet,  charmante  actrice  ;  elle  remplit  par  son 
port  et  ses  manières  l'idée  que  je  me  suis  faite  d'une 
actrice  tragique,  on  voit  que  le  sentiment  l'anime  ; 
€*est,  pour  cette  partie,  l'opposé  de  M'^^  George. 
Je  vois  Psyché  *  pour  la  première  fois  aussi,  ce  ballet 
me  charme.  Dupont  a  de  la  grâce,  mais  il  se  livre 
trop  aux  pirouettes  qu'il  avait  eu  le  bon  esprit 
d'abandonner,  et  qu'il  reprend  parce  que  le  public 
les  applaudit.  S'il  les  écartait,  il  produirait  sur  l'âme 
un  sentiment  délicieux,  du  même  genre  que  celui 
qu'y  fait  naître  une  églogue  de  Virgile.  Il  a  produit 
quelquefois  cet  effet  sur  moi  dans  son  charmant 
rôle  de  Zéphire.  M™^  Vestris  *  jouait  l'Amour  et  une 
assez  jolie  danseuse  Psyché.  M"^^   Vestris  n'a  joué 


1804  -  24  juillet.  PARIS  125- 

que  quelques  moments  la  pantomime  de  l'Amour, 
il  faudrait  que  l'Amour  déterminât  par  des  grada- 
tions plus  profondes  sa  maîtresse  à  le  rendre  heureux. 
Une  grande  actrice  pourrait  être  sublime  dans 
cet  endroit.  Psyché  m'a  charmé,  c'est  un  ouvrage 
délicieux  ;  le  revoir. 

En  pensant  à  la  niaiserie  du  Connétable  de  Clisson, 
j'ai  pensé  qu'on  pourrait  faire  un  bel  opéra  en 
trois  actes,  intitulé  Don  Carlos.  On  verrait  les  fêtes 
les  plus  belles  possibles  et,  au  milieu  de  ces  miracles 
de  l'art,  Philippe  II,  exécrable  tyran,  Carlos,  perdu 
d'amour  ainsi  qu'Isabelle  ;  on  les  verrait  gênés 
par  la  pompe  qui  les  environne.  Je  consolerais  les 
hommes  de  n'être  pas  rois  en  montrant  combien  leur 
grandeur  les  importune  souvent  et  combien  la  tris- 
tesse redouble  dans  l'âme  sensible  d'Isabelle, 
d'être  obligée  de  paraître  tranquille,  le  déses- 
poir dans  le  cœur.  Je  la  montrerais  détestant  ses 
grandeurs  et  soupirant  après  l'obscurité.  Cet  aspect 
de  l'amour  chez  les  rois  est  neuf.  La  pièce  serait 
dans  les  principes  républicains  dans  le  fond,  et  pro- 
duirait un  effet  d'autant  meilleur  que  les  mots  de 
Patrie,  de  Vertu,  etc.,  n'y  seraient  pas  prononcés. 
Le  caractère  d'Isabelle  pourrait  être  un  des  plus 
touchants  du  théâtre,  et  mon  opéra  le  meilleur 
de  ceux  qui  existent.  Les  ballets  y  seraient  amenés 
d'une  manière  admirablement  naturelle  :  le  ma- 
riage de  Don  Carlos  avec  Isabelle,  ou  celui  du  Roi, 
suivant  le  plan  que  je  choisirais  ;  les  trois  acteurs 


126  JOURNAL  DE  STENDHAL 

ne  seraient  point  froids  spectateurs  des  ballets, 
ils  les  couperaient  souvent  par  un  signe,  par  un  mot, 
par  une  lettre  remise  ;  les  espions,  par  une  re- 
marque ;  cela  jetterait  dans  cette  partie  une  vie 
qui  lui  manque  toujours  et  qui  ravirait.  J'en  ai 
vu  un  léger  exemple  dans  Figaro,  joué  il  y  a  deux  ans 
à  l'Opéra  *. 

Je  puis  donc  faire  un  ouvrage  charmant  intitulé 
D.  Carlos,  en  trois  actes.  Acteurs  :  Philippe  II, 
D.  Carlos,  Isabelle.  Cela  ne  nuirait  point  à  la 
tragédie  que  j'en  puis  faire  un  jour  pour  pendant  à 
Marcus  Junius  Brutus. 

Lire  pour  poétique  quelques  opéras  modernes  et 
«eux  de  Quinault. 

7  thermidor  [-26  juillet]. 

Nous  sortons,  Tencin  et  moi,  de  Rodogune,  suivie 
du  Florentin  *.  Nous  sommes  sortis  après  Rodogune 
pour  ne  pas  affaiblir  l'impression  que  nous  avions 
reçue.  T[encin]  a  failli  se  trouver  [mal]  au  moment 
où  M"e  Fleury  a  dit  : 

Voyez  ses  yeux 
Déjà  tous  égarés,  troubles  et  furieux. 

Talma  a  été  sublime  ;  je  ne  l'avais  pas  vu  si  bien 
jouer  depuis  Andromaque,  le  5  prairial  XII.  Il  a 
supérieurement  rendu  tout  le  suave  de  l'amitié. 
Il  a  débuté  avec  un  naturel  parfait  et  n'en  est  pas 
sorti  dans  les  quatre  premiers  actes  ;  quelques  cris 


1804  -  26  juillet.  PARIS  ^27 

dans  le  cinquième,  mais  bien  excusables,  sur  la 
situation  affreuse  d'Antiochus.  Du  reste  superbe, 
il  ressemble  parfaitement  dans  toutes  ses  positions 
aux  belles  figures  de  Raphaël.  Il  était  en  blanc 
dans  les  quatre  premiers  actes,  en  rouge  et  en 
diadème  au  dernier.  Il  a  rendu  supérieurement 
l'anéantissement  de  la  douleur.  Il  manque  à  ce 
grand  acteur  quelquefois  des  idées  et  quelquefois 
du  naturel.  Les  Geoffroy  et  C^®  lui  reprochent 
presque  d'en  trop  avoir  ;  ils  disent  qu'il  a  un 
naturel  sauvage  ;  cela  me  ferait  présumer  que  la 
manière  de  Lekain  n'était  pas  très  naturelle. 
M^^^  Raucourt,  Fleury  et  Damas  ont  été  d'une 
bonne  médiocrité.  M^^®  Raucourt  était  très  bien 
mise,  avec  un  grand  manteau  noir. 

Jamais  Rodogune  ne  m'a  fait  tant  d'impression. 
Dans  la  peinture  des  caractères  il  y  a  des  beautés 
de  l'ordre  le  plus  élevé  possible  (valent-elles  les 
belles  scènes  de  Shakespeare  ?),  mais  il  y  a  de  grands 
défauts  de  scenegiatura.  Ceux-là  étaient  bien  aisés 
à  éviter.  Je  crois  que  l'étude  d'Alfieri  me  rendra 
ferme  de  ce  côté-là. 

Dans  la  peinture  des  caractères,  je  remarque  deux 
défauts  :  le  premier,  c'est  que  Cléopâtre,  parlant  à 
Laonice,  a  l'air  de  faire  leçon  de  politique.  Cette 
politique  est  superbe,  mais  hors  de  sa  place  ;  elle 
refroidit  la  pièce.  Il  fallait  appliquer  les  maximes 
aux  faits  sans  les  citer. 

Le   deuxième   défaut  vient,   je   crois,   des   Espa- 


128  JOURNAL   DE   STENDHAL 

gnols.  C'est  une  fausse  délicatesse  qui  empêche  les 
personnages  d'entrer  dans  les  détails,  ce  qui  fait 
que  nous  ne  sommes  jamais  serrés  de  terreur,  comme 
dans  les  pièces  de  Shakespeare.  Ils  n'osent  pas 
nommer  leur  chambre,  ils  ne  parlent  pas  assez  de 
ce  qui  les  entoure. 

Séleucus  n'est  pas  assez  tendre  pour  son  frère 
dans  le  couplet  :  Une  douleur  si  sage,  etc.,  acte  II, 
«cène  IV  ;  il  est  dur  pour  sa  mère,  acte  IV,  scène  vi. 
En  général,  tous  les  personnages  sont  bavards  ;  il  y  a 
d'ailleurs  de  grandes  fautes  de  scène giatura,  mais 
que  ne  rachèterait  le  cinquième  acte  ?  Shakespeare 
n'a  rien  de  plus  beau.  Rodogune,  le  triomphe  de 
la  manière  ferme  et  grande  du  grand  Corneille, 
vient,  ce  me  semble,  en  cet  instant,  après  Le  Cid,  en 
rangeant  ses  pièces  de  cette  manière  :  Cinna,  Le  Cid, 
Rodogune,  les  Horaces,  Polyeucte,  etc.  Je  la  met- 
trais immédiatement  après  Andromaque  et  Phèdre, 
de  manière  que  c'est,  dans  le  rang  de  beauté,  la 
quatrième  ou  cinquième  pièce  française. 

Talma  a  très  bien  exprimé  l'amour. 

La  fausse  délicatesse  m'a  frappé  en  deux  endroits  : 
à  la  séparation  de  Laonice  et  de  Rodogune  et,  à  la 
scène  suivante,  de  cette  princesse  avec  Oronte. 
Ces  deux  scènes  auraient  glacé  de  terreur  dans 
Shakespeare,  qui  aurait  fait  détailler  à  Oronte 
toutes  les  ressources  restantes  qui  auraient  montré 
le  péril. 

Les  deux  premières  réflexions  me  frappaient  beau- 


1804  -  26  juillet.  PARIS  129 

coup  plus  dans  la  salle,  mais  je  n'avais  point  de 
crayon. 

Tencin  a  été  enchanté  de  cette  pièce,  surtout  de 
ce  que,  quand  un  personnage  parle,  il  semble  qu'il 
n'y  ait  rien  à  lui  répondre,  et  son  interlocuteur 
dit  encore  quelque  chose  de  plus  fort.  Les  beautés 
de  Rodogune  le  touchent  beaucoup  plus  que  celles 
d' Andromaque  et  de  Phèdre,  qu'il  dit  bonnes  pour 
les  gens  passionnés,  pour  les  femmes.  «  Ce  sont 
des  beautés  pour  les  gens  à  sentiment,  dit-il,  au  lieu 
que,  dans  Rodogune,  diable  !  cela  vous  touche. 
—  C'est,  lui  répondis-je,  qu'il  s'agit  de  la  vie,  et  que 
tout  le  monde  l'aime.  » 

Au  reste,  voilà  confirmée  par  une  expérience  par- 
faite, faite  sous  mes  yeux  et  par  moi,  cette  vérité 
que  j'ai  écrite  depuis  longtemps  : 

Il  semble  qu'il  n'ait  manqué  à  ce  Shakespeare  si 
naturel,  si  passionné  et  si  fort,  que  l'art  de  la  scene- 
giatura  d'Alfieri  et  la  manière  de  faire  les  vers  de 
Corneille,  pour  avoir  atteint  le  comble  de  la  per- 
fection. 

Au  reste,  tout  ce  que  je  viens  d'écrire  n'aurait 
point  été  compris  par  Tencin  ou  un  autre,  si  je  le 
leur  avais  dit.  Ils  ne  voient  pas  les  choses  sur  les- 
quelles sont  fondées  ces  vérités.  C'est  tout  simple, 
ils  n'y  réfléchissent  pas  depuis  leur  enfance  comme 
moi.  Il  ne  faut  donc  jamais  parler  littérature. 

Nous  avons  fait  un  tour  de  Palais-Royal,  pris  un 
consommé,   et   nous   nous   sommes   retirés   par  un 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  9 


j^30  JOURNAL  DE  STENDHAL 

temps  assez  froid.  Il  pleut  depuis  un  mois  continuel- 
lement. 

9  thermidor  XII  [-28  juillet  1804]. 

Je  sors  d'Adélaïde  du  Guesclin  *,  suivi  du  Médecin 
malgré  lui.  Lafont  rentrait  par  le  rôle  de  Vendôme  ; 
plus  de  naturel  que  je  n'en  attendais,  mais  point  de 
force  de  voix  et  toujours  l'air  un  peu  Gascon,  Au 
reste,  il  était  très  d'accord  avec  son  poète,  car  tous 
les  personnages  de  la  pièce  sont  Gascons  :  rien  de 
naturel,  on  voit  qu'ils  font  tous  de  belles  actions 
par  amour-propre,  mais  enfin  il  les  font,  et  ce  canevas 
soutient  la  pièce.  Le  style  est,  comme  les  sentiments, 
hors  de  la  belle  nature  et  même  de  la  nature  :  les 
nominatifs  répétés  pour  faire  le  vers 

Ma  rage,  oui,  ma  rage,  etc.  ; 

les  vers  oiseux  pour  la  rime.  Il  y  en  a  une  trentaine 
qui  disent  ce  qu'ils  doivent  dire  et  quelquefois, 
avec  le  rythme  ;  ils  sont  tous  imités  de  Racine  et 
souvent  copiés. 

Ce  qui  attache  dans  Shakespeare,  c'est  qu'on  voit 
le  caractère  de  ses  héros.  Ceux  de  Voltaire  supposent 
presque  tous  le  caractère  du  roi  de  Prusse,  faisant 
de  grandes  choses  mais  peu  aimables,  et  le  cœur 
sec  à  force  de  vanité. 

Cette  pièce  a  le  mérite  de  n'avoir  point  de  subal- 
terne, mais  du  reste  rien  de  naturel  ;  voilà  ce  qui  la 
recule  au  troisième  rang.  Le  Médecin,  malgré  les 


1804  -  29  juillet.  PARIS  l^f 

charges,  a  fait  rire  jusqu'au  troisième  acte  les  nom- 
breux spectateurs  qui  étaient  restés,  on  a  même 
applaudi  une  fois.  Sganarelle  est  vraiment  un 
caractère,  on  était  tout  aise  de  se  délasser  de  ces 
héros  enflés  de  vanité  avec  des  caractères  naturels. 


10  thermidor  [-29  juillet].  Dimanche. 

Je  sors  de  Vlntrigue  épistolaire,  de  Fabre,  suivie 
du  Souper  de  famille  *.  Mauvaises  pièces  ;  peu  de 
monde  au  parterre,  et  tous  endimanchés.  U Intrigue 
ne  peint  point  les  caractères  ;  c'est  une  pièce  d'in- 
trigue, et  l'intrigue  n'en  est  ni  amusante,  ni  inté- 
ressante, ni  spirituelle.  Les  vers  cherchent  à  exprimer 
le  sentiment  exactement,  mais  ils  sont  lourds  et 
embarrassés,  on  sent  qu'ils  ne  sont  pas  assez  tra- 
vaillés ;  tels  qu'ils  sont,  ils  valent  bien  mieux  que 
ceux  d\Adélaïde,  par  exemple.  On  sent  que  l'auteur 
cherchait  l'expression  naturelle  et  juste  des  senti- 
ments. Il  y  en  a  plusieurs  de  bons,  et  qui  décèlent 
un  homme  qui  observait  par  lui-même.  Une  pein- 
ture de  couvent.  Cette  pièce  se  rapproche  du  sys- 
tème d'Alfieri.  La  seule  scène  un  peu  comique,  le 
vrai  clerc  de  notaire  éconduit,  est  évidemment 
prise  du  Barbier  de  Séf^ille.  Ne  pas  retourner  à  cette 
pièce. 

AP^^  Gros*  jouait  Pauline  et  l'a  bien  jouée.  Elle 
a  bien  saisi  toutes  les  intentions,  elle  les  a  un  peu 
trop  marquées,  ce  qui  lui  a  donné  quelquefois  l'air 


i32  JOURNAL   DE   STENDHAL 

fille.  Je  m'intéresse  beaucoup  à  cette  jeune  actrice, 
qui  a  fait  beaucoup  de  progrès  depuis  dix-huit  mois. 

La  deuxième  pièce  remplit  assez  son  but  ;  c'est 
un  petit  drame  qui  est  souvent  hors  de  la  nature, 
tandis  que  la  première  pièce  n'en  sort  du  moins 
jamais.  Les  personnages  n'étaient  pas  dignes  du 
Théâtre  français,  mais  enfin  ils  existent  et  il  y  a 
d'excellents  vers. 

J'ai  lu  Shakespeare  aujourd'hui. 

11  thermidor  [-30  juillet]. 

Je  sors  de  la  Grotta  di  Trofonio  ;  musique  sans 
nul  mérite,  paroles  du  dernier  bête.  La  m[usique] 
est  de  Paisiello.  M"^^  Strina  fait  cependant  plaisir 
par  sa  voix  et  Martinelli  par  son  jeu. 

12  thermidor  [-31  juillet]. 

J'ai  fait  une  jolie  découverte  ce  matin  sur  l'art 
de  peindre  les  passions.  Je  suis  allé  au  Joueur,  par 
Fleury  et  Dazincourt,  suivi  des  Deux  Frères  *  ;  la 
dernière  pièce  a  fait  bien  plus  de  plaisir  que  la 
première,  même  à  moi  ;  il  est  vrai  que  le  rôle  d'An- 
gélique a  été  indignement  défiguré  par  M^^^  Desro- 
ziers  *.  La  pièce  m'a  paru  froide  jusqu  'au  quatrième 
acte,  ce  n'est  que  là  que  le  public  a  commencé  d'ap- 
plaudir. L'intrigue  de  la  pièce  n'est  pas  assez  forte  ; 
le  joueur  perd,  met  le  portrait  de  sa  maîtresse  en 
pension,  gagne,  perd,  se  fait  lire  Sénèque  ;  l'histoire 


1804.  -  31  juillet.  PARIS  ^33 

du  portrait  se  découvre  par  hasard  et  tout  finit. 
Le  comique  de  Sénèque,  qui  pouvait  être  si  bon, 
manque  de  profondeur.  La  comtesse  et  le  marquis 
sont  des  charges.  Le  joueur  n'agit  point,  il  ne  fait 
que  jouer,  tandis  qu'il  y  aurait  eu  tant  de  choses 
comiques  à  lui  faire  faire.  La  pièce  a  cependant  le 
mérite  de  s'occuper  beaucoup  de  lui,  mais  ce  n'est 
pas  d'une  manière  assez  profonde,  assez  caractéris- 
tique ;  la  scène  où  il  donne  des  croquignoles  au  mar- 
quis, par  exemple,  ne  signifie  rien  à  la  première  vue  ; 
il  me  semble  que  j'aurais  renforcé  le  rôle  d'Angéli- 
que et  rendu  le  joueur  plus  amoureux.  Les  plai- 
santeries éternelles  n'étaient  point  goûtées,  tandis 
que  les  traits  qui,  dans  la  deuxième  pièce,  peignent 
un  bon  cœur  avec  des  têtes  très  au-dessous  des 
nôtres,  enchantaient.  En  totalité,  j'ai  trouvé  le 
Joueur  très  au-dessous  de  l'opinion  que  je  m'en 
étais  formée,  et  Regnard  bien  loin  de  Molière.  Peut- 
être  aimerais-je  mieux  avoir  fait  le  Philinte  que  le 
Joueur. 

Quand  je  me  serais  fait  moi-même  un  public  jor 
my  Two  Men,  je  ne  l'aurais  pas  autrement  com- 
posé. Prenons  garde  de  ne  pas  laisser  passer  le 
temps. 

Le  joueur  n'est  point  du  tout  un  protagoniste 
gai,  et  ne  m'a  pas  tant  ému  et  amusé  que  le  Métro- 
mane  ;  mais  peut-être  m'en  promettais-je  trop  de 
plaisir  pour  ne  le  pas  juger  défavorablement. 

J'ai  eu  ce  matin  la  visite  de  M.  D.,  qui  m'a  appris- 

JOUR.NAl     DE     JTENDABL.  9. 


134  JOURNAL   DE   STENDHAL 

qu'à   Perpignan  les  habitants  avaient  donné  une 
sérénade  à  M^^  Moreau. 

Faire  pour  la  Filosofia  nofa  *  deux  tables  analyti- 
ques, la  première  des  faits,  la  deuxième  des  rai- 
sonnements. 

16  thermidor  [-3  août]. 

Ossian  de  Lesueur.  Quel  effet  ne  ferait  pas  un 
poète  tragique  qui  aurait  ces  moyens  à  sa  disposi- 
tion. Ballets  pauvres,  musique  qui  ne  déplaît  pas 
par  le  bruit,  mais  qui  n'intéresse  par  aucun  chant. 
Il  semble  que  dans  le  poème  on  ait  évité  exprès  ce 
qui  pouvait  être  bon.  Décorations  vraies  et  fraîches, 
mais  non  charmantes  ;  on  voit  que  ce  n'est  pas  a 
comprehensive  soûl  qui  les  a  faites. 

Je  vais  à  Cinna,  que  je  n'avais  pas  vu  depuis  dix- 
huit  mois  environ,  suivi  de  Molière.  Jamais  peut- 
être  Cinna  n'avait  été  écouté  par  des  spectateurs 
plus  attentifs.  Corneille  avait  une  tête  sublime  par 
la  grandeur  des  vérités  qu'elle  contenait  ;  voilà,  ce 
me  semble,  la  cause  du  caractère  original  de  ses 
écrits.  Cependant,  dans  les  plaidoyers  du  deuxième 
acte,  Cinna  et  Maxime  ne  donnent  pas  les  meilleures 
raisons  possibles.  Maxime  devait  donner  celle  qui 
fait  la  base  du  panégyrique  de  Pline,  par  Alfieri, 

Dans  ses  remords,  Cinna  n'est  pas  citoyen,  mais 
homme,  nullement  amoureux  de  la  gloire,  et  par 
conséquent  suivant  son  intérêt  aux  dépens  de  celui 
de  ses  concitoyens. 


1804     6  août.  PARIS  135 

19  thermidor  XII   [-6  août  1804]. 

Je  sors  de  Cinna,  suivi  de  V Entrevue  *,  platitude 
de  Vigée.  On  a  applaudi  à  deux  reprises  avec  des 
bravos  ce  vers  : 

S'il  les  déteste  morts,  les  respecte  vivants. 

On  a  applaudi  de  même  celui-ci  : 

...  Et  le  nom  d'empereur, 
Cachant  celui  de  roi,  ne  fait  pas  moins  d'horreur. 

On  a  saisi  ainsi  six  ou  sept  allusions  frappantes. 
Lafond  jouait  Cinna  et  l'a,  à  la  lettre,  joué  aussi  mal 
que  possible.  Il  m'a  semblé  tout  le  long  un  servile 
courtisan,  voulant  affecter  le  parler  mâle  d'un  vrai 
républicain.  Vanité  ridicule  au  lieu  de  fermeté,  ne 
parlant  de  soi  qu'avec  un  saint  respect  ;  il  contracte 
le  nez  d'une  manière  on  ne  peut  plus  ignoble  ;  il  a 
dit  des  vers  dans  la  première  scène  du  second  acte 
d'une  manière  comique,  il  a  altéré  plus  de  vingt 
fois  le  texte  de  Corneille.  Eh  bien,  sa  mesquine 
platitude  n'a  point  été  sentie,  on  dira  demain  qu'il 
n'a  pas  bien  joué,  mais  on  ne  dira  pas  qu'il  ne 
jouera  jamais  ce  rôle  et  les  semblables. 

Talma  et  lui  sont  curieux  à  étudier  dans  ce  rôle, 
ce  sont  exactement  le  républicain  et  le  courtisan. 

20  thermidor  XII  [-7  août  1804]. 
Le  Conciliateur  *,  comédie  en  cinq  actes  de  De- 


136  JOURNAL   DE  STENDHAL 

moustier  vue  pour  la  première  fois,  suivie  des 
Fausses  confidences  *.  Fleury  dans  les  deux. 

Dans  le  Conciliateur,  tout  par  paire,  rien  de 
naturel,  les  beautés  ni  les  défauts  de  cette  pièce  ne 
sont  pas  ceux  des  autres,  on  voit  que  Demoustier 
était  sur  la  voie  de  concevoir  le  moyen  de  déve- 
lopper un  protagoniste.  La  pièce  ne  languit  point, 
mais  tout  cela  à  la  première  représentation  ;  la 
deuxième  me  ferait  certainement  bâiller,  malgré 
le  talent  de  Fleury. 

La  finesse  de  Marivaux,  charmante  quand  elle  est 
à  sa  place  et  quand,  ne  durant  pas  longtemps,  elle 
n'a  pas  le  temps  de  fatiguer  la  tête,  est  détestable 
quand  elle  est  fausse.  Il  y  a  dans  les  Fausses  Con- 
fidences des  grossièretés  qui  ne  seraient  pas  échap- 
pées à  Picard,  mais  Marivaux  voulait  être  recher- 
ché, avait  peur  d'être  naturel,  maladie  du  goût 
sous  la  Monarchie. 

;23  thermidor  XII  [-10  août  1804]. 

Les  Deux  Figaro  *,  de  Martelly,  comédie,  suivie 
de  VEcole  des  Maris. 

Plate  niaiserie  d'intrigue  en  cinq  actes,  rehaussée 
un  instant,  au  cinquième,  par  une  méprise  qui,  quoi- 
que détestable,  fait  rire. 


J'ai  vu  Tencin,  Martial  et  Mante.  J'ai  été  sou- 


1804  -  10  août.  PARIS  137 

vent  au  spectacle,  peu  pensé  à  mes  anciens  châ- 
teaux en  Espagne  de  bonheur  par  l'amour. 

Ce  mois  s'est  passé  à  l'étude  de  la  grande  philo- 
sophie pour  trouver  les  bases  des  meilleures  comédies 
possibles,  et,  en  général,  des  meilleurs  poèmes,  et 
celles  de  la  meilleure  route  que  j'ai  à  suivre  pour 
trouver  dans  la  société  tout  le  bonheur  qu'elle  peut 
me  donner. 

J'ai  eu  un  peu  de  fièvre  chaque  soir,  et  cependant 
j'ai  été  heureux  ;  je  voudrais  que  le  reste  de  ma  vie 
me  donnât  proportionnellement  autant  de  plaisir 
que  ce  mois.  Je  me  suis  connu  moi-même  et  ai  vu 
que  c'était  au  temple  de  Mémoire  que  je  devais 
frapper  pour  trouver  le  bonheur,  et  que  chez  moi 
l'amour  serait  la  seule  passion  qui  ne  fût  pas  chassée 
hy  the  love  of  glory,  mais  qu'elle  serait  subordonnée 
à  cette  dernière  ou  ne  pourrait  au  plus  usurper  que 
des  instants  ^. 


1.  Je  relis  ce  cahier  le  10  janvier  1806,  à  Marseille  :  il  me 
paraît  remplir  assez  bien  son  but.  Il  y  a  quelquefois  des 
moments  de  profondeur  dans  la  peinture  de  mon  caractère. 
Ces  moments  de  profondeur  me  viennent  par  accès  depuis 
ce  temps-là  ;  j'espère  que  la  Logique  de  T[racy]  me  donnera 
les  moyens  de  les  fixer. 

Je  trouve  le  plan  de  Don  Carlos,  opéra,  bon.  Les  réflexions 
sur  l'art  me  paraissent  en  général  peu  profondes,  mais 
justes. 

Il  me  semble  que,  lorsque  je  vis  jouer  le  Joueur,  je  n'étais 
pas  ce  jour-là  disposé  de  manière  à  être  sensible  à  la  plai- 
santerie continuelle  ;  dans  ce  temps-là,  d'ailleurs,  je  prenais 
les  choses  au  sérieux. 

(10  janvier  1806,  after  dix-sept  mois). 


1804 


PARIS 


Journal  de  mon  troisième  voyage  a  Paris 

Cahier  contenant  du  24  thermidor  XII  au  .... 

Ne  pas  porter  dans  le  monde 
l'inexorable  sévérité,  qui  exige  tou- 
jours la  perfection,  à  mes  yeux,  de 
mes  protagonistes. 

24  thermidor  an  XII  [-12  août  1804]. 

Ce  cahier  commence  heureusement  aujourd'hui, 
dimanche  24  thermidor  ;  ayant  pris  pour  la  pre- 
mière fois  de  l'extrait  de  gentiane  et  de  la  tisane  de 
petite  centaurée  et  de  feuilles  d'oranger,  je  suis 
aussi  heureux  que  possible,  à  trois  heures  du  soir, 
beau  soleil  après  pluie,  en  découvrant  les  belles  pen- 
sées qui  commencent  le  cahier  de  la  ferme  volonté  *. 
C'est  un  bonheur  d'un  genre  plus  doux,  mais  aussi 
fort  que  celui  du  dimanche  à  Claix,  où,  après  avoir 
fait  les  premiers  bons  vers  que  j'aie  trouvés  de  ma 


1^4(3  JOURNAL   DE   STENDHAL 

vie,  je  dînai  seul  et  sans  gêne,  avec  d'excellents 
épinards  au  jus  et  de  bon  pain.  Ces  extases,  d'après 
la  nature  de  l'homme,  ne  peuvent  pas  durer. 

Autant  que  j'en  puis  juger,  étant  encore  si  près 
de  l'instant,  les  trois  plus  délicieux  moments  de 
ma  vie  ont  été  :  Adèle  s'appuyant  sur  moi  au  feu 
d'artifice  de  Frascati,  en  l'an  X,  je  crois  *  ;  le  diman- 
che de  Claix  en  l'an  ...  *  et  aujourd'hui. 

Je  remarque  que  depuis  que  my  love  for  A[dèle] 
is  tombé,  le  souvenir  du  bonheur  de  Frascati  perd 
peu  à  peu  de  son  charme  et  s'efface.  Appliquer  cela 
généralement  ;  cependant,  il  n'en  fut  pas  moins 
grand  au  moment  même  ;  la  somme,  seulement,  de 
ce  qu'il  m'aura  procuré  de  bonheur  dans  toute  ma 
vie  sera  moins  grande  à  cause  du  plaisir  de  m'en 
souvenir  qui  n'aura  duré  que  deux  ans,  tandis  que 
le  souvenir  des  jouissances  procurées  par  l'amour  de 
la  gloire  durera  plus  longtemps.  Du  moins  ne  me 
sens-je  pas  disposé  à  quitter  cette  maîtresse. 

n  me  semble  qu'avec  ma  tête  actuelle,  voyant 
comme  je  vois,  je  ne  puis  trouver  de  ces  plaisirs  vifs 
et  divins,  pour  ainsi  dire,  qu'à  Paris. 

Je  vais  le  soir  à  Cinna,  que  Talma  joue  beau- 
coup moins  bien  qu'à  l'ordinaire,  parce  qu'il  est 
moins  naturel. 

Je  vais  le  lendemain  à  la  Griselda  *,  qui  m'ennuie. 
Je  passe  la  journée  du  vendredi  avec  Martial.  Nous 
allons  chez  M^^e  Rebufîet  et  chez  La  Rive*.  Un 
cours  de  douze  leçons  à  douze  louis,  c'est  fort. 


1804  -  18  août.  PARIS  i4| 

Je  vois  après  dîner,  au  deuxième,  dans  le  bureau 

acajou,  des  chemises  contenant  les  lettres  et  réponses 

de  plus  de  \'ingt-cinq  maîtresses,  nous  parcourons 

toutes   celles  d'Adèle   ...  *,  dont  il  eut  le  pucelage. 

Plus  d'esprit  que  de  passion,  mais  enfin  voilà  de 

l'amour  dans  la  nature  à  étudier.  Cela  vaut  bien 

six  louis. 

30  thermidor   [-18  août]. 

Nous  sommes  embrassés  en  revenant  de  déjeuner 
par  Diday  et  Moulezin  *.  De  là  au  Musée,  où  le  ta- 
bleau du  juge  ne  fait  aucune  impression  sur  eux. 
C'est,  je  crois,  trouble  de  l'âme  qui  est  trop  occupée 
de  son  être,  chez  des  provinciaux  arrivants,  pour 
qu'elle  puisse  être  sympathisante.  Chose  à  bien  re- 
marquer, l'âme  n'a  que  des  états  et  jamais  des  qualités 
en  magasin.  Où  est  la  joie  d'un  homme  qui  pleure  ? 
Nulle  part.  Ce  fut  un  état.  Ennui  profond  que 
D[iday]  et  M[oulezin]  donnent  à  Tencin.  Il  me 
semble  que  Moulezin  est  à  peu  près  de  la  classe 
de  Rouget.  Quelle  différence  !  L'un  est  ridicule, 
l'autre  n'est  pas  même  digne  de  l'être.  Mes  bases 
de  comparaisons  font  que  je  suis  plus  sévère  que  le 
monde  dans  l'appréciation  des  hommes  et,  tâchant 
que  les  sentiments  of  my  soûl  soient  tous  sublimes, 
tous  dignes  du  théâtre,  je  dois  perdre  des  jouis- 
sances de  ce  côté,  étant  trop  sévère.  Cette  passion 
me  le  compense-t-elle  en  d'autres  plaisirs  ? 

J'ai  été  voir  une  vingtaine  de  fois  Mante,  malade 
de  la  goutte. 


j^42  JOURNAL   DE  STENDHAL 

2  fructidor  [-20  août]. 

Nous  sortons  du  Matrimonio  segreto,  qui  me  plaît 
toujours  de  plus  en  plus.  J'ai  pensé  souvent  à  V[ic- 
torine].  Il  me  semble  que  lorsque  je  verrai  the  father 
and  the  brother  in  Paris,  I  will  can  essayer  of  wraiting 
toher.  Tencin  m'a  montré  de  loin  M.  et  M^^^  Planta  *  \. 
Planta  a  des  traits  fort  marqués,  mais  je  n'ai  pu 
juger  sa  physionomie  de  si  loin. 

3   [fructidor-21   août]. 

Pacé  *  et  moi  nous  prenons  la  première  leçon  de 
La  Rive.  Tencin  gagne  quatre  cents  francs  au 
nO  113. 

Nous  allons  à  la  Métromanie,  suivie  du  Médecin 
malgré  lui.  Tencin  remarque  très  bien  que,  malgré 
les  surprises  dont  elle  est  secouée,  la  Métromanie  est 
froide  ;  il  trouve  aussi  les  personnages  un  peu  enflés 
à  cause  du  style  poétique  que  Piron  leur  a  donné  ; 
il  est  sûr  que  souvent  il  est  un  peu  vicieux.  Je  ne 
connais  pas  de  pièce  où  les  coups  de  théâtre  abon- 
dent plus  que  dans  la  Métromanie,  et  il  y  en  a  d'ex- 
cellents, tels  que  Damis  reconnaissant  Baliveau, 
Francaleu  se  faisant  connaître  à  Damis  pour  la  belle 
Mériadec  de  Quimper  ;  malgré  cela,  je  suis  de  l'avis 
de  Tencin  :  la  pièce  est  froide  ;  ce  qui  prouve  que 
le  premier  talent  est  toujours  de  peindre  des  carac- 
tères et  que  celui  d'amener  des  coups  de  théâtre 
n'est,    au    théâtre    comique    comme    au    tragique! 


1804  -  23  août.  PARIS  143 

qu'un  mérite  secondaire.  Tencin  trouve  qu'une 
scène  du  Médecin  est  plus  amusante  que  la  Métro- 
manie.  Cette  pièce  a  été  sentie  on  ne  peut  mieux. 
Ce  soir,  j'ai  remarqué  que  le  public  aime  à  voir 
faire  des  compliments  délicats. 

Il  me  semble  que  the  Two  Men  vaudront  mieux 
que  la  Métromanie.  La  Rochelle,  charmant  acteur. 

5  [fructidor-23  août]. 

Tencin  gagne  129  livres  au  113  et  j'en  perds  16. 

Je  sors  à^ Andromaque,  où  M^^^  Duchesnois  a  joué 
Andromaque  ;  Lafond  est  irrévocablement  médiocre. 
Ensuite,  la  Feinte  par  amour  *:  les  vers  sont  faciles, 
mais  point  d'idées.  Il  y  a  plusieurs  choses  dans  le 
style  d'Andromaque  qu'il  faut  bannir  du  mien. 
Toutes  ces  histoires  de  chaînes,  de  feux,  de  pouvoir 
de  vos  yeux,  etc.,  sentent  les  romans  de  La  Calpre- 
nède  et  en  sont  tirées.  Toujours  au  deuxième  acte 
des  tragédies  je  suis  plein  d'idées  que  je  ne  puis  me 
rappeler  après  la  pièce. 

Lorsque  je  vois  jouer  une  pièce,  il  me  semble  que 
la  salle  est  éclairée  et  peuplée  en  raison  de  la  chaleur 
de  la  pièce.  Je  ne  pourrais  pas  me  figurer  Andro- 
maque jouée  dans  le  désert.  Hermione  dit-elle  (sic) 
bien  pour  ses  intérêts  de  commencer  l'entretien  par  : 

Le  croirai-je,  seigneur,  qu'un  reste  de  tendresse,  etc. 

Lafond  a  dit  : 
Le  cœur  est  pour  Pyrrhus,  et  les  vœux  pour  Oreste, 


j^44  JOURNAL  DE  STENDHAL 

en  peignant  le  mépris  profondément  ressenti  en 
prononçant  le  deuxième  hémistiche  ;  Talma  au 
même  endroit  peint  la  douleur  la  plus  profonde. 
Lafond  est  plus  vaniteux.  Est-ce  vraiment  la  vanité 
qui,  avec  le  tempérament,  est  le  principe  de  l'amour? 

L'Institut  a  proposé  trois  prix  pour  l'an  XIII  : 
les  éloges  de  Boileau  et  de  Dumarsais  pour  la 
deuxième  fois,  et  un  prix  de  poésie  ;  il  faut  que  les 
pièces  de  vers  en  aient  au  moins  cent  ;  les  ouvrages 
devront  être  remis  avant  le  15  vendémiaire,  les 
prix  seront  décernés  dans  la  séance  de  nivôse  XIII. 

Henri-Clarence-Banti  concourt  pour  les  deux 
derniers. 

Vendredi,  6  fructidor  an  XII  [-24  août  1804]. 

Un  des  jours  les  plus  agréables  que  j'ai  passés  à 
Paris. 

J'allai  à  neuf  heures  prendre  Martial  pour  aller 
chez  La  Rive.  Nous  y  dîmes  la  première  scène 
à^Athalie  et  la  première  de  Venceslas  *. 

En  sortant  de  là,  nous  allons  prendre  une  limonade 
au  café  de  Foy,  il  m'invite  à  dîner,  je  vais  voir  un 
instant  M^^  de  Baure,  je  rentre  chez  moi  à  deux 
heures.  Je  me  mets  au  travail,  je  prends  l'arrêté 
pour  le  Bon  Parti  et  les  concours. 

Je  travaille  jusqu'à  cinq  heures,  je  vais  chez 
Pacé,  nous  parlons  du  projet  de  M^^^  Gard  [on]  de  le 
marier  à  M"^  Augu[ié]  *,  celle  qui  est  actuellement 
M™e  la  maréchale  Ney.  Je  vois  qu'il  aime  mieux 


1804  -  -l'i  août.  PARIS  J45 

prendre  une  bonne  petite  fille  qui  lui  promette  les 
plaisirs  du  cœur  à  toutes  les  grandeurs  possibles. 
Cela,  joint  à  d'autres  choses,  me  décide  :  c'est 
un  homme  digne  qu'on  l'aime,  et  je  veux  mériter 
d'être  son  ami. 

Il  déclame  un  peu  Ladislas,  M.  Le  Brun  arrive, 
nous  sortons  pour  aller  aux  Tuileries,  je  les  quitte 
pour  prendre  Barrai,  heureusement  il  n'y  était  pas. 
Je  les  rejoins  devant  la  caserne  de  la  Garde.  Nous 
arrivons  ;  près  de  la  Diane,  dans  l'allée  parallèle 
au  château,  nous  trouvons  ces  dames  avec  Adèle  ; 
nous  plaisantons,  et  je  plais  autant  que  Pacé.  Je 
fus  charmé  de  ce  petit  moment.  Nous  les  quittons  ; 
Pacé  me  présente  comiquement  à  M"^®  Hanet,  qui 
survient,  et  qu'il  a  eue. 

De  là,  il  me  propose  de  me  mener  à  l'Opéra.  Je 
fais  des  façons  et  lui  demande  combien  cela  lui 
coûtera  :  «  Rien.  »  J'y  vais,  nous  allons  dans  la  loge 
grillée  sur  le  théâtre,  à  la  gauche  de  l'acteur.  Nous  y 
trouvons  M.  et  M"^®  Coulomb,  avec  un  vieux  M.  Cou- 
lomb. Bientôt  M.  Possel,  homme  à  sourcils  noirs 
à  l'air  élégant.  Renard,  banquier,  amène  sa  femme. 
M116  Chollet  était  au-dessous  de  nous,  je  la  regarde 
beaucoup  et  me  livre  peu.  On  donne  les  Bardes, 
onzième  représentation,  je  crois.  Bonnet,  le  direc- 
teur, dit  à  ces  messieurs  que  la  recette  est  entre 
75.000  francs  et  76. 

Je  comprends  que  la  loge  et,  je  crois,  celle  qui  est 
au-dessus,  est  louée  en  commun  par  Pacé  et  M.  La- 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  10 


146  JOURNAL   DE   STENDHAL 

jard.  Celui-ci  arrive,  c'est  le  ton  de  la  parfaite 
égalité,  mais  c'est  la  seule  qui  existe  entre  eux^ 
Lajard  est  bien  loin  de  Pacé,  un  vernis  de  grossièreté 
surnage  toujours  chez  lui,  il  m'a  l'air  d'avoir  été 
longtemps  banquier  à  Lyon,  position  la  plus  propre 
peut-être  à  gâter  un  homme.  J'examine  le  ton  qui 
règne  entre  ces  messieurs  et  entre  eux  et  M™®  Possel. 
Je  vois  que  le  bon  est  la  plus  grande  simplicité. 
Pacé,  que  je  ferais  très  bien  d'étudier  et  souvent 
d'imiter,  dit  toujours  ce  qui  lui  vient.  Ce  ton-là 
a  de  bon  qu'il  ne  peut  être  pris  que  par  des  gens 
dont  le  fond  est  bon  à  montrer.  Il  me  semble  que 
je  l'aurais  bien  vite  si  j'avais  une  occupation  qui 
me  forçât  à  voir  chaque  jour  ces  messieurs  pendant 
deux  mois. 

Ce  ton,  conformément  aux  principes  du  Contrat 
social,  suppose  la  plus  aimable  (digne  d'être  aimée) 
familiarité  entre  toutes  les  personnes  de  la  société. 

Je  digère  bien  cette  soirée  pour  l'observation,  et 
elle  est  d'enchantement  pour  le  bonheur  ;  j'étais 
vraiment  hors  de  moi.  Je  ne  perdais  point  terre  au 
point  d'avoir  peur  de  me  noyer,  je  me  sentais 
doucement  enlevé. 

Dire  tout  bonnement  ce  qui  me  viendra,  le  dire 
simplement  et  sans  aucune  prétention  ;  fuir  toujours 
de  faire  un  grand  effet  dans  la  conversation  ;  l'éga- 
lité est  la  grande  loi  pour  plaire. 


1804  -  25  août.  PARIS  147 

7   [fructidor-2'»   août]. 

Je  pense  à  la  comédie,  vois  Adèle  au  même  endroit 
qu'hier,  lui  dis  :  «  C'est  que  vous  n'y  étiez  pas, 
vous...  vous...  »,  ce  qui  la  trouble  entièrement  un 
moment.  Ce  mot,  qui  fut  l'effet  du  hasard,  est,  je 
crois,  de  la  coquetterie  la  plus  fine.  Tencin  et  moi 
allons  prendre  une  glace  au  café  de  Foy.  Nous  nous 
couchons  à  dix  heures. 

8   fructidor   [-26   août].    Dimanche. 

Il  y  a  un  an,  que  j'étais  à  Claix,  tout  seul,  par 
de  grandes  chaleurs. 

Je  pense  à  la  comédie  et  trouve  de  bons  principes 
sur  l'oDiEux.  Le  poète  comique  qui  rend  odieux 
sort  du  caractère  de  la  comédie.  L'étude  de  la  comé- 
die est  à  peu  près  celle  du  monde,  la  plus  propre 
à  me  former. 

Lorsque  je  débuterai  dans  la  carrière  poétique, 
me  tenir  à  Martial  et  aux  filles  de  l'Opéra,  pour 
écarter  absolument  ce  vernis  d'infériorité  que, 
depuis  Racine  et  Boileau,  cet  art  donne  vis-à-vis 
le  grand  monde. 

Afficher  la  manière  d'être  de  Chapelle,  épicurien 
dont  les  vers  sont  l'accessoire  et  non  le  principal. 

Ce  jour  a  été  tel  que  je  me  figurais  la  vie  lorsque 
je  commençai  à  songer  sérieusement  à  devenir  un 
grand  poète.  Le  matin  dans  un  travail  fructueux,  le 
soir  dans  le  plus  grand  monde.  Après  dîner,  à  sept 


148  JOURNAL   DE   STENDHAL 

heures  je  vais  aux  Tuileries  avec  Tencin,  j'y  trouve 
en  arrivant  Pacé  donnant  le  bras  à  Adèle  and  to 
her  mother. 

Je  ne  continue  point  la  description,  parce  qu'il 
faudrait  trop  la  travailler  pour  lui  faire  représenter 
ce  bonheur  fastueux  que  j'ai  goûté  pour  la  première 
fois,  et  après  l'avoir  tant  désiré. 

Quand  je  relis  ces  mémoires,  je  me  siffle  souvent 
moi-même  ;  ils  ne  rendent  pas  assez  mes  sensations, 
le  bons  de  hons  principes  ici  à  côté  est,  par  exemple, 
détestable.  C'est  un  homme  qui,  en  parlant  du  teint 
d'une  femme,  dirait  :  «  Il  est  couleur  de  chair.  » 

Plus  on  connaît  les  hommes,  plus  on  pardonne  à 
ses  amis  de  légères  faiblesses.  La  superbe  méthode 
des  protagonistes  en  maximum  de  passions  (tragi- 
quement) ou  de  rapports  (comiquement)  me  ferait 
fuir  dans  un  désert  si  je  portais  dans  le  monde  cette 
inflexible  sévérité  que  j'ai  pour  les  figures  que  je 
peins. 

Bien  prendre  garde  à  cela  ;  c'est  mon  grand  défaut 
et  qui  pourrait  me  donner,  aux  yeux  des  gens  du 
monde,  le  ridicule  que  La  Harpe  aurait  aux  miens 
s'il  critiquait  impudemment  Cinna. 

10  fructidor  [-28  août]. 

Ce  matin  chez  La  Rive,  qui  nous  dit  qu'il  ne  trou- 
verait pas  deux  élèves  dans  Paris  qui  eussent  nos 


1804  -  28  août.  PARIS  149 

dispositions.  Je  dîne  avec  Pacé,  il  me  conte  la  répéti- 
tion burlesque  où  il  assista  avec  Pierre  et  Tabarié,  et 
où  M^i®  Fleury  voulait  substituer  «  barbare  »  à  «  tigre  », 
et  où  Saint-Phal  disait  elle  en  parlant  d'un  trépied. 

Je  sors  du  Misanthrope,  joué  médiocrement  par 
ce  même  Saint-Prix.  Je  n'ai  pas  voulu  attendre  la 
■deuxième  pièce,  pour  ne  pas  troubler  les  impressions 
que  la  première  m'a  faites. 

Je  sens  qu'on  pourrait  faire  beaucoup  mieux. 
Saurai-je  jamais  mettre  en  pratique  ce  que  je  sens? 
La  partie  où  je  sens  que  je  pourrais  faire  mieux  est 
la  scenegiatura,  où  je  suis  élève  du  grand  Alfieri. 
Dans  une  pièce  intitulée  le  Misanthrope,  une  fois 
qu'on  est  convenu  de  donner  ce  nom  à  Alceste,  il 
devrait  tout  faire,  tout  devrait  rouler  sur  lui. 
Or  : 

1°  il  ne  fait  point  le  dénouement  ; 

2°  la  scène  des  deux  marquis,  la  longue  scène 
d'Arsinoé  sont  épisodiques  ; 

3°  il  ne  peint  pas  assez  son  caractère  par  des 
actions,  et  Molière  ne  le  met  pas  dans  ces  embarras 
terribles  où  le  combat  de  deux  passions  nous  montre 
si  bien  le  fond  d'un  caractère.  Nous  devrions  voir 
dans  cette  pièce  les  actions  les  plus  fortes  où  le 
caractère  d'Alceste  l'a  engagé  ;  au  lieu  de  cela, nous 
ne  voyons  de  fort  de  lui  que  la  scène  du  sonnet. 
C'est  tout  bonnement  un  cœur  vraiment  amou- 
reux, et  point  un  misanthrope,  qui  se  montre  dans 
les  scènes  d'amour  avec  Célimène.  En  un  mot,  cette 

JOURNAL     DE     STENDHAL  10. 


150  JOURNAL  DE  STENDHAL 

pièce  ne  fait  pas  tout  ce  qu'elle  devrait  faire  ;  elle 
devrait  : 

1°  nous  peindre  Alceste  par  les  traits  les  plus 
vigoureux  possibles  ; 

2°  que  ces  traits,  peignant  le  mieux  possible  les 
caractères,  fussent  arrangés  de  manière  qu'il  en 
résultât  l'intérêt  le  plus  vif  possible. 

Cela  n'est  point  ;  la  pièce  est  froide,  elle  n'a  ni 
la  chaleur  de  la  tragédie,  cette  anxiété  qui  vous  porte 
comme  dans  VOreste  d'Alfieri,  ni  la  chaleur  de  la 
comédie,  celle  qui  règne  dans  le  Cocu  imaginaire 
et  le  Médecin  malgré  lui,  chaleur  qui  vient  de  ce  que 
l'esprit  est  sans  cesse  amusé  par  quelque  chose  de 
nouveau. 

Il  y  a  dans  Alceste  l'imperfection  capitale  que 
la  tête  n'est  pas  assez  bonne.  Il  devait  voir  que  tous 
ces  maux  qu'il  ne  peut  endurer  viennent  du  gouver- 
nement monarchique,  et  tourner  contre  le  tyran  la 
haine  que  lui  donnent  les  vices  de  ses  contemporains. 
Ne  prenant  pas  ce  parti,  n^en  ayant  pas  la  force,  il 
devrait  se  faire  une  idée  nette  de  la  vertu,  et  pour 
faire  encore  quelques  biens  partiels  (ne  s'attaquant 
pas  à  la  racine  du  mal),  rester  dans  le  monde  pour 
s'y  liguer  avec  le  peu  d'honnêtes  gens  qui  y  sont  et 
y  faire  le  plus  de  bien  possible.  Que  si  Molière  a  voulu 
rendre  son  Alceste  ridicule  pour  n'avoir  pas  pris  ce 
parti,  il  devrait  nous  le  montrer,  et  le  lui  faire  dire 
au  moins  par  Philinte. 

Ce  Philinte  ne  combat  point  son  ami  par  les  meil- 


1804  -  28  août.  •   PARIS  151 

leures  raisons,  son  amour  fait  souvenir  qu'on  entend 
une  comédie,  il  fallait  le  supprimer.  En  général,  ce 
personnage  et  tous  les  personnages  secondaires  de 
comédie  ne  sont  point  d'une  assez  belle  nature.  Je 
voudrais  que,  pour  la  plupart  gais  et  spirituels,  ils 
nous  donnassent  le  sourire  du  bonheur. 

Le  style  du  Misanthrope  a  vieilli  parce  qu'il 
était  trop  figuré.  Ce  sont  tous  les  endroits  figurés 
qui  sont  vieillis.  Il  est  aussi  grossier  quelquefois. 
En  général,  il  n'est  point  assez  rapide  et  est  trop 
bavard.  Les  deux  premières  scènes  du  Médecin 
malgré  lui  et  plusieurs  scènes  du  Menteur  sont  bien 
autrement  rapides. 

Tout  cela  n'empêche  pas  cette  pièce  d'être  la 
deuxième  ou  la  troisième  comédie  du  monde,  si 
elle  n'est  pas  la  première.  Peut-être  la  publication 
des  œuvres  d'Alfieri  changera-t-elle  un  peu  cela. 
Dans  l'état  des  choses,  le  Philinte  de  Fabre  est  la 
comédie  française  où  la  scène giatura  est  la  meilleure. 

Shakespeare  a  Timon,  assez  bonne  comédie  à 
comparer  à  celle-là,  mais  le  sujet  n'en  est  pas  inté- 
ressant. Nous  savons  bien  que  les  amis  des  riches 
aiment  plus  leurs  tables  qu'eux-mêmes. 

Il  y  a  un  exemple  d'excellente  conversation  dans 
le  Misanthrope  ;  c'est  cet  endroit  : 

Dois-je  prendre  un  bâton  [pour  les  mettre  dehors  ?] 
—   Non,   ce   n'est   pas,   Madame,   un   bâton   qu'il   faut 
Mais,   etc.  [prendre, 


152  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Au  reste,  si  jamais  je  faisais  de  comédie  aussi 
sérieuse,  me  souvenir  que  l'apparition  de  Dubois,^ 
tout  mauvais  comique  qu'il  est,  déride  et  fait  beau- 
coup plaisir. 

13  fructidor  [-31   août]. 

Je  suis  le  matin  cinq  heures  de  suite  avec  Pacé,. 
nous  allons  deux  fois  chez  La  Rive.  L'art  de  faire 
rire  le  public  des  objets  qui  me  semblent  odieux  me 
tourmente  toujours  beaucoup.  Je  dîne  à  cinq  heure* 
chez  Pacé  avec  Prévost,  Dufresne  *,  sous-inspecteurs 
aux  revues,  chefs  de  division  à  la  Guerre,  et  Maison- 
neuve,  poète,  employé  à  la  Guerre  sous  Prévost. 
Il  n'est  point  aimable,  me  dit  Pacé,  parce  qu'il 
parle  toujours  vers.  Il  a  fait  huit  pièces,  comédies 
ou  tragédies,  dont  trois  seulement  jouées  et  point 
d'imprimées.  Nous  parlons  vers  ensemble  de  sept 
heures  à  dix  heures  ;  il  me  récite  deux  satires  qu'il 
a  faites  et  un  poème  sur  le  rétablissement  du  culte  ; 
tout  çà  me  semble  fort  bon,  surtout  les  satires» 
Il  y  a  un  portrait  de  Voltaire  qui  est  parfait,  ce 
me  semble.  Il  me  disait  ses  satires  à  la  Mole,  d'un 
ton  charmant  ;  il  faudrait  les  lire  seul  pour  les 
juger. 

Il  me  dit  que  son  Mustapha  et  Zéangir  *,  qui  eut 
80  représentations,  lui  rapporta  15.000  francs 
jusqu'à  la  vingt-huitième  qu'il  le  donna  à  la  Co- 
médie ;  il  lui  en  aurait  rapporté  25.000  francs  sans 
cela. 


1804  -  3  septembre.  PARIS  -[53 

J'ai  VU  que  parmi  les  courtisans  le  grand  secret 
d'aujourd'hui  sera  dévoilé  dans  deux  ans  ;  il  faut 
attendre. 

Pacé  me  lance  dans  tous  les  genres,  jamais  six 
louis  ne  furent  mieux  employés  que  ceux  de  La 
Rive. 

Lundi  16  fructidor  XII  [-3  septembre  1804]. 

A  quatre  heures,  Pacé  me  fait  appeler;  je  vais 
chez  lui  à  l'instant,  il  me  dit  que  notre  dîner  est 
pour  aujourd'hui.  Je  n'ai  que  le  temps  de  voler  au 
Palais-Royal  me  faire  couper  les  cheveux,  de  revenir 
chez  moi  et  de  revoler  chez  Robert  *,  restaurateur, 
rue  des  Bons-Enfants,  où  j'arrive  à  six  heures.  Nous 
sommes  douze  :  Pacé,  le  sincère  et  par  là  très 
agréable  Valmabelle,  Possel,  Aug.  Lajart,  et  de 
Possai,  je  crois  :  les  divinités  sont  :  Millière,  Louise, 
M^^^  Jannart  l'aînée,  M^^®  Jannart  la  cadette,  Emilie, 
danseuse  excessivement  laide,  et  deux  vieilles.  Nous 
nous  sommes  mis  à  table  vers  les  six  [heures]  et 
demie,  nous  en  sommes  sortis  vers  les  neuf  et  demie 
et  sommes  sortis  de  chez  Robert  à  onze  heures  et 
quart.  J'ai  quitté  ces  messieurs,  ai  fait  un  tour  au 
Palais-Royal  et  me  suis  retiré. 

[17  fructidor-4  septembre]. 

Le  17,  pour  la  première  fois,  j'éprouve  la  lassitude 
du  grand  monde.  Je  suis  allé  à  dix  heures  chez  Pacé^ 
de  là  ensemble  chez  La  Rive.  Nous  sommes  allés 


154  JOURNAL   DE   STENDHAL 

déjeuner  au  café  Foy,  de  là  payer  un  reste  de  compte 
chez  Robert  (le  dîner  a  coûté  163  francs,  nous  étions 
douze,  plus  12  francs  pour  les  garçons).  J'ai  vu 
Martial  dans  cet  état  de  demi-ennui  où  ils  sont 
souvent,  moi  j'étais  réellement  ennuyé  de  cette  vie 
passée  au  milieu  d'amusements  qui,  quoiqu'on  se 
dise  qu'ils  sont  le  nec  plus  ultra  du  bon  ton,  n'amu- 
sent point.  C'est  la  première  fois  que  j'ai  ressenti 
l'ennui  du  plus  grand  monde.  Je  me  suis  interrogé 
moi-même  et  j'ai  vu  combien,  dans  cet  état,  un 
bon  ouvrage  de  littérature  doit  leur  plaire. 

J'ai  vu  hier  le  bon  genre  de  plaisanterie,  non 
pas  sublimé,  mais  bien  indiqué  par  M.  de  Possai. 
Il  ne  disait  et  ne  faisait  que  des  choses  absolument 
ridicules  qui  ne  fatiguaient  pas  du  tout  la  tête, 
mais  qui  faisaient  rire.  Rien  n'était  agréable  comme 
ces  folies  qui  semblent  ne  supposer  aucun  esprit 
dans  celui  qui  les  fait,  qui  vous  font  rire  sans  que 
vous  soyez  contraint  d'admirer  et  en  ne  fatigant 
pas  le  moins  du  monde  votre  esprit. 

Il  semble  au  premier  abord  que  la  véritable 
amabilité  serait  de  dire  toujours  des  choses  char- 
mantes et  pleines  d'esprit  ;  rien  ne  serait  plus 
fatigant  pour  les  auditeurs.  Il  faut  faire  rire  avec  le 
moins  d'esprit  possible. 

Le  rire,  parvenu  à  une  certaine  force,  est-il 
toujours  de  la  même  intensité  ?  Je  ne  puis  résoudre 
cette  question  en  sortant  de  table.  Tout  ce  que  je 
sais,  c'est  qu'il  faut  faire  rire  les  femmes  en  donnant 


1804-14  septembre.  PARIS  155 

le  moins  de  travail  possible  à  leur  tête.  Me  rappro- 
cîier  le  plus  possible  de  ce  genre  léger,  et  quitter 
cet  esprit  substantiel  que  j'ai,  qui  fatigue  et  qui  a 
l'air  pesant  et  pédant. 

Rien  n'est  fort  comme  le  sentiment  employé  en 
sa  juste  mesure,  je  l'ai  senti  par  un  mot  agréable 
que  j'ai  dit  bien  dans  les  circonstances  et  dans  la 
mesure  au  garçon  Louis,  du  Caveau  ;  toutes  ses 
actions  m'ont  prouvé  que  je  lui  avais  donné  un 
moment  fort  agréable,  il  m'a  même  montré  de  la 
tendresse. 

Grand  moyen  de  consolation  :  faire  que  l'affligé 
s'occupe  à  analyser  sa  douleur  ;  à  l'instant,  elle 
diminuera,  l'orgueil  l'emporte  toujours,  où  qu'il  se 
mette.  Cela  prouve  à  quel  point  est  grand  le  contre- 
sens de  Voltaire,  dont  les  personnages  disent  :  Je 
sens  telle  et  telle  chose.  Il  est  aussi  grand  que  pos- 
sible. 

[27  fructidor-14  septembre]. 

Vu  jouer,  27  fructidor  XII,  le  Dissipateur,  pièce 
détestable  du  freddo  e  niente  (sic)  pittore  del  cuore 
umano  Destouches,  suivi  des  Projets  de  Mariage, 
petite  anecdote  très  médiocre  de  Duval. 

2^  complémentaire  XII  [-19  septembre  1804]. 

Martial  et  moi  nous  allons  chez  La  Rive  à  Mont- 
lignon,  forêt  de  Montmorency.  Journée  agréable, 
séjour  charmant.   Nous  sommes  de  retour  à  neuf 


156  JOURNAL   DE   STENDHAL 

heures.  M[artial]  va  chez  MilHère.  Je  passe  chez 
Lenoir,  prends  Timon  d'Athènes,  excellente  comédie 
de  S[hakespeare],  et  viens  me  coucher. 

Le  goût  (règles  pour  produire  tel  effet)  dans  son 
sens  naturel  est  la  moitié  du  génie.  C'est  cette  moitié 
qui  manque  à  Pacé,  il  me  récite  en  revenant  dans 
son  cabriolet,  au  clair  de  la  lune,  des  vers  de  lui 
sur  la  maîtresse  d'un  chevalier  de  Malte,  où  il  y  a 
du  bon.  Il  y  a  de  l'esprit  parce  qu'il  a  cherché  le 
genre  passionné-spirituel,  mais  les  gens  passionnés 
ne  le  sont  pas,  et  il  ignore  cela,  n'ayant  pas  assez 
étudié  le  cœur  humain. 

4^  complémentaire   [-21   septembre]. 

Durzy  vient  me  voir,  je  lui  donne  ces  deux  louis 
que  je  lui  devais  d'une  manière  si  comique. 

Le  soir,  je  vais  à  Favart  ;  on  donne  le  Locataire. 
L'auteur  a  montré  des  choses  comiques  sans  les  faire 
paraître  ridicules. 

Lucile  ;  après  le  quatuor,  on  couronne  Grétry 
dans  la  galerie  à  gauche  de  l'acteur.  La  Fausse 
Magie  *  ;  on  applaudit  beaucoup  le  duo  des  deux 
vieillards  : 

Quand  on  a  la  soixantaine  *,  etc. 

5'  complémentaire  [22  septembre],  dernier  jour  de  l'an  XII. 

Je  me  lève.  Tout  en  conversant  avec  T[encin], 
il   m'avoue    qu'il    est    triste    parce   qu'il   a   perdu 


1804  -  22  septembre.  PARIS  157 

700  francs  au  113.  Nous  trouvons  le  moyen  d'em- 
prunter 400  francs. 

Je  vais  au  Musée,  où  je  revois  la  jolie  fille  qui 
ressemble  à  Antinous  que  j'avais  vue  à  la  distribu- 
tion des  prix  de  Législation.  Nous  nous  regardons 
de  ces  regards  qui  veulent  beaucoup  dire. 

Je  rentre  à  deux  heures,  je  trouve  Mante,  nous 
allons  chez  M"^^  de  Rezicourt.  Nous  y  restons  trois 
quarts  d'heure,  nous  ne  cessons  de  parler,  elle  et 
moi,  elle  ne  me  dit  point  de  revenir.  Je  pense  qu'elle 
a  été  bien  aise  de  me  voir  parce  qu'elle  avait  dîné 
chez  mon  père  à  Gr[enoble],  mais  que  mon  oncle 
m'a  perdu  auprès  d'elle. 

Mante  me  dit  qu'il  n'a  pas  trouvé  à  placer  un 
mot,  et  voilà  le  grand  tort  que  j'ai  eu  :  dans  ces 
premières  visites,  il  ne  faut  pas  que  la  conversation 
tombe,  mais  à  cela  près,  il  faut  que  le  présenté  laisse 
parler  le  plus  possible  le  présentant,  pour  que  la 
conversation  prenne  plus  tôt  le  genre  intime. 

Il  est  arrivé,  de  ce  que  je  n'ai  pas  suivi  ce  principe,, 
que  la  conversation  a  été  très  différente  de  ce  qu'elle 
est  ordinairement,  à  ce  que  m'a  dit  Mante. 

Le  bonheur  de  la  passion  de  la  gloire  gagne  à 
la  solitude,  mais  toutes  les  autres  passions  s'y  per- 
dent, leur  bonheur  devient  bien  plus  difficile. 

M™6  de  R[ezicourt]  me  dit  dans  la  conversation 
qu'autant  elle  trouve  les  sociétés  intimes  char- 
mantes, autant  elle  hait  les  visites  qui  se  font  trois 
fois  l'année,  qu'elle  a  beaucoup  éloigné  de  ses  con- 


158  JOURNAL  DE  STENDHAL 

naissances,  etc.,  etc.  Ce  qui  semble  me  dire,  et  me  dit 
en  effet  :  Ne  revenez  point. 

Si  mes  loteries  de  Octavien-Arrigo*-Fair-Montfort 
€t  du  Pervertisseur  réussissent  *,  je  puis  avoir  de 
2.000  francs  à  6.000  francs  à  manger  cet  hiver.  Je 
pourrai  hâve  a  fair  woman  of  the  society,  this  is  ne- 
cessary  for  loving  absolutely  Vict.,  même  in  the  case 
nel  quale  trovarei  in  lei  quel  aima,  grande  e  vera- 
mente  amante,  che  forse  ho  sognata. 

E  cosi  ftnisce  Vanno  duodecimo  délia  Republica  ^  *. 


1.  [Vendémiaire  an  XIII  *-septembre-octobre  1804.]  — 
Si  le  1^'  brumaire  an  XIII  je  puis  me  faire  200  livres  outre 
ma  pension,  je  puis  partir  pour  L. 

For  the  moral,  il  faut  qu'elle  sache  que  j'y  suis  allé. 

Bien  remarquer  que  le  18  brumaire,  pour  le  couronnement, 
je  la  trouverai  seule,  alors  plus  d'obstacle,  elle  seule  me  con- 
naît dans  L.  Je  puis  la  voir  aux  promenades  sans  la  com- 
promettre le  moins  du  monde.  Il  n'y  aurait  que  le  cas  où 
le  registre  du  maire  apprendrait  to  the  return  que  je  suis 
venu  dans  ces  parages. 

Elle  verrait  que  c'est  l'attente  de  l'absence  qui  m'a  retenu 
si  longtemps,  et  elle  serait  sensible  au  voyage.  Peut-être 
sera-t-elle  bien  changée  after  two. 


J'arrive  à  L...  le  20  vendémiaire  an  XIII  [12  octo- 
bre 1804]. 

Voyage. 

Séjour. 

Je  puis  laisser  à  Mante  une  lettre  pour  MM.  P[érier] 
par  laquelle  je  demande  mes  200  francs  vers  le  20,  il  me  les 
enverrait  alors  à  L... 

Si  je  veux  aller  à  L...,  que  fais-je  ici  ?  Remettre  à  Sua., 
et  partir. 

Mais  dois-je  y  aller  ? 


1804 

PARIS 


Troisième  voyage  a   Paris  ^ 

Journal  du  1^'  brumaire  an  XIII  au  [17  brumaire  an  XI II}. 

J'ai  été  vexé  les  derniers  jours  de  vendémiaire  et 
les  premiers  de  brumaire  par  une  gastricité  qui 
m'a  empêché  de  lavorare  al  Buon  Partito  *,  autant 
que  je  l'aurais  voulu. 

J'ai  vu  deux  lettres  ridicules,  l'une  dans  les 
Petites  Affiches,  d'un  Poitevin,  conseiller  à  la  pré- 
fecture de  Montpellier,  qui  salue  en  l'absence  du 
préfet,  l'autre  du  docteur  Mercier  à  moi. 


1.  Let  us  see  the  world  in  writing  of  the  comedy.  I  see  that 
in  my  sensations. 

Me  forcer  à  travailler. 

On  ne  compose  pas  bien  the  comedy  in  the  too  continuelle 
solitude,  les  détails  ridicules  s'effacent,  on  ne  voit  plus  que 
les  principes  généraux,   (yoles  de  Stendhal  en  tête  du  cahier.) 


IQQ  JOURNAL   DE   STENDHAL 

30  vendémiaire   [-22  octobre  1804]. 

Rentrée  de  M^^^  Contât*  (qui  a  ennuyé  à  Lyon  et 
à  Grenoble  et  qui,  si  je  ne  me  trompe,  tombe  un 
peu  à  Paris). 

Le  Vieux  célibataire  et  les  Fausses  confidences  *. 

3   brumaire   XIII   [-25   octobre   1804]. 

Je  suis  allé  au  spectacle  six  jours  de  suite  à 
cause  de  ma  gastricité,  qui  m'empêche  de  travailler 
et  qui  me  rend  mes  après-dîners  douloureuses. 

Je  rencontre  Penet  avec  trois  Grenoblois  à  la 
queue  des  Français  ;  nous  allons  tous  cinq  au 
parterre.  Cinna,  joué  par  Talma,  qui  revient  de 
Bordeaux.  Cette  pièce  a  excité  mon  admiration,  mais 
ne  m'a  pas  intéressé.  Je  retrouve  en  moi  les  traces 
de  ce  sentiment  ancien  et  primitif  que  j'avais  il  y  a 
oinq  ans,  et  qui  me  faisait  trouver  des  longueurs 
dans  toutes  les  tragédies,  à  l'exception  du  Cid,  je 
■crois. 

Talma  a  des  défauts,  comme  d'être  toujours  en 
mouvement  et  en  exclamation,  mais  ces  défauts 
donnent  des  regrets  sans  exciter  le  moindre  mépris  ; 
il  faut  être  un  grand  acteur  pour  les  avoir,  et 
jamais  la  médiocrité  ne  pourra  même  y  atteindre. 
Si  Talma  déclamait  davantage  par  masse  et  se 
livrait  plus  à  différentes  intonations,  il  serait  par- 
fait. Il  a  hasardé  ce  soir  une  intonation  nouvelle, 
mais  je  crois  que  c'est  d'inspiration,  et  sans  dessein. 


180*  -  26  octobre.  PARIS  {Q\ 

L* Epreuve  nouvelle  *,  de  Marivaux,  par  M^^®  Mars. 
On  regrette,  en  voyant  cette  actrice  divine,  que  la 
pièce  ne  soit  pas  bonne.  C'est  le  marivaudage  dans 
tout  son  excès.  Il  me  semble  qu'on  pourrait  faire 
une  pièce  pour  M^^^  Mars. 

Michot  a  joué  un  rôle  de  jardinier,  il  me  semble 
qu'il  sera  très  bien  dans  Fougeart. 

J'ai  été  trop  tranchant  ce  soir  avec  les  trois 
compagnons  de  Penet  et  pas  assez  comique.  Ce 
genre  les  effraie,  et  c'est  toujours  mon  défaut,  à  la 
première  entrevue.  La  même  chose  dans  le  dîner 
des  Rey,  Mante,  Durif  et  moi,  il  y  aura  demain 
quinze  jours. 

4  brumaire   [-26  octobre]. 

La  Mère  coquette  *,  de  Quinault,  jolie  pièce  ; 
jusqu'au  troisième  acte,  je  me  disais  :  Voilà  qui  vaut 
mieux  que  toutes  les  comédies  de  Collin,  c'est  une 
délicatesse  charmante  bien  supérieure  à  la  niaiserie 
de  notre  contemporain  ;  mais  Quinault  a  manqué  la 
scène  du  raccommodement  entre  ses  deux  amants, 
qu'il  avait  eu  l'art  de  faire  vivement  désirer,  et  a 
eu  la  maladresse  de  ne  pas  mettre  en  action  un 
dénouement  qui  eût  été  très  comique. 

En  général,  plus  de  délicatesse  que  de  verve 
comique,  et  (en  supposant  qu'on  joue  la  pièce  telle 
que  Quinault  l'imprima)  on  ne  s'aperçoit  pas  le 
moins  du  monde  de  ses  cent  cinquante  ou  cent 
quatre-vingts  ans. 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  11 


IQ2  JOURNAL    DE   STENDHAL 

En  dernière  analyse,  c'est  une  charmante  comédie, 
elle  serait  très  bonne  si  la  mère  jalouse  agissait 
davantage. 

Les  vers  m'en  ont  paru  très  bons  ;  il  n'y  a  pas 
de  scènes  oiseuses,  mais  les  trois  premiers  actes 
finissent  par  :  «  Entrons,  je  vous  dirai  tout  cela.  » 
Des  détails  libres  ;  au  milieu  du  plus  libre,  une  toux 
très  comique.  Les  paroles  du  vieillard  de  soixante 
ans  n'auraient  pas,  je  crois,  été  souffertes  dans  la 
bouche  d'un  jeune  homme.  Tant  il  est  vrai  qu'au 
théâtre,  où  tout  est  rapide,  la  plus  forte  impression 
ne  donne  pas  le  temps  de  songer  aux  autres,  et 
qu'ainsi  on  peut  tout  faire  passer. 

La  Jeune  femme  colère  *  (troisième  représentation) 
de  M.  Etienne,  mauvaise  pièce,  point  de  verve 
comique.  Il  paraît  que  l'auteur  n'a  pas  connu  la 
pièce  sur  le  même  sujet  of  the  great  original  Sha- 
kespeare *. 

Je  n'y  trouve  que  deux  traits  comiques,  encore  le 
second  ne  l'est-il  que  par  le  jeu  de  Clozel.  Il  dit 
d'abord,  en  se  reprochant  son  emportement,  et 
avec  emportement  :  «  Quand  je  songe  que  je  me 
suis  mis  en  colère,  cela  me  met  d'une  fureur...  »  ;  la 
deuxième  fois,  il  dit  avec  l'accent  de  la  plus  vive 
colère  :  «  Ayons  l'air  de  nous  disputer.  » 

La  Maison  de  campagne,  de  Dancourt  *,  esquisse 
spirituelle,    mais    trop    faible    pour    la    scène.    Le 


1804  -  28  octobre  PARIS  [Q^ 

dénouement  serait  un  charmant  trait  de  caractère 
en  société.  Le  vieil  avare  changeant  sa  maison  en 
auberge,  à  l'enseigne  de  VEpée  royale. 

J'avais  derrière  moi  un  homme  à  qui  j'ai  dit  : 
«  Il  est  étonnant,  monsieur,  combien  vous  ressem- 
blez à  l'Empereur  lorsqu'il  combattait  en  redingote 
grise. 

—  Je  ne  suis  pas  l'Empereur  »,  etc.  Le  ton  sérieux 
de  cette  réponse  la  rendait  plaisamment  bête.  Le 
personnage  a  ôté  son  chapeau,  et  j'ai  vu  le  front 
d'un  sot.  Il  ressemble  au  sous-lieutenant  Mou- 
tonnet  *. 

6  brumaire,   dimanche   [-28  octobre]. 

Je  sors  d'un  dîner  où  j'ai  rencontré  un  homme  qui 
a  été  vraiment  aimable  pour  moi. 

Mante  m'est  venu  chercher  à  trois  heures,  nous 
sommes  allés  à  la  Rotonde,  au  Palais-Royal,  nous  y 
avons  trouvé  d'abord  Allegret  avec  deux  provin- 
ciaux, ensuite  l'aimable  Penet  avec  M.  Dupuy, 
voyageur  d'une  maison  de  Laval,  qui  est  sorti  il 
y  a  quinze  jours  d'Espagne,  où  il  a  demeuré  quatre 
ans. 

Nous  allons  dîner  chez  Grignon,  il  nous  en  coûte 
5  livres  8  sous.  Nous  sommes  sept,  deux  provinciaux 
idiots  ne  disant  rien,  Allegret  (aimable  de  province  ; 
nous  raconte  qu'il  a  fait  le  sourd  deux  heures  de 
suite  dans  une  auberge  de  la  route  ;  le  sublime  de 


164  JOURNAL  DE   STENDHAL 

cette  aventure  est  le  cassement  de  l'assiette),  Mante, 
l'aimable  Penet,  Dupuy  le  Béarnais  et  moi. 

M.  Dupuy  nous  raconte  les  honneurs  rendus  en 
Espagne  à  Moreau,  le  gouverneur  de  Cadix  le  loge 
chez  lui.  Quand  il  sort  dans  les  rues  le  matin  en 
redingote  bleue,  chapeau  rond  et  pipe  à  la  bouche, 
les  petits  enfants  le  suivent  en  criant  :  «  Vive 
Moreau  !  »  D[upuy]  et  dix-huit  autres  Français, 
se  trouvant  logés  à  Barcelone  dans  la  même  auberge 
que  lui,  lui  donnent  à  dîner  ;  sa  femme,  invitée,  ne 
peut  pas  y  assister,  il  y  vient,  et  leur  raconte  tout 
bonnement  ses  batailles. 

Le  prince  de  la  Paix  *,  qui  a  été  simple  garde  du 
corps,  plus  puissant  que  le  roi  en  Espagne  parce 
qu'il  caracole  la  reine.  Le  prince  a  trente  ans  et 
est  superbe  homme.  —  La  rencontre  dans  la  rue  à  la 
tête  de  ses  gardes.  —  L'anecdote  de  l'archevêché.  — 
L'an[ecdote]  du  rosaire.  Il  est  universellement 
haï,  quoiqu'il  ne  soit  pas  méchant,  mais  il  humilie 
les  amours-propres.  La  reine  donne  à  son  occasion 
un  soufflet  à  son  fils,  le  prince  des  Asturies,  jeune 
homme  de  dix-huit  ans  qui  paraît  détester  Ca- 
doja  (sic)  (le  prince  de  la  Paix)  et  que  peut-être 
pour  cette   raison  l'Espagne  adore. 

Don  Quichotte  toujours  estimé.  D[upuy]  préfère 
l'édition  remise  en  langue  nouvelle.  D[upuy]  me 
paraît  être  entièrement  au  niveau  de  sa  classe  ; 
ainsi,  ce  qu'il  me  dit  est  le  paraître  d'un  négociant 
voyageur  en  Espagne.  Ce  jeune  homme  a  une  phy- 


1804  -  28  octobre.  PARIS  j  g5 

sionomie  singulièrement  spirituelle,  telle  que  je  me 
figure  celle  de  Miguel  de  Cervantes,  des  yeux  à  la 
Raphaël  (particulièrement  avec  son  maître  d'ar- 
mes). Il  me  donne  par  son  récit  une  jouissance  d'es- 
prit qui  me  met  exactement  hors  de  moi,  toute  mon 
attention  est  à  considérer  les  choses  qu'il  me  dit. 
C'est  la  seule  jouissance  de  ce  genre  que  j'aie  éprouvée 
depuis  la  Confession  exécutée  à  Gr[enoble]  par  Diday 
et  F^  Mallein,  celle-ci  est  moins  vive. 

Celle  de  l'Opéra,  avec  Martial,  était  d'un  degré 
moins  forte,  je  n'étais  pas  hors  de  moi,  je  voyais 
mon  bonheur  et  avais  assez  de  force  pour  l'analyser. 

Le  théâtre  de  Madrid  est  superbe,  on  n'y  joue 
presque  que  des  pièces  françaises  traduites,  et  la 
plupart  mutilées.  On  y  a  joué  dernièrement  Fénelon, 
de  Chénier  *,  qui  a  eu  cinquante-sept  représenta- 
tions. La  représentation  de  cette  pièce,  demandée 
à  grands  cris  pendant  un  mois,  a  été  une  victoire 
remportée  sur  l'Inquisition  par  la  jeunesse  espa- 
gnole. 

Au  reste,  l'Inquisition  est  sans  pouvoir,  son  plus 
mauvais  effet  est  d'empêcher  la  libre  circulation 
des  livres.  Nos  journaux,  cependant,  pénètrent  en 
Espagne.  Lorsqu'un  homme  a  mal  parlé  de  la 
religion,  ou  écrit  contre  elle,  l'Inquisition  le  fait 
appeler  et  lui  demande  s'il  persiste  ;  il  assure  que 
non  et  tout  est  fini.  S'il  tombe  une  deuxième  fois, 
il  est  mis  en  prison. 

JOURNAL     DE    STENDAnL.  11. 


166  JOURNAL   DE   STENDHAL 

12  brumaire   [-3  novembre]. 

Je  me  force  à  travailler  to  the  Good  Parti,  n'en 
ayant  nulle  envie,  même  mon  déjeuner  me  pesant  ; 
je  finis  par  do  the  best  comic  scène  that  I  hâve  ever 
made,  the  third  of  the  first  act  *. 

Il  faut  donc  se  forcer  à  travailler  tous  les  jours. 

Penet  et  moi  nous  allons  à  Louvois.  Le  Père 
d'occasion  *,  absence  absolue  de  talent  ;  j'aurais  cru 
que  c'était  là  le  dernier  degré  de  médiocrité  suppor- 
table sans  r Amant  soupçonneux  *,  un  acte  [en]  vers, 
de  Chazet  et  Lafortelle,  qu'on  a  donné  ensuite  pour 
la  première  fois. 

Il  est  impossible  de  concevoir  quelque  chose 
d'aussi  peu  peignant  les  passions  ou  les  ridicules  que 
cette  pièce.  Je  ne  dois  jamais  craindre  de  tels  rivaux. 

Les  Ménechmes  *,  de  Regnard.  Pièce  gaie,  où 
Picard  joue  fort  bien,  mais  dont  une  deuxième  re- 
présentation m'ennuierait,  parce  qu'elle  ne  peint 
vigoureusement  ni  les  ridicules,  ni  les  passions. 
La  couleur  du  style  de  Regnard  est  la  gaieté.  Cette 
pièce,  si  loin  *,  est  d'une  perfection  vraiment  infinie 
si  on  la  compare  aux  deux  premières. 

Penet,  dans  les  entr'actes,  me  parle  des  moeurf; 
de  Gr[enoble]  ;  homme  excellent  à  consulter,  parce 
que,  n'ayant  aucun  système  ni  aucune  prétention 
il  voit  les  choses  telles  qu'elles  sont. 

Il  me  conte  qu'on  a  joué  la  Petite  Ville  de  Picard 
à  Bourgoin  ;  les  femmes  étaient  de  toute  ferveur. 


1804  -  4  novembre.  PARIS  {QJ 

La  classe  la  plus  ridicule  en  France  est  celle  du 
petit  bourgeois  casanier,  vivant  de  ses  rentes. 

Le  magistrat  sait  quelque  chose,  l'expérience 
instruit  le  militaire  et  le  négociant,  mais  rien  ne 
guérit  les  erreurs  du   petit   bourgeois. 

Sotte  importance  (celle  dont  Falconet,  de  Gre- 
noble, a  la  ligure  et  dont  le  capitaine  des  gardes 
nationales  avec  qui  Mante  a  déjeuné  hier  chez  Daru 
m'a  donné  un  trait  :  «  En  province,  on  fait  ce  qu'on 
veut,  mais  à  Paris,  le  service  n'est  pas  un  badi- 
nage  »),  excellente  à  jouer  dans  ma  comédie  en 
un  acte  sur  les  petites  \âlles,  comédie  à  faire  devant 
l'original,  à  Grenoble,  et  dont  le  mot  de  Tencin 
aîné  est  le  fondement. 

J'ai  vu  avec  Penet  un  buste  de  Molière,  au  foyer 
de  Louvois,  qui  m'a  charmé  ;  l'âme  du  grand  homme 
y  est  bien  exprimée,  et  je  trouve  que  Saint-Aubin  a 
bien  saisi  l'oeil  de  feu  du  petit  profil  *.  Molière,  dans 
ce  buste,  a  une  figure  vraiment  sublime.  Me  le  pro- 
curer dès  que  je  serai  stable. 

Une  nuit  d'insomnie  ;  je  pense  beaucoup  au  plan 
du  Courtisan  *,  comédie  en  cinq  actes  et  en  vers  ; 
j'ai  bravement  négligé  d'écrire  mes  réflexions,  et 
je  les  ai  perdues. 

Dimanche,  13  brumaire  XIII  [-4  novembre  1804]. 
Je  travaille  jusqu'à  quatre  heures,  je  dîne  avec 


168  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Mante  et  Penet.  Nous  rencontrons  Mornas  et  Durif 
(le  gros),  excessive  bêtise  de  ces  deux  êtres. 

«  Mais  la  maison  de  ton  père  *  est  manquée  ;  de 
l'avis  de  tous  les  connaisseurs  de  Grenoble,  elle 
manque. 

—  Et  comment  ? 

—  Les  fondements  sont  trop  solides  pour  une 
maison  qui  n'a  que  deux  étages  ;  il  en  fallait  quatre 
ou  cinq.  » 

Mante  a  bien  ri  de  ce  trait,  ainsi  que  Durif  le 
médecin  et  moi.  Le  gros  Durif  a  donné  la  comédie 
sur  le  titre  de  Citoyen,  qu'il  déteste.  Je  me  suis 
moqué  de  lui  le  mieux  du  monde,  sans  qu'il  s'en 
aperçût. 

Moyen  comique  :  je  lui  donnais  des  louanges  qu'il 
prenait  à  bon  compte,  qui  faisaient  voir  la  ridiculité 
de  ce  qu'il  disait  et  qui  le  poussaient  à  en  dire 
davantage. 

Je  vais  de  là  au  cabinet  de  lecture.  Je  lis  avec 
grand  plaisir  un  morceau  de  Montaigne,  que  je 
n'avais  pas  vu  depuis  deux  ans.  Son  style  peint 
supérieurement  son  caractère.  C'est  peut-être  le 
style  français  qui  a  le  plus  de  coloris. 

Je  lis  un  morceau  du  Génie  du  Christianisme, 
je  me  sens  charmé  par  le  bien  écrit,  tant  que  les 
absurdités  ne  sont  pas  trop  fortes. 

De  là,  je  vais  gratis  (pour  la  seconde  fois  de  ma 
vie,  je  crois),  à  VAi^ocat  Patelin  *, 

Cette    comédie    est    écoutée    avec    murmures    et 


1804  -  5  novembre.  PARIS  159 

sifflée  à  la  fin.  C'est  dimanche  ;  un  jour  où  il  n'y 
aurait  eu  au  parterre  que  peu  d'honnêtes  gens  (dans 
le  sens  de  Louis  XIV),  on  aurait  savouré  ses  beautés  ; 
mais  les  spectateurs  du  dimanche  veulent  montrer 
leur  goût  par  leur  sévérité. 

Cette  pièce  est  pour  moi  un  réquisitoire  contre  un 
condamné,  elle  ne  me  fait  pas  autant  de  plaisir  que 
je  m'y  attendais  ;  il  y  a  cependant  deux  très  bonnes 
scènes  :  la  première  scène  de  Patelin  et  de  M.  Guil- 
laume, et  celle  du  plaidoyer.  Les  sentiments  ainsi 
que  le  style  en  sont  francs  et  naturels. 

14  brumaire   [-5  novembre]. 

Je  sors  du  Cid,  indignement  joué.  Je  n'ai  pu  voir 
que  les  fautes  de  Corneille,  je  ne  l'ai  pas  trouvé 
assez  sentimental  et  j'ai  vu  avec  peine  des  tirades 
pour  développer  le  caractère  de  celui  qui  parle,  là 
où  sa  passion  lui  ordonnait  de  ne  dire  qu'un  mot. 
Lafond  est  à  tout  jamais  un  acteur  médiocre. 

Bourgoin  *  va  folâtrer  avec  Chaptal,  dans  la  loge 
de  ce  dernier,  aux  yeux  de  tout  le  public  ;  cela  fait 
rire  Pacé.  J'y  vois  encore  M^^^^  Contât,  Raucourt, 
George,  M'^®  Tallien,  Dugazon. 

Ensuite,  la  première  représentation  de  la  Leçon 
conjugale  *,  trois  actes  [en]  vers  ;  c'est  encore  bien 
moins  bon  que  la  pièce  d'Etienne,  et  tout  ce  qu'il 
y  a  de  bon  est  dans  la  comédie  de  Louvois.  Ces 
gens-là  ne  seront  jamais  à  craindre  pour  un  poète 


170  JOURNAL   DE  STENDHAL 

comique  ou  tragique.  Les  auteurs  sont  MM.  Chazet 
et  Sewrin. 

17   brumaire,  8  h.   du  soir   [8  novembre]. 

Je  lis  la  Méchante  Femme  de  Shakespeare  (the 
taming  *  of  the  shrew).  J'admire  à  chaque  scène  le 
génie  de  ce  grand  homme,  et  la  tête  anti-dramatique 
de  nos  faiseurs  de  comédies. 

Je  n'en  suis  qu'à  la  septième  scène  du  premier 
acte,  et  Shakespeare  me  fournit  déjà  une  idée  qui 
pourrait  faire  une  charmante  comédie.  Je  crois  voir, 
il  est  vrai,  depuis  que  je  crois  savoir  peindre,  que 
tous  les  sujets  seraient  bons  dans  mes  mains.  Je 
ne  crains  plus  que  les  sujets  me  manquent.  Dites 
à  un  barbouilleur  :  «  Peignez  Phèdre  »  ;  expliquez-lui 
même  l'action,  il  ne  fera  qu'une  croûte  ;  Guérin, 
qui  a  le  génie  de  l'art,  fait  un  chef-d'œuvre. 

Je  crois  que  je  ferais  des  comédies  excellentes 
comparées  à  celles  de  Chazet,  Sewrin  et  Etienne^ 
voilà  le  sens. 

J'aurais  donc  fait  un  Petruchio  très  aimable,  de 
trente-cinq  ans,  dégoûté  de  l'amour,  n'y  croyant 
plus  et  voulant  une  femme  riche.  Catherine  aurait 
eu  son  caractère,  mais  avec  un  esprit  si  charmant 
par  son  originalité  et  ses  saillies,  que  Petruchio, 
qui  n'aurait  d'abord  cherché  à  la  connaître  et  à  la 
corriger  que  dans  le  dessein  d'avoir  une  femme 
riche,  le  ferait  à  la  fin  par  amour. 

Voilà,  je  crois,  une  jolie  comédie,  mais  rare  dans 


1804  -  8  novembre.  PARIS  |7[ 

la  nature,  amusante  et  point  utile,  bonne  seulement 
par  le  talent  de  l'artiste,  et  difficilement  un  chef- 
d'œuvre  ;  si  le  peintre  a  du  génie,  il  vaut  mieux 
qu'il  cherche  les  plus  beaux  sujets,  il  peut  alors 
«spérer  de  faire  des  ou\'Tages  éternels. 

Le  prétexte  de  la  colère  de  Petruchio  est  toujours 
le  grand  respect  qu'il  veut  que  l'on  rende  à  Cathe- 
rine, et  il  veut  qu'on  lui  rende  tous  ces  respects 
parce  que,  dit-il,  elle  est  sujette  à  se  mettre  en 
oolère,  ce  qui  est  un  horrible  défaut. 


1804 

PARIS* 


Journal  de  mon  troisième  voyage  a  Paris 

Collier  du  [23]  brumaire  au  [28  frimaire  an  XIII]. 

23  brumaire  XIII  [-14  novembre  1804]. 

Déjeuné  chez  Adèle  of  the  gâte,  où  je  trouve 
M.  Durand,  peintre.  Je  rencontre  le  général  Mi- 
chaud,  qui  me  dit  :  «  Apportez-moi  un  modèle  de 
certificat,  et  je  signerai  *.  » 

Pour  éviter  le  genre  pauvre  d'action  que  j'ai  si 
bien  observé  hier  soir  dans  le  Séducteur,  de  Bièvre  *, 
avant  de  peindre  un  caractère,  faire  son  étendue, 
c'est-à-dire  la  liste  de  toutes  les  actions  qu'il  peut 
faire. 

Je  travaille  jusqu'à  cinq  heures,  je  vais  au 
P[alais]-R[oyal],  je  trouve  sur  la  porte  du  café  de 
Foy  Dupuy,  Penet,  AUegret  et  trois  ou  quatre  autres 
Grenoblois.  Le  pauvre  Allegret  me  prend  le  bras  eu 
entrant,  il  est  bien  souffrant  de  sa  v...  ;  Dupuy  a 


174  JOURNAL   DE    STENDHAL 

toujours  une  figure  et  une  manière  d'être  qui  m'en- 
chantent ;  je  trouve  Penet  échauffé,  c'est  pour  faire 
une  bonne  action  ;  hier,  il  s'échauffa  de  même  pour 
Boury  (Victor)  ;  outre  cela,  il  s'échauffe  une  petite 
fois  devant  moi,  d'ailleurs  ce  n'est  pas  un  homme 
à  affectation,  donc  c'est  un  excellent  homme. 

Penet,  Mante  et  moi  nous  lui  remettons  chacun 
six  livres  par  farce,  pour  rire  ;  nous  montons  au  113, 
P[enet],  D[upuy]  et  moi  ;  P[enet]  perd  sept  livres, 
Dupuy  vingt-quatre,  moi  trente.  Cette  lessive, 
qui  est  la  plus  forte  faite  à  P[aris],  tombe  mal. 
J'en  suis  d'une  gaieté  folle  toute  la  soirée.  Je  lis 
bien  à  cette  heure  (onze  heures)  la  cause  de  cette 
gaieté,  elle  subsiste  encore  :  elle  vient  de  mes  chi- 
mères du  monde  et  de  mon  caractère  de  poète. 

Je  me  promène  ensuite  trois  heures  avec  Penet, 
MM.  Callignon  et  Blanc  nous  joignent  ensuite. 
Moulezin  et  Blanc  me  marquent  beaucoup  d'égards 
depuis  trois  jours,  je  ne  sais  pourquoi. 

Je  dîne  à  dix  heures  et  je  rentre. 

Nous  parlons,  P[enet]  et  moi,  de  Dufay;  il  voulut 
une  fois  se  jeter  par  la  fenêtre  parce  que  sa  mère 
lui  avait  donné  un  soufflet.  P[enet]  et  Bon  le  re- 
tinrent. Il  voulait  être  poète,  a  laissé  ses  manuscrits 
à  Bon,  M.  Maléchard  et  Penet. 

Effet  de  la  douleur  sur  celui-ci  :  il  apprend  à 
Marseille,  en  montant  l'escalier  de  Reybaud,  la 
mort  de  son  frère,  par  une  lettre  qu'il  croyait  être 
de  lui.   Il  demeure  immobile,  allait  tomber  enlin^ 


1804  -  lô  novembre.  PARIS  j^75 

lorsqu'on  le  soutient  *.  Il  finit  par  croire  que  Fré- 
déric Faure  s'est  moqué  de  lui,  chose  hors  de  toute 
vraisemblance. 

Je  vis  hier  aux  Français  le  Séducteur  et  la  Ga- 
geure *.  Action,  originalité,  mais  longueurs  et 
manque  d'élégance. 

La  première  pièce,  quoique  montée  le  mieux  pos- 
sible (Fleury,  Contât,  Mars,  Michot)  m'ennuie 
tellement  par  son  vide  d'action  et  son  bavardage, 
qu'on  me  donnerait  mes  entrées  toutes  les  fois  qu'on 
la  joue  que  je  n'irais  pas. 

Elle  produisait  cependant  un  grand  effet  sur  mes 
voisins.  Ce  caractère  est  celui  de  tous  qui  est  le 
plus  intelligible  pour  les  gens  médiocres  français. 
Tous  sont  plus  ou  moins  séducteurs. 

Ce  parterre  est  un  excellent  public,  applaudissant 
souvent  à  des  phrases  brillantées,  mais  ne  laissant 
rien  passer  de  bon  sans  le  sentir. 

Il  y  a  du  mauvais  ton  dans  la  Gageure,  mais  cette 
mystification  continuelle  plaît  à  notre  vanité.  Elle 
me  fait  penser  au  grand  principe  de  l'originalité 
de  lieu.  Je  m'étais  promis,  la  veille,  de  tracer 
toujours  Vétendue  d'un  caractère  avant  de  le 
tracer. 

25   [brumaire-16  novembre]. 

Je  lis  avec  beaucoup  de  plaisir  à  la  Bibliothèque 
nationale  les  lettres  autographes  de  Voltaire  à 
Maupertuis.    Son    écriture    ressemble    beaucoup    à 


176  JOURNAL   DE   STENDHAL 

celle  de  M.  D[aru]  et  à  la  mienne.  Ces  lettres  sont 
de  1732,  il  écrit  ny  pour  ni.  Je  lis  ensuite  quelques 
lettres  autographes  de  Henri  IV  à  la  marquise  de 
Vaudreuil,  une  de  ses  maîtresses.  Elles  me  char- 
ment, c'est  là  le  mot  ;  c'est  là  qu'il  faut  étudier 
la  naïveté,  autant  que  dans  La  Fontaine.  Etudier  la 
naïveté  ?  —  Oui  ;  lorsque,  comme  hier,  je  ne  me 
porte  pas  très  bien,  que  j'ai  des  idées  fines  et  en 
même  temps  que  je  sens,  mon  âme  étudie  la  naïveté, 
apprend  à  la  sentir. 

Ces  lettres  d'Henri  IV  me  semblent  valoir  infini- 
ment mieux  que  celles  de  M™^  de  Sévigné  ;  ce  grand 
homme  aurait  eu  une  réputation  seulement  comme 
auteur.  Lire  toutes  ses  lettres,  mais  non  pas  lors- 
que je  serai  très  passionné,  elles  m'ennuieraient,  ne 
les  lire  que  lorsque  mon  âme  sera  en  état  de  les 
sentir.  C'est  une  des  études  les  plus  utiles  que  je 
puisse  faire  comme  poète  ;  quel  trésor  de  naïveté,  et 
point  altéré  par  l'attente  de  l'impression. 

Ces  lettres  sont  pleines  de  fautes  d'orthographes 
et  signées  H  *. 

La  Rive  est  ennemi  du  ridicule.  On  tourne  tout 
en  ridicule  aujourd'hui,  disait-il  avec  douleur  de 
vanité,  plus  par  un  retour  sur  lui-même  que  par 
amitié  pour  Luce  de  Lancival,  dont  je  plaisantais 
le  poème  *. 

Je  commence  à  m'apercevoir  qu'un  cœur  trop 
passionné  ne  sent  pas  bien  des  choses  :  le  comique, 
le  naïf,  les  fines  sensations  du  style. 


1804  -  17  novembre.  PARIS  j^77 

26   [brumaire-17  novembre]. 

Je  sors  de  la  Montansier,  il  y  avait  quatre  pièces, 
j'en  ai  laissé  une.  C'est  la  seconde  fois  que  j'y  vais, 
ce  voyage-ci.  Brunet  jouait  (T Auberge  pleine  *) 
Danière.  La  pièce,  qui  me  faisait  tant  rire  il  y  a 
sept  ou  huit  ans  à  Grenoble,  me  paraît  bien  bête 
et  bien  peu  comique  ;  elle  est  cependant  citée  comme 
un  chef-d'œu%Te  de  gaieté.  J'espère  montrer,  même 
dans  ce  genre,  un  comique  plus  serré. 

Mante  trouve  la  Pupille  mauvaise  et  que  les 
Etourdis  *  sont  pleins  de  vrai  comique.  Je  porte  sur 
ces  pièces  des  jugements  bien  différents.  Outre  la 
lenteur  de  conception  qu'a  Mante,  il  lui  manque 
peut-être  un  peu  de  sensibilité  à  la  Jean- Jacques  ; 
on  n'a  celle-là  qu'autant  qu'on  a  regardé  les  femmes 
un  peu  en  fou,  et  il  est  très  raisonnable.  Au  reste, 
rejuger  la  Pupille  et  les  Etourdis. 

Une  demoiselle  de  Gr[enoblej  disait  à  Penet  : 
«  Lorsqu'on  en  a  goûté,  on  ne  peut  plus  s'en  passer  », 
ce  qui  confirme  la  maxime  de  Jean- Jacques  :  «  Re- 
fusez tout  aux  sens,  si  vous  voulez  n'être  pas  conduit 
à  la  dernière  faiblesse.  » 

La  crainte  du  mépris  rend  susceptible.  La  Vau- 
guyon,  Saint-Simon. 

Régulus,  avec  le  caractère  d'Henri  IV,  serait  la 
perfection  jusqu'ici  connue  de  l'homme  donnant 
le'plus  de  plaisir  à  ses  concitoyens, 

JOURNAL     DE    STE>EHAL.  12 


178  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Ce  qui  nuit  à  la  vertu  parmi  nous,  c'est  qu'elle 
a  le  caractère  du  jeune  Horace. 

La  Vauguyon  *,  quatrième]volume  du  Supplément 
de  Saint-Simon,  maximum  de  la  susceptibilité. 

27   [brumaire-18  novembre]. 

Je  vais  à  dix  heures  avec  Mante  chez  Rey,  qui 
nous  conte  la  manière  dont  Destutt  l'a  présenté  à 
Cabanis  :  «  Votre  maître  et  le  mien.  » 

De  là,  nous  allons  chez  Sicard  *.  Je  retrouve  cet 
enfant  si  jcli  dont  la  vue  m'avait  tant  charmé,  il 
y  a  un  an,  au  cours  de  Legouvé  ;  il  a  perdu  l'expres- 
sion angélique  de  sa  figure. 

Air  Tartufe  de  Sicard  ;  il  n'ouvre  pas  la  bouche 
sans  dire  une  fausseté.  Les  définitions  de  Massieu  * 
sont  des  figures  poétiques.  Il  n'y  a  d'admirable  que 
le  travail  sur  les  sourds-muets,  dont  plusieurs  ne 
sont  que  sourds.  Jolie  petite  sourde-muette  lisant  un 
quatrain  très  bien,  aux  sons  nasaux  près. 

Au  Philosophe  marié  *,  pièce  mauvaise  mais  aimée 
du  vulgaire  parce  qu'elle  est  aisée  à  comprendre  ; 
un  geste  de  M^^^  Contât  me  fait  comprendre  ce  qu'elle 
va  dire  :  «  Qu'entends-je  ?  » 

A  propos  de  philosophes,  il  se  manifeste  deux 
partis  dans  la  salle.  Ce  soir,  je  vois  mille  caractères 
à  peindre  dans  la  société,  parce  que  mon  imagination 
me  représente  exactement  tous  les  détails  et  leurs 
rapports  comiques  avec  le  public. 


1804  -  20  novembre.  PARIS  179 

28  [brumaire-19  novembre]. 

Au  sortir  de  chez  La  Rive,  we  go  at  Hardy 
Coffee  *,  nous  y  trouvons  le  poète  Fulchiron  *. 

Tyran  domestique  *,  de  Duval,  cinq  actes  [en] 
vers.  Pénétrer  le  principe  du  petit  talent  de  l'épi- 
gramme  et  l'acquérir,  lire  Catulle,  faire  un  recueil 
des  cinquante  oujsoixante,  ou  trente  ou  quarante 
bonnes  épigrammes]  existantes  de  Jean -Baptiste 
Rousseau,  Racine,  Boileau,  Le  Brun.  Lire  Catulle. 

29  [brumaire-20  novembre]. 

J  phi  génie  en  Tauride  *  et  la  huitième  de  la  Leçon 
conjugale.  Cette  pièce,  qui  ne  peint  rien,  plaît  en 
ce  qu'elle  représente  tant  bien  que  mal  une  aventure 
arrivée  entre  des  gens  aimables.  M^^^  Mars  et  Dazin- 
court  jouent  beaucoup  mieux  que  la  première  fois, 
surtout  la  divine  IVIars.  Faire  une  pièce  qui  la  déve- 
loppe. 

Je  n'avais  pas  vu  Iphigénie  depuis  la  représenta- 
tion du  Théâtre  Olympique,  où  M^^^  Saint- Val  *  joua 
pour  M^is  Thénard  *  et  où  Talma  me  fit  pleurer 
dans  ses  adieux  avec  Pylade  (Saint-Phal).  Dès  ma 
plus  tendre  enfance  j'ai  été  très  tendre  pour  les 
adieux,  à  présent  c'est  presque  la  seule  chose  qui 
m'attendrisse. 

Cette  pièce  est  médiocre,  elle  n'intéresse  pas 
parce  qu'elle  ne  marche  pas.  Je  crains  bien  qu'elle 


180  JOURNAL   DE   STENDHAL 

ne  soit  comme  Œdipe,  que  tout  ce  qu'il  y  a  de  bon 
ne  soit  du  poète  grec  ;  des  Allemands  qui  étaient 
à  côté  de  moi  disaient  qu'elle  était  absolument 
imitée.  Exagération  dans  les  sentiments  et  le  style 
(surtout  Pylade,  au  commencement  du  troisième 
acte),  ce  qui  vient,  je  crois,  de  ce  que  l'auteur  ne 
connaissait  ni  ne  sentait  la  vraie  grandeur.  Je 
refaisais  en  moi-même  chaque  détail  de  la  pièce  en 
la  voyant  jouer.  Le  premier  acte  a  déjà  la  couleur 
du  rôle  d'Oreste,  ce  qui  est  une  faute.  Iphigénie 
parle  raison  en  termes  ampoulés  et  offensants  au 
sombre  fou  Thoas,  il  fallait  frapper  son  imagination 
par  un  faux  oracle,  par  de  feints  transports,  ou  de 
toute  autre  manière.  Guimond  ne  connaissait  pas 
le  cœur  humain,  jamais  de  ton  naturel,  tous  ses  per- 
sonnages professent  la  morale  par  un  vers  simple, 
sublime,  parce  qu'il  peint  juste  et  sans  affectation 
les  sentiments  ou  les  choses.  Bavardage  dans  les 
moments  décisifs  pour  une  passion,  qui  fait  mal  jouer 
les  acteurs  qui  sentent.  Au  cinquième  acte,  vers 
d'Oreste  {du  fils  d'Agamemnon),  vers  d'Oreste  très 
bien  dit  par  Talma,  espèce  de  sublime,  la  fierté  dans 
le  malheur,  mais  ce  sublime,  qui  tombera  à  mesure 
qu'on  connaîtra  les  rois,  et  que  par  conséquent  on 
méprisera  leur  grandeur,  qui  ne  consiste  qu'en 
broderies,  est  mal  choisi  pour  un  philosophe  et 
prouve  que,  malgré  son  étalage,  Guimond  ne  l'était 
pas   profondément. 

Profiter  de  ce  que  j'ai  senti  là,  le  courage  dans 


1804      20  novembre.  PARIS  j^gj 

le  malheur  un  peu  sublime,  fait  un  peu  craindre  et 
admirer,  serait  tout  à  fait  sublime  si  l'on  ne  soup- 
çonnait pas  un  peu  le  héros  de  jouer  la  comédie,  ce 
qui  est  sa  meilleure  politique. 

Manque  de  vérité  de  toute  manière  :  au  cinquième 
acte,  Oreste  devrait  au  moins  s'armer  du  couteau 
sacré.  Shakespeare  aurait  bien  fait  sur  ce  sujet  une 
autre  pièce  que  celle-là,  et  cependant  je  suis  sûr  que 
tous  les  grands  littérateurs  du  temps,  et  peut-être 
de  celui-ci,  préfèrent  cette  pièce  à  tout  ce  qu'a  fait 
le  naturel  et  sublime  Shakespeare. 

Talma  a  des  moments  sublimes,  mais  souvent 
monotones,  et  je  conçois  le  mieux.  Mais  il  est  tout 
au  long  superbe,  les  plus  grands  peintres  n'ont  point 
de  plus  belles  attitudes  et  de  plus  belles  têtes.  Je 
reconnais  une  attitude  et  une  figure  de  Raphaël.  Je 
doute  qu'il  soit  jamais  égalé  dans  cette  partie  de 
l'art. 

L'amitié  d'Oreste  et  de  Pylade  et  le  combat  à  qui 
mourra  doivent  faire  un  doux  effet  dans  VOreste 
d'Alfieri.  Peut-être  pourrai-je  rendre  cette  partie 
plus  touchante.  Il  me  semble  qu'on  ne  doit  ajouter 
aux  caractères  des  personnages  que  ce  qui  rend  les 
situations  plus  touchantes. 

Le  mérite  de  Guimond,  ou  plutôt  du  poète  grec, 
c'est  qu'on  n'est  pas  fatigué  de  confidents  ni  de  per- 
sonnages comme  Eriphile.  Racine  me  semble  le 
père  de  la  race  des  confidents,  qui  était  dans  la 
nature  qu'il  avait  sous  les  yeux. 

JOURNAL     DE     STRNDHAL.  12. 


182  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Quand  je  ferai  des  tragédies,  j'aurai  au  moins 
pour  moi  la  connaissance  et  le  sentiment  du  vrai 
grand  et  du  sublime,  et  le  naturel  des  sentiments 
et  du  style. 

[30  brumaire-21   novembre.] 

Je  puis  dire  : 

Et  l'Eglise  triomphe  ou  fuit  en  ce  moment. 

C'est  aujourd'hui  (disent  les  journaux),  mercredi 
30,  que  l'on  juge  les  pièces  de  vers  envoyées  à 
l'Institut  ;  probablement  on  couronnera  quelque 
ode  à  Bonaparte.  Le  plus  heureux  pour  Leimery 
serait  qu'on  couronnât  une  ode  anonyme  qui  serait 
de  Fontanes,  Chénier  ou  quelque  autre  qui  laisserait 
le  prix  (comme  Lah[arpe],  Dithyrambe  sur  Voltaire)^ 
et  qu'on  laissât  le  prix  à  Leimery,  qui  remporterait 
l'accessit.  Le  public  alors  lui  donnerait  le  peu  de 
gloire  que  ce  prix  peut  donner.  Cette  circonstance 
même  le  ferait  remarquer. 

Je  sens  que  mes  ouvrages  faits  me  puent.  Donner 
ce  sentiment  (exquis)  à  Chapelle  *. 

«  Bonjour,  M.  Lin-gu-et.  —  Bonsoir,  M.  Cocu-é- 
let.  »  (Coqueley). 

Rulhière  :  «  Je  n'ai  fait  en  ma  vie  qu'une  méchan- 
ceté. »  —  Talleyrand  :  «  Quand  finira-t-elle  ?  » 

Le  ridicule  de  La  Rive  et  de  bien  d'autres  est 
d'énoncer  les  sentiments  d'une  âme  grande  sur  les 


1804  -  22  novembre.  PARIS  ;[83 

choses  habituelles  de  la  vie,  ceux  qu'avait  Lekain 
par  exemple,  homme  à  caractère  (lettres  de  Colar- 
deau  à  Lekain),  et  de  les  démentir  au  moment  même 
par  leurs  actions.  La  Rive  disant  qu'il  méprise  tous 
les  honneurs  du  monde,  et  au  même  moment  tirant 
vanité  d'une  réponse  insignifiante  pour  la  vanité 
qu'il  a  extorquée  au  prince  Louis  Bonaparte  en  lui 
allant  offrir,  à  propos  de  bottes,  des  pommiers  à 
vendre.  C'est  dans  les  motifs  préparatoires  de  l'ac- 
tion actuelle,  c'est  dans  ces  actions  antérieures  que 
se  niche  le  fort  comique,  et  que  le  profond  connais- 
seur de  l'homme  se  fait  connaître. 

Ce  trait-là,  non  pas  si  frappant,  mais  dans  le 
genre  de  celui  de  Tencin  (M.  Projet)  aux  Tuileries. 
Le  trait  de  Tencin  peint  le  caractère  et  n'est  que 
d'un  ridicule  très  doux,  celui  de  La  Rive  est  bien 
plus  acre. 

l^r  fiimairc   [-22  novembre]. 

Je  travaille  assez.  Rey  me  parle  encore  de  mon 
peu  de  naturel  ;  je  vais  chercher  Cler,  le  sourd-muet, 
qui  ne  veut  pas  venir  avec  M[ante]  et  moi  au  bas- 
tringue ;  cela  me  jette  aux  Français. 

Le  Préjugé  à  la  mode  *,  suivi  des  Deux  Pages  *. 

J*avais  encore  l'idée  du  Préjugé,  d'après  mes 
anciennes  lectures  à  Claix,  celles  qui  me  jetèrent 
dans  l'art  dramatique.  Il  y  a  bien  longtemps  de 
cela,  c'était  peut-être  avant  le  jour  où  l'on  lit 
périr   les   deux  prêtres  *,   et   où    j'expliquais  avec 


134  JOURNAL    DE   STENDHAL 

M.  Durand  les  Bucoliques  de  Virgile  dans  la  grande 
salle,  lorsque,  vers  les  onze  heures  et  demie,  les  cris  de 
joie  de  leur  mort  s'élevèrent.  Fixer,  lorsque  je  serai  à 
Grenoble,  l'époque  de  ces  premières  lectures.  Ce  fut 
Destouches,  que  je  trouve  si  mauvais  aujourd'hui, 
et  pour  lequel  j'ai  même  une  antipathie  marquée, 
qui  m'enchanta  par  ses  rôles  d'amour,  que  mon 
imagination  embellissait,  et  qui  me  jeta  dans  le 
théâtre.  A  cette  époque,  je  ne  sentais  guère  Molière  ; 
Racine  m'ennuyait  à  mourir.  Je  sentais  davantage 
Corneille.  J'avais  de  l'antipathie  pour  les  tragédies 
et  pour  le  style  tragique.  Je  trouvais  dans  toutes 
les  tragédies,  excepté  le  Cid,  les  morceaux  ennuyeux, 
et,  en  arrivant  à  Paris  en  l'an  VII,  ces  morceaux 
ennuyeux  me  glaçaient  toujours. 

Le  Préjugé  m'a  paru  moins  traînant,  surtout  dans 
les  premiers  actes,  que  les  autres  ouvrages  de  Des- 
touches. Le  protagoniste  a  un  caractère  si  faible 
qu'il  en  déplaît.  Fleury  paraît  masqué  au  cinquième 
acte  et  fait  ainsi  le  dénouement. 

Ce  préjugé  est  passé,  et  la  comédie  avec  lui.  Grand 
objet  à  considérer,  ne  pas  peindre  ce  qui  cessera 
d'exister,  approfondir  ce  sujet,  chercher  les  carac- 
tères les  plus  durables  possible.  Je  crois  Tartufe 
et  les  petites  pièces  de  Dancourt  les  deux  extrémités. 
Approfondir  ferme  cela. 

A  ce  voyage  à  Gr[enoble],  passer  décidément 
quinze  jours  en  Chartreuse. 

M^'^  Contât  ne  me  plaît  point  dans  la  première 


1804  -  24  novembre.  PARIS  |g5 

pièce  et  me  semble  très  bien  dans  la  seconde.  Fleury 
joue  très  bien  les  premiers  actes,  mais  il  me  semble 
qu'à  la  fin  ses  moyens  s'éteignent  avec  sa  voix. 

Le  degré  de  mauvais  des  Deux  Pages  est  rare. 
Destouches  avait  déjà  la  manie  de  l'esprit,  le  pro- 
tagoniste dit  à  son  ami  avec  passion  qu'il  va  lui 
faire  une  confidence  et  lui  reproche  d'avoir  gardé  le 
secret  si  longtemps  ;  l'autre  lui  répond  par  une 
tirade  qu'on  applaudit. 

D[estouches]  nunquam  ad  eventum  festinat. 

D'abord  vient  de  de  abord,  en  abordant. 

3   [friniaire-24  novembre]. 

Je  trouve  le  gros  Durif  par  hasard,  nous  nous 
promenons  près  d'une  heure  ensemble  au  Palais- 
Royal,  il  me  conte  son  histoire.  Le  trait  de  M™^  Ju- 
bié  :  «  As-tu  trente  mille  francs  à  m'y  faire  dépen- 
ser ?  —  Non,  mais  douze  mille,  —  En  ce  cas,  j'aime 
mieux  rester  ici.  » 

Une  réponse  mesurée  est  celle  qui  n'offense 
qu'autant  qu'il  est  nécessaire  pour  produire  l'effet 
désiré  les  personnes  à  qui  on  la  fait,  par  conséquent 
qui  ménage  autant  que  possible  leur  vanité.  Si  mon 
père  m'avait  proposé  d'aller  à  la  messe  l'année 
dernière,  je  lui  aurais  fait  une  réponse  à  la  Jeune 
Horace,  de  manière  à  renverser  un  homme  qui  a 
encore  un  peu  de  raison.  Cette  année,  je  lui  dirais  : 


186  JOURNAL   DE   STENDHAL 

«  Dans  mes  principes,  ça  ne  sert  à  rien  ;  dans  les 
tiens,  c'est  un  sacrilège.  Il  me  semble  donc  inutile 
que  j'y  aille.  » 

4  frimaire   XIII   [-25  novembre  1804]. 

Je  manque  de  sensibilité  aux  traits  comiques,  ce 
n'est  que  par  réflexion  que  je  les  trouve  beaux  ^.  Cela 
vient  de  deux  causes  :  manque  d'usage,  habitude  de 
voir  la  société  en  homme  passionné,  à  la  Rousseau. 
La  connaissance  des  hommes  m'a  fait  mépriser  le 
jugement  de  l'immense  majorité,  qui  est  composée 
de  sots,  mais  Rousseau  lui-même  a  dit  que  dans  les 
choses  indifférentes  et  à  portée  de  son  esprit,  le 
sot  même  jugeait  ordinairement  bien. 

Pour  me  guérir  de  ce  défaut,  lire  sans  cesse 
Molière  et  Goldoni. 

7   frimaire  XIII    [-28   novembre  1804]. 

La  lecture  des  Mémoires  de  JMarmontel,  en 
général  la  vie  vue  par  un  homme  raisonnable  et 
ne  sentant  pas  trop  vivement,  m'est  excellente. 
Lorsque  je  fais  des  scènes  comiques,  cela  me  fait 
reconnaître  les  traits  comiques  et  fait  que  je  m'y 
tiens.  Tirer  les  corollaires  de  ce  fait,  vu  très  claire- 
ment dans  mes  sensations  ^. 


1.  Cela  ist  bien  loin  d'être  général. 

2.  Je  n'ai  pas  le  temps  de  creuser  cette  idée,  je  travaille 
à  Letellier. 


1804  -  9  décembre.  PARIS  j^87 

La  différence  d'un  homme  passionné,  de  moi 
par  exemple,  à  Marmontel,  c'est  que  je  vois  que 
j'aurais  mis  tout  mon  bonheur  ou  tout  mon  mal- 
heur dans  des  choses  où  il  ne  mettait,  lui,  que  la 
vingtième  ou  trentième  partie  de  ce  bonheur. 

Les  actions  que  fait  le  protagoniste  d'une  comédie 
ne  sont  pas  considérables  en  elles-mêmes,  mais 
par  les  rapports  qu'elles  montrent  existants  entre  les 
principes  constitutifs  de  la  volonté  du  personnage, 
ce  qui  nous  assure  presque  que  dans  telle  circons- 
tance il  agirait  de  telle  manière,  et  que  s'il  avait  une 
place  importante  dans  la  société,  roi  par  exemple, 
il  se  déciderait  aux  plus  grandes  choses,  à  la  paix  ou 
à  la  guerre,  à  porter  telle  ou  telle  loi,  par  les  mêmes 
passions  qui  font  qu'il  se  décide  à  donner  un 
repas  plutôt  sur  l'avis  de  son  valet  que  sur  celui  de 
sa  femme. 

Les  actions  dhin  protagoniste  ne  sont  donc  pas 
considérables  par  elles-mêmes,  mais  parce  qu'elles 
montrent  son  caractère.  Il  n'en  faut  donc  négliger 
aucune,  quelque  petite  qu'elle  soit  (pourvu  qu'elle 
ne  tombe  pas  dans  le  bas),  dès  qu'elle  peut  peindre 
naïvement,  franchement,  le  caractère. 

18  frimaire  XIII  [-9  décembre  1804].  Dimanche. 

J'ai  bien  des  choses  à  écrire  depuis  le  11  frimaire, 
dimanche  dernier. 

Pendant   peu   de   semaines    de   ma   ^^e,   j'ai   été 


188  JOURNAL    DE   STENDHAL 

témoin  d'événements  aussi  intéressants  pour  moi  ; 
il  y  a  eu  plusieurs  jours  où  je  sentais  de  quoi  rem- 
plir plusieurs  pages,  comme,  par  exemple,  une 
journée  que  je  passai  tout  entière  chez  Martial  et 
chez  M.  de  Baure. 

Dimanche,  11  frimaire,  jour  du  couronnement, 
nous  n'avions  pas  le  sou,  Mante  ni  moi  ;  il  vint  me 
prendre  à  sept  heures  et  demie,  nous  allâmes  tout 
bonnement  dans  la  rue  Saint-Honoré,  vers  le  café 
Français  ;  nous  trouvâmes  par  hasard  la  députation 
de  la  garde  nationale  de  l'Isère,  Penet,  Durif,  Cha- 
vand,  Reverdy,  Thénard,  etc.,  par  le  moyen  de  qui 
nous  vîmes  parfaitement  le  petit  cuistre  portant  la 
croix  du  pape  vers  les  dix  heures  un  quart,  ensuite 
le  pape,  et,  une  heure  et  demie  après,  les  voitures 
de  l'empereur,  et  l'empereur  lui-même.  Nous  vîmes 
très  bien  le  pape  et  l'empereur. 

Le  soir,  en  me  rendant  à  quatre  heures  et  demie 
chez  M"^^  Rebufîet,  pour  voir  passer  le  cortège,  je 
le  rencontrai  en  route,  et  le  vis  bien. 

Je  réfléchissais  beaucoup  toute  cette  journée  sur 
cette  alliance  si  évidente  de  tous  les  charlatans.  La 
religion  venant  sacrer  la  tyrannie,  et  tout  cela  au 
nom  du  bonheur  des  hommes.  Je  me  rinçai  la  bouche 
en  lisant  un  peu  la  prose  d'Alfieri. 

Martial  et  moi  nous  emmenâmes  M°^®  Reb[ufîet] 
et  Adèle  voir  les  illuminations  des  Tuileries,  qui 
véritablement  étaient  fort  belles,  mais  il  faisait  très 
froid.    Pacé   and    Gâte  qui   passaient   devant   nous 


1804  -  9  décembre.  PARIS  189^ 

avaient  l'air  de  deux  amants  qui  se  querellent. 
Je  vins  me  coucher  à  deux  heures  du  matin,  je 
fus  réveillé  par  mon  oncle  Gagnon  qui  arrivait 
des  Echelles,  et  qui  actuellement  (onze  heures  et 
demie  du  soir)  que  j'écris  ceci,  est  là  couché  dans 
mon  lit,  où  il  s'est  mis  le  premier.  Depuis  lors,  nous 
avons  dîné  chez  M^^^  Sauzay  ;  le  vaniteux  Samuel 
Bernard,  caractère  vivant  observé.  Le  lendemain  du 
jour  où  B[onaparte]  est  allé  au  Champ  de  Mars 
distribuer  les  Aigles,  nous  l'avons  vu  passer,  mon 
oncle,  M™^  R[ebuffet],  sa  fille  et  moi,  du  Corps 
législatif.  Nous  sommes  restés  ce  jour-là  quatorze 
heures  avec  ces  dames.  Une  étincelle  of  loue  est  sortie 
de  la  cendre  chaude.  Nous  avons  fait  une  autre  visite 
où  Gâte,  étant  plus  naturelle,  a  recommencé  à  me 
plaire  ;  je  crois  aussi  que  je  lui  ai  plu. 

Au  moins  comme  un  ami,  si  ce  n'est  comme  amant. 

Elle  a  eu  deux  ou  trois  moments  de  naturel  avec 
moi  qui  m'ont  enchanté,  surtout  celui  où  je  lui 
conseillais  la  lecture  du  premier  livre  d'Emile,  de 
l'Esprit,  et  des  Considérations  sur  les  Mœurs  de 
Duclos. 

Divin  naturel,  quel  n'est  pas  ton  empire  !  Les 
hommes  les  plus  bornés  n'aperçoivent  pas  toujours 
que  ce  qu'on  leur  montre  n'est  pas  naturel,  mais  ils 
ne  se  laissent  charmer,  ce  me  semble,  que  par  ce 
qui  l'est. 

Je  brode  parce  que  je  n'ai  pas  le  temps  de  m'ap- 


^90  JOURNAL  DE  STENDHAL 

pesantir,  sans  quoi  je  parlerais  au  long  d'une  visite 
<le  trois  heures  de  Pierre  D[aru],  d'une  de  Pacé  et 
du  caractère  parfaitement  soutenu  de  vaniteux 
(dans  le  genre  fonctionnaire  public)  du  petit  S.  Ber- 
nard, sous-préfet  à  Rochefort. 

Il  semble  que  ce  dernier  feu  follet  d'amour  pour 
Gâte  n'ait  reparu  dans  mon  cœur  que  pour  le  mettre 
précisément  dans  la  position  où  il  se  trouvait  en 
floréal  an  X. 

J'ai  revu  Héloïse  *,  je  n'étais  pas  dans  mes  accès 
de  tendresse  ;  cela  m'a  ôté  des  jouissances,  mais 
m'a  empêché  en  même  temps  de  me  conduire  comme 
un  sot.  Je  l'ai  revue,  je  lui  ai  dit  deux  mots  :  «  J'ai 
l'honneur  de  vous  saluer.  Mademoiselle.  »  Là-dessus, 
elle  m'a  fait  une  courte  révérence,  et  fuyait  dans  son 
appartement  ;  j'ai  ajouté  :  «  Edouard  y  est-il  ?  » 
Elle  m'a  répondu  :  «  Je  crois,  il  est  là,  Monsieur.  » 
Je  ne  me  souviens  pas  de  sa  réponse,  j'étais  trop 
occupé  à  l'examiner.  Je  l'ai  trouvée  la  figure  très 
allongée,  très  maigrie.  Cela  est-il  réel,  ou  est-ce 
l'effet  des  plaidoyers  de  l'avocat  Contre,  qui  me 
disait  sans  cesse  :  «  Elle  n'est  pas  jolie,  »  sur  ce 
qu'Alexandre  Mallein  m'en  avait  dit.  Il  lui  avait 
reproché  d'être  grosse,  sur  cela  je  me  l'étais  figurée 
trop  grosse.  Quoi  qu'il  en  soit,  j'ai  cru  voir  un  grand 
trouble  sur  sa  figure,  mais  je  ne  suis  pas  sûr  de  cela 
à  cause  de  l'amaigrissement.  Ce  qui  cependant  me 
le  fait  croire,  c'est  qu'un  domestique  entrant  dans 


1804  -  9  décembre.  PARIS  19| 

l'antichambre  où  je  l'ai  vue  a  prononcé  à  haute 
voix  :  «  M.  Beyle.  » 

Dans  mes  systèmes  dramatiques  de  maximums^ 
j'aurais  dû  profiter  de  ce  moment  pour  lui  faire 
voir  mon  amour  ;  je  ne  l'ai  pas  fait,  et  cependant  je 
crois  que  c'est  la  femme  que  j'aimerai  jamais  le 
plus.  Voilà  ce  qui  donne  à  réfléchir  à  mon  amour 
de  la  gloire. 

De  là  je  suis  passé  dans  le  cabinet  du  père,  où 
Edouard  m'a  reçu,  mais  froidement.  Il  m'a  dit  : 
«  Vous  êtes  fleuri  comme  un  Parisien  !  »  En  effet, 
ma  mise,  quoique  commune,  grâce  à  mon  bâtard, 
avait  cet  aimable  désordre  qui  annonce  un  jeune 
homme  accoutumé  à  être  bien,  et  dans  les  sociétés 
élégantes  de  ce  pays. 

Au  bout  d'un  quart  d'heure  de  froideur,  je  suis 
sorti  avec  deux  hommes  qui  étaient  là  en  visite. 
Nous  nous  sommes  promis  de  nous  revoir,  mais 
froidement  de  sa  part.  Je  lui  ai  trouvé  la  figure^ 
jusqu'à  la  bouche,  très  bien,  mieux  encore  que  je 
ne  me  la  figurais.  L'avocat  Contre,  d'après  l'opinion 
de  Mallein,  avait  en  général  trop  exagéré  en  mal  les 
souvenirs  de  beauté. 

Il  m'a  répété  à  propos  de  mes  logements  son 
ancienne  phrase  sur  mon  inconstance  naturelle,  qui 
paraît  être  une  opinion  chez  lui. 

En  général,  sa  conduite  a  été  très  bonne  s'il  veut 
poliment  rompre  avec  moi  ;  tout  tendait  là,  toute  la 
chaleur,  toute  la  vivacité  étaient  de  son  côté. 


192  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Pendant  ma  courte  audience,  où  un  jeune  Ren- 
nais élevé  à  Paris  a  constamment  été  en  tiers, 
Philippine  est  venue  lui  dire  que  sa  sœur  le  deman- 
dait ;  il  a  dit  :  «  J'y  vais  »,  en  restant.  Elle  est 
revenue,  il  est  sorti,  et  est  rentré  une  minute  après 
par  l'autre  porte,  avec  la  physionomie  de  l'inten- 
tion que  je  viens  de  dire  de  rompre  poliment.  Peut- 
être  V[ictorine]  ne  m'avait-elle  pas  reconnu  et  lui 
a-t-elle  demandé  si  c'était  là  ce  Beyle  ;  ce  serait 
fort,  mais  possible. 

J'étais  bien,  autant  que  ma  figure,  qui  n'a 
pour  elle  que  la  physionomie,  me  le  permet  ;  le 
jabot,  la  cravate,  le  gilet,  bien  ;  les  cheveux  non 
massés  en  génie,  parce  que  je  venais  de  les  faire 
couper  à  midi.  En  général,  j'ai  dû  produire  sur  elle 
cette  impression  à^élégance  parisienne  dont  Edouard 
m'a  parlé.  Mais  je  sens  par  moi-même  combien  tous 
les  signes  que  donnent  les  gens  passionnés  peuvent 
être  trompeurs  ;  ce  récit,  quoique  fait  avec  raison, 
peut  être  à  mille  lieues  de  la  vérité.  Elle  était  en  cha- 
peau de  paille  à  l'allemande,  noué  sous  le  menton 
avec  des  rubans,  bleus  je  crois.  Actuellement,  je  dois 
m'appliquer  à  trouver  les  moyens  de  la  revoir.  Que 
je  voudrais  pouvoir  l'examiner  à  mon  aise  au 
spectacle  ! 

Voici  le   plan   du  champ  de  bataille  ^*,  tout  cela 

1.  Style.  —  Mante  aurait  peut-être  dit  logement  ;  mais 
en  disant  champ  de  bataille,  je  fais  concevoir  d'abord  loge- 
ment, et  ensuite  le  rapport  sous  lequel  je  le  vois.  Peut-être 


1804  -  10  décembre.  PARIS  193 

au  deuxième  étage,  n^  558,  que  j'ai  longtemps 
cherché.  Au  reste,  je  suis  loin  de  blâmer  sa  conduite 
à  mon  égard,  je  la  trouve  raisonnable,  cela  grâce  à 
mon  expérience,  dans  mes  accès  de  sensibilité,  où, 
il  y  a  un  an,  j'en  aurais  jugé  bien  différemment. 
Minuit  sonne,  je  suis  fatigué,  j'ajouterai  demain 
les  détails,  si  d'autres  me  reviennent.  Ainsi,  dans 
cette  semaine,  j'ai  vu  le  pape,  Bonaparte  allant  se 
faire  sacrer,  mon  oncle  à  Paris,  Adèle  quatorze 
heures  de  suite,  une  visite  de  trois  heures  de  P[ierre] 
D[aru],  et  par  dessus  tout  mon  Héloïse. 

Il  mio  zio  mi  dice  ieri  sera  :  Ho  veduto  due  ore  M. y 
il  suo  fîlio  et  le  sue  figlie  son  qua.  Questa  nuova  mi 
turhô  piacevolm,ente.  Rienirando  délia  casa  délia  S.  R. 
trovai  un  viglietto  di  visita  di  Edouard  for  M^  R.  L'ho 
veduta  circa  quatro  mena  un  quarto,  strada  del  RaCy 
air  allogiamento  del  S.  Degernd  *. 

Le  18  frimaire,  avec  mon  oncle,  sortant  d'un 
dîner  de  famille  où  il  a  une  discussion  avec  Pierre 
D[aru],  au  Matrimonio  segreto.  Le  temps  coule 
agréablement  sans  que  nous  nous  en  apercevions. 

L'avant-veille,  ensemble,  au  Français,  la  Sur- 
prise de  Vamour,  de  Marivaux,  dialogue  tatillonne 
et  marivaudé  ;  très  mauvaise  pièce,  suivie  des 
Femmes  *,  pièce  ennuyeuse  et  trop  hors  de  la  nature. 
Le  tout  ennuie  il  zio. 

eût-il  été  peiné  du  travail  de  tête  que  cette  expression  exige. 
Ces  nuances  échappent  aux  métaphysiciens  (Mante,  Rey). 

JOURNAL    DE     STENDHAL.  13 


1^94  JOURNAL   DE   STENDHAL 

[19  frimaire-lO  décembre.] 

Le  19,  au  Muet,  suivi  de  V Amant  hourru*.  Rentrée 
de  Dugazon,  je  ne  l'ai  jamais  entendu  tant  applaudir, 
et  j'ai  mieux  senti  son  mérite  dans  le  Muet  que  je 
ne  l'avais  jamais  fait.  Le  Muet,  qui  est  VEunuque 
de  Térence  ajusté  à  nos  mœurs  (on  sent  l'antique 
à  tout  moment),  pièce  médiocre  qui  a  le  grand 
mérite  que  les  actes  ne  se  ressemblent  pas. 

Mercredi,  21  frimaire  an  XIII[-12  décembre  1804]. 

Martial  me  mène  chez  D[ugazon]  ;  nous  disons 
chacun  le  récit  de  Cinna.  Je  ne  conçois  rien  de 
ràieux,  rien  de  plus  franc  (de  moins  maniéré)  que 
ce  que  ce  profond  acteur  nous  a  dit  ;  il  m'est  rare- 
ment arrivé  de  ne  concevoir  rien  de  mieux.  La 
Phèdre  de  Guérin  est  peut-être  la  seule  chose  qui 
ait  produit  cet  effet  sur  moi. 

Je  suis  enchanté  de  Dugazon  ;  il  va  nous  faire  un 
commentaire  vrai  et  chaud  de  tous  les  rôles  qu'il 
nous  fera  dire,  et  m'apprendra  à  les  concevoir  bien 
dits. 

Il  est  tellement  supérieur  à  La  Rive  qu'il  n'y  a 
pas  de  mesure  commune  entre  eux. 

Il  aime  la  gloire,  il  ne  nous  a  point  exprimé  ce 
sentiment  en  phrases  pompeuses  ;  c'est  un  mot  dit 
par  lui  comme  sans  conséquence  qui  me  l'a  appris. 

La  connaissance  de   D[ugazon]   est  un  des  plus 


1804  -  12  décembre.  PARIS  195 

heureux  événements  qui  pût  m'arriver  pour  mon 
talent. 

Je  me  suis  fatigué,  ce  qui  a  fait  que  je  me  suis 
bien  porté  tout  le  reste  du  jour. 

Je  sors  de  Macbeth,  de  Ducis,  joué  par  Talma  ;  la 
leçon  de  ce  matin  me  l'a  si  fort  gâté  qu'il  n'a  fait 
aucune  impression  sur  moi  ;  il  est  d'une  monotonie 
ennuyeuse. 

La  pièce  de  Ducis,  qui  m'a  constamment  ennuyé, 
est  détestable  ;  c'est  la  charge  du  terrible,  comme  les 
figures  du  papier  de  M.  Muron  *  sont  la  charge  des 
formes  de  V Apollon  du  Belvédère  et  de  la  Diane. 
C'est  une  des  plus  détestables  manières  dont  on  pût 
gâter  la  superbe  pièce  de  Shakespeare. 

Ducis  semble  avoir  oublié  qu'il  n'est  point  de 
sensibilité  sans  détails.  Cet  oubli  est  un  des  défauts 
capitaux  du  théâtre  français.  J'ai  lu  dernièrement 
VOreste  d'Alfieri,  en  le  sentant  bien  ;  j'y  ai  trouvé  le 
même  défaut.  Je  n'entends  pas  par  là  comparer  le 
moins  du  monde  Ducis  à  Alfieri  ;  le  Français  a  aussi 
peu  de  bon  sens  que  l'Italien  en  a  beaucoup.  J'ai 
trouvé  que  le  premier  acte  d'Oreste  n'était  qu'une 
exposition,  le  deuxième  presque  la  même  chose  ; 
l'action  ne  marche  pas  depuis  le  premier  vers. 
Shak[espeare]  est  bien  plus  près  de  la  tragédie  que 
je  n'exécuterai  peut-être  jamais,  mais  que  je 
conçois. 

Il  faudra  que  j'aie  le  courage  de  mettre  beaucoup 
de  détails  sur  la  scène  et  de  faire  dire  par  exemple  : 


19G  JOURNAL   DE   STENDHAL 

«  Le  Roi  dort  dans  cette  chambre.  »  Et  puis  je  ferai 
une  tragédie  absolument  nouvelle,  en  y  faisant 
entrer  la  peinture  des  caractères. 

Le  Macbeth  de  Ducis  ne  vaut  pas  exactement  une 
pipe  de  tabac.  Le  physique  de  M}^^  Raucourt,  vêtue 
de  blanc  et  éclairant  sa  figure  scélérate  avec  un 
gros  flambeau,  m'aurait  renversé  de  terreur  s'il 
avait  été  bien  amené. 

Il  zio  a  vu  Beauharnais  ;  à  mon  retour,  il  m'a 
conté  la  réception  amicale  que  celui-ci  lui  avait 
faite,  ce  qui  m'a  donné  des  illusions  d'ambition 
pendant  deux  heures. 

Combien  peu  il  faut  m'alarmer  des  succès,  et  com- 
bien il  faut  apprendre  à  lire  dans  l'histoire  ;  la 
Phèdre  de  Pradon  et  la  Rodogune  de  Gilbert  ont 
disparu  devant  les  pièces  de  R[acine]  et  de  C[or- 
neille].  Si  j'étais  en  province,  occupé  à  faire  un 
Macbeth,  et  qu'on  me  dît  le  succès  de  celui  de  Ducis, 
je  me  croirais  perdu  et  n'aurais  pas  de  repos  que 
je  fusse  venu  le  voir  à  Paris  ;  je  serais  malheureux 
jusque-là.  Profitez  de  ce  raisonnement  pour  ap- 
prendre à  travailler  en  province.  Quel  bel  endroit, 
pour  y  composer  une  tragédie,  que  la  Grande-Char- 
treuse ! 

28   frimaire   an   XIII[-19   décembre   1804]. 

J'ai  bien  laissé  passer  d'événements  depuis  le 
jour  de  Macbeth.  Le  26,  je  fus  à  Ariane  *,  suivie  de 
VAi'is  aux  Maris  *.  M^^^  D[uchesnois]  fut  belle  et 


1804  -  19  décembre.  PARIS  197 

supérieure  ;  mais  trop  de  vers  jetés  sur  un  air  en 
musique  chromatique.  M^^^  Mars,  toujours  plus 
parfaite,  à  ravir  à  ce  mot  à  son  mari  (troisième 
acte)  :  «  Ah  !  le  méchant.  » 

L'Empereur  vient  au  deuxième  acte  de  la  tragédie 
et  s'en  va  au  dernier.  Mon  oncle  et  moi  nous  l'avons 
bien  vu  ;  il  a  le  front  et  le  nez  plus  ainsi  :  A*, 
que  je  ne  croyais,  ces  deux  effets  du  front  et  du 
nez  parallèles  sont  très  communs  en  France  et  for- 
ment une  mine  assez  basse,  comme  Picard  l'acteur. 

Le  27,  Misanthropie  et  Repentir*,  mauvaise  pièce  : 
l'action  ne  commence  qu'au  troisième  acte,  mais 
couleur  générale  bien  différente  de  celle  des  pièces 
françaises.  Je  vois  pour  la  première  fois  beaucoup 
pleurer  autour  de  moi.  J'ai  à  ma  gauche  un  homme 
qui  a  une  physionomie  profonde  de  sentiment, 
environ  trente-six  ans  ;  il  est  un  peu  sourd.  Voilà 
la  physionomie  que  Saint-Preux  devait  avoir  à  cet 
âge.  Me  le  représenter  sous  cette  figure. 

Suivie  des  Héritiers,  de  Duval  *,  pièce  où  l'on  rit 
beaucoup,  mais  qui  n'est  pas  profonde.  Dugazon 
et  Michot  y  sont  déhcieux,  surtout  Dugazon,  par 
son  propre  naturel  qui  ne  consiste  pas  en  deux  ou 
trois  tons,  comme  celui  de  Michot. 

Je  laisse  passer  sans  les  décrire  bien  des  moments 
agréables.  La  deuxième  leçon  de  D[ugazon],  char- 
mante par  l'arrivée  de  ...*,  menée  par  le  général 
Lestrange,  et  de  M^^^  Rolandeau  *,  à  qui  j'ai  laissé 
faire  la  reconnaissance  toute  seule.  Pacé  ne  vient  pas. 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  1.3. 


■J98  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Mais  le  plus  grand  bonheur  que  m'ait  donné 
la  société  en  masse,  c'est  celui  qu'a  produit  ma 
troisième  séance  chez  D[ugazon].  N...  *,  M^^^  Rolan- 
deau  et  Pacé  sont  venus  ;  j'y  suis  arrivé  à  onze 
heures  et  demie  et  sorti  à  deux  heures  passées,  quitté 
Pacé  à  trois,  rue  Saint-Honoré,  à  la  porte  de 
Mme  Anet,  je  crois,  après  avoir  couru  pour  un  pâté 
<le  foie  gras  (quatre  louis). 

Chez  D[ugazon],  j'ai  servi  de  répétiteur  à  M^*^  Ro- 
landeau  pour  le  rôle  de  Lucrèce  dans  la  Jeune 
Prude  *.  Le  talent  que  D[ugazon]  met  à  la  faire 
répéter  m'enchante  :  il  saisit  à  merveille  le  mélange 
d'amour  pour  Lindor  et  de  sévérité  jouée  ou  pru- 
derie qui  fait  le  caractère  de  Lucrèce.  En  étant  en 
scène  à  côté  de  M^^^  R[olandeau]  et  tantôt  me  jetant 
à  ses  genoux,  tantôt  lui  prenant  la  main,  je  vois 
mille  sentiments  se  peindre  sur  sa  figure  et  agiter 
mon  âme  de  manière  à  la  faire  répondre  le  mieux 
possible,   c'est-à-dire  en  montrant  qu'elle  les  sent. 

Je  suis  bien  loin  de  l'usage  et  surtout  de  la  facilité 
de  Pacé,  mais  il  me  semble  que  j'aurai  ce  goût 
«xquis  que  donne  une  âme  très  sensible.  Il  me  semble 
que  Pacé  ne  sent  pas  toutes  ces  petites  choses,  car 
il  en  parlerait  quelquefois,  et  je  suis  sûr  que  Locke 
ne  les  sent  pas.  Ce  sentiment  exquis  engendre  chez 
moi  la  timidité,  et  le  manque  de  ce  sentiment  fait 
peut-être  l'assurance  de  Locke  ^. 

1.  Ces  sentiments  gracieux  sont  décrits  sans  grâce,  parce 
que  je  n'ai  pas  assez  travaillé  la  description  pour  en  chasser 


1804  -  19  décembre.  PARIS  199 

Cet  intervalle  de  midi  à  cinq  heures  fut  charmant 
pour  moi.  C'est,  ce  me  semble,  le  plus  grand  bonheur 
que  m'ait  jamais  donné  la  société  en  corps.  J'étais 
au  comble  du  contentement. 

Une  grande  conversation  que  j'eus  avec  Pacé  en 
sortant  de  chez  D[ugazon]  n'y  avait  pas  peu  con- 
tribué. 

Le  soir,  je  vais  aux  Français,  et  pour  la  première 
fois  ailleurs  qu'au  parterre.  Je  me  place  le  plus  près 
possible  des  acteurs,  ensuite  je  cours  les  loges  pour 
chercher  V[ictorine],  mais  en  vain.  Je  reviens  à 
l'orchestre,  où  je  vois,  d'à  côté  de  Martial  etdeN...^ 
amant  de  M^^^  Volnais,  les  Deux  Pages,  seconde  pièce, 
que  ces  messieurs  jugent  comme  moi  détestable, 
mais  bien  jouée.  Je  suis  étonné  de  la  beauté  de 
Mi^6  Contât,  de  l'étonnante  finesse  de  son  nez, 
exprimée  par  cette  longue  ligne  A*,  de  la  beauté 
grecque  de  ses  yeux.  J'admire  l'étonnante  phy- 
sionomie de  Fleury  et  ses  grands  yeux.  Je  ne  les 
avais  jamais  vus  de  si  près  ;  ils  parlent  beaucoup 
plus  haut  qu'on  ne  parle  dans  le  monde. 

Fleury  manque  d'organe,  M^^^  Contât  est  détes- 
table dans  le  Préjugé  à  la  Mode,  pièce  que  je  me 
rappelais  bien  être  de  La  Chaussée  d'après  ces  pri- 


toute  apparence  d'amour-propre,  de  vanité,  ce  qui  prouve 
l)ien  que  la  grâce  est  une  jouissance  donnée  par  la  vanité. 
Le  gracieux  est  ce  qui  donne  cette  jouissance.  Le  naturel^ 
en  décrivant  des  jouissances  de  cette  espèce,  doit  toujours 
sembler  vaniteux. 


200  JOURNAL   DE   STENDHAL 

mitives  lectures,  à  Claix,  dans  le  cabinet  de  mon 
père,  che  mi  hanno  decidato  per  Varte  dramatica. 
Nous  trouvons  nous  trois  ces  deux  pièces,  surtout 
la  première,  très  ennuyeuses,  détestables,  bien  plus 
mauvaises  que  beaucoup  qui  sont  tombées.  Gagnon 
se  croit  obligé  de  les  admirer,  parce  qu'il  ne  juge 
pas  entièrement  d'après  lui  et  veut  faire  le  ...  * 
Je  chante  en  moi-même  sur  l'air  :  Ha  !  pietade 
troveremo,  «  Ah  !  nous  trouverons  des  juges  », 
l'entendant  de  moi,  et  de  Voltaire,  et  des  autres 
dramatiques.  Je  pense  à  deux  mille  ans  en  avant, 
l'an  3805  \ 


1.  Voyage  de  Grenoble  à  Paris.  An  XII. 

Je  pars  de  Grenoble  avec  562  livres  12  sous,  le  29  ven- 
tôse an  XII  [20  mars  1804].  J'arrive  à  Paris  le  18  germinal 
{8  avril]  à  six  heures  et  demie  du  soir,  par  le  cabriolet  Gouge. 

Mon   voyage   de    Genève   à    Paris,    en   cinq 

jours  et  demi,  m'a  coûté  84  livres,  ci 84  1. 

Étrenne    à    Lyon    au    conducteur    (l'ancien 

maréchal  des  logis  d'artillerie) 1  1.  10  s. 

Étrennes  en  route,  environ  4  livres,  ci 4  1. 

Dépense,  environ  40  livres,  ci 40  1. 

J'ai  dépensé  en  route  et  à  Genève,  du  29  ventôse  au 
18  germinal  soir,  la  somme  de  346  livres  environ.  En  dix- 
neuf  jours  de  voyage  à  Genève,  Lyon,  Paris,  346,  par  jour 

4 
18  livres  7-  . 
19 


Si  Guimond  de  La  Touche  avait  donné  sa  manière  de  sentir 
à  Oreste,  Iphigénie,  Pylade,  comme  il  était  probablement 
sensible,  sa  pièce  serait  une  des  meilleures  du  théâtre  fran- 
çais, il  n'y  aurait  point  de  maximes,  et  beaucoup  de  senti- 
ment. Manque  de  naturel. 


1804-1805 


PARIS 


Journal  de  xMon  troisième  voyage   a  Paris 

Cahier  contenant  tout  ce  qui  s'est  passé  du  i^'  nivôse  an  XIII 
au  28  nivôse  '. 


[1er  nivôse  an  XIII-22  décembre  1804.] 

Le  28  frimaire  XIII,  la  quatrième  leçon  de  Ber- 
nadille  *  m'a  donné  le  plus  grand  bonheur  que  la 
société  en  masse  m'ait  jamais  fait  sentir.  Ce  n'était 
ni   Bernadille,    ni    M^^^    R[olandeau],    ni    Pacé,    ni 

1.  1"  nivôse  XIII  *[-22  décembre  1804]. 

Très  froid  ;  il  peluche  de  la  neige. 

Note  de  Voltaire  sur  Pascal. 

L'âme  est-elle  substance,  ou  qualité,  mise  avec  l'œil  dans 
le  corps,  ou  suite  de  l'existence  de  l'œil  ?  Le  principe  de 
Locke  que  toutes  nos  idées  nous  viennent  par  nos  sens,  et 
l'anatomie  des  passions  telle  que  celle  qui  se  voit  dans 
Helvétius  prouvent  que  nous  ne  voyons  dans  l'homme 
aucun  effet  de  l'âme,  qu'il  n'y  a  que  des  effets  de  sens, 
que  par  conséquent  il  n'y  a  point  d'âme. 

Tous  ceux  des  dévots,  et  c'est  l'immense  majorité,   qui 


202  JOURNAL   DE   STENDHAL 

l'autre  M™^  ...,  en  particulier,  qui  m'avait  mis  dans 
cet  état  de  contentement  ;  c'était  la  réunion  d'eux 
tous.  Cet  état  dura  de  midi  à  cinq  heures  ;  à  cette 


ne  le  sont  que  par  orgueil  produisant  haine  contre  les  rai- 
sonneurs, ne  voient  pas  que  l'enclouure  est  là. 

On  ne  saurait  comparer  des  faits  qu'après  les  avoir  connus, 
dit  très  bien  Tracy.  C'est  ce  qui  fait  que  Tracy  lui-même, 
avec  son  excellente  manière  de  raisonner,  ne  pourrait 
jamais  deA^enir  poète,  à  moins  d'être  très  sensible. 

Il  faut  avant  tout  que  le  poète  ait  senti  un  nombre  immense 
d'émotions,  depuis  les  plus  fortes,  la  terreur  de  voir  un 
revenant,  jusqu'aux  plus  douces,  le  bruit  d'un  vent  léger 
dans  le  feuillage  *.  La  plupart  des  hommes,  par  exemple, 
sont  indifférents  à  cette  dernière  circonstance,  qui  m'a 
souvent  donné  un  plaisir  exquis. 

Il  est  possible  que  Crébillon  ne  fût  sensible  qu'aux  imjjres- 
sions  produisant  la  terreur,  et  Anacréon  qu'à  celles  qui 
donnent  le  sentiment  de  la  grâce.  Leurs  ouvrages  ne  con- 
tredisent point  cette  supposition. 

Sans  ce  trésor  d'émotions  senties  que  l'étude  non  seulement 
ne  forme  point,  mais  empêche  de  former,  on  fait  des  fautes 
comme  d'Alembert  qui,  dans  l'éloge  de  son  amie  M'''^  Geof- 
frin  o^,  qu'il  venait  de  perdre,  va  parler  de  gens  qu'on  mène 
au  supplice,  faute  sentie  à  l'instant  par  le  sensible  Jean- 
Jacques,  qui  d'ailleurs  pouvait  raisonner  beaucoup  moins 
bien  que   d'Alembert. 

C'est  que,  dans  ce  cas,  d'Alembert  était  comme  un  homme 
qui  voudrait  écrire  en  anglais,  sans  dictionnaire,  en  n'en- 
tendant que  le  sixième  des  mots.  Il  ferait  comme  l'adjudant 
général  Petiet  qui,  voulant  faire  un  compliment  à  son 
hôtesse  de  Constance,  je  crois,  lui  disait  qu'elle  était  une 
catin. 

Les  passions  ne  sont  pas  identiques  en  direction,  et  seu- 
lement plus  ou  moins  hautes  comme  un  thermomètre, 
me  disait  très  bien  Mante  le  14  nivôse,  où  j'ai  passé  la  soirée 

a)  Promenades   de    J.-J.,    2*    volume    des    Confessions. 


1804  -  i2  décembre.  PARIS  203 

heure,  mon  oncle  me  répéta  ce  que  M°^^  Daru  lui 
avait  dit  le  matin,  que  Pierre  lui  avait  dit,  devant 
sa  cheminée,  en  deux  heures  et  demie  de  temps. 

chez  lui.  On  ne  peut  pas  dire  :  la  passion  d'Antoine  est  de 
10  degrés,  celle  de  Saint-Preux  de  11,  celle  d'Henri  IV 
pour  Gabrielle  de  7  *. 

Les  passions  sont  divergentes,  chacune  fait  sa  route  ; 
si  elles  se  rencontrent,  c'est  par  hasard.  Cela  vient  de  ce 
que  chacun  a  ses  idées  à  lui  de  tout  ce  qui  est  tombé  sous 
SOS  sens. 

Une  cause  de  ressemblance  serait  les  idées  préjugés.  Dix 
hommes  peuvent  s'imaginer  que  pour  aimer  il  faut  être 
comme  Saint-Preux,  et  alors  ils  pourront  se  procurer  des 
idées  dans  le  genre  des  siennes. 

Pour  apprécier  la  passion  d'un  homme,  il  faudrait  savoir 
le  prix,  aux  yeux  de  cet  homme,  de  toutes  les  choses  qu'il 
sacrifie  à  sa  passion. 

L'extrême  de  la  passion  peut  être  à  tuer  une  mouche 
pour  sa  naaîtresse. 

Idéologie  de  Tracy,  au  bas  de  la  page  376. 

Cela  exprime  parfaitement  la  facilité  que  nous  donne  la 
passion  de  la  gloire  pour  suivre  les  raisonnements  les  plus 
compliqués. 

La  raison  pour  laquelle  l'Achille  de  Racine  est  moins  beau 
que  l'Achille  d'Homère  ne  fait  sur  mon  oncle  que  la  tren- 
tième pai'tie  de  l'impression  que  lui  fait  une  bonne  tourte 
de  godiveau  ;  à  moi,  elle  en  fait  vingt  fois  plus. 

Les  choses  qui  lui  sont  insensibles,  par  conséquent  où 
il  ne  prend  plus  d'intérêt,  où  il  quitte  la  partie,  me  sont 
encore  très  sensibles  ;  je  sens  donc  plus  loin  que  lui.  Voilà 
la  grande  utilité  pour  moi  de  l'idéologie,  elle  m'explique  à 
moi-même,  et  me  montre  ainsi  ce  qu'il  faut  fortifier,  ce  qu'il 
faut  détruire   dans   nxoi-même. 


La  domenica  2  nivôse  *,  aile  undici,  passa  aile  T[uileries] 
and  after  to  the  12  /  am  in  the  Pace's  house.  Hère  are  Max., 
Mas.,  Jo.,  Lapis.  Lapis  exit,  (lie  ('■va  Dijo  i'engono  an  after 


204  JOURNAL  DE  STENDHAL 

9  uivôse  [-30  décembre]. 

Je  sors  de  Cinna,  suivi  des  Originaux  *.  J'étais^ 
avec  Crozet,  qui  est  venu  me  prendre  à  midi  ;  nous 
sommes  allés,  dans  un  cabriolet  mené  par  Barrai, 
chez  M^^^  Duchesnois  ;  nous  y  avons  trouvé  le  litté- 
rateur Dusausoir  *;  la  conversation  languit  un  peu, 
Martial  arrive,  il  a  l'air  un  peu  attrapé  de  me  trouver 
là.  Je  pense  qu'il  a  eu,  ou  qu'il  est  sur  le  point 
d'avoir  la  maîtresse  de  la  maison  ;  il  me  dit  qu'il  a 
passé  la  nuit  dernière  chez  Baptiste,  où  il  a  perdu 
vingt-neuf  louis. 

M^^^  Duchesnois  nous  engage  à  venir  la  voir 
pour  prendre  jour  pour  un  dîner  qu'elle  nous  donnera 
et  où  Duport  sera  ;  un  dîner   d'artistes. 

Quatre  personnes  (la  mère  et  autres)  de  chez  elle 
devaient  partir  hier  soir,  à  minuit,  pour  Valen- 
ciennes  ;  on  a  tant  pleuré  qu'on  n'est  pas  parti.  Ce 
sont  deux  places  qu'il  m'en  coûtera,  dit-elle  résolu- 
ment. Voilà,  ce  me  semble,  un  trait  d'artiste. 

Sur  Cinna,  les  loges  seules  ont  applaudi  à  allusion 
contre...  *.  M^^^  George  a  fait  quelques  légers  pro- 


to  the  one,  of  a  doc  Bernard.  Piacere  tiîl  the  3  1/2  that  eriU 
The  evening,  momens  of  feeling. 

The  first  nivôse,  to  the  It[alian]  th[eat€r]. 

The  30,  evening,  with  the  Gâte  and  her  mother,  of  the  five 
till  the  ien,  more  one  and  half.  My  life  is  said  hy  zi. 

The  3,  /  go  at  the  P[acé]'s  house  for  going  at  Ber[nadille] 
de  bonne  heure  for  seeng  Aria[nel  in  the  Mo.  Part  instructed 
hy  Ber[nadille]. 


1804  -  31  décembre.  PARIS  205 

grès.  Talma  n'a  dit  parfaitement  que  :  «  Sa  tête  à  la 
main...  »  Tout  le  reste  n'a  pas  été  aussi  senti  que 
possible,  à  cause  de  ses  nerfs  :  grande  vérité  que  m'a 
apprise  Dugazon  ;  je  sentais  à  chaque  vers  comment 
il  fallait  le  dire.  Saint-Prix,  sans  couleur.  Les 
Basset  étaient  dans  la  loge  de  leur  tante  *.  J'étais 
environné  de  jeunes  commis  qui,  aidés  par  les  cir- 
constances, sentaient  les  vers  de  Corneille  et  di- 
saient Sacrebleu  à  la  fin  de  chaque. 

Dugazon  joue  supérieurement  les  scènes  trop 
bouffonnes  qu'd  a  ajoutées  (trois  sur  quatre)  aux 
Originaux.  Le  grand  défaut  des  acteurs  actuels  est, 
ce  me  semble,  de  réciter  et  de  n'avoir  jamais  l'air 
de  trouver  leur  rôle  ;  le  deuxième,  leurs  nerfs  ;  le 
troisième,  prolonger  les  syllabes  pour  faire  peur  aux 
petits  enfants  : 

«  Le  père  et  les  deux  fiiils  lâââchement  égorgééés  », 
etc. 

10  nivôse,  dernier  jour  de  l'année  1804. 

Je  puis,  à  bon  droit,  appeler  ce  jour  heureux  ;  il 
le  serait  parfaitement  si  mon  père  avait  le  caractère 
de  Mante,  par  exemple,  et  ne  me  laissait  pas  languir 
dans  le  dénuement. 

Je  suis  allé  à  midi  chez  Bernadille  ;  j'y  ai  trouvé 
M^i^  Louason  *  et  M^^®  Nourrit,  de  l'Opéra,  qui  a  l'air 
bête.  M^is  L[ouason]  déclamait  Andromaque.  Ariane 
arrive  et  me  tend  la  main  en  entrant.  B[ernadille] 
lui  fait  répéter  le  premier  acte  de  Monime,  il  pleure 


206  JOURNAL  DE   STENDHAL 

à  volonté.  Pacé  arrive  ;  mille  légères  nuances  de  sa 
manière  d'être  avec  Ariane  me  prouvent  qu'il  l'a 
eue  ;  il  me  l'avoue  et  me  le  nie  un  instant  après.  Je 
dis  quelques  vers  du  Métromane.  B[ernadille]  ne 
nous  donne  point  de  leçon  directe  ;  nous  sortons  à 
deux  heures  et  demie. 

Je  vais  au  Philinte  de  Molière  ;  jamais  il  ne 
m'avait  fait  tant  d'impression.  J'étais,  ce  soir,  plus 
homme  du  monde  qu'artiste  ;  il  m'a  enflammé  pour 
la  vertu,  et  je  n'en  ai  vu  que  l'ensemble,  énergique- 
ment  beau. 

Le  public,  rare,  l'a  senti  parfaitement  et  a  applaudi 
dix  ou  douze  fois,  aussi  fortement  que  possible. 
A  la  reconnaissance  du  troisième  acte,  on  applaudis- 
sait à  chaque  mot  ;  le  sourire,  les  mots  que  j'enten- 
dais de  tous  côtés  me  prouvent  qu'on  le  sent  par- 
faitement. Voilà  vu  ce  public  choisi  et  peu  nombreux 
à  qui  il  faut  plaire  ;  le  cercle  part  de  là,  se  resserre 
peu  à  peu  et  finit  par  moi.  Je  pourrais  faire  un 
ouvrage  qui  ne  plairait  qu'à  moi  et  qui  serait  reconnu 
beau  en  2000. 

L'enthousiasme  de  vertu  est  si  fort,  et  je  sens  si 
bien  qu'on  ne  peut  avoir  de  la  vertu  qu'en  propor- 
tion de  son  esprit,  et  que,  dans  les  ouvrages,  la  vertu 
des  personnages  est  une  grande  partie,  que,  malgré 
la  neige,  je  vais  chez  Courcier,  quai  de  la  Volaille^ 
acheter  la  première  partie  de  Tracy,  et  que,  sans  feu^ 
je  viens  d'en  lire  les  soixante  premières  pages.  Voilà, 
ce  me  semble,  la  plus  forte  impression  que  jamais 


1804      31  décembre.  PARIS  207 

pièce  ait  faite  sur  moi.  La  noble  fierté  qu'elle  m'ins- 
pirait avait  passé  jusqu'à  mon  maintien.  J'étais 
superbe  en  passant  par  le  corridor  de  l'escalier  pour 
sortir. 

Cette  forte  impression  vient  peut-être  de  ce  que 
mon  âme  n'avait  point  de  nerfs,  dans  le  sens  de 
Bernadille,  et  au  contraire  se  laissait  aller.  C'est 
une  bien  heureuse  vérité  qu'il  m'aurait  apprise  là. 

Cette  pièce  a  vraiment  mis  le  bonheur  dans  mon 
âme,  un  bonheur  plus  analogue  à  ma  manière  d'être, 
plus  noble,  plus  profondément  fondé  que  celui  que 
me  donna  la  représentation  de  VOptimiste  *,  cet  été. 

Ce  jour  n'est  pas  le  plus  heureux  que  je  puisse 
concevoir,  il  me  faudrait  avoir  vu  le  spectacle  à  côté 
de  Victorine  m'aimant  comme  je  l'aime  et  avec 
une  fortune  assurée,  6.000  francs  de  rente,  par 
exemple.  Alors  il  n'y  aurait  eu  que  mon  léger 
mouvement  de  fièATe  qui  m'eût  gêné,  mais  pro- 
bablement alors  il  n'eût  pas  existé,  le  bonheur 
l'aurait  chassé,  comme  le  mal-être,  je  crois,  le  fait 
naître. 

Ce  jour  est  donc  d'une  superbe  médiocrité  de 
bonheur,  et  cette  représentation,  celle  qui  a  jamais 
fait  l'impression  la  plus  forte  sur  moi.  L'illusion  du 
spectacle  était  parfaite  pour  moi,  parce  que  je  ne 
songeais  pas  à  y  voir  la  non-illusion.  Je  me  laissais 
doucement  aller  et,  je  le  répète,  je  crois  que  j'ai 
tant  senti  parce  que  mon  âme  n'avait  point  de  nerfs, 
ne  s'était  point  raidie.  Je  dois  cela  à  Bernadille. 


208  JOURNAL    DE   STENDHAL 

Voilà  la  comédie  de  Fabre  d'Eglantine  bien  sentie^ 
je  la  crois  suceptible  de  faire  (ayant  une  plus  haute 
morale)  une  plus  forte  impression  que  le  Misan- 
thrope, une  aussi  forte  et  plus  élevée,  par  la  généra- 
lité des  idées,  que  le  Tartufe  ;  donc,  elle  est  un  chef- 
d'œuvre,  faisant  le  plus  d'effet  possible  à  la  scène  ; 
donc  Fabre  aurait  pu  devenir  égal  en  tout,  et  même 
supérieur,  à  Molière,  et  est  resté  son  camarade. 

Fleury  l'a  joué  médiocrement,  son  organe  tombe  ; 
Damas,  bien  :  Philinte. 

Cette  pièce  ira  certainement  à  la  postérité,  comme 
Cinna  et  Andromaque,  et  j'aimerais  mieux  l'avoir 
faite  que  Rhadamiste. 

Voici  un  fait  :  les  plus  mauvaises  tragédies  attirent 
beaucoup  de  monde,  tout  est  plein  ;  les  meilleures 
comédies  n'attirent  personne  ;  les  acteurs  sont 
égaux  en  causes  qui  font  venir  voir,  auprès  du  public. 
Ce  fait  parfaitement  sûr  est  une  vérité  pour  l'his- 
toire de  la  Révolution. 

Nous  sentons  davantage  les  impressions  fortes  de 
la  tragédie,  et  notre  esprit  et  notre  habitude  du 
monde,  moins  exercés,  n'ont  pas  la  finesse  et  le  tact 
du  ridicule  nécessaire  à  la  comédie. 

Le  jour  où  l'on  est  ému  n'est  pas  celui  où  l'on 
remarque  mieux  les  beautés  et  les  défauts.  Déve- 
lopper la  différence  de  la  première  représentation  du 
Philinte,  où  je  sentis  parfaitement  les  beautés  et  le& 
défauts,  à  celle-ci  où,  sans  rien  sentir  de  tout  cela,^ 
j'ai  été  plus  vivement  ému  que  jamais. 


1805  -  1"  janvier.  PARIS  209 

Je  n'ai  pas  le  temps  de  chercher  la  grande  vérité 
cachée  là-dedans. 

1er  janvier  1805. 

Je  lis  avec  la  plus  grande  satisfaction  les  cent 
douze  premières  pages  de  Tracy  aussi  facilement 
qu'un  roman.  Le  soir,  j'ai  un  peu  de  fièvre  ;  la  dou- 
leur n'est  pas  grande,  je  lis,  pendant  ce  temps,  tout 
un  volume  de  la  correspondance  de  Voltaire  au 
cabinet  de  Saint- Jorre.  Je  manque  d'argent,  allons 
à  Grenoble  ;  mais  j'ai  vu  hier  Philinte,  j'ai  acheté 
Tracy,  je  passerai  trois  heures  demain  avec  Dugazon, 
Duchesnois  et  Pacé  ;  restons  à  Paris.  Ma  position 
est  donc  la  meilleure  possible  avec  un  père  barbare 
qui  laisse  miner  ma  machine  par  une  fièvre  quoti- 
dienne que  quelques  fonds  guériraient. 

Et  ce  père  peut  m'aimer  !  Si,  contre  toute  appa- 
rence, ce  n'est  pas  un  Tartufe  qui,  au  fond,  n'est 
qu'avare,  bel  exemple  pour  me  montrer  à  mes 
dépens  les  torts  que  donnent  les  passions  que  j'aime 
tant  ;  quels  développements  pour  le  caractère  de 
l'agriculturomane  !  C'est  seulement  depuis  ces  jours- 
ci  qu'au  total  je  ne  serais  pas  fâché  de  la  liçrée  rose 
de  Barrai  l'aîné  *. 

Crozet  et  Barrai  sont  arrivés  le...  *  Crozet  a  prodi- 
gieusement changé  à  son  avantage.  Euer  too  vanity, 
trop  de  cette  fausse  grandeur  qui  croit  s'abaisser 
en  venant  aux  choses  simples  de  la  vie  usuelle,  l'es- 
prit   bourgeois,    l'extrémité    opposée    de     celle    de 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  14 


210  JOURNAL  DE  STENDHAL 

B[arral].  Il  est  amoureux  de  M"^  S.  R.  et,  ce  qui  est 
étonnant,  et  ce  qui  paraît  pourtant,  riamato,  ayant 
Penet  pour  rival  ;  il  songe  à  quitter  les  Ponts  pour 
se  faire  avocat,  il  n'a  que  vingt  ans. 

13  nivôse   [-3  janvier]. 

Je  sors  de  la  Camilla  de  Paer  *,  mal  jouée,  bien 
chantée.  Je  voudrais  plus  d'airs  dans  la  musique. 
Un  trait  comique  : 

Le  maître  :  Qu'as-tu  entendu  ? 

Le  valet  :  C'est  un  revenant,  un  diable,  un  major- 
dome. (Parce  qu'on  lui  a  dit  qu'un  majordome  avait 
été  enterré  là.) 

Quesf  oggi  il  giorno  dei  due  soldi  ;  farô  una  des- 
crizione  dello  stato  nel  quale  mi  lascia  il  mio  padre. 
Ecco  un  terrihile  effetto  d^ avarizia.  La  livrée  rose.. 
Tencin  give  me  six  livers,  cJi'egli  mi  doveva  *. 

Hier,  vu  Adèle,  enchantée  du  coffre  se  déployant 
en  pupitre,  et  des  vers.  Les  vers,  quelque  mauvais 
qu'ils  soient,  font  toujours  plaisir  à  celle  pour  qui 
ils  sont  ;  ceux-là  sont  médiocres,  mais  sages  et  assez 
purs  de  ces  bêtes  ligures,  grands  dadas  des  poètes 
galants  du  jour,  excepté  de  Parny. 

Dimanche   [16]    nivôse    [-6   janvier]. 

Hier  soir,  Crozet,  moi  et  Barrai,  nous  allâmes 
chez  ce  dernier  en  sortant  de  la  leçon  d'Andrieux* 


1805  -  6  janvier.  PARIS  211 

et  y  restâmes  jusqu'à  minuit  à  jaser  et  à  prendre  du 
thé. 

Milan  *  faillit  de  périr  (sic)  à  la  grand-croix  du 
Mont-Cenis,  et  sauta  un  escalier  de  quinze  marches  ; 
tout  Turin  connaît  ce  trait. 

Nous  sortons,  Crozet  et  moi,  de  Nicomède  (3®  re- 
présentation), suivi  de  la  13^  de  Molière  avec  ses 
Amis. 

Nicomède,  très  bien  senti  ;  c'est  peut-être  le 
comble  de  la  noblesse  de  faire  une  tragédie  où  l'on 
excite  tout  à  tour  le  sentiment  du  sublime  (terreur 
commencée)  et  les  ris.  Il  n'y  a  parmi  nos  poètes  que 
Corneille  qui  eut  assez  de  noblesse  dans  l'âme  pour 
faire  cela  ;  il  manque  à  cette  pièce  de  l'anxiété  dans 
le  cc3ur  du  spectateur  ;  Corneille  aurait  atteint 
cet  effet  en  faisant  de  Laodice  une  femme  excessive- 
ment tendre,  adorant  Nicomède,  et  sans  cesse 
excessivement  inquiète  sur  lui,  une  femme  du 
caractère  d'Andromaque  et  Monime,  telle  que 
devait  être  Andromaque,  lorsque  Hector  com- 
battait. 

Cela  remplissait  plusieurs  bons  effets,  montrait 
Nicomède  adoré,  montrait  la  grandeur  de  son  péril, 
et  mettait  de  l'anxiété  dans  l'âme  du  spectateur. 

Il  y  a  quelques  longueurs  et,  au  deuxième  acte, 
la  même  faute  que  fait  Cléopâtre  dans  Rodogune  : 
la  femme  de  Prusias,  qui  est  une  Cléopâtre,  se 
découvre  sans  aucune  nécessité  à  sa  suivante. 

Talma  joue  très  bien  ;  nous  trouvons  qu'une  pièce 


212  JOURNAL   DE  STENDHAL 

comme  celle-là  vaut  mieux  qu^Adélaïde  du  Gués- 
clin. 

Crozet  trouve  Molière  un  joli  vaudeville,  comme 
moi,  manquant  de  comique  et  de  peinture  des  carac- 
tères. 

Beau  trait  de  pitié  dans  Barrai  qui,  à  onze  heures 
du  soir,  part  de  la  rue  de  Lille  pour  aller  porter  à 
Charvet,  rue  de  l'Arbre-sec,  quarante-huit  livres  ; 
toutes  les  circonstances  augmentent  la  beauté  de 
ce  trait.  L'Alceste  de  Fabre  n'eût  pas  mieux  agi, 
en  l'an  XI,  je  crois. 

17  nivôse  [-7  janvier]. 

Il  est  singulier  que,  malgré  l'affreux  abandon  où 
me  laisse  mon  bâtard  de  père,  je  sois  encore  con- 
tent. Je  renvoie  depuis  plusieurs  jours  de  faire  le 
tableau  de  ma  misère.  Ce  tableau,  avec  celui  du 
contentement  dont  je  jouis,  serait  cependant 
curieux. 

M.  Thorenc-Tardivy  vient  me  voir  à  sept  heures 
pour  me  demander  vingt-cinq  livres  que  je  lui  dois 
et  que  je  ne  puis  lui  payer,  n'ayant  que  trois  livres 
que  Crozet  m'a  prêtées.  Je  ne  suis  presque  plus 
humilié  d'un  petit  emprunt  comme  celui-là,  qui,  il 
y  a  un  an,  m'aurait  fait  mourir. 

Je  vais  chez  Dugazon  sans  y  déclamer  ;  de  là,  en 
négligé,  chez  Pierre  D[aru],  pour  lui  demander 
deux  cents  francs  (à  moi  donnés  par  mon  grand- 
père).    Je   trouve    dans   la    bibliothèque   M.    Daru, 


1805  -  7  janvier.  PARIS  213 

Pacé,  M°^^  Rebufîet  et  Adèle  ;  on  m'engage  à  dîner 
ainsi  que  ces  dames  ;  je  les  y  laisse  en  sortant  à 
sept  heures,  quoique  j'eusse  désiré  rester,  mais  je 
n'avais  que  vingt-six  sous  dans  ma  poche,  et 
j'aurais  été  peut-être  dans  l'occasion  de  payer  un 
fiacre  pour  les  ramener.  Voilà  les  belles  combinai- 
sons où  un  des  caractères  les  plus  généreux  que  je 
connaisse  est  réduit  par  l'avarice  d'un  père. 

Malgré  cela,  je  suis  content  ce  soir,  la  perspective 
de  deux  cents  francs  pour  demain  y  fait  beaucoup. 
J'étais  assez  mal  mis  aujourd'hui. 

M.  D[aru]  (Pierre)  n'a  pas  d'esprit  et  a  tout  l'air 
d'un  petit  caractère.  Je  reconnais  tout  le  jour  la 
conversation  et  le  caractère  des  courtisans  de 
Louis  XIV,  tel  que  je  me  le  suis  figuré.  Grands 
détails  sur  le  bal  des  Maréchaux,  hier  ;  il  coûte,  je 
crois,  cent  quatre-vingt  mille  francs  ;  le  plus  beau 
qui  ait  été  donné  depuis  t"ès  longtemps  ;  quatre 
mille  bougies,  renouvelées  à  deux  heures,  douze 
cents  femmes,  trois  mille  personnes  en  tout  ;  deux 
contredanses  d'honneur;  l'Empereur  arrive  à  neuf 
heures  et  demie,  sort  à  minuit,  les  femmes  y  étaient 
depuis  six  heures  ;  ennui  de  cette  attente,  un  petit 
carlin  qui  entre  est  pris  pour  l'Empereur,  une 
femme  qui   s'évanouit    occupe  ensuite. 

Niaiserie  des  objets  auxquels  pensent  tous  mes 
convives. 

Qu'est-ce  qu'un  grand  caractère  ?  L'idée  de  cette 
question,  premier  fruit  de  la  lecture  de  V Idéologie 

JOUR><AL    DE    STEXDHAL.  14. 


214  JOURNAL   DE   STENDHAL 

de  Tracy.  Il  n'y  a  que  les  femmes  à  grand  caractère 
qui  puissent  faire  mon  bonheur  ;  je  reconnais  à 
mille  germes  de  pensées  nouvelles  les  heureux  fruits 
de  V Idéologie. 

Une  comédie  où  un  grand  caractère  serait  repré- 
senté au  milieu  de  gens  tels  que  ceux  avec  qui  je 
dînais,  destinée  à  soutenir  les  grands  caractères, 
comme  la  Métromanie  à  soutenir,  dans  le  monde,  les 
poètes.  Projet  à  examiner  par  la  suite. 

Un  vers  d'Arsinoé  de  Nicomède  m'ouvre  les  yeux 
sur  les  femmes  et  me  fait  voir  que  la  plus  grande 
partie  sont  de  petits  caractères,  qui  ne  peuvent  rien 
sur  mon  bonheur. 

Les  caractères  que  je  suppose  à  Porcia,  Pau- 
line, Victorine,  sont  rares.  Cette  vérité  découverte 
m'ôtera  ma  timidité  auprès  des  femmes. 

Le  prince  Louis  danse  très  mal.  Il  me  semble  que 
toutes  les  petites  manières  que  j'observais  ce  matin 
dans  mesdemoiselles  Louason  et  Rolandeau  et  ce 
soir,  en  mieux,  chez  Adèle  et  M'"®  Pierre  m'ennuie- 
raient bien  vite. 

Si  l'on  me  mettait  aujourd'hui  exactement  à  la 
place  de  Daru  l'amé,  je  mourrais  d'ennui  avant 
six  mois,  et  à  celle  de  Martial  avant  un  an.  Je  donne- 
rais, dans  les  deux  cas,  ma  démission.  Singulière 
apparence  que  je  dois  avoir  dans  le  monde,  pas  tout 
à  fait  bête  ni  lourd  comme  le  chevalier  N.,  parent 
de  Lajard,  Veuille,  Le  Brun  et  autres,  mais  cepen- 
dant  pas   homme   d'esprit.    L'homme    dont   il   me 


1805  -  11  janvlir.  PARIS  215 

semble  que  j'approche  le  plus  pour  ce  masque  est 
Marignier  *  et,  parmi  les  grands  hommes,  Lekain. 

]y[me  Daru,  la  mère,  m'accable  de  bontés  ;  je  dîne 
d'une  manière  agréable  pour  mon  cœur,  entre 
Martial  et  Adèle.  Je  le  sens  en  me  mettant  à 
table,  et  à  peine  ai- je  le  temps  de  retenir  sur  ma 
langue  :  k  Vous  me  mettez  entre  ce  que  j'aime  le 
mieux.  '^ 

Grande  pensée  d'aujourd'hui  :  Je  n'aurai  rien  fait 
pour  mon  bonheur  particulier,  tant  que  je  ne  me 
serai  pas  accoutumé  à  souffrir  d'être  mal  dans  une 
âme,  comme  dit  Pascal.  Creuser  cette  grande  pensée, 
fruit  de   Tracy. 

21   nivôse   XIII    [-11    janvier  18051. 

Je  vais,  à  huit  heures  et  demie,  chez  Pacé  ;  il  me 
oonte  que  Champagny  a  la  marine,  Montalivet 
l'intérieur,  que  Milan  a  renouvelé  la  farce  de  Lyon, 
qu'il  accompagnera  S[a]  S[ainteté]  à  Milan  et  y  sera 
sacré  roi  des  Lombards. 

Il  me  conte  cette  dernière  chose  de  manière  à 
engendrer  le  rire  ;  il  ne  me  fait  pas  un  sommaire 
froid  comme  celui-là,  grande  différence. 

Je  sors  des  Horaces  ;  Duchesnois  jouait  pour  la 
dernière  fois,  je  crois,  le  rôle  de  Sabine,  elle  va  pren- 
dre celui  de  Camille  ;  elle  jouit  du  plus  grand  crédit  : 
Fouché  a  tancé  Geoffroy  et  a  dit  à  D.  qu'il  l'en- 
verrait faire  un  tour  à  Bicêtre,  s'il  se  permettait 
quelque  chose. 


216  JOURNAL   DE    STENDHAL 

Talma  (le  jeune  Horace)  est  plus  romain  que 
Lafond,  mais  n'intéresse  pas  comme  lui.  Lafond 
est  petitement  passionné,  mais  il  l'est  toujours  ^ 
Talma  chante.  La  Mère  jalouse  de  Barthe,  très  bien 
jouée,  et  amusante  ;  je  n'ai  pas  pu  la  bien  juger,^ 
je  regardais  l'Empereur. 

Pendant  toute  la  première  pièce,  je  me  suis 
éborgné,  des  secondes  où  j'étais,  à  chercher  V[icto- 
rine]  ;  j'ai  cru  la  reconnaître  à  quelques  loges  de 
moi,  mais  ce  n'était  pas  elle,  surtout  aux  gestes.  J'ai 
tant  lorgné  que  j'en  ai  les  yeux  désaccords. 

24  nivôse  [-14  janvier]. 

Si  l'état  où  nous  sommes  pendant  que  l'on  décide 
de  notre  sort  est  d'un  bon  augure,  V[ictorine]  doit 
m'aimer.  J'ai  passé  une  matinée  charmante  chez 
Bernadille,  depuis  midi  et  demi  jusqu'à  deux 
heures  et  demie  ;  j'y  ai  trouvé  Nourrit  *,  M^^^^  Ro- 
landeau,  Louason  et  l'Allemand.  M^^^  R[olandeau] 
me  fait  décidément  des  agaceries,  j'en  ai  prévu  une 
aujourd'hui  longtemps  avant  qu'elle  la  fît.  J'ai  osé 
sortir  de  mon  quant-à-moi  ;  plaisanter,  il  ne  faut 
que  cela.  La  petite  madame  du  général  Lestrange 
est  venue,  et  je  crois  qu'avec  elle  et  M'^^  R[olandeau], 
si  nous  nous  trouvions  seuls,  tout  serait  fini.  Ber[na- 
dille]  a  dit  devant  tout  le  monde,  comme  un  homme 
qui  voit  une  chose,  et  de  trois  ou  quatre  manières 
différentes,  que  ce  n'était  pas  du  sang  qui  coulait 


1805  -  14  janvier.  PARIS  217 

dans  mes  veines,  que  c'était  du  vif-argent.  Je  lui  ai 
vu  bien  jouer  la  comédie  en  parlant  de  son  ami 
Gerbier  *  et  se  bien  faire  venir  les  larmes  aux  yeux. 
Il  nous  a  conté  le  premier  plaidoyer  où  il  vit  Ger- 
bier, Le  curé,  les  deux  nièces,  le  bien  des  pauvres, 
le  froid  excessif  du  lendemain  lorsque  Gerbier  vint 
le  prendre  à  l'hôtel  Bouillon,  ce  qu'il  lui  dit  en  mon- 
tant en  voiture  et  grelottant  : 
«  Votre  cause  est  gagnée. 

—  Comment  ? 

—  Ne  voyez-vous  pas  le  temps  qu'il  fait  ?  » 
Gerbier  qui  prend  une  petite  carte,  qui  y  écrit  un 

mot  et  qui  finit  par  là  son  discours. 

Il  me  semble  que  je  lis  dans  l'âme  de  Berna- 
dille  comme  dans  la  mienne.  Je  l'ai  bien  vu  jouer  la 
comédie  pendant  tout  ce  récit  ;  c'est  précisément 
là  l'esprit  que  je  me  suis  figuré  et  la  manière  dont 
il  faut  conter.  Il  me  semble  que  quand  je  n'aurai 
plus  de  timidité,  j'en  ferai  autant. 

Les  petits  succès  de  mes  hardiesses  me  donnant 
du  cœur,  je  me  suis  développé,  il  a  vu  qu'il  y  avait 
quelque  esprit  ;  il  a  été  très  content  de  la  manière 
dont  j'ai  dit  la  première  scène  du  Misanthrope  ;  il 
a  dit  avec  l'air  de  l'enthousiasme  et  de  la  vérité  que 
je  le  jouerais  supérieurement  ;  il  m'a  dit  qu'il  vou- 
lait le  faire  monter  en  société  et  me  le  faire  jouer, 
M^^^  R[olandeau]  a  applaudi  ;  il  a  dit,  lorsque  je 
sortais,  à  madame  du  général  Lest[range]  que  je 
me   guérirais  de   mon  accent,   comme   Lafond,   et 


218  JOURNAL   DE   STENDHAL 

que  je  jouerais  comme  lui,  ce  qui  veut  dire  que  je 
parviendrais  à  bien  jouer.  Il  m'a  dit  ce  que  je  me 
dis  à  moi-même  sur  ma  manière  de  jouer,  que 
j'ai  la  grande  partie,  la  chaleur  de  l'âme,  et  que  le 
reste  me  manque.  C'est  aujourd'hui  pour  la  pre- 
mière fois  qu'a  été  deviné  ce  que  je  pouvais  devenir 
dans  la  déclamation.  Bernadille  pensait  ce  qu'il 
disait,  peut-être  n'en  est-il  pas  de  même  de  Rolan- 
deau,  qui  me  prédisait  que  je  jouerais  un  jour  la 
comédie  ;  je  crois  que  là-dedans  il  y  avait  deux 
choses  :  elle  disait  ce  qu'elle  pensait  et  elle  faisait 
une  agacerie.  C'est  absolument  le  cas  qui  est  dans 
tous  les  romans  :  elle  veut  faire  mon  éducation,  elle 
a  envie  de  moi.  Cette  jeune  ferveur,  comme  dit 
Corneille,  la  tente.  Si,  quand  j'aurai  un  habit  et 
de  l'argent,  j'en  ai  envie,  je  l'aurai  ;  ce  n'est  pas  qu'il 
faille  rien  de  tout  ça,  mais  il  me  faut  ça,  à  moi,  pour 
n'être  pas  timide,  et  la  timidité  paralyse  tous  mes 
moyens.  Je  ne  commence  à  être  moi-même  que 
lorsque  je  suis  accoutumé,  blasé,  comme  elle  dit. 
«  Il  a  besoin  de  se  blaser  »,  disait-elle  un  jour,  de 
moi,  devant  moi.  Elle  a  bien  deviné  ;  je  n'ai  des 
grâces,  je  ne  suis  moi-même  qu'alors,  mais  aussi 
je  crois  qu'elles  sont  franches,  on  voit  la  belle  âme 
à  découvert  ;  j'aurai  aussi,  si  j'y  mets  quelques 
soins,  M^i®  Louason  et  madame  du  général  Les- 
trange. 

Voilà  pour  les  choses  du  monde,  pour  les  plaisirs 
de  vanité  ;  je  m'y  suis  étendu  parce  qu'ils  sont  les 


1805  -  14  janvier.  PARIS  219 

plus  rares  pour  moi  qui  ai  une  âme  sensible  et  un 
père  avare,  et  que  j'ai  besoin  d'en  être  dégoûté 
pour  être  tout  entier  à  mes  amours  de  V[ictorine] 
et  de  the  famé  ;  mais  cela  viendra,  j'en  suis  sûr. 
Un  an  de  luxe  et  de  plaisirs  de  vanité,  et  j'ai  satis- 
fait aux  besoins  que  l'influence  de  mon  siècle  m'a 
donnés,  je  reviens  aux  plaisirs  qui  en  sont  vrai- 
ment pour  mon  âme,  et  dont  je  ne  me  dégoûterai 
jamais. 

Mais  dans  ce  temps  de  folie,  je  me  serai  défait  de 
ma  timidité,  chose  absolument  nécessaire  pour  que 
je  paraisse  moi-même  :  jusque  là,  on  verra  un  être 
gourmé  et  factice,  qui  est  presque  entièrement 
l'opposé  de  celui  qu'il  cache,  témoin  mon  propos  sur 
la  croix  à  l'amie  d'Adèle  Lndvsn  (sic),  à  table, 
chez  Carrara.  Je  l'ai  bien  éprouvé  dans  les  lettres 
que  j'ai  écrites  hier  et  avant-hier  pour  Victorine  ; 
elles  étaient  détestables,  elles  ne  montraient  point 
mon  cœur  tel  qu'il  est,  et  je  ne  pouvais  les  corriger, 
et  ma  physionomie  n'était  pas  là  pour  en  faire  le 
commentaire  ;  elles  me  montraient  bien  différent 
de  ce  que  je  suis.  Si  j'allais  dans  les  mêmes  sociétés 
qu'elle,  je  suis  sûr  qu'elle  m'aimerait,  parce  qu'elle 
verrait  que  je  l'adore  et  que  j'ai  une  âme,  belle 
comme  celle  que  je  lui  suppose,  que  son  éducation 
(par  son  père  dans  l'adversité,  et  dans  une  terre 
étrangère)  doit  lui  avoir  donnée,  et  qu'elle  a  sans 
doute  ;  et  il  me  semble  qu'une  fois  que  nous  nous 
serions  sentis,  et  combien  le  reste  du  genre  liumain 


220  JOURNAL   DE   STENDHAL 

est  peu  propre  à  mériter  notre  amour  et  à  faire 
notre  bonheur,  nous  nous  aimerions  pour  toujours  ; 
c'est  bien  là  le  cas  de  dire  : 

Plus  je  vis  d'étrangers,  plus  j'aimai  ma  patrie. 

Mes  lettres  étaient  bien  loin  de  montrer  naïve- 
ment mes  pensées,  et  je  sens  que  ce  que  j'écris  ici 
est  encore  phrase,  n'est  pas  encore  ma  pensée 
nette  et  dégagée  de  toute  enflure  ;  il  me  faut 
l'usage  du  monde  pour  cela,  et  pour  l'usage  du 
monde,  de  l'argent  ;  je  sens  que  je  suis  fait  pour  la 
meilleure  compagnie  et  pour  la  meilleure  des 
femmes  ;  je  désire  trop  vivement  ces  deux  choses 
pour  ne  m'en  rendre  pas  digne. 

Enfin,  hier,  de  deux  à  quatre,  je  fis  une  lettre 
pour  V[ictorine],  toute  différente  des  précédentes, 
beaucoup  plus  naturelle,  mais  encore  un  peu  enflée, 
cela  malgré  moi  et  parce  que,  ému  comme  j'étais, 
je  perdais  tout  le  naturel  en  voulant  me  corriger. 
Je  la  copiai  dans  ces  caractères  *,  depuis  quatre  heures 
jusqu'à  sept,  elle  a  trois  grandes  pages  de  papier 
vélin  ;  j'en  fais  un  paquet  avec  la  petite  lettre  de 
renvoi  adressée  à  M.  Victor  Alfine,  chez  Crozet, 
et  dont  Crozet  met  l'adresse,  et  je  mets  ce  paquet 
à  la  poste  à  sept  heures,  rue  des  Vieux-Augustins, 
au  café  qui  est  au  coin  de  la  rue  des  Colonnes. 

Le  temps  était  doux  comme  une  soirée  de  prin- 
temps ;  cela  et  l'action  que  je  venais  de  faire,  le 


1805  -  14  janvier.  PARIS  22f 

plaisir  d'être  débarrassé  d'une  demande  nécessaire 
et  qui  m'agitait,  l'espérance,  me  rendirent  heu- 
reux. Je  dînai  avec  Crozet,  dans  le  contentement, 
chez  M^^  Debernet  ;  de  là,  nous  fûmes  chez  Barrai 
par  une  pluie  de  printemps  qui  me  reportait  en 
Italie  ;  nous  y  passâmes  la  soirée,  je  pris  un  peu  mal 
à  la  tête.  Vers  les  onze  heures,  je  tombai  dans  un 
ruisseau  de  la  rue  de  Poitiers,  en  voulant  mettre 
un  pied  sur  une  pierre  qui  était  au  milieu  et  qui 
me  fit  glisser  ;  comme  j'étais  tout  mouillé,  j'allai 
coucher  chez  Crozet.  Nous  nous  sommes  levés  ce 
matin  à  neuf  heures,  avons  promené  une  heure  et 
demie  ensemble  aux  Tuileries  ;  par  ce  temps  qui  me 
rend  heureux  par  le  sentiment,  l'air  est  chargé 
(Tamour  pour  moi  ;  Crozet  ne  me  quitte  qu'à  midi 
et  demi,  à  la  porte  de  Dugazon.  J'en  suis  sorti  à 
deux  heures  et  demie,  un  peu  distrait  de  mon 
amour  par  les  plaisirs  de  vanité,  mais  je  n'en  suis 
que  plus  entièrement  à  mon  amour  à  cette  heure. 
Si  V[ictorine]  me  repousse,  elle  en  refuse  un  autre 
que  moi,  mes  lettres  ne  me  montrent  pas  tel  que  je 
suis,  et,  contre  l'ordinaire,  elles  me  montrent 
horriblement  en  mal.  Je  crois  que  jamais  elles  n'ex- 
primeront la  bonté  et  la  franchise  de  mon  cœur, 
et  ces  extases  d'amour,  celles  que  je  sentis  il  y  a 
quelques  jours,  lorsque  je  formai  le  projet  de  lui 
écrire,  en  traversant  le  Louvre  (couchant  et  levant),, 
allant  dîner  à  trois  heures  et  sortant  aussi  de  chez 
Bernadille.  Il  n'y  a  que  l'ensemble  de  mes  actions^ 


222  JOURNAL   DE   STENDHAL 

après  trois  jours  d'habitude  sans  interruption, 
toujours  dans  sa  société,  qui  pût  me  montrer  à  elle 
tel  que  je  suis. 

Ce  que  je  demande  là  est  trop  ;  si  mon  bâtard 
m'envoyait  de  l'argent,  et  que  j'eusse  eu  Rolan- 
deau,  ma  timidité  serait  passée. 

—  C'en  est  fait,  tu  le  vois,  je  n'ai  plus  de  colère, 

je  serais  moi-même. 

Les  principes  nobles  et  républicains  que  j'ai, 
ma  haine  contre  la  tyrannie,  le  mouvement  naturel 
qui  me  porte  à  pénétrer  les  faux  honnêtes  gens, 
l'imprudence  que  j'ai  de  dire  ce  que  je  vois  dans 
leur  âme,  et  l'énergie  qu'on  voit  dans  la  mienne, 
l'impatience  naturelle  et  quelquefois  mal  cachée 
que  me  donne  la  médiocrité  me  font  croire  un 
Machiavel  par  les  âmes  faibles  telles  que  mon  oncle. 
Ce  qu'ils  appellent  un  Machiavel  est,  à  leurs  yeux, 
l'animal  le  plus  terrible  pour  eux.  La  supériorité 
excite  leur  haine  la  plus  irréconciliable. 

L'animal  le  plus  dangereux,  en  effet,  pour  eux, 
serait  un  bavard  agréable  de  leur  espèce  qui  aurait 
pris  à  tâche  de  les  tourmenter  et  qui  aurait  une 
âme  tant  soit  peu  au-dessus  de  la  leur. 

Ces  qualités,  jointes  à  mes  défauts,  ternissent 
même  peut-être  la  glace  de  la  bonhomie  et  de  la 
franchise,  dans  les  premiers  temps,  aux  yeux  de  mes 
amis.  Faure  en  est  un  exemple  ;  Mante,  bien  un 
autre  homme  que  l'autre,  est,  je  crois,  entièrement 


1805  -  14  janvier.  PARIS  223 

revenu.  Je  suis  aux  yeux  de  Tencin  peut-être 
l'homme  le  plus  digne  d'être  aimé. 

Voilà  tous  les  désagréments  qu'une  âme  grande 
et  vertueuse,  et  formée  dans  la  solitude,  et  sans 
communication,  essuie  lorsqu'elle  entre  dans  le 
monde.  Voici  ma  confession,  voilà  ce  que  je  me  vois, 
et  la  base  de  ce  que  je  dirais  à  Victorine  si,  étant  à 
ses  pieds,  elle  me  demandait  :  «  Qu'êtes-vous  ?  » 
Dans  cette  âme,  encore  souillée  peut-être  par 
quelques  défauts,  elle  verrait  les  plus  nobles  pas- 
sions à  leur  maximum  et  l'amour  pour  elle  parta- 
geant l'empire  avec  l'amour  de  la  gloire,  et  souvent 
l'emportant.  Et  j'ose  croire  qu'étant  à  ses  pieds 
je  lui  montrerais  mon  amour  d'une  manière  digne 
d'elle  et  de  lui,  en  traits  d'une  beauté  immortelle» 

En  tout,  si  cette  âme  n'est  pas  parfaitement 
épurée  de  tout  vice  et  pleine  de  toute  vertu,  et 
elle  en  est  loin  sans  doute,  elle  est  enflammée  de 
toutes  les  nobles  passions  qui  y  conduisent. 

La  passion  d'être  aussi  éclairé  et  aussi  vertueux 
que  possible  en  est  la  base,  l'amour  de  Victorine 
et  l'amour  de  la  gloire  y  régnent  tour  à  tour.  Voilà, 
aux  faiblesses  de  l'humanité  près,  et  avec  toute  la 
sincérité  possible,  ce  que  je  suis  à  vingt-deux  ans 
moins  neuf  jours,  le  24  nivôse  an  XIII. 

Il  ne  me  manque,  en  général,  que  la  beauté  et, 
en  particulier  si  V[ictorine]  m'aime,  que  l'argent, 
pour  être  parfaitement  heureux. 

Quatre  heures  et  quart  :    Victorine  a  décidé  de 


224  JOURNAL   DE   STENDHAL 

mon  sort,  ou  ma  lettre  est  tombée   entre  les  mains 
de  son  frère  ou  de  son  père. 

Voilà  un  bon  article  de  journal  de  fait,  à  course 
de  plume,  n'en  étant  que  plus  vrai   et  moins  enflé. 

Lorsqu'on  sortant  du  salon  de  D[ugazon]  l'Alle- 
mand a  pris  pour  lui  ce  que  D[ugazon]  disait  de 
moi,  que  je  me  guérirais  de  mon  accent,  comme 
Lafond,  et,  je  crois,  que  je  jouerais  comme  lui,  et 
que  Dug[azon]  a  dit  en  me  montrant  :  «  C'est  de 
lui  que  je  parle  »,  l'Allemand,  quoique  je  l'aie  con- 
solé avec  toute  l'aisance  possible,  était  pâle. 

25  nivôse  XIII   [-15  janvier  1805]. 

Dans  ma  première  grande  lettre  à  V[ictorine], 
lui  dire  tout  ce  que  je  sens  sur  le  grand  amour, 
celui  entre  les  grandes  âmes,  tel  que  la  nature  nous 
le  représente  naturellement  sublimé  dans  Héloïse 
et  Abélard  ;  çà  lui  prouvera  que  je  l'ai  senti. 

L'amour  violent,  subsistant  sans  être  alimenté 
(tel  que  celui  que  j'ai  eu  pour  elle  du  14  prairial  XI 
au  23  nivôse  XIII),  ne  peut  subsister  qu'avec  une 
imagination  ardente  et  vaste.  Je  me  figure  tous  les 
plaisirs  que  pourrait  me  donner  tel  caractère,  je 
me  figure  cela  pendant  trois  ans,  je  vois  la  figure 
<jui  me  promet  ce  caractère  :  avant  de  la  voir, 
déjà  toutes  mes  espérances  de  bonheur  étaient  con- 
centrées dans  ce  caractère  idéal  que  je  me  figurais 


1805  -  15  janvier.  PARIS  225 

depuis  trois  ans  ;  lorsque  je  la  vois,  je  l'aime  donc 
comme  le  bonheur,  je  lui  applique  cette  passion  que 
je  sens  depuis  trois  ans  et  qui  est  devenue  habitude 
chez   moi. 

Si  j'ai  changé  de  climat,  que  j'ai  habité  V Italie 
dans  ma  jeunesse,  que  j'y  ai  goûté  des  sentiments 
délicieux  qui  ont  contribué  à  former  cette  passion, 
que  j'y  ai  imaginé  dans  mes  rêveries  (rêvé)  ce 
bonheur  que  cette  physionomie  me  promet,  dès 
que  je  l'ai  vue,  je  lui  transporte  le  charme  du  regret 
que  je  sens  pour  cette  suave  Italie.  Même  au  sein 
du  bonheur,  je  porte  le  charme  de  la  mélancolie. 
Je  ne  puis  penser  à  l'Italie  sans  songer  à  elle,  elle 
embrasse  toute  ma  vie. 

On  voit  que  toutes  les  causes  qui  empêchent 
l'imagination  et  qui,  avec  de  l'imagination,  lui  em- 
pêchent cette  manière  de  s'exercer,  empêchent  cette 
passion  préparatoire  de  l'amour,  qui  en  est  le  com- 
mencement. 

Cette  passion  préparatoire  met  dans  un  état 
mélancolique,  on  voit  un  bonheur  angélique,  on 
s'en  sent  digne  (l'envie  d'en  être  digne  vous  porte 
à  bien  des  actions),  on  se  dit  :  «  Je  méritais  mieux 
que  ce  que  j'ai,  le  sort  est  injuste  envers  moi.  »  Voilà 
ce  que  je  me  suis  dit  mille  fois,  surtout  quand  les 
sites,  ou  l'air  suave  du  printemps  au  milieu  de 
l'hiver  *,  me  faisaient  mieux  voir  ce  divin  bonheur 
que  j'avais  conçu. 

Cet  état  mélancolique  ne  peut  être  causé,    ce  me 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  15 


226  JOURNAL   DE   STENDHAL 

semble,  que  par  une  imagination  ardente.  Ce  qui 
l'a,  je  crois,  causé  chez  moi,  c'est  que  je  croyais 
trouver  dans  la  vie  les  bonheurs  que  je  me  figurais 
(enfant)  en  lisant  VHomme  singulier  de  Destouches 
(c'est  l'ouvrage  qui  m'a  fait  sentir  le  charme  d'un 
portrait),  les  bergeries  de  Don  Quichotte  et  les 
amours  contenues  dépeintes  dans  les  Nouvelles  *,  un 
peu  celles  du  Tasse,  (les  louanges  de  mon  g[rand] 
p[ère],  en  les  mêlant  avec  la  vie  actuelle,  les  gâtèrent). 

Je  m'arrête,  parce  que  je  sens  venir  un  éblouis- 
sement  :  l'attention  et  le  sentiment  sont  trop  forts 
(25  nivôse,  quatre  heures  moins  un  quart). 

Cette  explication,  difficile  pour  les  petites  âmes, 
est  froide  pour  elle?.  Petites  âmes  aimantes  cepen- 
dant, telle  que  doit  être  celle  de  l'auteur  de  Valérie*  ; 
plus  on  a  l'âme  grande,  plus  on  la  comprendra, 
moins  elle  paraîtra  froide. 

Car  l'extrême  de  la  variation  en  moi,  je  la  com- 
prends, je  la  vois  parfaitement  dans  la  mémoire  de 
mes  sentiments,  et  elle  me  touche. 

Pour  toucher  les  âmes  comme  celle  que  je  sup- 
pose à  l'auteur  de  Valérie^  il  faut  qu'une  réflexion 
qui  ait  Tair  bien  naïve,  point  tendante  à  un  sys- 
tème, lui  fasse  croire  que  nous  sentons  ces  choses 
génératrices  de  l'amour,  nous  montre  dans  ces  états 
de  sentiments  qu'elles  ont  éprouvés  et  qu'elles 
reconnaissent. 

Point  tendante  à  un  système  pour  deux  raisons, 
la   première   (qui   est   peut-être   bonne,    mais   mal 


1805  -  15  janvior.  PARIS  227 

appliquée)  que  puisque  nous  avons  la  force  de  juger 
notre  sentiment,  nous  faisons  cela  pour  quelque 
autre  but  ;  nous  n'en  sommes  donc  pas  entièrement 
possédés.  Nous  espérons  une  portion  de  bonheur, 
si  petite  que  vous  la  voudrez,  d'une  autre  source. 

La  seconde,  que  ce  que  nous  disons  est  peut- 
être  faux,  et  que  nous  l'inventons  pour  soutenir  un 
système  ^. 

Les  hommes  qui  ont  eu  toujours  la  bonne  philo- 
sophie, s'amuser  chaque  jour  le  plus  possible, 
Mante,  par  exemple,  ne  s'étant  point  ou  peu  livrés 
aux  sentiments  mélancoliques,  ne  sont  pas  suscep- 
tibles de  ce  genre  d'amour  que  je  sens   pour  V[ic- 


1.  «  Physiologie  idéologique.  —  Je  sens  que  ce  change- 
ment d'objet  de  raisonnement  a  empêché  l'éblouissement. 
C'est  la  mémoire  du  sentiment  qui  était  fatiguée,  je  le  sens 
prêt  à  revenir  après  un  effort  commandé  d'un  quart  de 
seconde  peut-être.  Si  pendant  ce  temps  je  veux  penser  aux 
douces  impressions  de  l'Italie,  à  l'instant  éblouissement 
prochain,  mal  à  la  tête  ;  je  vois  çà  aussi  distinctement  que 
je  distingue  le  blanc  du  noir. 

Avec  des  sens  et  des  facultés  intérieures  si  mobiles  et  si 
sensibles,  il  est  très  possible  que  je  devienne  fou. 

En  ce  cas,  je  prie  ici  qu'on  me  mène  à  Claix,  ce  n'est  que 
là  que  je  pourrai  peut-être  guérir.  Qu'on  évite  toute  impres- 
sion qui  me  porterait  à  porter  un  jugement  compliqué. 
C'est  la  faculté  jugeante  qui  sera  malade,  je  le  sens. 

—  Je  veux,  en  composant,  que  chaque  mot  soit  parfait  ; 
je  considère  les  conditions  de  sa  perfection,  leurs  bases, 
à  propos  de  cela  je  les  discute  à  cause  de  la  crainte  de  me 
tromper,  et  qu'une  erreur  devenue  habituelle  ne  soit  pas 
aperçue.  J'ai  arrêté  depuis  deux  ans  peut-être  de  rejuger 
tout  à  toutes  les  occasions  qui  s'en  présenteraient  ;  je  le 
fais,  çà  m'égare,  me  fait  passer  à  réfléchir  le  temps  d'agir. 


228  JOURNAL   DE   STENDHAL 

torine]  et  qu'Héloïse  et  Abélard  sentaient  probable- 
ment l'un  pour  l'autre. 

Pour  que  cet  amour  s'éteigne,  il  faut,  de  deux 
choses  l'une  : 

1°  ou  que  les  premiers  jugements,  que  le  bon- 
heur se  trouve  dans  être  à  côté  d'une  femme  qui, 
avec  ce  ton  de  mélancolie  sublime  qu'on  peut  sentir, 
mettre  sur  les  figures  de  Raphaël,  à  la  tombée  de 
la  nuit,  l'été,  sur  le  rivage  du  golfe  de  Naples  (petit 
tableau  du  Musée  :  une  femme  et  un  enfant,  montré 
à  Basset  et  Crozet),  vous  regarde  de  telle  manière, 
à  telle  circonstance,  paraissent  faux  ; 

ou  2°  que  celui  qui  disait  que  telle  femme,  Marini, 
Pietragrua,  V[ictorine],  nous  donnera  ce  bonheur, 
paraisse  faux  ; 

ou  3°  qu'on  mette  le  bonheur  dans  d'autres 
choses  comme,  chez  moi,  l'amour  de  la  gloire 
(d'Homère). 

Cette  analyse  lue  dans  mes  sentiments  indique 
où  il  faut  frapper  pour  guérir  l'amour. 

Je  n'ai  point  fait  attention  aux  mots  ;  dans  un 
tel  sujet,  il  fallait  leur  donner  la  physionomie  que 
je  disais  qu'on  pouvait  prêter  aux  figures  de 
Raphaël,  à  celle  de  sainte  Cécile,  par  exemple,  en 
la  vêtissant  d'une  autre  manière,  lui  donnant  une 
autre  action  et  un  autre  paysage,  mais  toute  mon 
attention  était  absorbée  par  les  choses  mêmes. 

(Quatre  heures  et  demie,  léger  mal  à  la  tête.) 


1805  -  15  janvier.  PARIS  229 

Je  lis  la  Vie  de  Sénèque  par  Diderot  *,  bon  ouvrage  ; 
les  Lettres  d'Héloîse  et  d'Abélard,  bon  ouvrage  en 
ce  qu'il  montre  un  exemple  naturellement  sublimé 
de  l'amour  dans  deux  grandes  âmes  ;  la  meilleure 
édition  en  latin  est  celle  de  Bastien  *. 

Mais  quelque  chose  de  meilleur  que  toutes  les 
lettres  passionnées  que  j'ai  vues  jusqu'ici  sont  les 
douze  lettres  d'une  religieuse  portugaise  à  Cha- 
vigny  *,    ensuite   maréchal  de  France. 

Voilà  aimer  vraiment  éperdûment,  elle  a  tout 
sacrifié,  et  sans  nul  combat,  à  son  amant.  Ce* 
lettres  en  cela  peignent  un  amour  plus  fort  que  celui 
de  Julie  pour  Saint-Preux. 

Rousseau  a  peint  l'amour  aussi  fort  que  possible 
dans  des  âmes  très  vertueuses  ;  resterait  l'amour  à 
peindre  entre  deux  âmes  aussi  éclairées  que  possible, 
comme  Héloïse  et  Abélard,  par  exemple,  et  l'avan-^ 
tage  de  ce  deuxième  sujet  c'est  qu'on  le  peut 
peindre  éperdu,  comme  celui  de  la  religieuse  portu- 
gaise. Les  lettres  de  Chavigny  sont  un  exemple 
curieux  de  passion  jouée  à  côté  d'une  des  plus  fortes- 
qui  furent  jamais.  Elles  produisent  exactement  sur 
moi  l'effet  d'une  comédie  de  caractère. 

Je  n'avais  vu  encore  ce  genre  de  tendresse 
éperdue  de  cette  pauvre  religieuse  portugaise  que 
dans  Racine,  dans  la  scène  de  Roxane  et  de  Bajazet, 
par  exemple.  Voilà,  ce  me  semble,  l'extrême  de 
l'amour. 

Un  jeune  Allemand,  élevé  en  Angleterre,  a  dit. 

JOUBNaI     de     STENDHAli  15. 


■230  JOURNAL   DE   STENDHAL 

à  Mante  aujourd'hui  que  Racine  était  très  peu 
goûté  en  Allemagne  et  en  Angleterre,  que  Corneille 
l'était  davantage. 

Aujourd'hui,  vingt-sixième  séance  chez  Berna- 
dille,  de  ^midi  et  demi  à  trois  heures  et  demie  ; 
Rol[andeau],  Louason  et  Lest[range]  s'aperçoivent 
of  my  understanding  soûl  *. 

Lorsque  Milan  voulut  rétablir  la  religion  en 
France,  il  gardait  encore  quelques  ménagements 
avec  les  gens  éclairés  dont  il  avait  voulu  fortifier 
son  gouvernement  ;  il  fit  donc  venir  Volney  dans 
son  cabinet  et  lui  dit  que  le  peuple  français  lui  de- 
mandait la  religion,  qu'il  croyait  devoir  à  son  bon- 
heur de  la  lui  rendre. 

«  Mais,  citoyen  consul,  si  vous  écoutez  le  peuple, 
il  vous  demandera  aussi  un  Bourbon.  »  Là-dessus, 
Milan  se  mit  dans  une  colère  épouvantable,  appela 
ses  gens,  le  fit  mettre  dehors  de  chez  lui,  lui  donna 
même  des  coups  de  pied,  à  ce  qu'on  dit,  et  lui 
défendit  de  plus  revenir  chez  lui.  Voilà  bien  le  ridi- 
cule du  demandeur  de  conseils  développé. 

Le  pauvre  Volney,  qui  a  une  santé  très  faible,  fit 
une  maladie  là-dessus  ;  mais  cela  n'empêcha  pas 
que,  dès  qu'il  fut  rétabli,  pensant  que  cette  affaire 
serait  portée  au  Sénat,  il  ne  s'occupât  à  faire  un 
grand  rapport  là-dessus  ;  on  le  sut,  et  on  lui  dit  de 
cesser,  ou  qu'il  serait  assassiné  ;  depuis  lors,  il  ne 
«ort  guère.  //  true,  for  a  future  Tacite  *. 


1805  -  17  janvier.  PARIS  231 

27  [niv6se-17  janvier]. 

Il  me  semble  que  le  premier  degré  de  sensibilité 
est  d'être  ému  par  le  tragique  pompeux  (Iphigénie 
de  Racine)  ;  le  deuxième  par  le  tragique  terrible  (le 
cinquième  acte  de  i?oc?ogune,  les  jfureurs  d'Oreste^); 
le  troisième  est  de  sentir  le  comique  (par  exemple, 
un  homme  qui,  de  derrière  une  porte  vitrée,  aurait 
vu  l'anecdote  précédente  et  qui  (instruit  par  l'ex- 
périence à  ne  pas  s'indigner)  aurait  éclaté  de  rire 
au  moment  où  Milan  se  mit  en  fureur)  ;  le  quatrième, 
et  jusqu'ici  le  dernier,  vu  dans  moi,  est  d'être  ému 
par  le  mérite  propre  de  Racine,  l'amour  porté  à 
l'extrême,  éperdu,  mérite  qui  est  en  plus  grande 
quantité  encore  dans  les  lettres  de  la  religieuse  por- 
tugaise *. 

Il  y  a,  outre  cela,  la  sensibilité  à  la  générosité  qui 
demande  de  l'instruction.  Auguste,  supposé  bon 
prince,  disant  :  «  Soyons  amis,  Cinna  »,  etc.,  Pompée 
brûlant  les  lettres  dans  Sertorius. 

Pour  rire,  il  faut  peut-être  aussi  savoir  comment, 
et  combien? 

Le  comique,  le  rire,  est  le  dernier  pouvoir  qui  reste 
à  un  homme  sur  un  autre.  Pascal  a  dit  :  «  Nous 
ne  pouvons  souffrir  d'être  dans  la  mauvaise  opinion 
d'une  âme  î).  Montaigne  a  donné,  ce  me  semble,  une 

1.  Quand  même  dans  les  deux  cas  il  n'y  aurait  point  de 
pompe. 


•232  JOURNAL   DE   STENDHAL 

•description  très  exacte  de  ce  sentiment,  lu  dans 
lui-même.  Il  existe  enfin,  et  comme  un  homme  est 
toujours  le  seul  qui  puisse  exprimer  ses  jugements, 
personne  ne  peut  me  dire  avec  certitude  lorsque  je 
ris  :  «  Vous  feignez  le  rire.  » 

La  manière  la  plus  sûre  d'humilier  celui  dont  vous 
riez  est  que  votre  rire  ait  l'air  le  plus  possible  indé- 
pendant de  la  volonté,  et  que  les  bases  de  ce  rire 
aient  l'air  d'être  les  plus  claires  possibles  à  nos 
yeux.  Qu'un  homme  se  fût  mis  en  colère  contre 
Milan  en  voyant  cette  action  infâme,  Milan  aurait 
à  l'instant  comparé  sa  puissance  à  celle  de  cet 
homme,  et  il  aurait  peut-être  ri,  mais  que  le  spec- 
tateur, au  contraire,  rie,  il  est  sûr  de  faire  de  la 
peine  à  Milan. 

Comment,  et  jusqu'à  quel  degré  d'intensité  ? 

Il  y  a  deux  sacrifices  dans  l'histoire  d'Héloïse  qui 
ont  pu  être  bien  grands  : 

Le  premier,  quand  elle  fit  découvrir  à  Abélard  le 
secret  de  sa  naissance. 

Le  deuxième  quand,  pour  l'avantage  d'Abélard, 
elle  refusa  pendant  si  longtemps  de  l'épouser  et 
nia  si  vivement  ce  mariage  une  fois  qu'il  fut  fait. 

Je  voudrais  bien  voir  la  plupart  de  nos  amou- 
reuses de  ce  siècle  à  ces  deux  épreuves. 

Le  sublime  non  développé  n'est  pas  senti  ;  le 
développement  n'existe  pas  isolément  ;  pour  évaluer 
^on  degré,  il  faut  connaître  le  degré  d'attention  et, 


1805  -  17  janvier.  PARIS  233 

en  un  mot,  de  facilité,  d'intelligence  qu'a  l'homme 
à  qui  on  développe. 

Le  trait  de  Julie  d'Etange  demandant  à  sou 
deuxième  ou  troisième  billet  à  Saint-Preux  qu'il  se 
tue  est  sublime,  mais  doit,  ce  me  semble,  être  rare- 
ment senti,  à  cause  de  son  peu  de  développement 
(une  cause  de  ce  peu  de  développement  est  sa  place, 
le  spectateur  n'est  pas  encore  monté).  Je  ne  l'ai 
senti,  pour  moi,  que  dans  la  suite,  lorsque  Julie, 
mariée  depuis  peu,  rend  compte  de  sa  conduite  à 
son  amant. 

Dans  tout  ce  roman,  l'amour  de  la  vertu,  trop 
visible,  empêche  l'amour  d'être  éperdu  (je  parle 
en  poète  ou  peintre  de  passions). 

Un  homme  voit  avec  peine  que  son  ami  acquiert 
plus  de  forces  individuelles.  J.  Rey,  par  exemple, 
verrait  avec  peine  que  j'acquisse  une  telle  habileté 
en  déclamation  que  je  pusse  feindre  parfaitement 
tous  les  sentiments  à  volonté.  Mante  me  disait 
hier  que  cela  était  dangereux,  comme  vous  donnant 
plus  de  moyens  de  manquer  à  la  vertu.  Le  sublime 
de  l'amitié  est  peut-être  de  voir  avec  plaisir  dans 
son  ami  l'accroissement  des  moyens  de  bonheur, 
lorsque  ces  moyens  vous  font  servir  de  bûches  à 
son  feu,  sans  vous  mettre  à  même  de  vous  y 
chauffer,  ne  peuvent  augmenter  votre  bonheur 
direct  que  par  le  plaisir  que  vous  avez  à  le  sentir 
heureux,  et  peuvent  le  rendre  heureux  à  vos  dépens. 


234  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Dès  qu'on  fait  sur  un  homme  des  impressions 
plus  ou  moins  sublimes  (terreur  commencée),  le 
charme  de  la  grâce  disparaît  pour  toujours  ^.  (Le 
plaisir  de  voir  la  grâce  est  du  genre  du  plaisir  de 
rire,  il  consiste  à  voir  la  faiblesse.  Quelle  grâce 
Desdemona  a  aux  yeux  d'Othello,  lorsque,  la  voyant 
sortir,  il  se  dit  à  lui-même  en  soupirant  :  «  Poor 
wretch  !  »  (Pauvre  petite,  pauvre  misérable  !) 

L'habitude  et  les  sentiments  qui  passent  de  la 
chose  à  l'instrument  (l'avare,  qui  aime  d'abord 
l'argent  comme  moyen  de  jouissance,  et  ensuite 
l'Argent)  peuvent  nous  conduire  au  sublime  de 
l'amour  et  de  l'amitié,  qui  est  de  vouloir,  non  point 
dans  une  saillie  d'héroïsme,  mais  froidement  et 
constamment,  le  bonheur  de  la  personne  aimée  à 
nos  propres  dépens,  sans  que  d'autres  passions 
contribuent  à  nous  conduire  à  ce  résultat. 

Le  subhme  de  l'amitié  est  moins  à  mourir  pour 
son  ami  dans  une  occasion  éclatante  qu'à  se  sacri- 
fier journellement  et  obscurément  pour  lui.  Les  amis 
de  Syracuse,  Damon  et  Critias  *,  je  crois,  pouvaient 
s'aimer  davantage  que  Nisus  et  Euriale,  quoique 
Nisus  s'écrie  : 

Me,  me,  adsum  qui  feci,  etc. 

Il  me  semble  par  la  théorie,  et  non  d'après  l'exem- 
ple, que  l'amour  et  l'amitié  ne  peuvent  pas  par- 

1.  Pour  toujours,  c'est-à-dire  jusqu'à  ce  que,  compo- 
sant une  résultante  de  sa  conduite,  elle  nous  paraisse 
sublime  ou  gracieuse. 


1805  -  17  janvier.  PARIS  235 

venir  subitement,  dès  les  premiers  moments  de  leur 
existence,  à  leur  sublime.  Ces  passions  ont  besoin  de 
quelque  temps  de  durée  pour  qu'on  puisse  parvenir 
à  chérir  non  seulement  l'instrument  pour  l'effet, 
mais  même  aux  dépens  de  l'effet. 

Pour  que  le  contraire  arrivât,  il  faudrait  que  la 
passion  prédisposante  ou  la  partie  de  l'amour  et  de 
l'amitié  existante  avant  la  vue  de  l'objet  que  nous 
aimons  fût  bien  forte. 

Crozet  et  moi  *,  nous  sortons  de  Mithridate,  suivi 
de  Minuit*.  M^^^Mars,  dans  cette  petite  pièce,  nous 
a  fait  beaucoup  plus  de  plaisir  que  tout  le  reste  du 
spectacle.  M^^^  Duchesnois,  qui  jouait  Monime  pour 
la  première  fois,  l'a  jouée  d'une  manière  très  froide 
et  très  peu  originale  ;  elle  ne  s'est  pas  du  tout 
attachée  à  rendre  la  pudeur  qui  est,  ce  me  semble, 
la  couleur  générale  du  rôle.  M°^^  Talma  nous  y 
faisait  plus  plaisir  ;  je  la  vois  un  instant  dans  sa 
loge.  Je  vois  Pacé,  Maisonneuve  et  le  général  Va- 
lence. 

L'intrigue  de  Mithridate  ne  cause  ni  terreur,  ni 
pitié,  ni  admiration,  elle  est  plate.  Tous  les  carac- 
tères, excepté  celui  de  Monime,  sont  communs  et 
insignifiants,  Mithridate  est  tout  plein  de  fausse 
grandeur  et  joue  le  rôle  d'un  Cassandre.  Il  n'y  a 
donc  que  ce  rôle  de  Monime,  et  la  pièce  est  très 
médiocre.  Un  des  endroits  les  plus  caractéristiques 
du  caractère  de  Monime  n'est  pas  assez  développé  : 


236  JOURNAL   DE  STENDHAL 

c'est  celui  où,  comme  Julie  d'Etange,  elle  demande 
à  son  amant  du  secours  contre  lui-même.  La  grande 
scène  du  troisième  acte  est  absolument  inutile. 
Racine  a  voulu  lutter  avec  Corneille  et  est  resté 
bien  au-dessous  de  ce  grand  homme.  Il  y  a  quelques 
vers  grands,  comme  : 

J'ai  vengé  l'univers  autant  que  je  l'ai  pu. 

^iie  Mars  joue  divinement  le  rôle  de  Séraphine 
dans  Minuit  ;  elle  donne  l'idée  de  l'amour  le  plus 
sublime  :  sa  physionomie,  pendant  que  son  cousin 
lui  chante  sa  romance,  rendrait  amoureux  de 
l'amour.  Voilà  la  physionomie  qu'il  me  faut  sup- 
poser à  Julie  et  à  Victorine.  Cette  fille  chérie  ne  me 
répond  point.  /  shall  write  after  day  *. 

Avant-hier,  j'allai  avec  Tencin,  à  minuit  passé, 
me  promener  jusque  devant  son  n°  558  ;  la  lune 
nous  éclairait,  la  solitude  de  ce  quartier  avait  un 
air  singulier. 

28   nivôse   XIII    [-18  janvier  1805]. 

Je  viens  de  réfléchir  deux  heures  à  la  conduite 
de  mon  père  à  mon  égard,  étant  tristement  miné  par 
un  fort  accès  de  la  fièvre  lente  que  j'ai  depuis  plus 
de  sept  mois.  Je  n'ai  pas  pu  la  guérir  :  premièrement, 
parce  que  je  n'avais  pas  d'argent  pour  payer  le 
médecin  ;  en  second  lieu,  parce  que,  ayant  sans 
cesse  dans  cette  ville  boueuse  les  pieds  dans  l'eau. 


1805  -  18  janvier.  PARIS  237 

faute  de  bottes,  et  souffrant  du  froid  de  toutes 
manières,  faute  de  bois  et  de  vêtements,  il  était 
inutile  et  même  nuisible  d'user  le  corps  par  des 
remèdes,  pour  chasser  une  maladie  que  la  misère 
m'aurait  donnée  quand  je  ne  l'aurais  pas  eue. 

Qu'on  joigne  à  cela  toutes  les  humiliations  mo- 
rales et  les  inquiétudes  d'une  vie  passée  continuelle- 
ment avec  vingt  sous,  douze,  deux  et  quelquefois 
rien  dans  ma  poche,  on  aura  une  légère  idée  de 
l'état  où  cet  homme  vertueux  me  laisse. 

J'ai,  depuis  deux  mois,  le  projet  de  mettre  ici  une 
■description  de  mon  état  ;  mais,  pour  le  peindre,  il 
faut  le  regarder,  et  je  n'ai  d'autre  ressource  que  de 
m'en  distraire. 

Qu'on  calcule  l'influence  d'une  fièvre  lente  de 
huit  mois,  alimentée  par  toutes  les  misères  possibles, 
sur  un  tempérament  déjà  attaqué  d'obstructions  et 
de  faiblesse  dans  le  bas-ventrf',  et  qu'on  vienne  me 
dire  que  mon  père  n'abrège  pas  ma  vie  ! 

Sans  l'étude,  ou,  pour  mieux  dire,  l'amour  de  la 
gloire  qui  a  germé  dans  mon  sein  malgré  lui,  je  me 
serais  brûlé  la  cervelle  cinq  ou  six  fois. 

Il  ne  daigne  pas  répondre  depuis  plus  de  trois 
mois  à  des  lettres  où,  lui  peignant  ma  misère,  je  lui 
demande  une  légère  avance,  pour  me  vêtir,  sur  ma 
pension  de  3,000  francs,  réduite  par  lui  à  2,400  francs, 
avance  dont  il  peut  se  rembourser,  par  ses  mains, 
aux  mois  de  printemps  que  je  passerai  à  Grenoble. 

Je  lui  ai  demandé  cette  avance,  qu'un  étranger 


238  JOURNAL  DE  STENDHAL 

n'aurait  pas  refusée  à  un  étranger,  malade  et  souf- 
frant du  froid  à  cent  cinquante  lieues  de  sa  patrie, 
au  mois  de  vendémiaire  an  XIII,  lorsqu'il  avait 
encore  entre  les  mains  2,200  francs  de  ma  pension. 

D'après  tout  cela  et  vingt  pages  de  détails  tous 
horriblement  aggravants,  mon  père  est  un  vilain 
scélérat  à  mon  égard,  n'ayant  ni  vertu,  ni  pitié. 
Senza  virtù  ne  cariià,  comme  dit  Carolina  nel 
Matrimonio  Segreto. 

Si  quelqu'un  s'étonne  de  ce  jugement,  il  n'a  qu'à 
me  le  dire,  et,  partant  de  la  définition  de  la  vertu, 
qu*i7  me  donnera,  je  lui  prouverai  par  écrit,  aussi 
clairement  qu'on  prouve  que  toutes  nos  idées 
arrivent  par  nos  sens,  c'est-à-dire  aussi  évidemment 
qu'une  vérité  morale  puisse  être  prouvée,  que  mon 
père  à  mon  égard  a  eu  la  conduite  d'un  malhonnête 
homme  et  d'un  exécrable  père,  en  un  mot  d'un 
vilain  scélérat. 

Il  m'avait  promis  3,000  francs  pour  me  faire 
quitter  l'état  militaire,  j'étais  sous-lieutenant  au 
6^  dragons,  en  vendémiaire  an  IX,  à  dix-sept  ans 
et  sept  mois.  Voilà  l'état  qu'il  me  fallait  quitter. 
Pour  l'apprécier,  il  faut  considérer  l'état  politique 
intérieur  de  la  France. 

D'autres  considérations  qu'il  ne  sait  pas  ont  pu 
me  faire  trouver  mon  bonheur  dans  cet  arrange- 
ment, mais  observez  que  l'homme  qui  me  tire  un 
coup  de  fusil  en  m'ajustant  le  mieux  qu'il  peut,  et 
qui  cependant  me  manque  parce  que  je  suis  cui- 


1805  -  18  janvier.  PARIS  239 

rassé,  est  un  assassin.  Cette  grande  vérité  me  donne 
gain  de  cause  au  premier  abord. 

Je  finis  cet  écrit,  ayant  encore  de  quoi  remplir 
cinquante  pages,  en  réitérant  l'offre  de  prouver 
quantum  dixi,  par  écrit,  devant  un  jury  composé 
des  six  plus  grands  hommes  existants.  Si  Franklin 
existait,  je  le  nommerais.  Je  désigne  pour  mes  trois 
Georges  Gros,  Tracy  et  Chateaubriand,  pour  appré- 
cier le  malheur  moral  dans  l'âme  d'un  poète. 

Si,  après  cela,  vous  m'accusez  d'être  fils  dénaturé, 
vous  ne  raisonnez  pas,  votre  opinion  n'est  qu'un 
vain  bruit  et  périra  avec  vouf . 

Rappelez-vous  qu'avant  tout  il  faut  être  irai  et 
juste,  même  lorsque  l'exercice  de  ces  vertus  donne 
raison  à  un  homme  de  vingt-deux  ans  contre  un  de 
cinquante-huit,  quoique  vous  soyez  plus  près  de 
cinquante-huit  que  de  vingt-deux,  et  à  un  fils  contre 
son  père. 

Ou  vous  niez  la  vertu,  ou  mon  père  a  été  un  vilain 
scélérat  à  mon  égard  ;  quelque  faiblesse  que  j'aie 
encore  pour  cet  homme,  voilà  la  vérité,  et  je  suis 
prêt  à  vous  le  prouver  par  écrit  à  la  première  réqui- 
sition. 

Fait  au  courant  de  la  plume,  le  28  nivôse  an  XIII, 
onze  heures  et  demie  du  soir,  ayant  vingt-cinq  sous 
et  la  fièvre  pour  tout  bien. 

H.  Beyle. 

(22  ans  moins  5  jours.) 


240  JOURNAL   DE   STENDHAL 

P.-S.  J'écris  ceci  uniquement  pour  le  bonheur  de 
mes  enfants,  et  pour  me  garantir  de  l'avarice  dans 
trente  ans  d'ici.  Dis,  ne  rougis-tu  point,  au  fond  du 
cœur,  en  lisant  ceci,  en  1835  ?  Aurais-tu  eu  besoin 
que  j'écrivisse  la  démonstration  tout  au  long  ? 

Rentre  dans  toi-même  ^. 

1.  1"  pluviôse  Xlll  *[-21  janvier  1805]. 

Tendresse  et  héroïsme. 

Il  me  semble  que  depuis  Racine  la  tendresse  proprement 
dite  s'est  perfectionnée  et  que  nous  pouvons  mettre  en  scène 
une  mélancolie  plus  touchante  que  la  sienne. 

L'héroïsme  s'est  aussi  perfectionné.  L'Alceste  de  Fabre 
est  bien  plus  grand,  moralement  parlant,  que  celui  de 
Molière. 

11  entre  beaucoup  de  notre  science  de  l'héroïsme  dans  la 
composition  de  nos  personnages  touchants.  Dans  Racine, 
nous  voyons  les  passions  les  plus  aimables  dans  des  rois 
et  des  reines  pleines  de  vanité,  qui  sont  presque  les  person- 
nages les  moins  aimables  possibles  pour  nous,  au  lieu  que 
nous,  nous  pouvons  mettre  ces  passions  si  touchantes  dans 
des  êtres  qui,  abstraction  faite  de  leur  passion,  seraient 
encore  les  plus  aimables  du  monde  à  nos  yeux. 

La  tendresse  a  fait  des  progrès  parmi  nous  parce  que 
la  société  s'est  perfectionnée.  Un  homme  ni  bête  ni  génie- 
(Pacé,  par  exemple),  qui  a  15.000  francs  de  rente,  a  ici 
au  bout  d'un  an  autant  d'amis  qu'il  en  veut.  On  ne  cherche 
avec  ses  amis  que  le  plaisir  présent.  Ensuite,  la  société  vous 
impose,  sous  le  nom  de  convenances,  de  hon  cœur,  la  dose  de 
sacrifice  que  vous  devez  faire  à  chaque  ami,  en  raison  des 
plaisirs  que  vous  avez  goûtés  ensemble,  et  surtout  du 
temps  que  vous  avez  restés  (sic)  unis  à  les  goûter. 

Cette  amitié  donc  ne  désaltère  point  la  soif  de  l'amour. 
Le  raisonnement  remplaçant  heureusement  la  religion,  la 
tendresse  qu'on  employait  à  aimer  Dieu  et  la  crainte  que 
le  diable  donnait,  retournent  aussi  au  profit  de  la  tendressfr 
que  j'ai  pour  Victorine  et  de  la  crainte  que  j'aurais  de  la 
perdre,  si  elle  m'aimait. 

Nous  sentons  que  tel  qui  nous  aime,  si  nous  lui  demandons 
un  petit  service,  va  calculer  avec  nous  si  nous  lui  en  deman- 


1805  -  Jl  jaavier.  PARIS  241 

dons  un  un  peu  plus  grand.  Et  rarement  nous  sommes  assez 
bien  avec  un  homme  pour  ne  pas  voir  en  agissant  avec  lui 
la  limite  qu'il  ne  faut  pas  passer. 

iSous  cherchons  un  être  avec  qui  nous  puissions  suivre 
tous  nos  premiers  mouvements,  sans  songer  jamais  aux 
convenances. 

Combat  sur  la  frontière.  Sensibilité. 

H.  Toutes  les  pensées  sont  à  te  monter  à  l'éréthisme  de 
la  passion,  tout  ton  corps  se  raidit.  Alors,  si  c'est  l'amour, 
tes  pensées  occupées  à  te  roidir  ne  peuvent  pas  laisser  de 
place  aux  prédictions  de  bonheur  que  te  donnent  la  figure, 
le  ton,  les  discours  de  ta  maîtresse. 

L'habitude  de  voir  les  filles  mène  là.  On  se  monte  l'ima- 
gination chaque  fois  qu'on  en  tient  une  dans  ses  bras  pour 
se  figurer  une  femme  plus  touchante.  Je  discute  sa  beauté, 
je  dis  qu'elle  a  des  yeux  noirs,  par  telle  et  telle  raison, 
parce  qu'ils  sont  les  plus  beaux,  etc.  Elle  a  la  tournure 
d'Angelina  Pietragrua  ;  tandis  que  je  m'efforce  à  me  rap- 
peler cette  tournure  et  à  poser,  pour  ainsi  dire,  les  piédroits 
de  la  route,  je  suis  bien  loin  de  sentir  l'impression  qu'elle  me 
donnerait  vue  par  dehors. 

Cette  impression  est  cependant  tout  le  plaisir  de  la  pas- 
sion. 

Creuser  ce  grand  aperçu.  Voilà  ce  qui  fait  que  je  me  dégoûte 
quelquefois  des  passions  :  c'est  qu'elles  n'ont  point  de  récom- 
penses, de  plaisirs  pour  moi. 


Compte  de  la  déclamation. 

Blâmez-moi,  si  vous  l'osez, 

Démosthène,  interrogé  quelle  était  la  première  partie  de  l'élo- 
quence, répondit:  L'action.  La  deuxième  :  L'action.  La  troisième: 
L'action. 

La  Rive,   commencé  le ,   rue   Grange-Batelière,   cessé 

le ,  rue  Saint-Nicolas,  n°  935. 

Payé  dans  ce  temps  (à  douze  francs  le  cachet  pour  une 
demi-heure)... 

Commencé    chez    Dugazon,    infiniment    meilleur    (à    six 

.IOUR?fAL     DE     STENDHAL.  16 


242  JOURNAL  DE   STENDHAL 

francs  pour  une  heure),  rue  des  Fossés-Montmartre,  passage 
(lu  Vigan,  le 

Payé  trente-six  francs  le 

Payé  soixante-six  francs  le  1^'  pluviôse  XIII. 

(Il  neige,  j'accompagne  en  cabriolet  la  petite  femme  du 
général  Lestrange.  Elle  m'offre  de  monter  chez  elle,  je  refuse. 
Elle  m'indique  de  l'aller  voir  les  jours  qu'elle  ne  va  pas  chez 
Dugazon  ;  je  ne  m'en  soucie  pas.  Waguener  accompagne 
Louason,  qui  est  tout  à  fait  bonne  fille  avec  moi.  En  général, 
jour  heureux.) 


Et  vous  me  le  traitez  ,[à  moi,  d'indifférent. 

Morbleu  !]  C'est  une  chose  indigne  (pleurez),  lâche  (pleurez),  infâme  *■ 
(redoublement  de  pleurs).  Il  voit  son  malheur  :  voilà  le  plus 
profond  que  M[olière]... 

Ces  dix  vers,  tout  cela  pourrait  se  dire  avec  l'accablement 
de  la  douleur.  Alceste  dirait  par  là  :  «  Celui-ci  est  donc  comme 
les  autres,  je  n'avais  plus  que  lui,  je  n'ai  plus  personne  !  » 
Ce  sentiment  est  plus  profond  que  ceux  que  Molière  fait 
dire,  c'est  ce  qui  fait  dire  avec  ridiculité,  mais  peut-être 
vérité,  à  M"*®  de  Staël,  que  la  mélancolie  a  fait  des  progrès 
puisqu'un  blanc-bec  de  vingt-deux  ans  comme  moi  trouve 
des  choses  plus  profondes  que  Molière.  (25  nivôse,  5  heures.) 


Principe  bien  fécond  et  bien  heureux  pour  comiquer 
certains   caractères. 

C'est  ainsi,  dit  Biran  (111),  que  l'être  habitué  aux  exci- 
tations factices,  indifférent  dans  la  jouissance,  se  sent  cruel- 
lement tourmenté  dans  la  privation. 

Si  cela, est  vrai,  comme  il  est  beau  pour  le  développement  : 
1°  du  vaniteux  ;  —  2°  du  courtisan  ;  —  3°  de  l'homme  à 
plaisirs   physiques,   Louis  XV  ! 

Voilà  comme  il  est  utile  aux  poètes  d'étudier  l'idéologie. 
(Le  mal  à  la  tête  par  travail  vient  à  trois  heures  et  demie, 
27  nivôse  XIIL) 

Caractères  a  traiter. 

17  nivôse  XIII  [7  janvier  1805],  Dînant  chez  M^ie  Daru, 
la  mère,  entre  Martial  et  Adèle,  l'idée  d'un  grand  caractère 


1805  -  21  janvier.                        PARIS  243 

au   milieu   du   monde.    Procurer   aux   grands  caractères   le 

même   effet   que   la  Métromanie  aux  poètes.  Voir  les   Mé- 
moires. 


Acheté  pendant  nivôse  les  deux  volumes  de  Tracy  et 
Maine  de  Biran,  13  livres. 

Acheté  le  1"  pluviôse  Werther,  bonne  traduction  de 
Sevelinges.  Si  j'osais  writ  as  I  pense,  /  did  wril  as  this  young- 
man.  4  livres  10  sous. 


Pacé  me  niontre  le  28  ou  29  nivôse  le  plan  de  la  première 
scène  de  sa  comédie  intitulée  la  V engeance.  Cette  comédie 
a  le  même  mérite  parmi  les  pièces  que  son  auteur  parmi  les 
hommes.  Elle  est  parfaitement  lui,  c'est  naïvement  sa 
nature. 

Il  n'a,  ce  me  semble,  de  partie  de  l'art  que  l'extrême 
attention  qu'il  donne  et  fait  donner  par  ses  personnages  à 
la  signification  de  chaque  mot,  comme  dans  le  monde. 

Nous  parlons  beaucoup  de   DucKesnois  dans  Monime. 


Lafond  est  l'acteur  le  plus  français  que  je  connaisse,  sa 
déclamation  a  absolument  tous  les  défauts  et  toutes  les 
beautés  de  la  poésie  française  (Racine,  Voltaire  et  toute 
la  bande,  Corneille,  CrébUlou,  génies  originaux  dans  leur 
nation).  On  peut  lire,  en  suivant  cette  idée,  les  vices  de  la 
poésie  française  dans  les  gestes  de  Lafond. 


1805 

PARIS' 


Journal   de  mon  troisième  voyage   a  Paris 

Du  \^^  pluviôse  an  XIII  au  23  du  même  mois  inchisivemenf. 

Il  faut  se  posséder  pour  écrire  et 
pour   déclamer. 

(LOUASON.) 

1^^   [pluviôse-21   janvier]. 

Happyness  gwed  by  the  weather,  and  mery  résigna- 
tion upon  my  fathers  avarice  *. 

2   [pluviôse-22  janvier]. 

Nous  sortons,  Crozet  et  moi,  de  Turcaret,  pièce 
froide  aujourd'hui  et  même  un  peu  ennuyeuse. 
Dugazon  joue  très  bien  Turcaret,  mais  non  pas 
avec  tout  le  feu  nécessaire.  Le  Médecin  malgré  lui, 
où  il  y  a  plus  de  v^erve  comique  que  dans  tout 
Turcaret,  nous  réveille. 

JOURNAl      DE     STE.NDHAI.  16. 


246  JOURNAL   DE    STENDHAL 

3  [pluviôse-23  janvier]. 

I  Write  to  V[ictorine\  with  my  own  hand,  after  I 
go  at  Dug[azon\^ s  house  *.  Ce  que  j'y  vois  me  fait 
prendre  la  résolution  de  sortir  de  mon  indolence. 
J'ai  laissé  prendre  à  Wagner  des  places  que  l'on 
m'offrait,  et  actuellement  il  les  occupe.  Il  a  peut- 
être  Louason,  à  mon  refus.  Il  n'y  en  a  que  pour 
ceux  qui  en  prennent.  Me  mettre  en  avant  comme  lui 
pour  la  déclamation,  ses  leçons  valent  deux  fois 
mieux  que  les  miennes.  Prendre  un  peu  les  mœurs 
de  cabotin  qui,  là,  sont  les  bonnes,  et  surtout  parler 
souvent.  La  société  de  Crozet  me  montre  qu'il  faut 
absolument  se  rendre  amusant  ;  rien  n'est  si  aisé, 
il  ne  faut  presque  que  parler. 

4  [pluviôse-24  janvier]. 

Je  vais  à  l'école  de  Médecine,  à  dix  heures,  pour 
lire  V Aliénation  mentale,  de  Pinel  *  ;  la  bibliothèque 
est  fermée.  Je  vais  au  Panthéon,  je  lis  le  premier 
Discours  de  Cabanis  sur  les  rapports  du  physique 
et  du  moral  *,  La  manière  d'énoncer  les  faits  me 
semble  si  générale  qu'elle  en  est  vague.  Cet  auteur 
ne  me  plaît  point,  lire  Bacon  et  Hobbes. 

Je  suis  allé  ce  soir  avec  Barrai  au  Matrimonio 
segreto,  nous  y  avons  trouvé  Crozet  et  Basset  qui 
y   étaient   venus   croyant   nous   y  trouver. 

Je  ne  puis  plus  me  figurer  V[ictorine]  dans  aucune 
position,  mon  imagination  est  épuisée,  mais  non  pas 


1805  -  24  janvier.  PARIS  247 

mon  amour.  Je  sens  parfaitement  ces  deux  choses. 
Je  ne  suis  plus  sensible  aux  positions  dans  lesquelles 
je  veux  me  la  figurer,  parce  que  je  l'y  ai  vue  trop 
souvent  ;  mais  l'amour  en  elle  pour  moi  m'enchante 
toujours.  C[rozet]  m'apprend  qu'il  a  reçu  un 
billet  de  sa  Séraphine,  il  me  le  montrera.  Sarà 
dunque  io  il  sol  sfortunato  *  ? 

Je  vois  dans  Cabanis  que  nous  agissons  souvent 
pour  satisfaire  à  des  besoins  qui  viennent  d'après 
des  idées  qui  viennent  de  l'intérieur  du  corps  au 
cerveau.  La  réunion  des  désirs  qui  nous  viennent 
de  cette  manière  se  nomme  instinct.  Condillac  a 
entièrement  méconnu  l'instinct  :  deux  oiseaux  en- 
levés de  leur  nid  paternel  au  moment  où  ils  viennent 
d'éclore  et  élevés  à  la  brochette  n'ont  certainement 
aucune  idée  de  nid,  d'œufs  et  d^ accouchement  ; 
cependant,  dans  la  saison  des  amours,  quinze  jours 
au  plus  avant  que  la  femelle  ponde,  ils  constituent 
un  nid. 

Des  femmes  ont  avoué  sentir  un  vif  plaisir  aux 
mamelles  et  à  la  matrice  en  donnant  à  têter  à  leur 
«nfant. 

Le  chapon  à  qui  on  plume  le  ventre,  on  le  frotte 
d'orties,  après  quoi  on  le  met  sur  des  œufs  ;  ces 
œufs  le  soulagent,  il  les  couve  et  s'attache  aux 
petits. 

Donc,  dans  le  cas  de  l'instinct  comme  dans  tous 
les  autres,  l'individu  suit  encore  ce  qui  lui  semble  le 
mener  à  son  plus  grand  bonheur. 


248  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Comment  ne  voyions-nous  pas  l'instinct  dans- 
l'école  de  Condillac  ?  Parce  que  nous  n'apercevions 
pas  nettement  tous  les  objets  de  la  science.  Je  nie 
souviens  que  je  demandais  à  tout  le  monde  pour- 
quoi les  petits  cochons  cherchent  le  mamelon  de 
leur  mère.  On  ne  me  répondait  pas.  Nous  sommes 
tout  ébahis,  lorsque  d'une  petite  circonstance  que 
nous  avions  à  peine  remarquée,  mais  dont  nous 
n'avions  rien  tiré,  nous  voyons  tirer  un  principe 
ou  résultat  qui  change  l'état  de  la  science. 

Dimanche,  14  pluviôse  XIII  [-3  février  1805]. 

J'ai  eu  depuis  le  4  des  journées  charmantes 
chez  Dugazon,  des  journées  de  bonheur  les  plus 
heureuses,  peut-être,  que  les  hommes  pris  en  masse 
puissent  me  donner.  C'est  peut-être  la  nuance  qui 
doit  me  mener  des  plaisirs  d'une  grande  âme 
mélancolique  à  ceux  d'un  vaniteux  brillant.  Quoi 
qu'il  en  soit,  ces  journées  ont  été  divines,  et  ce  sont 
les  plus  heureuses  que  j'aie  encore  trouvées  sur 
cette  terre.  L'amour  de  la  gloire  contribue  beaucoup 
à  cette  douceur.  Cependant,  à  l'extérieur,  c'est  peut- 
être  un  des  moments  les  plus  malheureux  de  ma 
vie,  aux  yeux  de  mon  oncle,  par  exemple,  qui  est 
l'homme  que,  dans  le  public,  on  croirait  le  plus  sur 
mon  état  présent  et  qui  me  voit  dans  le  plus  triste 
dénuement.  Voilà  qui  doit  m'apprendre  à  ne  pas 
m'arrêter  au  bruit  public.  Et  ma  réputation  de  roué 


1805  -  3  février.  PARIS  249 

et  d'homme  qui  suis  déjà  blasé,  avec  cette  âme  si 
tendre,  si  timide  et  si  mélancolique  !  Le  philosophe 
Mante  me  connaît  enfin,  mais  il  a  fallu  que  je  l'ai- 
dasse à  me  voir  tel  que  je  suis.  Croyez  après  aux 
réputations  en  grand  ! 

Voilà  qui  doit  m'apprendre  à  ne  croire  que  ce  que 
j'aurai  vu  ;  ma  maîtresse  peut  être  comme  moi  ;  en 
ce  cas,  il  ne  faut  pas  en  croire  Syracuse  et  imiter 
Tancrède,  mais  voir  par  moi-même.  Cet  article  me 
servira  de  conseil  dans  mes  moments  de  passion. 

J'ai  reconduit  Louason  chez  elle  ;  j'ai  presque 
envie  de  m'attacher  à  elle,  cela  me  guérira  de  mon 
amour  pour  V[ictorine].  Je  goûterai  avec  ma 
petite  Louason  toutes  les  douceurs  de  l'amour 
heureux  et  de  la  gaieté,  jusqu'à  mon  départ  pour 
Grenoble  ;  mais  il  faut  pour  cela  qu'elle  ait  une 
âme. 

V[ictorinej  me  méprise,  ou  n'a  pas  reçu  mes 
lettres.  J'appris  hier  soir  avec  le  plus  extrême 
plaisir  que  son  père  avait  été  nommé  conseiller 
d'Etat,  ou  sénateur*.  Mon  premier  soin,  ce  matin, 
a  été  d'aller  lire  le  Moniteur  d'hier  ;  j'ai  vu  qu'il 
était  conseiller  d'Etat.  J'ai  roulé  dans  le  faubourg 
Saint-Germain  et  dans  les  Tuileries,  guidé  par  un 
désir  secret  de  les  voir.  J'ai  rencontré  le  fils  *  sur  le 
pont  Royal,  qui  m'a  reçu  divinement  :  cela  est 
heureux,  la  rencontre,  mais  je  crains  bien  qu'il  n'ait 
été  comme  Camille  : 


250  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Je  ne  m'aperçus  pas  que  je  parlais  à  lui, 
Je  ne  lui  pus  montrer  de  mépris  ni  de  glace. 
Tout  ce  que  je  voyais  me  semblait  Curiace. 

Il  était  si  enchanté  de  la  nomination  de  son  père 
que  peut-être  il  ne  s'est  pas  souvenu  de  mes  rapports 
avec  sa  famille.  Nous  verrons  cela  au  ton  de  la 
première  entrevue.  Il  m'a  dit  avec  toute  l'alïec- 
tion  possible  qu'il  viendrait  me  voir  un  de  ces 
jours. 

Duchesne  *  le  juge  rempli  de  présomption,  ayant 
quelques  connaissances  et  un  mauvais  cœur. 
C'était  assez  mon  avis,  mais  plus  il  pouvait  être 
mon  ennemi,  plus  l'avocat  Pour  disait  de  choses 
pour  lui.  En  général,  je  sais  que  je  suis  très  pas- 
sionné et  que  par  là  je  juge  mal,  ce  qui  fait  que, 
sans  m'en  apercevoir,  l'avocat  contraire  à  la  pas- 
sion exagère.  Craignant  d'exagérer  le  galop,  j'exa- 
gère l'action  de  la  bride,  ce  qui  est  mauvais.  J'ai 
vu  ça  à  la  laideur  que  je  supposais  à  V[ictorine]  et 
à  her  hrother  Edward,  au  jugement  que  je  n'osais 
porter  sur  celui-ci,  quoique  ayant  probablement 
plus  de  bases  que  Duchesne.  Je  me  trompais  dans 
ces  trois  cas.  La  même  cause  m'a  fait  errer  constam- 
ment dans  l'affaire  d'Adèle  ;  en  rechercher  les 
exemples,  ça  me  guérira  de  ma  timidité. 

Duchesne  a  dit,  en  parlant  des  sœurs,  que  ce 
n'était  pas  grand^ chose.  Propos  à  examiner.  V[ic- 
torine]  partage-t-elle  le  caractère  de  son  frère  ou  en 


1805  -  3  février.  PARIS  251 

soufîre-t-elle  ?  Voilà  peut-être  ce  qui  doit  décider 
la  question.  Ne  jamais  oublier  que  les  vérités  mo- 
rales ne  sont  point  susceptibles  de  démonstrations 
comme  celles  qui  regardent  des  propriétés  appré- 
ciables en  nombre  exactement. 

Ma  raison,  dans  ce  moment-ci,  est  encore  fondée 
sur  la  passion  ;  ça  ne  vaut  pas  grand'chose  ;  je  me 
sens  cependant  très  raisonnable.  Je  viens  de  lire  le 
premier  volume  de  Delphine  de  M"^^  de  Staël,  et  je 
me  suis  senti  presque  entièrement  dans  le  person- 
nage de  Delphine.  L'expérience  que  j'ai  acquise 
chez  Dugazon  m'a  été  très  utile  pour  me  connaître 
moi-même.  Pacé  m'a  dit  un  jour  :  «  Vous  êtes  tout 
passion.  »  Mante  est  du  même  avis.  Je  le  sens  moi- 
même.  Dugazon  est  du  même  avis  sur  ce  qu'il  con- 
naît de  moi.  Quelles  que  soient  les  objections  de 
l'avocat  Contre,  voilà  une  vérité  qui  me  paraît  dé- 
montrée. Si  je  n'ai  pas  the  most  under standing  soûl, 
j'ai  du  moins  une  âme  toute  passion.  Il  faut  se  pos- 
séder pour  bien  parler,  il  faut  peut-être  posséder 
son  âme,  l'avoir  understanding  pour  telle  passion  à 
volonté  pour  bien  écrire. 

Cette  découverte  de  l'exagération  du  mal  (mal 
pour  la  passion),  admise  comme  vérité  dans  mes 
jugements,  me  donnera  bien  plus  de  facilité  à  faire 
des  plans  et  des  carmina. 

Je  suis  si  raisonnable  que,  quoique  je  sente  peut- 
être  vingt  pages  d'idées  grandes  et  vraies  sur  mon 
art  et  sur  les  moyens  de  procurer  le  bonheur  plus 


252  JOURNAL   DE   STENDHAL 

continu,  je  vais  me  coucher  parce  qu'il  est  une  heure 
du  matin  et  que  je  sens  que  j'altère  ma  santé. 

D'après  mes  principes  sur  mon  art,  mon  premier 
ouvrage  aurait  eu  de  grands  traits  de  ressemblance 
avec  Delphine  si  je  n'avais  pas  lu  ce  roman  dans  ce 
moment,  et  peut-être  en  aura-t-il  encore,  quoique 
je  l'aie  lu.  Mais  ce  sera  parce  que  je  le  voudrai 
bien. 

[15  pluviôse-4  février.] 

Il  me  semble  que  je  ne  connais  le  bonheur  habituel 
que  depuis  la  lecture  de  Biran  *.  J'ai  passé  ce  soir 
15  une  soirée  délicieuse  avec  ce  qui  m'avait  donné 
le  spleen  il  y  a  quinze  jours.  Lu  Cabanis  (mort  de 
Mirabeau)  et  Hobbes  au  cabinet  littéraire  au  bout 
de  la  rue  de  Thionville  *.  Mangé  en  revenant  une 
brioche  avec  délices,  plus  que  je  n'en  trouverai 
jamais  dans  les  meilleurs  repas.  Je  pense  à  Mélanie, 
et  ce  souvenir  m'a  charmé  comme  le  plaisir  lui- 
même  (as  the  pleasure  itself). 

16  pluviôse  XIII  [-5  février  1805]. 

Tout  serment  fait  dans  un  moment  d'exaltation 
n'est-il  pas  nul  ? 

Cela  n'est  pas  tout  à  fait  vrai  ainsi,  mais  il  en 
est  quelque  chose. 

La  dix-neuvième  ligne  de  la  page  496  du  deuxième 
volume  de  Delphine  me  donne   cette    idée.    Il  me 


1805  -  5  février.  PARIS  253 

semble  que  le  serment  de  Delphine  dans  cette  oc- 
casion est  nul.  Je  me  sens  trop  sensible  pour  être 
impartial,  mais  il  me  semble  que  les  âmes  tendres 
font  trop  entrer  leur  sensibilité  dans  leurs  serments. 
Peut-être  ne  de\Taient-elles  tenir  que  ce  que  les 
autres  attendent.  Les  lois  ne  sont  point  assez  fines 
pour  pénétrer  jusque  ici. 

Par  exemple,  je  dis  à  Rey  :  «  Je  te  promets  de  te 
faire  tenir  chaque  année  ce  qu'il  te  faudra  pour 
être  heureux  à  Paris.  »  Lui  entend  cent  louis,  moi 
cinq  cents.  A  quoi  suis-je  obligé  ?  Il  me  semble,  à 
cent. 

Ce  livre  est  le  manuel  des  jeunes  femmes  entrant 
dans  le  monde.  M'^^  de  Vernon  est  aussi  bien  peinte 
que  Léonce  l'est  mal. 

Tous  les  hommes,  aux  militaires  près,  sont  à  peu 
près  également  capables  des  peines  physiques.  Un 
homme  qui  vient  d'avoir  la  jambe  écrasée  sous 
une  roue  leur  fait  de  la  peine. 

Mais  :  1°  on  ne  sent  les  peines  morales  des  autres 
qu'au  degré  qu'on  est  capable  de  les  éprouver  ; 

2°  l'expression  en  est  très  difficile  pour  arriver 
à  la  pitié. 

Il  faut  une  longue  cohabitation  pour  être  au  fait 
de  ce  dictionnaire.  Voilà  peut-être  une  des  douceurs- 
du  mariage. 

Le  lecteur,  en  lisant  le  roman  de  Delphine,  ne 
sent  point  d'admiration  pour  Léonce,  et  point 
d'amour  : 


254  JOURNAL  DE   STENDHAL 

i°  parce  qu'il  ne  voit  rien  d'aimable  en  lui  ; 

2°  parce  qu'il  lui  semble  qu'il  donne  plus  de  mal- 
heur que  de  bonheur  à  Delphine. 

Cette  défaveur  de  Léonce  diminue  beaucoup 
l'effet  total. 

La  grâce  et  la  douceur  enchanteresse  de  Del- 
phine, cet  air  d'une  faible  enfant  qu'elle  a  dans 
toutes  les  petites  actions  de  la  vie  qui  en  font 
presque  la  totalité,  ne  se  fait  pas  sentir  au  lecteur 
par  un  livre  où  il  n'y  a  que  les  masses  de  sa  con- 
duite, et  ces  masses  sont  fortes,  et  partant  nulle- 
ment gracieuses.  Il  faut  beaucoup  de  pénétration 
pour  deviner  cette  grâce. 

Voilà  les  deux  grands  défauts  de  l'ouvrage.  J'en 
suis  au  deuxième  volume,  le  premier  me  paraissait 
bien   meilleur. 

Le  vernis  (Tétrangeté  qui  est  sur  tout  cet  ouvrage 
diminue  encore  la  trop  petite  quantité  de  grâce  qu'il 
a  ;  mais  ce  défaut  n'en  sera  pas  un  aux  yeux  de 
la  postérité,  il  n'en  est  donc  presque  pas  un  à  nos 
yeux. 

M°i®  de  Staël  a  l'échafaudage  du  talent  de  Mo- 
lière, échafaudage  qui  fait  une  partie  du  talent  de 
Montesquieu  1  ;  elle  a  connu  les  lois  de  la  société  de 
salon,  elle  en  a  montré  la  cause  et  l'effet,  en  un  mot 
l'esprit. 

1.  En  général,  le  talent  des  philosophes  n'est  que  l'écha- 
faudage de  celui  des  poètes  ;  ils  font  connaître  les  affections 
que  le  poète  peint  ensuite  pour  émouvoir. 


1805  -  5  février.  PARIS  2 F 


lOCt 


Elle  a  sans  doute  une  âme  passionnée,  elle  a  le 
grand  secret  de  l'intérêt,  la  mélancolie,  et  cepen- 
dant elle  n'émeut  pas,  ou  ce  n'est  que  par  l'horreur. 
«  Je  brise  ma  tête  sur  ces  degrés  de  marbre,  et  mon 
sang  rejaillira  sur  toi  »,  dit  Léonce  à  Delphine  dans 
l'église  de  Sainte-Marie. 

Cicéron  dit  avec  plus  d'art  au  Sénat  romain 
(composé  d'hommes  tellement  plus  durs  que  le 
public  de  Delphine,  et  qui  voyaient  chaque  jour  des 
combats  de  gladiateurs),  en  pariant  des  complices 
de  Catilina  :  «  Fuere  »,  ils  furent  ;  au  lieu  de  :  «  On  les 
a  précipités  du  roc  Tarpéien  ». 

Il  y  a  une  manière  d'émouvoir  qui  est  de  montrer 
les  faits,  les  choses,  sans  en  dire  l'effet  ^,  qui  peut  être 
employée  par  une  âme  sensible  non  philosophe 
(connaissance  de  l'homme).  Cette  manière  manque 
absolument  à  M°i®  de  Staël,  son  livre  a  absolu- 
ment besoin  de  moments  de  repos  ^,  comme  celui 
que  le  grand  Shakespeare  présente  aux  spectateurs, 
lorsque  dans  la  tragédie  de  Macbeth,  où  il  pousse 
la  terreur  aussi  loin  que  possible,  un  des  seigneurs 
qui  accompagnent  le  roi  Duncan  entrant  chez 
Macbeth  fait  remarquer  à  ses  compagnons,  dans  ce 
moment  terrible  pour  le  spectateur,  et  tout  simple 
pour  eux,  la  douce  et  pure  beauté  de  la  situation 


1.  Je  crois  en  avoir  vu  des  exemples  dans  Auguste  Lafon- 
taine. 

2.  Tel  qu'il  est,  et  sans  repos,  le  livre  fait  trop  sur  l'âme 
(sur  mon  âme)  l'effet  d'un  cours  de  philosophie. 


250  JOURNAL   DE   STENDHAL 

du  château,  où  le  martinet  vient  faire  son  nid.  C'est 
un  des  traits  les  plus  divins  de  ce  grand  homme,  et 
qui  est  plus  profond,  ce  me  semble^,  et  plus  émouvant 
que  le  «  Qu'il  mourût  »  de  Corneille  et  le  «  Qui  te 
l'a  dit  ?  »  de  Racine  ^. 

Cependant,  le  livre  de  M™®  de  Staël  ira  à  la  pos- 
térité. Que  n'a-t-elle  un  peu  du  talent  bien  plus 
commun  et  presque  vulgaire  de  l'auteur  de  Claire 
d^Albe,  d'Amélie  Mansfield*,  que  ne  peint-elle  quel- 
quefois la  mélancolie  sans  la  raisonner,  comme 
André  Chénier  dans  ses  dix-huit  vers  ?  Elle  aurait 
fait  un  chef-d'œuvre. 

Lui  écrire  cela,  en  âme  grande  et  sensible  parlant 
à  sa  pareille.  Les  artistes  entre  eux  se  doivent  de 
«es  aveux.  (16  pluviôse  XIIL) 

La  grâce  la  plus  divine  dont  je  me  souvienne 
est  celle  d'Imogène  (Cymheline)  et,  pour  les  hom- 
mes, celle  d'Arviragus  et  de  son  frère. 

Que  Shakespeare  a  le  pinceau  felice  pour  les 
figures  de  femmes  !  Ophélie,  Desdémona,  Imogène 
(dans  son  genre),  Pauline,  Constance  (dans  un  autre), 
«nfîn  l'hôtesse  Quickly  (dans  le  dernier), 

0  divin  Shakespeare,  oui,  thou  art  the  greatest 
Bard  in  world  ! 

1.  Qui  suppose  un  connaisseur  de  l'homme  plus  profond, 
etc.,  etc.. 

2.  Les  poètes  ne  sont  loués  que  par  des  hommes  passion- 
nés, les  philosophes  que  par  des  homnaes  froids.  Quelle 
différence  de   gloire  en  quantité  ! 


1805  -  5  février.  PARIS  257 

Oui,  tu  es  le  plus  grand  poète  qui  existe  !  Et 
cependant,  pour  moi  il  est  presque  en  prose.  On 
peut  donc  être  poète  en  prose  ;  mais  les  vers  donnent 
un  charme  de  plus. 

Ils  ôtent  l'idée  de  commun  en  donnant  un  vernis 
léger  d'étrangeté.  Les  vers  seraient-ils  perdus  pour 
la  postérité,  à  qui  ils  font  beaucoup  de  plaisir, 
mais,  ce  me  semble,  presque  uniquement  parce 
qu'on  leur  transporte  par  analogie  le  charmant 
vernis  des  vers  actuels  ?  En  lisant  l'histoire  d'Ugolin 
en  italien,  je  leur  transporte  le  charme  que  me 
donnent  réellement  les  vers  de  Corneille,  Racine^ 
André  Chénier,  et  je  le  sens. 

Le  dernier  volume  de  Delphine  est  absolument 
insupportable  à  vivre  (sic).  Dans  le  premier  volume, 
il  y  a  quelque  chose  d'émouvant,  dans  tout  le  reste 
il  n'y  a  de  bon  que  la  connaissance  des  lois  de  la 
société  dans  un  salon.  Le  premier  volume  est  bon, 
le  deuxième  se  fait  encore  lire,  le  dernier,  détestable. 

Je  n'ai  vu  les  Bardes  que  trois  fois,  mais  ils  m'ont 
fait  le  même  effet  que  le  premier  volume  de  Del- 
phine :  ils  m'ont  conduit  jusqu'au  bord  de  l'émo- 
tion, et  ensuite,  ne  m'en  montrant  que  le  majes- 
tueux, mon  âme  a  été  mécontente  et  mon  esprit  a 
cherché  à  imaginer  le  reste.  Je  ne  parle,  bien 
entendu,  que  de  la  musique. 


JOURNAL     DE     STENDHAL.  17 


258  JOURNAL   DE   STENDHAL 

20  pluviôse   [-9  février].   Samedi. 

Je  sors  de  la  plus  vive  jouissance  que  la  comédie 
m'ait  donnée  en  tant  que  faisant  rire.  M^^^  Mars,  que 
j'ai  coutume  de  voir  si  modeste,  m'a  presque  mis 
hors  de  moi  dans  le  rôle  d'Agathe,  des  Folies  amou- 
reuses *  ;  à  ses  deux  premières  entrées  j'avais  besoin 
de  ne  pas  la  regarder,  pour  n'en  pas  devenir  amou- 
reux. Je  suis  encore  tout  étonné  de  m'en  être  tiré 
sain  et  sauf,  j'ai  eu  besoin  de  me  répéter  bien  sou- 
vent qu'il  n'y  avait  point  d'espérance.  C'étaient  à 
mes  yeux  les  bacchanales  de  la  beauté,  telles  que 
je  me  figurais  dans  ma  jeunesse,  à  Milan,  les  bac- 
chanales de  Rome. 

Voilà  une  des  plus  vives  jouissances  que  les  arts 
puissent  donner  ;  elle  m'a  épuisé  et  je  la  décrirai 
d'autant  moins  bien  qu'elle  m'a  fait  plus  d'impres- 
sion, pour  parler  à  la  Jean- Jacques  ;  voilà  ce  que 
n'ont  point  les  Gagnon  fils,  les  Mazeau  *,  les  âmes 
blasées  ou  froides  et  qu'elles  achèteraient  de  tous 
leurs  trésors  si  elles  les  soupçonnaient.  Je  n'ai 
jamais  rien  vu  de  si  divin  que  les  deux  premières 
scènes  de  M^*®  Mars,  dans  ce  rôle. 

Ce  qui  produit  cette  impression  enlevante,  c'est 
de  voir  une  beauté,  jusqu'à  ce  jour  si  ingénue,  dans 
un  rôle  gai  et  résolu. 

Voilà  de  ces  jouissances  divines  qu'on  ne  peut 
trouver  qu'à  Paris,  et  que  rien  ne  peut  remplacer  ni 
même  faire  oublier. 


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1805  -  9  février.  PARIS  259 

Je  ne  puis  rien  dire,  tant  je  suis  épuisé.  Les  Fo- 
lies est  une  des  meilleures  pièces  de  Regnard  ;  il  y 
règne  une  verve  de  comique  que  cet  homme  rare 
a  emportée.  Dugazon  a  joué  Crispin  dignement, 
avec  toute  la  verve  possible. 

Il  n'y  a  rien,  dans  la  pièce,  du  talent  de  Molière 
pour  secouer  l'homme,  en  lui  montrant  ses  vices  et 
ses  ridicules,  mais  cela  est  peut-être  une  condition 
de  cette  extrême  gaieté. 

Fleury  avait  joué  M.  de  L'EmpjTée  dans  la  pre- 
mière pièce,  supérieurement  les  choses  de  demi- 
chaleur  où  son  organe  peut  suffire,  comme  un  grand 
talent  usé  tous  les  morceaux  d'enthousiasme  qui 
composent  presque  tout  le  rôle.  Sa  meilleure  scène 
a  été  celle  de  la  fin  du  quatrième  acte  avec  Lisette. 

Saint-Phal  n'a  rien  de  la  grâce  de  Fleury,  mais  il 
est  peut-être  plus  poète  dans  la  grande  scène. 

Cet  ouvrage  spirituel,  qui  n'a  rien  non  plus  du 
talent  de  Molière,  est  original  par  l'esprit  qui  y 
est  à  chaque  vers,  et  jusque  dans  les  situations,  mais 
généralement  froid,  parce  que  le  protagoniste  n'est 
pas  passionné.  11  doit  enchanter  les  spirituels-froids 
qui  fourmillent  dans  le  monde. 

Çà  n'empêche  pas  qu'il  ne  soit  effacé  par  la  verve 
de  gaieté  de  Regnard,  ou  par  la  verve  de  comique 
de   d'Eglantine. 

J'avais  à  côté  de  moi  une  loge  pleine  de  femmes 
savantes  qui  tenaient  exactement  les  propos  de 
Philaminte,  Bélise  et  Armande. 


2G0  JOURNAL   DE   STENDHAL 

C'était  le  troisième  début  de  M^^^  Amalric  Contât, 
qui  dit  spirituellement,  mais  sans  verve  de  gaieté 
et  qui  est  rudement  laide. 

C'est  ce  qui  faisait  jouer  les  meilleurs  acteurs. 
]yjiie  Mars  dans  les  deux  pièces. 

J'étais  à  l'orchestre,  puisqu'il  faut  l'avouer,  et 
j'y  étais  allé  dans  l'espoir  de  trouver  L[ouason] 
qui  n'y  était  pas,  ainsi  que  hier,  après  m'avoir  dit 
avant-hier  qu'elle  y  allait  tous  les  jours  ;  en  re- 
vanche, j'ai  vu  hier  et  aujourd'hui  Wagner,  qui  est 
bien  borné  et  assez  bête,  mais  qui  l'a  peut-être. 
Du  moins  il  y  a  été  sept  ou  huit  fois  avec  elle,  et 
l'a  raccompagnée.  Dugazon  croit  qu'elle  l'a.  Je 
meurs  de  jalousie. 

Ah  !  que  ce  mont  Cenis  est  un  pas  ridicule, 

dit  Dugazon.  Je  puis  bien  dire  : 

Ah  !  que  ma  jalousie  est  ici  ridicule  ! 

Je  change  de  dessein  sur  elle  deux  ou  trois  fois 
par  jour.  Au  cabinet  littéraire,  ce  tantôt,  je  voulais 
en  faire  une  Clairon,  m'attaoher  à  lui  dire  tout  ce 
que  je  puis  savoir  sur  l'art  dramatique,  être  son 
Valbelle  ^  *.  J'ai  même  commencé  à  prendre  les 
dates  des  naissances  et  des  morts  des  plus  fameux 


1.  A  propos  de  Valbelle,  ne  pas  oublier  la  conversation 
que  M.  a  eue  hier  avec  M™^  Rezicourt,  pendant  que 
j'étais  chez  D[ugazon].  Ce  jour  fut  comique.  M™^  R[ezi- 
court]  devait  la  voir  le  soir  même. 


1805  -  9  février.  PARIS  261 

dramatiques.  Ou,  je  la  mènerais  de  l'expression  des 
passions  qu'ils  ont  peintes  aux  principes  généraux 
de  la  philosophie,  et  par  là,  à  être  la  plus  grande 
actrice  possible^. 

Ce  soir,  je  suis  piqué  contre  elle,  et  je  veux  l'ou- 
blier. J'ai  passé  depuis  midi  jusqu'à  deux  heures 
chez  Martial,  où  il  y  avait  un  déjeuner  avec  Mai- 
sonneuve,  qu'on  va  jouer,  et  Frongeard,  tête  à  la 
Lanjuinais,  dont  je  conterai  l'histoire  un  autre 
jour. 

Ce  combat  de  passion  qui  me  fait  aimer  L[ouason] 
et  presque  la  haïr,  me  rend  l'existence  à  charge  ; 
j'en  ai  une  fatigue  de  penser  et  de  sentir,  un  mal  de 
tête  habituel,  j'ai  besoin  de  me  distraire,  c'est  la 
première  fois  que  j'éprouve  cet  effet.  Mon  amour 
n'a  pas  la  violence  de  tendresse  que  j'ai  eue  pour 
V[ictorine],  je  n'ai  pas  assez  d'espérance  pour  cela. 

19  pluviôse   [-8  février]. 

Hier,  19  pluviôse,  je  suis  allé  pour  elle  à  l'or- 
chestre.   On   donnait   V Orphelin  de  la  Chine  et   le 

1.  Je  voyais  tout  facile  dans  ce  projet.  Véritablement 
nous  sommes  un  trésor  l'un  pour  l'autre  et  jamais  on  ne 
vit  de  rapports  si  parfaits.  Voudra-t-elle  m'aimer  ?  Avec 
ce  brillant  que  j'ai  dans  la  conversation,  lui  plairai-je  ? 
A  future  young  dramatic-hard  with  a  future  young  actress, 
je  dois  valoir  mille  fois  mieux  que  Wagner.  J'espère  en  sa 
bêtise.  Si  elle  allait  rire  avec  lui  de  ce  que  je  lui  écrivais 
sur  les  poètes  !  Mais  d'un  autre  côté,  ça  me  tire  du  pair^. 
d'une   manière   inimitable    que   par  un   égal. 

JOURNAL      DE     STENDHAL,  17. 


262  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Confident  par  hasard  *.  Je  n'avais  pas  vu  V Orphelin 
depuis  M^^^  Raucourt,  à  G[renoble],  il  y  a  trois  ans, 
en  revenant  d'Italie,  et  les  Folies  depuis  mon 
enfance,  je  crois. 

Lafond  joue  Gengis-Khan  en  gamin  tragique  ; 
il  n'a  bien  dit  que  la  deuxième  scène,  mal  par 
petitesse  et  faiblesse  la  première,  détestablement 
les  deux  dernières.  On  l'a  hué  après  sa  sortie,  faible- 
ment, sans  passion,  mais  tout  le  monde  murmu- 
rait. 

La  pièce  m'a  fait  plaisir,  parce  que  je  me  laissais 
toucher  au  lieu  de  juger.  J'étais  comme  le  jour  du 
Philinte  de   d'Eglantine. 

Une  chose  vraiment  belle,  et  que  Lafond  a  bien 
rendue,  c'est  l'étonnement. 

22  pluviôse  [-11  février],  en  déjeunant  au  café  de 
la  Régence,  huit  heures  trois  quarts. 

Déclamation  et  composition.  —  C'est  pécher  contre 
la  règle  générale  et  sans  exception  que,  dans  Vart 
<r émouvoir  (ou  poésie),  tous  les  noms  doivent  être 
donnés  aux  actions  de  l'agent  d'après  l'état  du 
cœur  du  spectateur,  but  unique  du  poète,  que 
d'appeler  chaleur  la  plus  grande  dans  moi  un  état 
de  contraction  générale  et  d'emportement  qui  ne 
touche  point  le  spectateur  autant  que  possible. 

Il  faut  se  posséder  et  s'échauffer  peu  à  peu  pour 
engager  la  sympathie  de  l'auditeur,  autrement,  vous 


1805  -  11  février.  PARIS  263 

voyant  furieux  du  premier  abord,  il  compte  avec 
vous  au  lieu  de  partager  vos  sentiments  et  de  se 
voir  dans  vous. 

La  vraie  déclamation  doit  couler  majestueuse- 
ment comme  un  fleuve  qui  inonde  de  toutes  parts  : 
une  fois  le  cœur  du  spectateur  bien  entraîné,  bien 
lié  à  l'acteur,  les  moments  d'emportement  de  celui- 
ci  produisent  les  sentiments  sublimes  et  profonds 
dans  l'âme  du  spectateur.  Autrement,  ces  moments 
d'emportement  à  cru  ne  peuvent  inspirer  d'intérêt 
que  comme  un  spectacle  rare,  ou  auprès  des  provin- 
ciaux, en  leur  persuadant  par  charlatanerie  que 
c'est  le  comble  de  l'art,  ou  comme  très  heureuses 
dispositions.  En  effet,  si  ces  emportements  \'iennent 
d'excès  de  foyer  intérieur  et  de  chaleur,  ils  annon- 
cent dans  le  jeune  sujet  la  plus  grande  partie  de 
l'art,  la  plus  rare,  et  celle  qui  s'acquiert  le  plus 
difficilement. 

Mais  avec  tout  cela,  puisqu'elle  est  partie  de  l'art, 
elle  ne  l'est  pas  tout,  et  je  ne  déclamerai  jamais 
bien  si  je  n'apprends  à  déclamer  périodiquement 
et  en  me  possédant.  On  dira  tout  au  plus  :  «  Il 
aurait  pu  acquérir  un  grand  talent,  c'est  dommage.  » 

Quant  à  la  composition,  il  en  est  de  même.  Le 
moment  où  je  suis  le  plus  ému  moi-même  n'est  pas 
celui  où  je  puis  écrire  les  choses  qui  touchent  le 
plus  le  spectateur.  La  preuve  en  est  claire  :  si  je 
trouvais  V[ictorine]  quelque  part,  dans  un  salon, 
et  qu'à  propos  d'un  jeu  ou  d'une  plaisanterie  elle 


"264  JOURNAL   DE   STENDHAL 

me  serrât  la  main,  certainement  je  serais  hors 
d'état  de  rien  écrire  dans  les  deux  heures  qui  sui- 
vraient ce  moment. 

Il  est  bon  d'avoir  de  ces  états  de  maximum  de 
pasbion,  car  sans  çà  il  ne  serait  pas  possible  de  les 
peindre  ;  mais  ces  moments  de  maximum  ne  sont 
pas  les  meilleurs  moments  pour  écrire.  Les  meilleurs 
sont  ceux  où  l'on  peut  écrire  les  choses  les  plus 
émouvantes  ;  il  faut  tranquillité  physique  et  sérénité 
d'âme. 

La  dernière  surtout  m'a  manqué  jusqu'ici  en 
écrivant.  J'ai  toujours  présent  à  la  pensée  qu'écri- 
vant, il  y  a  trois  mois,  Letellier,  j'étais  si  profondé- 
ment passionné  for  the  famé  et  si  profondément 
inquiet  si  je  l'obtiendrais  un  jour  ou  non,  que  je  ne 
sentais  plus  ni  comique,  ni  terrible,  ni  pitoyable. 
J'avais  beau  m'appliquer  les  choses  les  plus  comi- 
ques de  Molière,  les  plus  terribles  et  les  plus  tendres 
(pitoyables)  de  Shakespeare,  le  vésicatoire  ne 
prenait  pas,  tant  toute  la  sensibilité,  toute  la  vie  de 
l'âme  était  concentrée  sur  le  désir  of  the  famé. 

Certainement  ce  moment-là  n'était  pas  bon  pour 
écrire.  Souvent,  je  ne  puis  pas  écrire  à  force  de  cha- 
leur, depuis  un  quart  d'heure  je  me  fais  effort  pour 
écrire,  je  sens  si  fortement  qu'écrire  (l'action  phy- 
sique) est  une  rude  peine  pour  moi,  ainsi  que  le 
ralentissement  de  la  pensée. 

Si  je  ne  me  corrige  pas,  j'aurai  été  the  greatest 
iard  au  fond  de  mon  cœur,  de  moi-même,  et  n'ayant 


1805  -  U  février.  PARIS  2G5 

jamais  pu  me  montrer  aux  hommes,  je  passerai 
without  famé. 

Prendre  exemple  de  Shakespeare  ;  comme  il 
coule  comme  un  fleuve  qui  inonde  et  entraîne  tout, 
quel  fleuve  que  sa  verve  !  comme  sa  manière  de 
peindre  est  large  !  c'est  toute  la  nature.  Je  passe 
sans  cesse  pour  ce  grand  homme  du  plus  tendre 
amour  à  la  plus  vive  admiration  ;  hier  soir  encore, 
en  relisant  par  occasion  les  premières  scènes 
d'Othello.  C'est  pour  mon  cœur  le  plus  grand  poète 
qui  ait  existé  ;  en  parlant  des  autres,  il  y  a  toujours 
un  alliage  d'estime  sur  parole  ;  sur  lui  j'en  sens 
toujours  mille  fois  plus  que  je  n'en  dis. 

Ses  personnages  sont  la  nature  même,  ils  sont 
sculptés,  on  les  voit  agir.  Ceux  des  autres  sont 
peints,  et  souvent  sans  relief,  comme  ceux  de 
Voltaire.  La  Fontaine  est  le  seul  qui  toucho  le 
même  endroit  de  mon  cœur  que  Shakespeare.  La 
prose  de  Pascal  est  ce  qui  en  approche  le  plus  pour 
moi.  Relire  Homère  pour  voir  s'il  me  touche  comme 
•cela. 

Approfondir  le  commencement  de  cette  réflexion. 

J'étais  \Taiment  enragé  de  sentiment  quand 
Mante  m'est  venu  interrompre.  J'allais  être  hors 
d'état  d'écrire  *. 

Je  suis  sorti  à  midi  moins  un  quart  avec  un  hahit 
neuf  (bronze-cannelle)  de  léger  (...)  *.  J'étais  plein 
de  sensibilité  tamisée,  qui  fait  qu'on  s'amuse  dans 


266  JOURNAL   DE   STENDHAL 

le  monde  et  qui  est  la  base  du  talent  de  l'homme 
aimable. 

En  approchant  de  chez  D[ugazon]  je  me  sentais 
oublier  tout  ce  que,  hier  et  ce  matin,  je  sentais  que 
j'avais  à  dire  à  Louason,  tant  est  grande  la  force 
de  l'habitude  en  bien  et  en  mal  ;  il  y  avait  aussi  un 
peu  de  trouble.  Je  ne  suis  qu'artiste  chez  D[ugazon]  ; 
m'accoutumer  à  y  être  riant  et  parleur  ;  au  bout  de 
trois  séances,  l'habitude  sera  prise,  je  la  cultiverai 
pendant  quinze  jours,  et  alors  je  serai  porté. 

Je  n'ai  trouvé  que  Wagner  et  M*^®  Felipe.  W[a- 
gner]  est  plus  lié  avec  elle  que  moi,  pour  deux  rai- 
sons : 

1°  parce  qu'il  a  l'âme  plus  de  niveau  ; 

2°  parce  qu'il  parle  plus  que  moi. 

]VP^^  Louason  est  arrivée  comme  je  disais  Philinte  ; 
elle  est  venue  au  bout  d'un  instant  se  mettre  à  côté 
de  D[ugazon]  ,vis-à-vis  de  moi.  J'ai,  je  crois,  mis 
beaucoup  d'esprit  dans  le  grand  couplet  : 

Il  faut  parmi  le  monde  une  vertu  traitable, 

etc.,  et  elle  l'a,  je  le  crois,  bien  vu. 

D[ugazon]  m'a  ensuite  fait  dire  la  grande  scène 
du  Métromane.  J''ai  commencé  à  me  posséder 
d'après  la  réflexion  de  ce  matin  :  l'habitude  n'est 
pas  encore  prise  ;  je  l'ai  jouée  avec  un  nerf,  une 
verve  et  une  beauté  d'organe  charmantes.  J'aurais 
rempli  le  théâtre.  J'aurais  beaucoup  mieux  joué, 
si  je  m'étais  possédé  davantage.  D[ugazon]  a  dit 


1805  -  11  février.  PARIS  267 

en  souriant  :  «  Bien,  bien  !»  et  a  dit  quelques  mots 
à  Louason  sur  moi,  qui  finissaient  par  :  «  Quelle 
chaleur  !  »  L'autre  a  répondu,  comme  persuadée  : 
«  Oui,  il  en  a  beaucoup  »  ;  elle  a  même  dit  ça 
avec  verve.  J'avais  une  tenue  superbe  de  fierté, 
d'enthousiasme  et  d'espérance  en  disant  mon 
rôle. 

Aujourd'hui,  elle  ne  me  regardait  point  avec 
intérêt,  elle  était  froide  avec  moi,  cela  venait 
probablement  de  deux  choses  :  elle  a,  je  crois,  il 
marchese  *,  elle  a  été  malade  ces  deux  jours  ;  et 
ensuite  Pacé  est  arrivé,  qui  s'est  mis  à  la  traiter 
comme  une  actrice  qu'on  a  eue,  n'étant  presque 
retenu  que  par  la  décence  due  au  salon  de  D[u- 
gazon]  ;  elle  recevait  tout  ça  avec  embarras,  sans 
oser  se  défendre  ;  il  lui  donnait  des  coups  de  cra- 
vache pendant  qu'elle  jouait  Monime,  tout  cela 
comme  Fleury  dans  le  Cercle  *  ;  il  l'a  embrassée,  il 
était  charmant  ;  D[ugazon]  a  cru,  ou  lui  a  voulu 
faire  croire  qu'il  le  croyait,  et  le  lui  a  dit  par  le  ton 
de  sa  voix  en  lui  faisant  cette  question  :  «  Pourquoi 
ne  venez-vous  plus  les  samedis  ?  »  etc.  (chez  Join- 
ville,  je  crois). 

Louason  se  défendait  de  tout  cela  comme  une 
femme  aimable  qui  a  été  eue.  Pacé  avait  l'air  d'être 
et  était  réellement  harassé  et  ennuyé,  il  n'en  était 
pas  moins  brillant.  Je  l'étais  un  peu. 

Je  lui  ai  dit  qu'il  l'avait  eue,  il  m'a  dit  que  non, 
je  l'ai  prié  de  presser  notre  partie   chez  Lprr.  (sic), 


268  JOURNAL   DE   STENDHAL 

en  lui  expliquant    que    la    reconnaissance  d'elle  et 
moi  serait  très  plaisante.  Il  m'a  dit  : 
«  Ne  la  baisez  pas,  elle  a  la  chaude-pisse. 

—  Je  le  savais. 

—  Comment  ? 

—  Je  l'ai  vu  aux  boutons  qu'elle  a  sur  le  visage.  » 
Pesamment,  par  un  reste  de  mes  anciennes  habi- 
tudes, je  lui  ai  demandé  ensuite  si  elle  l'avait.  Cette 
question,  qui  ne  signifiait  rien,  l'a  ennuyé.  Je  n'en 
ai  pas  su  davantage,  je  n'ai  pas  pris  garde  à  cet 
avertissement.  Je  ne  mets  ici  que  les  faits  de  la 
conversation,  le  squelette,  sans  grâce  ni  gaieté. 

L[ouason]  a  dit  que  si  elle  ne  réussissait  pas  aux 
Français,  son  parti  était  pris,  qu'elle  savait  où  aller. 
D'elle  à  moi  des  mots  rares  ;  j'étais,  malgré  moi, 
froid  et  fier,  et  bien  malgré  moi,  par  mauvaise  habi- 
tude. Sa^maladie  la  dérangeait  toute.  Je  l'ai  accom- 
pagnée. 

En  passant  devant  un  magasin  de  modes,  au  bout 
de  la  rue  des  Fossés-Montmartre,  près  de  la  place 
des  Victoires,  elle  a  remarqué  une  robe  brodée  étalée  ; 
et  m'a  dit  :  «  C'est  une  chose  singulière  que  l'art 
qu'on  a  à  Paris  pour  étaler...  »  Çà  sort  absolument 
du  ton  ordinaire  de  notre  conversation.  Est-ce 
embarras,  détraquement  ou  envie  d'avoir  un  pré- 
sent ?  Plus  loin,  dans  la  rue  des  Petits-Champs, 
elle  a  regardé  des  bonnets  étalés  chez  une  mar- 
chande de  modes,  avec  un  air  qui  voulait  dire  la 
même  chose. 


1805  -  11  février.  PARIS  209 

Elle  m'a  dit  devant  le  ministère  des  Finances 
qu'elle  était  allée  voir  il  y  a  deux  jours  sa  petite 
fille,  qui,  en  accourant  à  sa  rencontre,  était  tombée 
•de  deux  ou  trois  marches,  et  que  cela,  arrivant  dans 
ce  temps,  l'avait  troublée  et  rendue  malade. 

Elle  a  appuyé  là-dessus.  C'était  me  dire  bien 
clairement  que,  lors  de  ma  visite,  elle  avait  il  mar- 
chese.  Alors  seulement,  j'ai  pensé  à  la  chaude-pisse. 
Nous  sommes  arrivés  à  sa  porte,  je  l'ai  quittée  au 
bas  de  son  escalier,  elle  a  dû  en  être  étonnée. 

La  nigauderie  de  ma  conduite  les  jours  précédents 
€t  ma  timidité  me  l'ont  fait  quitter  sans  peine,  mais 
dès  que  j'ai  été  hors  de  sa  porte,  je  ne  savais  plus 
où  j'allais.  J'étais  comme  un  homme  qui  vient  de 
faire  avec  grand  effort  un  grand  sacrifice  et  qui  se 
livre  à  toute  sa  faiblesse.  Je  ne  savais  plus  réelle- 
ment où  j'étais  ;  je  me  reprochais  de  l'avoir  quittée. 
Enfin,  la  pluie  m'a  empêché  d'aller  voir  Chemi- 
nade,  je  suis  rentré  et  me  suis  mis  à  écrire. 

Voici  trois  défauts  possibles  : 

1°  il  me  semble  que  Pacé  a  été  sur  le  point  de 
l'avoir,  et  qu'elle  lui  a  dit  qu'elle  avait  la  chaude- 
pisse,  ou  qu'un  autre  le  lui  a  dit  ;  enfin,  il  me  semble 
qu'elle  sait  qu'il  sait  qu'elle  l'a  ; 

2°  elle  a  probablement  la  chaude-pisse  ; 

3°  elle  veut  peut-être  se  faire  payer.  Je  ne  suis 
pas  assez  riche  pour  le  faire  et,  quand  je  le  serais, 
■une  fois  payée  elle  n'aurait  plus  de  charme  pour  moi. 


270  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Dans  ma  visite  de  deux  heures  de  vendredi,  elle 
eut  un  moment  de  volupté  et  de  tendresse,  les 
larmes  aux  yeux,  la  rougeur,  etc.,  dont,  spirituelle- 
ment, je  ne  sus  pas  profiter  ;  il  me  semble  évident 
qu'elle  m'a  voulu  dire  aujourd'hui  :  '(  J'avais  il 
marchese  alors.  »  Si  c'est  exprès,  ça  ne  peut  vouloir 
dire  que  :  «  Sans  cela,  tu  m'aurais  eue.  »  S'il  en  est 
ainsi,  j'ai  bien  fait  de  ne  pas  monter  chez  elle. 

Mais  il  faudra  lui  marquer  beaucoup  d'amour 
mercredi,  et  je  n'aurai  besoin  que  d'oser  dire  ce  que 
je  sens.  J'ai  été  sur  le  point  d'avoir  une  tendre 
passion  ^  pour  elle,  et  je  n'en  suis  pas  guéri.  J'ado-^ 
rais  en  elle  la  volupté  elle-même,  tous  les  plaisirs 
réels  de  l'amour,  dégagés  du  triste  et  du  sombre 
de  cette  passion,  tout  le  réel  de  l'amour. 

Et  puis,  le  rapport  de  nos  positions  était  si  grand  I 
J'en  veux  faire  absolument  mon  amie.  Je  rougirai 
en  lisant  ceci  dans  un  an,  si  je  découvre  que  ce 
soit  une  fille,  mais  pourquoi  rougir  ?  Je  sais  depuis 
longtemps  que  je  suis  trop  sensible,  que  la  vie  que 
je  mène  a  mille  aspérités  qui  me  déchirent  ;  ces 
aspérités  seront  levées  par  10.000  francs  de  rente, 
la  fortune  ne  m'est  pas  nécessaire  comme  (de  la 
même  manière)  à  un  autre,  et  elle  me  l'est  davan- 
tage, à  cause  de  mon  excessive  délicatesse,  de  cette 


1.  Tendre  passion  :  exemple  frappant  du  ton  servant  de 
commentaire  à  la  conduite,  et  du  style  servant  de  com- 
mentaire aux  expressions.  Tendre,  là,  est  d'un  gamin  ou 
de  Racine.  Le  ton  du  style  dit  qu'il  est  à  la   Racine. 


1805  -  1 1  février.  PARIS  27l 

délicatesse  que  l'inflexion  d'un  mot,  un  geste 
inaperçu  met  au  comble  du  bonheur  ou  du  déses- 
poir. Je  cache  cela  sous  mon  manteau  de  housard. 

La  Banque,  6.000  francs  de  rente  gagnés  avec 
un  ami  aussi  solide  que  Mante,  m'ôtera  toutes  les 
peines  et  me  laissera  jouir  de  tous  les  plaisirs  de 
cette  sensibilité,  qui  ne  sera  jamais  connue  de  per- 
sonne. Il  me  faudrait  une  âme  de  poète,  une  âme 
comme  la  mienne,  une  Sapho,  et  j'ai  renoncé  à  la 
trouver  ;  mais  alors  nous  goûterions  des  bonheurs 
au-dessus  de  l'humain.  Nous  pourrions  bien  dire  : 

Et  comme  il  voit  en  nous  des  âmes  peu  communes, 
Hors  de  l'ordre  commun  il  nous  fait  des  fortunes  *. 

Ma  sensibilité,  n'étant  pas  employée  sur  la  terre, 
se  répandra  tout  entière  sur  les  personnages  de 
Shakespeare  et  augmentera  mon  génie.  Il  me  semble 
que  celle  de  J[ean]-J[acques],  à  mon  âge,  n'était 
point  aussi  tamisée,  aussi  fine,  qu'en  un  mot,  sui- 
vant mon  expression  de  cet  été,  sa  tête  n'était  point 
aussi  bonne  que  la  mienne. 

Il  faudra  donc,  mercredi  prochain,  accompagner 
Louason,  monter  chez  elle  et  l'accabler  de  tendresse 
pour  lui  prouver  que  je  ne  suis  pas  un  homme  du 
monde  ordinaire. 

M}^^  Clairon  est  son  héros  ;  elle  m'a  répété  aujour- 
d'hui pour  la  deuxième  fois  :  «  C'est  une  grande 
femme.  »  Elle  m'a  dit  qu'elle  avait  lu  dix  fois  ses 


PJ2  JOURNAL   DE   STENDHAL 

mémoires,  qu'elle  les  avait  ;  elle  m'a  dit  qu'elle  ne 
croyait  pas  à  l'histoire  du  revenant  M'',  de  S...,  et  que 
M^^^  Clairon  elle-même  lui  avait  dit  que  ...  On 
nous  a  interrompus.  Quelle  âme  pour  sentir  ce  que 
je  voulais  faire  pour  elle  dimanche  soir,  et  ce  que 
je  commençai  !  Quel  ami  je  serais  pour  elle  !  Lui 
faire  répéter  Monime  mercredi. 

Wagner  lui  a  apporté  le  premier  feuilleton  de 
Geoffroy  sur  M^^^  Amalric  *,  en  lui  disant  :  «  Voilà  ce 
que  vous  m'avez  demandé.  »  Quand  a-t-elle  pu  le 
lui  demander  ?  De  quand  est-il  ?  Il  m'a  semblé 
cependant  qu'ils  ne  s'étaient  pas  vus  depuis  la 
leçon  de  vendredi. 

La  tendresse  que  je  lui  témoignerai  mercredi  doit 
la  faire  expliquer.  Il  me  semble  sûr  qu'elle  a  eu 
envie  de  moi,  au  moins  le  jour  où  elle  était  droite 
contre  le  trumeau  et  où  elle  me  prit  par  le  bras, 
après  Monime. 

Je  veux  absolument  être  son  ami,  et,  aux  grands 
services  d'argent  près  que  je  ne  puis  pas  lui  rendre, 
me  montrer  tel  dans  toutes  les  occasions. 

Quelque  risque  que  je  coure  à  ne  trouver  qu'une 
fdle  commune,  au  lieu  d'une  femme  sensible,  je 
dois  me  dire  que  le  parfait,  en  bon  ou  en  mauvais 
n'a  peut-être  jamais  existé  ;  en  courir  le  hasard 
et  me  dire  que  sa  sensibilité  ne  fût-elle  pas  déve- 
loppée, peut-être  une  âme  si  bonne  la  ferait-elle 
naître. 

La  pire  de  toutes  les  duperies  où  puisse  mener  la 


1805  -  11  février.  PARIS  273 

connaissance  des  femmes  est  de  n'aimer  jamais,  de 
peur  d'être  trompé. 

Louason  sent  exactement  pour  Clairon  ce  que  je 
sens  pour  Shakespeare. 

La  petite  Felipe  m'a  appris  que  George  vivait 
avec  Martin  ;  il  paraît  que  c'est  une  passion  ;  elle 
l'est  allée  voir  en  Flandre,  à  Lille,  pendant  qu'il  y 
jouait. 

Cette  jolie  petite  Felipe,  élevée  dans  tout  le 
cabotinage  des  acteurs  de  Favart  et  du  Conser- 
vatoire, n'a  pas,  je  crois,  seulement  l'idée  de  la 
pudeur. 

Je  suis  allé  four  fois  chez  Louason,  ihe  first,  tête- 
à-téte,  parlé  de  l'art,  une  demi-heure,  the  second 
with  mistress  Mortier,  a  old  man  corne  in,  and  is 
reçu  *  avec  tous  les  égards  qu'on  aurait  pour  un 
entreteneur  ou  for  a  physician  *. 

The  3^  et  4^  mercredi  et  vendredi  dernier,  17  et 
19  pluviôse,  /  spoke  of  my  love  ;  moment  d'atten- 
drissement bien  marqué  le  19,  qui  aurait  dû  tout 
finir,  mais  peut-être  aussi  /  should  hâve  the  calda- 
pissa. 

Tous  mes  propos  d'amour  avec  elle  ont  été  joués, 
il  n'y  en  avait  pas  un  de  naturel.  Tout  ce  que  je  lui 
disais  était  du  Fleury  tout  pur  ;  j'aurais  presque  pu 
indiquer  la  pièce  où  je  prenais  chaque  geste,  et 
cependant  je  l'aimais.  Fiez-vous  ensuite  à  l'appa- 
rence !  Mais  c'est  que  je  sentais  confusément  que 
mon  amour  est  d'une  nature  trop  large  et  trop  belle 

.lOURNAL     DE     STENDHAL.  18 


274  JOURNAL  DE  STENDHAL 

pour  n'être  pas  ridicule  dans  la  société,  où  il  ne  faut 
que  des  sentiments  écourtés.  Mon  amour  est  commfr 
celui  d'Othello  avant  sa  jalousie.  Quand  j'aurai  joui 
six  mois  de  6.000  livres  de  rente,  je  serai  assez  fort 
pour  oser  être  moi,  même  en  amour. 

Je  sens  et  je  vois  trop  quel  est  l'homme  parfaite- 
ment aimable,  pour  avoir  une  parfaite  assurance 
tant  que  je  serai  éloigné  de  ce  brillant  modèle.  Tel 
butor,  dont  toutes  les  actions  sont  des  ridiculités, 
a  toute  l'assurance  possible,  parce  qu'il  ne  conçoit 
rien  de  plus  parfait. 

Nous  avons  fait  ce  mois-ci,  Percevant  *  et  moi,  le 
caractère  d'Ouéhihé  (Camille  B.  cadet)  *,  quatre 
pages  in-folio,  et  commencé  celui  de  Perrino 
(D..sse*).  C'est  le  travail  le  plus  utile  que  je  puisse 
faire. 

Il  n'existe  point  de  mélancolie  pour  l'homme  qui 
est  conscius  sceleris  sui,  qui  sait  qu'il  est  méchant  ; 
il  ne  peut  jamais  se  dire  :  «  Je  méritais  un  meilleur 
sort  »  et  répandre  de  douces  larmes. 
Li,  Grand  caractère  du  désespoir  du  méchant,  de 
celui  de  lago,  par  exemple.  Point  de  mélancolie, 
tout  rage. 

M.  Maisonneuve  me  dit  l'autre  jour  que  Mar- 
montel  allait  à  dix  sans  se  fatiguer,  que  c'est  ce 
qui  fit  ses  succès  dans  le  monde,  et  la  plus  grande 
partie  de  sa  réputation  en  littérature.  Une  femme 


1805  -  12  février.  PARIS  275 

avec  lui  était  sûre  d'avoir  du  plaisir,  dit-il.  Il  avait 
^îinq  pieds  sept  à  huit  pouces,  le  sourcil  noir,  les 
épaules  larges,  enfin  c'est  un  véritable  Auvergnat. 

Il  me  dit  aussi  qu'il  avait  vu,  peu  de  jours  aupa- 
ravant, Chateaubriand  chez  son  libraire,  que  c'est 
un  petit  homme  maigre  qui  a  la  moitié  de  la  tête 
de  moins  que  moi,  que  rien  n'égale  sa  vivacité,  il 
ne  tient  pas  en  place. 

Lekain  avait  un  pouce  et  demi  de  plus  que  moi. 

23  pluviôse  XIII  [-12  février  1805]. 

Je  raconterai  plus  bas  l'entrevue  que  GripoU  a 
eue  le  . .  pluviôse  avec  M°^^  de  Rézicourt.  Il  en 
résulte  au  moins  qu'on  ne  me  refuserait  pas  Char- 
lotte, si  je  la  demandais. 

Esprit  *  est  venu  me  voir  ce  matin,  vers  les  deux 
heures,  et  nous  ne  nous  sommes  quittés  qu'à 
quatre  heures  et  demie,  au  coin  de  la  rue  de  l'Uni- 
versité, après  avoir  fait  un  tour  sur  la  terrasse 
des    Feuillants. 

Il  a  été  aussi  amical  et  aussi  ouvert  avec  moi  que 
le  permet  son  caractère  froid  et  \dsant  à  l'esprit. 
Jusqu'ici,  il  m'avait  traité  avec  une  froideur  mar- 
quée et  même  haute  et  frisant  l'impertinence.  Le 
changement  est  frappant  et  complet.  Je  trouve  cela 
bien  plat.  Gripoli  est  de  mon  avis. 

Je  n'ai  déguisé  en  rien  mon  caractère,  il  m'écou- 
tait  sur  cet  article  ;  je  me  suis  montré  tel  que  je 


276  JOURNAL   DE   STENDHAL 

suis,  à  part  cependant  les  traits  de  loi^e  for  glory  et 
de  great  sensihility  that  are  not  but  for  the  intimes 
friends  *.  Il  a  vu  le  désordre  de  mes  livres  et  de 
mes  notes,  il  m'a   dit  que  j'étais  fou. 

Lui  m'a  dit  qu'il  avait  de  l'esprit.  Ce  trait  bien 
marqué  et  prolongé,  en  disant  :  Je  trouve  qu'il  se 
rouille  (comme  disant  :  Ne  trouvez-vous  pas  qu'il  se 
rouille  un  peu  ?),  m'a  paru  assez  ridicule.  Je  l'ai 
persiflé  de  sang-froid,  et  mon  homme  a  donné  dans 
le  panneau. 

C'est  un  des  hommes  les  moins  sensibles  que  je 
connaisse,  et  il  veut  l'être  beaucoup.  Il  m'a  dit  que 
j'étais  passionné  comme  les  Allemands,  de  sang- 
froid.  C'est  comme  il  zio,  qui  veut  être  sensible,  et 
que  je  mette  le  raisonnement  à  la  place  du  senti- 
ment. Gripoli  riait  bien  ce  soir  de  cette  phrase,  que 
ma  famille  me  répète  depuis  dix  ans. 

Au  reste  sur  Esprit,  on  voit  qu'il  se  travaille  à 
dire  de  bons  mots,  ce  qui  achève  d'ôter  tout 
onctueux  à  son  caractère  et  le  rend  roide  et  sec.  Il 
est  bien  loin  de  l'amabilité  de  Pacé,  et  si  Pacé  avait 
sa  tête,  Pacé  serait  un  homme  rare.  Je  ne  serais 
point  étonné  qu'Esprit  fût  bas  et  digne  de  faire  sa 
fortune  à  la  cour.  S'il  ne  la  fait  pas,  il  la  sacrifiera 
à  son  esprit. 

Le  grand  point  est  de  savoir  si  Charlotte  partage 
ce  caractère  ou  en  souffre. 

Ce  caractère  est  commun  et  désagréable.  Du- 
chesn[e]  le  juge  plein  de  prétentions.  Des    connais- 


1805  -  12  février.  TARIS  277 

sances,  pas  beaucoup  d'esprit,  haut,  homme  désa- 
gréable. 

Après  qu'il  m'a  quitté,  je  revenais  (très  bien  vêtu, 
-en  bottes),  vers  le  Pont-Royal,  par  la  rue  du  Bac, 
■en  lisant  une  lettre  que  Crozet  m'avait  remise, 
lorsque  j'ai  rencontré  une  grande  jeune  personne 
■d'une  taille  pleine  de  grâce,  ayant  une  robe  de  satin 
gris-bleu,  qui  marchait  très  vite  et  avait  un  mouchoir 
■devant  la  figure.  Je  crois  que  c'était  Charlotte.  J»- 
l'ai  trouvée  charmante  et  j'a»  bien  senti  que  je  ne 
l'avais  pas  oubliée  comme  je  le  croyais,  et  que  deux 
mots  d'elle  me  rendraient  plus  amoureux  que 
jamais. 

Si  c'était  elle,  je  crois  qu'elle  m'a  vu. 
(23  pluviôse  an  XIII,  onze  heures  du  soir)  i. 

1.  17  pluviôse   an  Xlll  *. 

Hobbes  apprend  à  connaître  les  articles  du  contrnt 
social,  depuis  les  premières  conventions  que  les  sauvages 
ont  dû  faire  après  avoir  secoue  la  première  tyrannie,  jus- 
qu'aux convenances  les  plus  délicates  de  la  société  de  Paiis 
(la  plus  parfaite  qui  ait  existé),  celles  dont  M™^  de  Staël 
donne  une  idée  dans  Delphine,  et  dont  elle  aurait  pu  faire 
l'esprit  des  lois  de  la  société,  comme  Montesquieu  fit  pour 
les  lois  d'État  à  Etat,  et  de  citoyen  à  citoyen. 

Ilobbes  apprend  ces  lois  à  l'homme  vertueux  et  à  i'homine 
•qui  dc?ire  de  connaître. 

Le  Prince  de  Machiavel  met  sur  la  voie  de  la  science  qui 
apprend  à  éluder  ces  lois.  Sur  quoi  il  se  présente  deux  ma- 
nières : 

1*>  les  éviter  à  force  ouverte. 

2°  les  éviter  en  paraissant  s'y  soumettre. 

Le  jour  de  Noël  180t  *,  with  my  uncle,  I  haie  b^en  for 

lOUBNAl     DE     STENDHAL  1  i?. 


278  JOURNAL   DE   STENDHAL 

f.rst  volta  al  B.  in  Parigi,  cosa  rara  da  vero  e  ben  lontana  dalla 
mia  riputazione.  Mai  in  Gr... 

22  pluviôse  XIIL 

Une  âme  non  sensible  (C.)  n'a  que  les  choses  extérieures 
à  regarder,  l'âme  sensible,  même  lorsqu'elle  n'est  pas  dis- 
traite par  ses  sentiments  actuels,  regarde  ses  sentiments 
passés.  Voilà  ce  qui  l'empêche  de  voir  et  de  connaître  les 
choses  extérieures.  Que  sera-ce  quand  un  motif  particulier 
(the  love  of  glory,  of  poesy  in  me,  le  désir  de  connaître  les 
sentiments)  la  porte  à  regarder  ses  sentiments  ?  Si  C.  et 
moi  avions  vingt-deux  ans,  il  aurait  vingt-deux  ans  d'expé- 
rience, et  moi  trois  ou  quatre  (en  étendue)  de  bonne  expé- 
rience ;  tout  le  reste  est  vicié,  sucré  par  la  passion. 

Défaut  de  l'âme  poétique,  avantage  sans  doute  pour  la 
poésie,  désavantage  pour  la  philosophie,  faite  sur  les  choses 
visibles  aux  autres  hommes. 


Made  to  engage  ail  hearts,  and  char  m  ail  eyes, 
though  meek,  magnanimous  ;  though  witty  wise  ; 
Potite,   as  ail  her  life  in  courts  had  been  ; 
yet  goody  as  she  the  world  had  never  seen  ; 
the  noble  fire  of  an  exalted  mind, 
with  gentle  female  tenderness  combin'd, 
her  speech  was  the  melodious  voice  of  lovey 
her  song,  the  warbling  of  the  vernal  grove  ; 
her  éloquence  was  sweeter  iham  her  song, 
soft  as  her  heart,  and  as  her  reason  strong  ; 
her  form,  each  beauty  of  her  mind  express' d, 
her  mind,  was  virtue  by  the  grâces  dress'd. 

LlTTLETON. 


J'en  Hiis  aujourd'hui,  16  pluviôse  XIII,  à  cet  endroit 
<]c  Delphine.  Ces  vers  me  touchèrent  beaucoup  il  y  a  deux 
ans.  Je  n'appréciais  pas  alors  aussi  bien  qu'aujourd'hui  la 
partie  du  talent  de  Molière  et  de  Montesquieu  qui  se  retrouve 
dans  M">®  de  Staël  :  la  connaissance  des  lois  de  la  société 
(dans  un  salon)  et  l'art  d'en  montrer  la  cause  et  l'effet, 
leur  naissance  et  leur  vie.  Voilà,  par  parenthèse,  ce  que 
n'aura  jamais  qui  n'a  pas  vécu  à  Paris. 


1805 

PARIS 


JOURNAL    DE    PLUVIOSE,     DU     24     AU    [30]. 

24  pluviôse  [-13  février],  11  heures  du  soir.  Mercredi. 

J'aurais  eu  Louason  ce  soir,  si  j'avais  voulu,  et  je 
l'aurai  quand  je  voudrai,  voici  l'histoire  de  ma 
journée.  Aller  demain  chez  Martial,  pour  savoir 
la  vérité  sur  la  c.  p.  Me  voilà  sul  orlo  délia  félicita. 

Je  suis  allé  ce  matin  chez  D[ugazon].  Elle  y  était 
avec  M°^®  Mortier,  la  petite  Felipe  et  Wagner. 
Elle  était  très  gaie,  avait  le  teint  éclairci,  et  a  dit 
son  rôle  de  Monime  comme  un  ange,  vraiment  très 
bien.  Elle  m'a  bien  traité,  je  l'ai  embrassée. 

Nous  sommes  sortis  à  une  heure  trois  quarts. 
W[agner]  a  accompagné  Felipe  ;  nous  sommes 
allés  tous  trois  chez  Mortier,  qui  nous  a  développé 
tous  les  détails  d'une  catin  à  âme  basse  qui  veut 
avoir  le  bon  ton.  Nous  y  sommes  restés  trois  quarts 
d'heure.  Louason  était  dans  l'enthousiasme  que 
donne  le  succès  à  une  âme  amoureuse  de  la  gloire. 


2S0  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Tous  les  sentiments  généreux  se  pressaient  dans 
son  cœur'.  Je  l'ai  accompagnée  chez  elle  et  j'y  suis 
resté  jusqu'à  quatre  heures,  ne  parlant  de  mon 
amour  qu'en  passant.  Elle  m'a  dit  qu'elle  devait 
aller  au  spectacle. 

Mante  m'a  prêté  six  livres  et  je  suis  allé  à  l'or- 
chestre. On  jouait  le  Cid.  M"^  Bourgoin  a  été 
détestable  ;  Naudet,  Després  et  Lacave  *  aussi 
mauvais  qu'à  l'ordinaire.  Lafond  a  eu  son  élégance 
froide  ;  comme  d'ailleurs  il  est  sans  organe,  il  restera 
acteur  médiocre  et  élégant,  assez  semblable,  pour 
le  talent,  à  Voltaire. 

Louason  est  arrivée,  je  lui  ai  donné  une  place  à 
côté  de  moi.  Je  lui  ai  offert  de  la  reconduire,  elle  a 
accepté.  Elle  m'a  dit,  arrivés  à  sa  porte,  si  je  ne 
montais  psiS?  Je  suis  monté,  nous  avons  allumé  du 
feu,  parlé  d'elle,  ensuite  de  mon  amour.  Elle  m'a 
écouté  la  première  demi-heure  avec  attendrissement 
et  rêverie,  ensuite  cet  intérêt  est  tombé  et  je  l'ai,  je 
crois,  ennuyée  un  instant.  Profiter  du  premier 
moment  d'attendrissement  pour  l'avoir.  Elle  m'aime 
ou  du  moins  elle  veut  que  je  le  croie,  car  elle  m'a 
dit    qu'elle   avait   bien    compris    ma    démarche    de 

1.  Je  n'exprime  pas  assez  bien  ici  combien  nos  âmes- 
étaient  en  communication  dans  ce  moment.  En  général^ 
je  ne  puis  pas  exprimer  les  nuances  fines  des  événements, 
le  profond,  le  meilleur  de  la  chose,  parce  que  les  termes 
manquent,  et  qu'il  fai:drait  deux  ou  trois  heures  pour  y 
plier  les  termes  de  la  langue.  Ce  n'est  donc  jamais  que  le 
plus  grossier  qui  est  exprimé. 


1805  -  13  février.  PARIS  281 

lundi,  en  la  laissant  à  sa  porte  ;  elle  s'est  étendue 
là-dessus  ;  alors  je  lui  ai  parlé  de  l'état  où  je  fus 
après  l'avoir  quittée.  Ce  moment  a  été  le  maximum 
de  l'attendrissement.  Comme,  en  sortant,  je  lui 
demandais  un  baiser,  après  avoir  faiblement  résisté 
elle  me  l'a  laissé  prendre,  évidemment  exprès,  et 
avec  complaisance. 

Tout  va  bien  jusque  là  ;  elle  s'est  dessinée  un 
grand  caractère  ;  mais  en  disant  à  sa  domestique  de 
m'accompagner,  j'ai  vu  ses  yeux  très  brillants  qui 
semblaient  lui  dire  : 

«  Il  ne  m'a  pas  encore  eue  !  « 

Ce  regard  a  fait  singulièrement  tomber  mon 
enthousiasme.  Peut-être  cependant  n'était-ce  que 
les  yeux  du  tempérament  éveillé  et  non  satisfait. 
Je  dois  lui  porter  Shak[espeare]  demain. 

Je  l'aurai  vendredi,  si  je  veux. 

Elle  m'a  dit  que,  lorsqu'elle  parla  à  Clairon  de  son 
revenant,  M.  de  S.,  Clairon  lui  avait  répondu  par 
des  phrases  : 

«  Si  j'étais  une  créature  privilégiée,  je  croirais 
que  le  ciel  a  fait  des  miracles  pour  moi,  etc.  »  Par 
conséquent.  Clairon  ne  croyait  pas  à  son  revenant. 
Elle  avait  la  faiblesse  de  la  vanité.  Louason  alla 
chez  elle  avec  Kemble,  l'acteur  anglais.  Kemble 
fit  des  compliments  à  Louason  et  lui  dit  qu'elle  avait 
une  belle  figure,  des  yeux  comme  ceux  de  M^^^  Clai- 
ron. Celle-ci  dit  : 

«  Elle  a  des  yeux,  oui,  mais...  »  (mais  quelle  diffé- 


282  JOURNAL  DE  STENDHAL 

rence  des  siens  aux  miens  !)  Louason  trouve  que 
Clairon  avait  des  intentions  bien  plus  profondes 
que  celles  de  Dugazon.  Dugazon  m'a  embrassé 
ce  matin  d'amitié.  Cet  homme  a  des  sensations 
très  vives,  mais  elles  passent  vite. 

Il  n'y  a  qu'un  moyen  de  faire  supporter  la  vieil- 
lesse, c'est  la  gloire  et  une  âme  ardente  ;  alors  elle 
vaut  peut-être  mieux  que  la  jeunesse.  La  vieillesse 
de  Voltaire,  celle  de  Mole  (feuilleton  des  Débats 
du  19  sur  M.  Faur)  comparées  à  la  vieillesse  de 
M.  Daru,  à  celle  de  mon  grand-père. 

Comme  j'écrivais  ceci,  une  famille  de  provin- 
ciaux, très  bonnes  gens  et  très  gaie,  se  perdait  sur  le 
carré  ;  une  jeune  fille  très  gaie,  à  sourcils  noirs, 
jeune,  jolie,  un  peu  grosse,  est  venue  frapper  à  ma 
porte,  demandant  une  demoiselle  N.,  artiste.  Nous 
sommes  allés  ensemble  en  riant  comme  des  fous 
réveiller  la  dame  artiste.  Ce  petit  épisode  de  franche 
gaieté  m'a  fait  plaisir. 

Le  père,  qui  a  un  uniforme  à  broderies  d'argent, 
m'a  fait  beaucoup  de  politesses,  la  fille  me  traitait 
avec  l'intimité  de  la  gaieté  et  de  la  jeunesse,  natu- 
relle aux  provinciales  et  décrite  par  Jean- Jacques 
dans  Sophie  à^ Emile  ou  dans  VHéloïse. 

J'avais  derrière  moi,  à  l'orchestre,  M.  Petiet  et 
son  fils  ;  à  côté,  Antonelli  *  le  célèbre  dans  la  Révo- 
lution, à  Arles,  je  crois,  superbe  vieillard,  âme  pas- 
sionnée, qui  commentait  tout  haut  Corneille,  et 
qui  vient  souvent  lier  conversation  avec  lui. 


1805  -  14  février.  PARIS  283 

Quelle  différence  encore  de  cette  vieillesse  et  de 
celle  de  Dugazon,  à  celle  de  M.  Daru,  mon  grand- 
père,  La  Rive,  qui  commence  déjà  à  cinquante-huit 
ans  à  gémir  de  tout,  à  celle  de  mon  oncle  qui,  à 
quarante-six  ans,  tombe  déjà  dans  la  faiblesse 
morale  et,  par  suite,  physique,  de  la  vieillesse.  Il 
y  a  plus  de  vie  dans  Antonelli,  qui  peut  avoir 
soixante  ans,  que  dans  Gagnon  et  La  Rive  réunis. 

J'ai  passé  huit  heures  avec  Louason  aujour- 
d'hui. 

25  pluviôse  [-14  février],  jeudi. 

Je  suis  allé  voir  Pacé  à  dix  heures  et  demie,  qui 
m'a  dit  qu'il  ne  m'avait  dit  que  Louason  awpa  il 
mal  francese  que  parce  qu'il  me  voyait  la  serrer  de 
près,  qu'il  ne  sait  rien  là-dessus. 

Mante  et  moi,  nous  nous  sommes  allés  promener 
à  la  terrasse  des  Feuillants  de  deux  heures  à  quatre 
et  demie.  Louason  y  était.  Mante  lui  a  trouvé 
comme  moi  une  figure  céleste,  elle  était  avec  deux 
hommes.  Nous  avons  cru  voir  un  air  d'intelligence 
dans  son  sourire  en  me  regardant.  Elle  a  une  dé- 
marche pleine  de  sentiment  et  de  grâce. 

Je  suis  allé  ce  soir  chez  A[dèle]  of  the  gâte.  Quelle 
différence  !  J'ai  trouvé  un  caractère  sec,  sans  nulle 
sensibilité,  ne  s'occupant  que  de  petits  effets  de 
vanité.  Elle  m'a  parlé  d'un  jeune  homme  qui  aura 
deux  cent  cinquante  mille  livres  de  rente,  qui  a 
dix-neuf  ans,  qui  se  nomme  Mimi  Meyer,  qui  est  de 


284  JOURNAL    DE   STENDHAL 

Hambourg  et  qui  va  chez  Guastalla,  avec  une  cupi- 
dité qui  perçait  à  travers  les  protestations  de  désin- 
téressement. Elle  est  sans  cesse  occupée  à  jouer  la 
comédie  ;  j'observais  sa  figure  de  derrière  son  miroir 
pendant  qu'elle  se  coiffait,  vivement  éclairée  par 
un  quinquet,  moi,  ayant  la  figure  entièrement  dans 
l'ombre  ;  je  n'y  ai  vu  que  sécheresse,  absence  de  pas- 
sions douces  et  même  cruauté.  Comme  la  sensibilité 
(la  vraie)  rend  la  beauté  plus  touchante  !  Quelle 
différence  si  Louason  eût  été  à  sa  place  !  Même  ne 
l'aimant  pas,  quel  intérêt  eût  eu  cette  toilette  ! 
Au  lieu  de  cela,  je  n'ai  vu  que  bêtise  chez  la  mère  et 
mauvais  cœur  chez  la  fille. 

Comme  il  faut  peu  se  fier  aux  apparences,  aux 
récits  !  Qui  croirait,  sur  l'exposé  de  la  situation 
de  A[dèle]  of  the  gâte  et  ûe  Louason,  que  la  femme 
charmante   fût   rue    Neuve-des-Petits-Champs  ! 

Pour  un  homme  à  qui  Lavater  a  ouvert  les 
yeux  sur  les  physionomies  et  qui  a  éprouvé  par  lui- 
même  la  signification  des  traits,  il  est  très  curieux 
d'assister,  lorsqu'on  est  sans  conséquence,  à  la 
toilette  d'une  jolie  femme.  C'est  l'affaire  la  plus 
importante  ;  elle  est  elle-même,  et  l'on  juge.  Je  n'ai 
vu  que  :  âme  sèche,  absence  de  passions  douces, 
cruauté. 

Ce  qui  me  portait  le  plus  à  l'aimer,  il  y  a  trois 
ans,  c'est  que,  d'après  mes  idées  sur  l'amour, 
je  croyais  devoir  être  aimé.  Cette  soirée  a  achevé 
de  tuer  cet  amour.  Elle  ne  ferait  pas  le  bonheur  de 


1805  -  15  février.  PARIS  285 

Pacé  qui  est   bon.  J'y  ai  passé  de  cinq  et  demie  à 
huit  heures. 


Vendredi,  26  pluviôse  XIII[-15  février  1805]. 

Le  contraste  des  deux  femmes  d'hier,  chez  qui  je 
n'ai  pas  vu  une  once  de  sensibilité,  me  la  rendait 
encore  plus  chère  ;  j'avais  des  choses  charmantes  à 
lui  dire.  A  son  arrivée  chez  Dugazon,  je  les  ai 
toutes  oubliées.  Je  me  suis  trouvé  un  instant  seul 
avec  M°^^  Mortier  ;  elle  m'inspire  tant  de  dégoût 
que  je  n'ai  rien  trouvé  à  lui  dire.  J'ai  voulu  masquer 
cela,  le  reste  de  la  leçon,  par  un  tas  de  galanteries 
forcées  qui  étaient  une  mystification  continuelle. 
Ce  flux  de  paroles  et  de  gestes  a  rejailli  sur  la  petite 
Felipe,  qui  est  jolie,  qui  s'y  prête  très  volontiers 
et  qui,  peut-être  même,  me  fait  des  avances.  Après 
avoir  fortement  dit  son  rôle  de  Monime,  elle  est 
tombée  dans  un  profond  sérieux  qui  est  devenu 
mélancolie  pendant  que  nous  riions  tous  à  gorge 
déployée  de  Dugazon,  qui  répétait  le  rôle  de 
Jodelet,  à  ce  que  lisait  Wagner,  ce  qui  nous  faisait 
tenir  les  côtes.  Peut-être  sont-ce  mes  attentions  et 
ma  gaieté  qui  l'ont  rendue  triste.  J'y  ai  seulement 
pensé  ce  soir.  Quand  elle  me  tromperait,  qui  peut 
m'ôter  le  plaisir  de  sentir  tout  ce  que  je  sens  depuis 
quelques  jours  ?  Mais  je  ne  crois  pas  qu'elle  me 
trompe.  Gripoli  croit,  comme  moi,  qu'elle  peut 
avoir  une  grande  âme.  Je  suis  sorti  de  chez  elle  à 


286  JOURNAL  DE   STENDHAL 

<îuatre  heures,  après  y  avoir  resté  une  heure  un 
quart.  Je  n'ai  point  eu  d'esprit,  j'étais  trop  troublé  ; 
en  revanche,  en  sortant,  il  m'est  venu  une  prodi- 
gieuse quantité  de  choses  tendres  et  spirituelles. 
Quand  je  serai  davantage  perception  et  moins  sen- 
sation, je  pourrai  les  lui  dire. 

Arrivé  chez  elle,  elle  a  commencé  par  me  rendre 
compte  des  personnes  avec  qui  elle  était  hier  aux 
Tuileries.  Le  jeune,  celui  qui  lui  donnait  le  bras,  est 
M.  Lalanne  *,  poète  ;  l'autre  est  un  nommé  M.  Le 
Blanc,  parent  de  la  femme  du  prince  Joseph,  et  qui 
paraît  avoir  de  l'élévation  dans  l'âme. 

Il  est  venu  une  lettre  que  nous  avons  lue  ensem- 
ble ;  après  quoi  elle  m'a  dit  que  M^^  Mortier  s'était 
approchée  d'elle  ce  matin,  et  lui  avait  dit  de  moi  : 

«  Ce  jeune  homme  est  bien  né,  il  annonce  de  la 
fortune,  il  en  a  sans  doute.  » 

Là-dessus  j'ai  dit  : 

«  Pour  tout  finir,  je  dirai  la  première  fois  que  j'ai 
une  place,  au  bureau  de  la  guerre,  qui  me  rapporte 
1.500  francs. 

—  Et  qu'on  vous  donne  cent  écus  par  grâce  de 
votre  famille  »,  a-t-elle  ajouté  avec  vivacité. 

Ceci  n'est  que  le  sommaire.  Ça  me  fait  croire 
qu'elle  m'aime.  Gripoli  croit  même  qu'il  est  possible 
que  ce  qu'elle  m*a  dit  de  M"^e  Mortier  soit  supposé, 
pour  la  perdre  dans  mon  esprit. 

Nous  parlions  avec  l'intimité  de  deux  grandes 
âmes  qui  s'entendent  ;  de  temps  en  temps,  elle  me 


1805-15  février.  PARIS  287 

regardait  avec  les  yeux  altérés  (légèrement  chargés 
d'amour),  sans  rien  dire.  Elle  m'a  dit,  avec  une 
décence  naturelle  et  point  du  tout  étudiée,  qu'elle 
ne  voulait  point  avoir  d'amant  avant  ses  débuts, 
de  peur  d*être  grosse.  Elle  a  dit  cela  sans  se  servir 
de  ces  termes,  et  d'une  manière  aussi  délicate  que 
celle-ci  est  grossière.  Moi,  je  me  traînais  dans  la 
même  idée,  que  je  répétais  de  mille  manières  ; 
j'avais  trop  de  plaisir  à  sentir  pour  me  donner  la 
peine  d'en  inventer  une  autre.  Elle  m'a  dit  ensuite 
qu'elle  ne  m'aimait  pas,  avec  un  air  charmant. 

La  conclusion  est  que  je  l'ai  embrassée  et  qu'elle 
m'a  donné  la  permission  d'aller  la  voir  demain,  entre 
deux  et  trois,  heure  où  la  petite  Felipe  y  sera.  Puis- 
que je  ne  puis  pas  être  assez  de  sang-froid  pour  avoir 
quelque  esprit,  être  au  moins  tout  bonnement  moi- 
même  pour  avoir  les  grâces  du  naturel  ;  autrement, 
entre  deux  chaises  le  cul  par  terre.  Pas  assez  de 
sang-froid  pour  bien  suivre  mes  projets  de  rouerie, 
et  point  de  grâce  ni  de  touchant,  ne  disant  pas  tout 
bonnement  la  première  chose  qui  me  vient. 

Si  je  suis  sage,  je  tâcherai  cependant  d'avoir 
quelques  attentions  pour  la  jolie  petite  Felipe,  afin 
de  la  rendre  un  peu  jalouse.  Il  est  singulier  que  je 
n'aie  de  jolies  choses  à  lui  dire,  même  de  tendres, 
que  lorsque  je  suis  loin  d'elle.  Expliquer  cet  effet 
quand  je  pourrai. 

Je  lis  ce  soir  Clairon,  qui  me  paraît  constamment 
tendue,  sans  naturel  et  sans  grâce  ;  peut-être  avait- 


288  JOURNAL   DE   STENDHAL 

elle  de  tout  cela  en  parlant,  mais  elle  se  gourmait 
en  écrivant. 

Le  rôle  d'Ariane,  qui  me  semble  charmant.  Lire 
avec  elle  Manon  Lescaut  avant  qu'elle  dise  ce 
rôle.  J'étais  vêtu  avec  grâce  aujourd'hui,  le  buste 
au  moins,  et,  chez  elle,  j'avais  toutes  les  couleurs  de 
la  plus  vive  émotion. 

Samedi,  27  pluviôse  an  XIII[-16  février  1805]. 

Ce  jour  devait  être  un  des  plus  agréables  de  ma 
vie,  et  l'a  presque  été  en  effet.  J'ai  travaillé  avec 
Gripoli  à  Biran  trois  heures  un  quart.  Le  temps 
était  superbe.  J'ai  passé  quatre  heures  chez  Louason. 
Je  ne  l'ai  vue  qu'un  instant  tête-à-tête  ;  elle  a 
répété  le  deuxième  et  troisième  actes  d'Ariane. 
J'y  ai  trouvé  M.  Lalanne,  vu  arriver  et  sortir 
M.  Paillet,  beau-père  de  Sauzay  ;  vu  arriver  et  laissé 
M.  Le  Blanc,  le  parent  de  la  femme  de  Joseph. 

Je  suis  allé  avec  Gripoli  au  Tyran  domestique  *  ; 
nous  y  avons  trouvé  Percevant.  La  pièce  a  été 
supportée,  est  médiocre  ;  quelques  jolis  détails,  du 
sentiment  à  la  Collin  ;  l'auteur,  faiblement  demandé, 
est  Duval,  l'acteur  (cinq  actes,  en  vers).  Henri  VIII, 
de  Chénier,  a  été  défendu  le  matin  du  jour  où  j'ai 
vu  le  Cid. 

J'étais  très  triste  en  sortant  de  chez  Louason,  à 
cinq  heures.  Je  croyais  avoir  vu  qu'elle  était  une 
fille.  Je  serais  charmé  qu'elle  fût  entretenue  par 
Le  Blanc. 


1805  -  17  février.  PARIS  289 

La  seule  chose  qui  ait  manqué  à  mon  bonheur  a 
manqué  par  l'avarice  de  mon  père.  C'est  le  bal  de 
la  rue  du  Bouloy,  où  Adèle  danse  dans  ce  moment. 
Je  pourrais  bien  y  aller  à  toute  force,  mais  mon 
âme,  épuisée  par  les  sentiments  violents,  a  besoin 
de  repos. 

Fleury  s'est  montré  nouveau  et  d'un  naturel 
parfait  dans  six  ou  sept  vers  de  la  douleur  du  père, 
au  cinquième  acte  de  la  pièce,  lorsqu'il  se  croit 
abandonné  par  sa  femme  et  ses  enfants. 

Louason,  après  avoir  répété  le  charmant  mor- 
ceau d'Ariane  à  Thésée,  qui  finit  par  : 

C'en  est  fait,  tu  le  vois,  je  n'ai  plus  de  colère, 

qu'elle  m'a  tout  entier  adressé,  s'est  appuyée  sur 
moi  et  je  l'ai  embrassée. 

Voilà  une  de  ces  journées  comme  il  est  à  jamais 
impossible  d'en  avoir  en  province.  Gripoli  m'a  bien 
soutenu  dans  ma  tristesse  de  ce  tantôt,  c'est  un 
ami  rare  et  d'autant  plus  précieux  pour  moi  qu'il  a 
la  raison  qui  me  manque. 

Dufriche  a  nommé  à  Percevant  les  dix  plus  célè- 
bres avocats  de  Paris.  De  Sèze,  le  premier,  a  gagné 
216.000  francs  l'année  dernière  ;  Chabroud  *  et  Bon- 
net, cent  mille  ;  et  le  moindre  (Dufriche),  cinquante 
mille. 

Dimanche,  28  pluviôse  XIII  [-17  février  1805]. 
Percevant  pense  que  le  premier  rôle  de   Duches- 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  19 


290  JOURNAL   DE   STENDHAL 

nois  est  Ariane  ;  le  deuxième,  Phèdre  ;  le  troisième,. 
Roxane  ;  le  quatrième,  Hermione  ;  le  cinquième, 
Eriphile.  Aménaïde,  Clytemnestre  de  R[acine], 
Didon,  Andromaque,  Clytemnestre  de  Lemercier, 
Sabine,  Monime,  nous  ont  jDaru  médiocres.  Nous 
n'avons  pas  vu  Esther.  Elle  a  mal  joué  Polyxène, 
et  Mandane  du  Cyrus,  de  Chénier. 

Promené  avec  Gripoli  et  Durif  aux  Tuileries. 
Lu  le  matin  M™^  Roland  et  Tacite.  Trouvé  que  la 
monarchie,  en  introduisant  les  égards  entre  les 
gouvernants,   mêle  les  passions  au  gouvernement. 

Je  vois  chaque  jour,  chez  Pacé,  l'augmentation 
des  égards  et  la  diminution  de  l'autorité  de  la  loi. 

Je  n'ai  pas  vu  L[ouason]  aux  Tuileries.  Travaillé 
toute  la  soirée  aux  caractères,  avec  Percevant. 

30  pluviôse  XIII[-19  février  1805]. 

Après  avoir  fait  répéter  à  Gripoli  le  rôle  de  Des- 
ronais,  dans  Caroline*,  je  suis  allé  à  midi  chez  Du- 
gazon  ;  on  m'a  annoncé  qu'il  n'y  avait  pas  leçon. 
Je  suis  allé  chez  Mélanie,  un  peu  tremblant.  Elle 
m'a  reçu  avec  un  contentement  et  une  gaieté  visi- 
bles ;  sa  femme  de  chambre  la  frisait.  Je  n'ai  pas  eu 
l'esprit  de  faire  de  l'esprit  ;  c'était  le  cas  cependant. 
J'ai  soufflé  le  feu  moi-même  pendant  qu'elle  faisait 
autre  chose.  Ce  soin,  qui  annonce  l'intimité,  me 
charmait.  Enfin,  sa  femme  de  chambre  est  sortie. 
Nous  sommes  restés  ensemble  jusqu'à  deux  heures. 


1805  -  19  février.  PARIS  291 

J'étais  très  heureux.  Je  désirerais  bien  qu'elle  l'eût 
été  autant  que  moi.  J'ai  lieu  de  l'espérer  pour  une 
partie  de  ce  temps.  Le  hasard  a  fait  ce  qu'eût  dû 
faire  l'adresse  ;  elle  m'a  raconté  son  histoire,  il 
m'est  prouvé  qu'elle  a  une  âme  sensible  comme  la 
mienne,  parce  qu'elle  m'a  raconté  des  circonstances 
qui  n'ont  pu  être  remarquées  que  par  une  âme  sen- 
sible. 

J'ai  l'esprit  fatigué  en  écrivant  ceci,  je  viens  de 
parcourir  d'une  manière  serrée  quatre  cents  pages 
en  trois  heures  de  temps  ;  mais  je  ne  veux  pas  me 
coucher  sans  écrire.  Elle  s'appelle  Mélanie  Guil- 
bert  ;  elle  est  née  à  Caen.  Elle  a  un  frère  et  une 
sœur  et  une  mère  qui,  fille  unique  et  fort  belle, 
porta  dans  son  ménage  tous  les  défauts  de  son  ca- 
ractère, au  point  que  son  père  mourant  répondit  à 
sa  sœur,  qui  lui  disait  qu'elle  allait  écrire  à  sa  mère 
absente  :  «  Non,  non,  ma  fille,  laisse-moi  mourir 
en  paix.  » 

Une  autre  fois,  elle  lui  donna  un  soufflet  devant 
ses  enfants  ;  il  fit  semblant  d'en  rire. 

Il  paraît  que  le  frère  de  Mélanie  est  un  assez  mau- 
vais sujet,  même  crapuleux,  mais  délicat  sur  l'ar- 
gent, au  point  de  rendre  à  la  famille  d'un  de  ses 
amis  six  mille  francs  en  billets  que  cet  ami  mourant 
lui  avait  laissés.  Sa  mère  est  tombée  dans  l'avarice. 

Plusieurs  traits  frappants,  que  je  n'ai  pas  le  temps 
de  rapporter,  me  peignent  dans  sa  sœur  le  caractère 
de  Mathilde  de  Vernon  (Delphine),  faisant  les  ac- 


292  JOURNAL   DE   STENDHAL 

lions  les  plus  tendres  sans  tendresse,  et  très  pieuse. 
Voilà  le  véritable  défaut  de  la  piété  chez  les  femmes, 
bon  peut-être  à  développer  sur  la  scène. 

Elle  était  divine  en  me  racontant  cette  histoire. 
J'étais  assis  à  côté  d'elle,  la  regardant  en  face,  ne 
perdant  pas  un  de  ses  traits,  tenant  ses  mains  dans 
les  miennes.  Elle  a  bien  senti  que  son  âme  tendre 
faisait  effet  ;  seulement  j'ai  un  petit  trait  à  lui  re- 
procher, mais  quelle  est  la  femme  qui  n'est  pas  un 
peu  coquette?  Elle  était  vraiment  attendrie  ;  en 
parlant  de  son  père,  elle  s'est  essuyé  deux  fois  les 
yeux,  où  il  n'y  avait  point  de  larmes.  Je  lui  ai  pris 
vingt  baisers,  elle  ne  se  défendait  pas  trop  ;  je  crois 
qu'elle   m'aime. 

Cette  joie  souriante  et  ce  ravissement  d'une  âme 
sensible  qu'elle  a  éprouvés,  en  me  voyant,  me  le 
prouvent.  Cependant,  je  l'avais  un  peu  ennuyée  la 
dernière  fois,  car,  comme  je  lui  disais  :  «  Choisis- 
sons un  signe  que  vous  me  ferez  quand  je  vous 
ennuierai  »,  elle  m'a  dit  :  «  Ah  !  oui  «,  avec  l'accent 
de  la  satisfaction. 

J'ai  plaisanté  un  peu  là-dessus.  Ce  signe  est  cette 
question  :  «  Y  a-t-il  bal  à  l'Opéra  ?  »  Je  la  pressais 
de  me  dire  si  elle  aimait  quelqu'un,  elle  m'a  dit  que 
non,  enfin  que  oui,  en  me  regardant  ;  elle  a  vu,  mal- 
gré mes  efforts,  ma  figure  décomposée  (cela  joué 
en  grande  partie),  elle  m'a  bien  vite  dit  que  non  ;  la 
grâce  suave  qu'elle  mettait  dans  toute  cette  conver- 
sation me  prouve  qu'elle  m'aime.  Enfin,  deux  fois^ 


1805  -  19  février.  PARIS  293 

je  l'ai  fait  rire  à  gorge  déployée  ;  le  sang-froid 
commence  à  me  revenir,  j'ai  cependant  toujours  de 
ces  moments  où  ma  bouche  seule  parle,  mon  cœur 
étant  occupé  à  sentir  ;  alors  elle  rabâche  toujours  la 
même   idée. 

A  deux  heures,  je  l'ai  accompagnée  chez  Talma 
le  dentiste,  chez  qui  j'irai  demain.  Elle  voulait  tra- 
vailler au  retour,  j'ai  lu  cela  sur  sa  physionomie. 
Je  suis  monté  un  instant  ;  il  est  convenu  que  je 
l'appellerai  Mélanie,  et  elle,  moi,  Henri.  Je  l'ai  bien 
embrassée,  et  je  Tai  quittée  à  trois  heures.  A  tra- 
vers tout  ça,  elle  n'a  rien  fait  d'aujourd'hui,  car  j'ai 
rencontré  M°^^  Mortier  qui  y  montait,  à  qui,  par 
parenthèse,  j'ai  dû  paraître  extraordinaire,  car  j'ai 
tant  de  répugnance  pour  elle  que,  malgré  mes 
efforts,  je  n'ai  pu  faire  baisser  mon  esprit,  qui  pen- 
sait à  Mélanie,  à  lui  répondre  ;  heureusement,  l'idée 
m'est  venue  de  lui  parler  d'elle,  alors  c'a  été  à  elle 
à  sentir. 

J'ai  remarqué  l'effet  de  la  curiosité  sur  les  femmes. 
M[élanie]  avait  envie  de  travailler,  la  conversation 
est  tombée  sur  Pacé,  elle  m'a  fait  rester  pour  en 
parler.  Quel  avantage  j'aurai  quand  je  saurai  exci- 
ter et  satisfaire  cette  passion  !  Elle  m'a  répété  au- 
jourd'hui qu'elle  ne  voulait  point  avoir  d'amant, 
qu'elle  ne  pensait  qu'à  débuter  ;  nouvelle  raison 
pour  travailler  avec  elle.  Elle  a  lu  Othello  de  Sha- 
kespeare à  la  suite  d'Othello  de  Ducis;  elle  préfère 
le  deuxième  ;  les  grandes  beautés  du  premier  man- 

JOURNAL    DE    StENDHAL.  19. 


294  JOURNAL   DE  STENDHAL 

quent  leur  effet  à  cause  des  chevaux  de  Barbarie  et 
de  la  bête  à  deux  dos  ;  lui  apprendre  à  goûter  le 
sublime  Shakespeare.  Elle  a  été  enchantée  du  pres- 
sentiment que  Hédelmone  a  de  sa  mort  ;  elle 
m'a  fait  de  VOthello  de  Shakespeare  deux  ou  trois^ 
critiques  de  sentiment,  qui  (quel  que  soit  leur  mé- 
rite) ne  peuvent  sortir  que  de  l'âme  d'une  artiste. 
Je  la  verrai  demain  chez  Dugazon,  jeudi  au 
Bourgeois  Gentilhomme,  ou  plutôt  chez  elle  et  au 
théâtre,  vendredi  chez  Dugazon.  A  cette  heure,^ 
à  cause  de  notre  signe  :  Y  a-t-il  bal  à  l'Opéra?  je 
Tirai  voir  bien  plus  souvent.  Acquérir  l'habitude  des 
compliments  ;  elle  plaisantait  sur  un  coup  qu'elle 
m'avait  donné  dans  l'œil  et  disait  en  plaisantant 
avec  amour  :  «  Ces  grands  yeux  !  »  J'aurais  dû  lui 
répondre  :  «  Oh  !  vous  êtes  accoutumée  aux  vôtres, 
vous  n'en  trouvez  point  de  grands,  mais,  etc.  » 
Cette  journée  charmante  et  d'un  bonheur  que  je  ne 
pourrai  jamais  avoir  en  province  (les  arts  et  l'amour 
délicat  d'une  femme  d'esprit)  n'a  pas  fait  sur  moi 
la  même  impression  qu'elle  aurait  faite  il  y  a  quel- 
ques jours  ;  je  commence  à  m'accoutumer  au  bon- 
heur. 


ANNEXES 


TROIS   ESSAIS   POÉTIQUES 


Un  moment,  Henri  Beyle  s'est  cru  poète.  Cette 
illusion  juvénile,  heureusement,  s'est  exprimée 
peu  de  fois.  Trois  essais  poétiques  seulement  (sans 
parler  des  ébauches  de  comédies  en  vers)  ont  été 
conservés  parmi  les  documents  stendhaliens  de  la 
bibliothèque  municipale  de  Grenoble  :  les  deux 
premiers,  dans  les  dossiers  joints  à  la  collection 
R  5.896,  le  troisième  au  feuillet  126  du  volume  XVIII 
de  la  même  collection.  Les  deux  premiers  sont 
datés  :  juillet  1801  et  24  janvier  1805  ;  le  dernier 
semble  écrit  pour  Adèle  Rebufîet. 

Ces  trois  pièces  sont  inédites,  sauf  les  onze  pre- 
miers vers  de  VHonneur  français,  publiés  par 
M.  Henri  Cordier  dans  Stendhal  et  ses  amis,  p.  75. 


296  JOURNAL    DE    STENDHAL 

I 

L'HONNEUR   FRANÇAIS 

Conte  1. 

De  ses  pâles  flambeaux  la  lune  vagabonde 
Eclairait  Brescia  et  le  reste  du  monde  : 
De  onze  coups  égaux  les  clochers  résonnants 
Appelaient   aux   combats   les    fortunés   amants. 
Dans  le   chemin   obscur  nous   marchions   en   silence   : 

Nous  allions  au  b 1  chercher  la  jouissance. 

Le   fils  à  l'œil  hardi  le  premier  s'avançait  ; 

D'un  pas  délibéré  le  père  le  suivait  ; 

Le  grand  Egyptien,  Beyle  à  la  mine  noire, 

Quesnel,  dont  les  exploits  personne  ne  veut  croire,  ■ 

Formaient  le  corps  d'armée.  «  Amis,  voilà  l'auberge  ;  ■ 

Je  vois  les  trois  épées  attachées  à  leur  verge, 

S'écrie  au  loin  Cacault 

On  s'élance  à  l'instant  sur  la  rampe  tortueuse, 
Chacun  de  nous  déjà  croit  embrasser  la  gueuse. 
Sur  le  palier  obscur  nous  allons  tâtonnants, 
Frappant  aux  portes  de  tous  les  appartements  *. 


1.  Brescia,  messidor  an  IX  [-juin,  juillet  1801].  Premiers  vers  que 
j'aie  faits,  l'faits]  en  trois  heures. 


ANNEXES  29Î 

Mais  quel  étrange  bruit  interrompt  nos  plaisirs  ? 
J'entends  dans  l'escalier  et  monter  et  courir, 
Nous  voyons  apparaître  un  sbire  et  sa  cohue  : 
«  Messieurs,  je  viens,  dit-il,  du  fin  fond  de  la  rue, 
«  Appelé  par  le  bruit  et  l'infernal  bouzin... 
«  —   Qu'appelles-tu   bouzin,   ruffian   de  cisalpin  ? 
(i  Quitte  ton  uniforme  et,  regagnant  la  place, 
«  Reprends  ton  naturel,  va  rejoindre  ta  race, 
«  Sois  cisalpin,  ou  bien  je  te  coupe  le  v...  » 
A  ces  mots,  l'animal,  de  peur  déjà  contrit, 
Dégringole  la  rampe... 


* 


II 
VERS    SUR    LA    FETE    DE    M^e    T[EISSEIRE]  ^ 

A     VN      AMI. 

Pourquoi  ne  pas  céder  au  plaisir  qui  m'invite 
A  vous  conter  un  peu  la  fête  de  ce  soir  ? 
Solitaire   habitant   d'un  très   petit   manoir. 
Vous  vivez  de  soupirs,  et  votre  cœur  s'excite 
A  des  pleurs  éternels.  On  vous  fut  infidèle  ? 

Mais  quoi  !  le  fait  n'est  pas  nouveau  : 
On  ne  voit  ici-bas  que  nouvelles  amours. 
Il  est  passé  le  temps  où  c'était  pour  toujours 
Qu'on  s'engageait  sous  le   drapeau 

Du   dieu  d'amour.   Une   amante   fidèle 
Peut  encor  se  trouver.  Mais  où  ?  Voilà  le  point. 
Oh  !  si  je  le  savais  !...  Mais  je  ne  le  sais  point. 
N'espérant  point  troviver  un  objet  aussi  rare, 

1 .  Are  in  LF .  C .  three  F  and  ihree  M. 


298  JOURNAL    DE    STENDHAL 

Je  le  cherche  pourtant.  Bien  souvent  je  m'égare, 
Mais  il  est  du  plaisir  à  s'égarer  ainsi. 

Que  si  je  trouve  une  jeune  beauté 
Qui  joigne  de  la   grâce  à  la  naïveté, 
Je  lui  donne  mon  cœur.  Mais  je  vois  bien  aussi 
Qu'il  ne  faut  point  prétendre  à  faire  sa  conquête  : 
Il  faut  bien  plus   d'esprit  pour  aimer  aujourd'hui, 
Et  l'esprit  en  amour  me  semble  peu  de  mise. 
.Je  veux  pour  aimer  bien  une  pleine  franchise. 

Je  n'en  vois  point  ici. 
J'en  ai  vu  cependant,  et  ce  dans  une  fête. 
C'est  fort  !  —  Je  l'avouerai  ;  mais  la  grâce  touchante, 
La  politesse  et  la  bonté 
Qui    brillaient    dans   la    divinité 
Semblaient  unir  les  cœurs  par  leur  force  puissante. 

De  cent  jeunes  beautés  une  troupe  charmante 

S'assemble  peu  à  peu.  On  se  place  en  silence. 

L'attente  du  plaisir  fait  palpiter  le  cœur, 

Tous  les  fronts  sont  couverts  d'une  aimable  rougeur, 

Tous  les  yeux  sont  baissés.   La  timide  innocence 

Veut  plaire,  et  sans  paraître  en  avoir  le  dessein. 

A  côté  de  sa  mère  une  fdle  tremblante 

Porte  jusque  sur  elle  un  coup  d'œil  incertain 

Qui  lui  dit  :  «  Suis-je  bien  ?»  —  Et  la  mère  ravie 

Lui  répond  d'un  coup  d'œil  :  «  On  n'est  pas  plus  jolie.  » 

Que  le  cœur  d'une  mère  alors  sent  de  douceurs  ! 

Mais  déjà  dans  la  salle  arrivent  les  danseurs. 
Aussitôt   s'établit   un  maintien  plus   sévère. 

La  joie  est  plus  légère. 
On  parle  à  sa  voisine,  on  chuchote,  l'on  rit. 
On  ne  s'aperçoit  pas  seulement  qu'ils  sont  là. 
Jeunes    beautés    qu'Amour    enserre, 
Le  malin  ne  perd  rien  à  cela  : 
Un  soupir,  un  coup  d'œil,  un  geste  vous  trahit. 

1.  Il  fallait  peindre.  5  thermidor. 


ANNEXES  299 

Le  violon  prélude,  on  court  prier  sa  dame, 
Et  quelquefois  aussi  on  craint  de  la  prier  ; 

L'amant  discret  craint  de  trahir  sa  flamme, 
Il  craint  les  yeux  malins,  il  craint  de  s'oublier... 
On  est  bien  mieux  en  face  ! 

Alors,  on  se  place. 
L'aimable   gaieté 
Et  la  liberté 
Se  peint  dans  les  yeux. 
Le  signal  se  donne, 
La  salle  résonne. 
Plus  de  sérieux. 
Quelle  aimable  aisance  ! 
L'on  va,  l'on  revient. 
On    passe,    on    s'élance, 
On  quitte,  on  se  tient. 
Et  l'on   recommence. 
On  forme  une  chaîne  ; 
On  parle  en  passant  ; 
Puis   l'on   se   promène  ; 
On  rit  en  courant  ; 
Mots   malins   de   courir, 
Belles   d'applaudir. 

Que  ne  puis- je  en  mes  vers  former  une  peinture 
Qui  pût  montrer  aux  yeux  la  naïve  beauté, 
Le  sourire  enchanteur,  la  douce  majesté, 
Cette  aimable  candeur,  image  vive  et  pure 

D'un  cœur  qu'Amour  n'a  point  troublé. 
C'est  toi,  jeune  Tournade,  amour  de  la  nature  ! 
J'admirais,   étonné,   tes   grâces   naturelles. 
J'oubliais  près  de  toi  que  le  temps  eût  des  ailes. 
De  mon  cœur  vainement  je  voulus  t'arracher. 
Mais  que  sert  de  nourrir  une  flamme  insensée 
Qui  jamais  de  ton  cœur  ne  pourrait  approcher  ? 
Adieu,    douce   pensée 


300  JOURNAL    DE    STENDHAL 

De  bonheur  et  d'amour.  Adieu,  chère  Antoinette, 
Vis  heureuse  en  ces  Ueux  auprès  de  ta  Laurette, 
Je  fuis  bien  loin  de  toi.  Pourrai-je  t'oubher  ? 

La  fête  continue,   ou  me  vient  convier 
De  danser  à   mon  tour. 
Las  !    ressource   impuissante. 
Quelque  chose  peut-il  distraire  de  l'amour  ? 
La  voix  ravissante, 
La     danse     bruyante. 
Tout  est  réuni, 
Tout  est  embelli. 
0   belle   Pauline, 
0  jeune  Adéline, 
Quels   talents   parfaits  ! 
Ici,   que  d'attraits  ! 
L'âme  est  inspirée. 
L'oreille   enivrée. 
Ici,  les  plaisirs 
De  tous  nos  désirs 
Passent   les   souhaits. 

Quel  est  ce  groupe  heureux  où  la  joie  est  si  pure, 
Du  bal  le  plus  joli  la  plus  belle  parure  ? 
C'est  toi,  belle  Pascal,  dont  l'esprit  sémillant, 
La  grâce  enchanteresse  et  la  fraîcheur  brillante, 
Plaît,   étonne,   attendrit,   transporte   en   un  instant. 
Quel  art  est  donc  le  tien  ?  Sans  cesse  différente. 

Et  toujours  plus  charmante, 
Tu  sais  ravir  les  cœurs  sans  paraître  y  songer. 

Je  ne  voudrais  gager 
D'en  tirer  mon  cœur  franc.  A  l'aimable  Eugénie, 

A  la  douce  Amélie, 
Il  faudrait   échapper.   Toi,   superbe   Mauduit, 
On  dirait  une  tête,  ouvrage  de  la  Grèce, 
Nous  montrant  le  repos  d'une  jeune  déesse, 
Des  soins  d'un  Phidias  rare  et  sublime  fruit. 


ANNEXES  301 

Vous  parlerai-je  encor  de  la  magnificence. 

Du    luxe    adroit,    de    l'élégance 

Que  T.  avait  su  réunir  ? 
J'aime  bien  mieux  vous  dire  et  ses  mille  vertus, 

Et  son  active  bienfaisance, 
Et  pour  les  malheureux  tous  ses  soins  assidus. 
Mais  chut,  arrêtons-nous.  Ce  serait  les  ternir 
Que  les  mettre  en  ce  lieu.   Prenons  un  peu  d'haleine 
Pour  les  chanter  après,  d'une  plus  digne  veine. 


Coupure  pour  la  deu-^ième  copie  (  la  première,  quatorze  heures  après 
la  fin  du  bal,  le  24  jarn'ier,  à  1  heures  du  soir.  1804). 

Renvoi  [au  vers  78]  : 

J'oubliais  près  de  toi  que  le  temps  eût  des  ailes. 
Adieu,  douce  pensée,  adieu,  chère  Antoinette  ; 
Fais  toujours  l'ornement   de   cet  heureux  séjour. 
Trouves-y  le  bonheur  au  sein  de  ta  Laurette. 
Je  fuis  bien  loin  de  toi.  Pourrai-]e  t'oublier  ? 

La  fête  continue.  A  danser  à  mon  tour 
On  vient  me  convier. 
La    voix    ravissante. 
La   danse  bruvante... 


Composé  après  le  bal  de  madame  Teisseire.  donné 
le  23  janvier  1804  (21  ans).  J'en  suis  sorti  à  5  heures 
du  matin,  je  les  ai  envoyés  à  7  heures  du  soir.  Le  25, 
à   midi,  deuxième  copie  corrigée  à  madame  A.   Périer, 

Le  Chinois, 


302  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Envoyé  la  troisième   copie  à   mademoiselle   Tournade 
le  6  pluviôse  [-27  janvier],  à  midi .  ^ 


* 
*   * 


III 


Sur  le  soir  d'un  beau  jour,  dans  un  sombre  bocage, 
Je  regrettais  le  temps  où  mon  âme  ravie  *, 
Soupirant  à  vos  pieds  espérait  vovis  toucher. 
J'entends  un  petit  bruit  soudain  dans  le  feuillage  : 
C'était  l'Amour  *. 

Amour,   ô  maître  de  ma  vie  *, 
Tu  connais  mes  malheurs.  Oh  !  si  je  te  fus  cher. 
Fais-les  finir.  Fais  que  je  n'aime  plus  Adèle. 
Si  tu  m'es  favorable,  ô  fils  de  Cythérée, 
De  mon  cœur  trop  épris  son  image  adorée 
S'envolera. 

L'Amour. 

Peux-tu  chérir  une  cruelle 
Qui  met  tout  son  bonheur  à  se  faire  admirer 
Et  non  pas  à  aimer  *. 


1.  Oubliés  jusqu'aujourd'hui  5  thermidor  an  XII  [-24  juillet  1804], 
à  Paris.  Je  les  relis.  Plusieurs  traits  du  commencement,  cjue  je  marque 
d'un  A,  ne  sont  pas  assez  profondément  naïfs.  La  fin  du  portrait  de 
mademoibelle  Tournade  est  contre  les  convenances.  Ce  que  je  dis  de 
mademoiselle  Pascal  est  fade,  mais  le  total  m'en  paraît  bien,  surtout 
les  trois  vers  de  mademoiselle  de  Mauduit.  Dans  le  commencement, 
pas  im  mot  oiseux. 

Un  passage  charmant,  quelques  jolis  passages,  plusieurs  manques 
de  goût,  plusieurs  fautes  de  versification,  de  la  couleur  en  général. 
Marseille,  9  thermidor  XIII  [-28  juillet  1805]. 

C'est  bien,  ça  méritait  ce  succès  de  société  c[ue  cela  n'a  pas  eu, 
sans  doute  à  cause  des  manques  de  convenance  et  du  défaut  de  légè- 
reté. Marseille,  9  mai  1806. 


ANNEXES  SOS' 

—  Qu'elle  était  belle,  Amour  ! 
Tout  ce  qui  l'entourait  semblait  être  sa  cour  ; 
Par  sa  si  douce  voix  tout  se  laissait  charmer. 
Sur  son  front  respirait  cette  aimable  candeur, 
Gage  de  l'innocence,  et  cependant  polie 
Comme  si  dans  les  cœurs  elle  eût  passé  sa  vie. 
Les  Grâces  la  suivaient. 

■ — -  Avec  quelle  rigueur 
De  tes  vœux  méprisés  elle  interdit  l'hommage, 

—  Juge  si  je  l'aimais  !   Elle  me  méprisait, 
Je  ne  pus  la  haïr.  Sur  ce  divin  visage 
La  colère  elle-même  en  me  tuant  me  plaisait. 
Chaque  trait  me  montrait  une  beauté  de  l'âme. 
Son  âme,  la  vertu  par  les  Grâces  ornée  *.  « 

L'Amour,  en  s'envolant  :  «  Te  guérir  de  ta  flamme^. 
Ami,  je  le  vois  bien,  surpasse  mon  pouvoir. 
De  tous  ceux  qui  l'ont  vue  suis  la  destinée, 
Aime-la  sans  espoir  *.  « 


II 

HENRI  BEYLE   ET   LA   DUCHESNOIS 


Catherine- Joséphine  RafTin,  dite  M^^^  Duches- 
nois,  née  à  Saint-Saulve,  près  Valenciennes,  en  1777, 
était  entrée  au  Théâtre-Français  en  1802,  presque 
en  même  temps  que  M^^^  George,  alors  âgée  de 
15  ans.  Toutes  deux  devinrent  sociétaires  en  1804. 
Leur  rivahté  agita  bien  des  fois  le  parterre,  et  l'une 
des  annexes  qu'on  lira  plus  loin  (portrait  d'Inchi- 
nei>ole)  montre  bien  le  caractère  de  ces  luttes  pas- 
sionnées. 

Beyle  fut  présenté  à  Duchesnois  par  son  ami 
Louis  Crozet  le  24  avril  1804.  Tous  deux  étaient 
d'ardents  défenseurs  de  la  tragédienne  ;  le  futur 
Stendhal  combattit  même  par  la  plume  le  plus 
illustre  des  partisans  de  M^^^  George,  Geoffroy. 
Celui-ci  d'ailleurs  ne  connut  jamais  les  réponses 
de  son  jeune  confrère,  car  elles  ne  virent  pas  le  jour 
de  son  vivant. 


ANNEXES  305 

Les  papiers  stendhaliens  de  Grenoble  renferment 
un  article  complet,  signé  Junius,  du  18  avril  1804  : 
«  Réception  de  Mesdemoiselles  Duchesnois  et 
George  »  (R  302,  dossier  n°  1),  et  un  article  incom- 
plet, écrit  vraisemblablement  le  4  mai  1804  (R  5.896, 
vol,  VII,  fol.  208).  Le  premier  est  inédit,  le  second 
a  été  publié  par  Casimir  Stryienski,  Journal  de 
Stendhal,  page  458. 

Nous  y  ajoutons  une  note  inédite,  résumant  ce 
qu'Henri  Beyle  savait  de  la  Duchesnois  en  a^^"il 
ou  mai  1804  (R  302,  dossier  n»  1). 


I 


Réception  de  Mesdemoiselles  Duchesnois 
ET  George. 

Chose  étrange  !  le  public  a  mille  fois  décidé 
entre  mesdemoiselles  Duchesnois  et  George  ;  il  se 
dispute  les  places  quand  la  première  joue,  il  les 
remplit  à  peine  quand  c'est  la  seconde.  Et  l'on 
veut  accabler  mademoiselle  Duchesnois  d'une  injus- 
tice que  l'on  ne  ferait  pas  à  la  plus  mince  confidente. 
Elle  a  débuté  la  première,  on  veut  la  recevoir  la 
seconde.  Sa  vieille  ennemie,  M^^^  Raucourt,  est 
allée  réveiller  M.    Geoffroy,    et   ce  grand  prêcheur 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  20 


306  JOURNAL    DE    STENDHAL 

de  raison  et  de  vertu  veut,  à  force  de  mensonges, 
faire  triompher  sa  protégée.  Il  ne  ménage  plus  rien, 
il  sait  que  depuis  longtemps  les  gens  d'un  certain 
ton  méprisent  sa  feuille  ;  mais  il  endoctrine  encore 
le  peuple  de  la  littérature.  Cet  homme  si  fin  est, 
cette  fois-ci,  sans  adresse  et,  l'on  pourrait  dire, 
sans  esprit.  11  accumule  les  faussetés  les  plus  pal- 
pables. 

M^^'^  George  a  débuté  dans  un  emploi  différent 
de  celui  de  M^'*  Duchesnois.  —  Cela  est  faux. 
M}^^  Duchesnois  a  joué  Phèdre,  Sémiramis,  et  Her- 
mione.  M^^^  George  a  joué  Clytemnestre  et  tout  de 
suite  après  Aménaïde.  On  voit  qu'elles  ont  débuté 
toutes  les  deux  dans  les  reines  et  dans  les  grandes 
princesses.  Le  public  rac...  *  la  manière  dont 
M^^^  Duchesnois  exprimait  l'amour  et,  sentant  bien 
qu'il  fallait  être  née  pour  ces  rôles-là,  tandis  qu'avec 
de  l'étude  on  jouait  passablement  les  reines, 
lui  a  demandé  Phèdre,  Hermione,  Roxane,  etc. 
Elle  a  joué  ces  rôles,  dont  on  ne  se  lassait  point. 
Comment  a-t-elle  pu  perdre  ses  droits  en  excitant 
sans  cesse  davantage  l'admiration  ? 

On  veut  violer  pour  elle  les  lois  du  théâtre,  celles 
même  de  la  justice.  De  tout  temps,  on  a  reçu  les 
acteurs  dans  l'ordre  de  leurs  débuts,  quels  qu'aient 
été  leurs  emplois. 

Cette  loi  est  juste  ;  aujourd'hui,  on  veut  la 
rompre  à  l'égard  de  mesdemoiselles  George  et 
Duchesnois,    mais    de    cette    façon    que    l'on    fait 


ANNEXES  307 

descendre  M^^^  Duchesnois  pour  donner  sa  place 
à  M'^^  George. 

On  craint  au  théâtre  une  doublure  comme 
M'^^  Duchesnois,  on  sent  bien  que  si  elle  jouait 
jamais  Emilie,  Pauline.  Cornélie.  et  tous  ces  rôles 
où  le  grand  Corneille  a  peint  la  vertu  d'une  manière 
si  touchante,  le  public  y  reverrait  peut-être  avec 
moins  de  plaisir  les  autres  actrices. 

M.  Geoffroy  nous  parle  des  indispositions  de 
APl^  George,  dont  la  constitution  nest  pas  encore 
formée,  pour  nous  faire  apercevoir  qu'elle  ne  paraît 
plus  depuis  quelque  temps  et  pour  attirer  un  peu 
plus  de  monde  que  de  coutume  lorsqu'elle  jouera 
Cornélie  dans  Pompée,  lundi.  Cette  ruse  est  per- 
mise à  AP^^  Raucourt.  elle  fait  valoir  son  élève  ; 
mais    doit-elle    y   joindre   la    calomnie  ? 

Elle  dit  que  M^^^  George  a  succombé  accablée 
par  les  intrigues  que  la  jalousie  et  la  haine  ont 
ourdies.  —  Le  contraire  serait  bien  plus  ^Tai. 
M^^^  Raucourt  sait  bien  que  si  M^^^  Duchesnois, 
avec  son  talent,  avait  employé  le  quart  des  intrigues 
qu'on  a  trouvées  contre  elle,  il  y  a  longtemps 
qu'elle  serait  hors  des  atteintes  de  la  jalousie. 
Mais  cette  jeune  et  intéressante  actrice  ne  veut 
point  souiller  le  pureté  de  sa  conduite,  elle  sent 
profondément  les  injures  de  toute  espèce  qu'on 
lui  prodigue,  mais  ne  veut  point  y  répondre. 
Si  on  la  force  à  quitter  le  théâtre,  le  sort  qu'on  lui 
offre  en  province  et  en  Russie  est  assez  beau  pour 


308  JOURNAL    DE    STENDHAL 

la    consoler.    Mais    c'était    de    gloire    qu'elle    était 
avide,  et  non  point  d'argent. 

J'écarte  ce  qui  s'offre  à  moi  de  toutes  parts, 
je  veux  finir.  Je  ne  relèverai  point  le  pompeux 
galimatias  de  M.  Geoffroy  et  ses  lourdes  plaisan- 
teries ;  je  ne  chercherai  point  à  comprendre  com- 
ment la  justice,  qui  place  M^^^  Duchesnois  avant 
M^^^  George,  est  le  plus  sanglant  affront  pour  un 
cœur  généreux.  Je  me  bornerai  à  remarquer  l'adresse 
vraiment  jésuitique  avec  laquelle  il  suppose  qu'un 
certain  arrangement,  qu'il  n'éclaircit  point,  a  été 
conclu.  Cela  est  faux.  La  cause  du  talent  et  de  la 
modestie  contre  l'intrigue  et  les  cabales  n'est  point 
encore  jugée. 

JuNius. 

Mercredi. 


* 
*    * 


II 


On  a  honte  de  transcrire  les  bassesses  auxquelles 
se  li\Te  M.  Geoffroy.  Il  rapporte  que  mademoiselle 
Raucourt  a  été  sifïlée  le  11  floréal  dans  le  rôle  de 
Clytemnestre,  et  il  ajoute  : 

«  L'actrice  qui  jouait  Eriphile  (mademoiselle 
Duchesnois),  quoique  assez  médiocre  dans  ce  rôle, 
n'a  éprouvé  aucun  désagrément  de  cette  espèce... 
Cependant,  quand  il  y  a  des  sifflets  à  vendre,  tout 


ANNEXES  309 

le  monde  peut  en  acheter  ;  mais  ces  moyens  ne  sont 
pas  à  l'usage  de  tout  le  monde  ^  » 

Il  faut  que  M.  Geoffroy  compte  bien  sur  la  bonté 
de  mademoiselle  Duchesnois  et  sur  le  silence  de 
ceux  qui  se  trouvaient  dans  les  coulisses  ce  même 
jour  11  floréal,  à  la  représentation  de  Clytemnestre. 
S'ils  voulaient  parler,  ils  raconteraient  la  scène 
scandaleuse  que  mademoiselle  Raucourt  fit  à  ma- 
demoiselle Duchesnois  ;  ils  diraient  que  cette  reine 
qui  pourrait  donner  des  leçons  de  tenue  "  sur  la  scène 
n'était  plus  qu'une  harengère  dans  la  coulisse 
et  vomissait  des  propos  dignes  de  son  état.  Mais  il  est 
des  choses  qu'on  ne  peut  rapporter  sans  en  partager 
l'infamie. 

Si  les  habitués  du  parterre  étaient  admis  à  parler, 
ils  diraient  que  depuis  longtemps  on  ne  souffre 
plus  mademoiselle  Raucourt  qu'en  considération 
de  son  ancienneté  au  théâtre  et  que  ce  sentiment 
de  bienveillance  est  bien  diminué  depuis  qu'on 
sait  ses  menées  contre  mademoiselle  Duchesnois. 
Ils  diraient  que,  le  jour  de  Clytemnestre,  tout  le 
monde  s'étonnait  de  ses  cris,  encore  plus  forts 
qu'à  l'ordinaire,  et  que  le  parterre  fut  sur  le  point 
de  siffler  en  corps. 

M.  Geoffroy  se  plaint  des  cabales  de  mademoi- 
selle Duchesnois.   Le  contraire,  etc. 


1.  Feuilleton  du  11  floréal  XII. 

2.  Ibidem. 

Journal   de  Stendhai.  20. 


310  JOURNAL   DE   STENDHAL 

J'écarte   ce  qui  s'offre  à   moi  de  toutes  parts, 
je  veux  finir... 


* 
*  * 


III 


Mademoiselle  Duchesnois  se  couche  à  trois 
heures  et  se  lève  à  midi.  Les  jours  de  répétition, 
elle  y  va  à  midi  et  demie,  ainsi  que  les  jours  de 
comité,  qui  sont  tous  les  samedis.  Les  autres  jours, 
le  maître  de  langue  vient  à  une  heure. 

Les  jours  où  elle  joue,  elle  n'est  pas  visible  le 
matin. 

Le  maître  de  langue  est  un  homme  instruit. 

L'aller  voir  dans  sa  loge  après  les  représentations 
où  elle  a  joué.  Sa  sœur  s'appelle  madame  Halley 
ou  madame  Rafm. 

Demander  des  nouvelles  de  mademoiselle  Caro- 
line, cousine,  qui,  quoique  âgée  seulement  de 
quatre  ans,  joue  déjà  la  tragédie.  Lui  porter  des 
bonbons. 

Madame  Boquet,  la  tante,  soixante-quatre  ans, 
parlant  mal.   Il  faut  toujours  lui  vanter  sa  nièce. 

J'ai  Vu  M}^^  Duchesnois  hier,  elle  a  été  sublime. 

Tâcher  de  faire  connaissance  avec  M.  ou  M™^  Ricci, 
dentiste,  chez  qui  se  font  les  parties  de  campagne 
à  Montmartre.  Lemazurier  peut  être  utile  pour 
cela. 


ANNEXES  311 

Sans  compter  la  loge,  Crozet  allait  chez  elle  deux 
fois  par  semaine  ^ 

1.  Les  plus  gr2indes  repr[ésentations],  5.500  livres.  Dimanche,  dans 
le  Cid,  1.000.  Dans  Didon,  2.000  livres  environ. 


m 

LES   FINANCES   D'HENRI  BEYLE 

EN   1803-1804. 


Les  soucis  d'argent  ont  commencé  de  bonne 
heure  pour  Stendhal.  En  maints  endroits  de  son 
Journal,  il  se  plaint  de  la  lenteur  que  met  son  père 
à  lui  envoyer  sa  pension.  Presque  constamment 
dans  la  gêne,  Henri  Beyle  était  obligé  d'emprunter 
à  ses  amis  l'argent  qui,  parfois,  lui  manquait 
presque  complètement. 

Nous  rencontrerons  assez  fréquemment,  en  marge 
du  Journal,  des  témoignages  de  ces  soucis  finan- 
ciers :  dans  des  notes  plus  ou  moins  longues  et  plus 
ou  moins  fréquentes,  Stendhal  notait  l'état  de  son 
porte-monnaie  ;  ces  notes  parlent  de  projets,  ali- 
gnent des  chiffres,  multiplient  parfois  les  calculs. 
Jamais  elles  ne  manquent  d'intérêt,  car  elles  pré- 
cisent souvent,  et  quelquefois  éclairent,  des  passa- 
ges plus  ou  moins  obscurs  du  Journal. 


ANNEXES  313 

Toutes  ces  notes  sont  inédites.  Nous  les  publions 
à  leur  date,  au  fur  et  à  mesure  de  l'avancement  de 
l'ouvTage. 

Pour  la  période  1803-1804,  il  nous  reste  trois 
fragments  de  longueurs  très  différentes.  Tous  les 
trois  se  trouvent  dans  les  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque municipale  de  Grenoble  :  les  deux  premiers, 
très  courts,  sont  dans  R  5.896,  vol.  XXV,  fol.  102 
et  102  v^  ;  le  troisième,  beaucoup  plus  important, 
est  dans  la  même  collection,  vol.  XXVI,  fol.  1  à  22. 


I 


J'écris  le  24  prairial  XII  [-13  juin  1804]  to  my 
father. 

Le  1^^  prairial  XII  [-21  mai  1804],  je  n'avais  pas 
le  sou.  J'emprunte  240  francs,  je  paie  151  d'ha- 
billement, reste  89  francs  pour  le  mois.  89  +  204  = 
293  francs,  qui  font  240  francs  pour  le  mois  de 
floréal,  plus  53  francs  pour  le  mois  de  messidor, 
il  suffira  donc,  pour  le  mois  de  messidor  :  1°  de 
240  francs  pour  payer  ma  dette  ;  plus,  de  240  —  53^ 
187  francs. 

Il  faut  donc  que  mon  père  m'envoie  le  1®^  mes- 
sidor [-20  juin]  187  +  240  =  427  francs. 


314  JOURNAL    DE   STENDHAL 

Il  ne  m'a  envoyé  que  200  francs.  Je  devais  donc, 
au  1^^  messidor  an  XII,  227  francs.  Je  puis  mettre 
50  francs  par  mois,  donc  au  l^'"  vendémiaire  an  XIII, 
je   devrai   327   francs,    sans   habillement   nouveau. 


* 
*  * 


II 

Voyage  to... 


* 


Mon  père,  outre  ma  pension,  me  doit,  le  1^^  ven- 
démiaire an  XIII  [-24  septembre  1804],  327  francs. 

Si  je  pars  le  1^^  vendémiaire,  j'aurai  les  200  francs 
de  ma  pension,  il  me  faut  100  francs  de  dépense, 
donc  il  faudra  demander  200  francs  à  Pacé. 

En  économisant  comme  un  diable  pendant  le 
mois  de  vendémiaire,  je  pourrai  tout  au  plus  ne 
pas  faire  de  nouvelles  dettes,  à  cause  des  trois  louis 
de  La... 

Donc,  le  l^r  brumaire  an  XIII  [-23  octobre  1804] 
j'aurai  100  francs  de  dettes  ;  à  cette  époque, 
si  mon  père  ne  me  donne  rien,  il  faudra  donc  que 
Martial  *  me  donne  200  francs  auquel  cas,  ne  payant 
pas  mes  100  francs  de  dette,  je  me  trouverai  pos- 
séder, le  l^'"  brumaire  an  XIII,  300  francs  et  l'équi- 
page nécessaire  pour  partir. 

14   fructidor    XII    [-1"   septembre    1804]. 


ANNEXES  315 


* 

*    * 


III 


JOURNAL 

DE  LA  RECETTE  ET  DE  LA  DEPENSE  DE 
MON  DERNIER  VOYAGE  A  PaRIS  ^ 


Recettes. 

Je  pars  de  Grenoble  le  29  ventôse  an  XII  [-20  mars 
1804]  avec  562  livres  12  sous,  dont  voici  le  détail  : 

Mon  père  me  donne 480  \ 

^^^'^^^°^    ••••; li,   ,,        f5581.12s.2 

raure  me  rend 52  1.  12  s. 

Ma  sœur    12 


Pris  le  5  floréal  48  livres  chez  Peltier. 

M.  Boissat  me  prête  12  livres  le  11  floréal.  Après 
plusieurs  prêts  de  part  et  d'autre,  il  me  doit  6  fr.  depuis 
un  mois. 

Vendu  vieux  habits,  15  livres,  laissées  entre  les  mains 
de  M.  Pakin. 

J'attendais  240  fr.  le  29  germinal  [-19  avril],  je  reçois 
le  13  floréal  [-3  mai]  une  lettre  de  10  louis,  payable  le 
18  floréal. 

Reçu  le  18  floréal  :  livres,  240. 

Reçu  le  22  prairial  [-11  juin]  :  livres,  204. 


1.  Naturel,  vide  d'action.  Phi  linte,  dernier  jour  de  1804. 

2.  Voilà  la  vérité,  l'autre  sora  me  est  trop  forte  de  4  livres. 


316  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Reçu  le  23  messidor  [-12  juillet]  :  200  i. 
Payé  30  livres  17  sous  à  B.    j 

Déposé  chez  lui,  48  90 1. 17  s., reste  110 1. 14  s. 

Donné  12 1.  à  M. /or  R.  I 

Reçu  le  5  thermidor  [-24  juillet]  :  200  livres. 
Reçu  le  2  fructidor  [-20  août]  :  200  livres. 
Reçu  le  25  fructidor  [-12  septembre]  :  60  livres. 
Reçu  200  livres  le  4^  jour  complémentaire  an  XII 
[-21  septembre  1804]. 


Reçu  pour  ce  troisième  voyage  à  Paris,  dans  le  cou- 
rant de  l'an  Xll,  1.784  livres  pour  six  mois,  297  [par 
mois]. 

Payé   48  livres    à  Durzy. 

—  24      —      à  Mante. 

—  15      —      à  Barrai. 

Je  ne  dois  plus  que  40  livres. 

J'ai  donné  à  Mante  48  livres  pour  Joseph  Rey. 


Ne  jamais  montrer  to  my  father  de  projet  pour  les 
finances,  avoir  toujours  l'air  de  vivre  du  jour  à  la 
journée. 


14  floréal  XII  [-4  mai  1804]. 
Wais  of  going  to  the  loi^e. 

Il  me  faut  pour  aller  100  francs,  ci .  . 100  fr. 

Pour  revenir,  100 100    » 

Pour  demeurer,  au  moins  100 100    » 


300  fr. 


1.  12  to  M.  for  R.  +  12  idem  +  12  idem  +  (4e  complém.  XII)  12 
livres. 

—  Reçu  de  mon  père  jusqu'au  22  prairial  :  480  +  240  +  204  +  660  = 
1.   S4  livres. 


ANNEXES  317 

Relativement  aux  Sonnettes,  il  n'est  donc  pas  abso- 
lument impossible  d'y  aller. 

Habillement  ;  emporter  :  mon  habit  est  bon  ;  6  che- 
mises ;  6  cravates  ;  6  mouchoirs  ;  2  culottes  nankin  ; 
4  paires  bas  de  soie  ;  1  paire  de  souliers  neufs.  —  A  ache- 
ter :  pantalon  vert  ;    bottes,  de  48  livres  ;  1  gilet. 

Possibilité  morale,  y  réfléchir.  Mais  l'hiver,  plus 
de  promenade,  plus  d'occasion,  j'ai  donc  encore  un 
mois  et  demi  jusqu'au  l^""  brumaire.  Encore  est-ce 
beaucoup. 


Par  mois. 

Pension  Gruel 51  livres 

Chambre  :  30  +  6 36     — 

Déjeuners 24     — 

Blancliissage  et  lettres 18     — 


129  livres 
240     — 

111  livres. 


Reçu  le  2  fructidor  XII  [-20  août  1804],  200  livres. 

Au  portier,    71  1.  12  s.  ^  ac'i  ] 

A  La  Rive,  96  \  ',  oo-^i- 

T-x  '•  no  ;  >  23/  livres. 

Déjeuners,  Il  ^701 

Dîners,  48  ) 

Il  me  manque  donc  37  livres  pour  mourir  de  faim. 

J'ai  de  surérogation  60  -f-  50  =  110  (60  o/  my  watcJi, 
and  50  of  my  father).  37  de  110,  reste  73  livres. 

Sur  ces  73  livres,  j'ai  le  médecin  à  payer,  une  paire 
de  souliers  7  livres,  et  21  livres  à  Douenne. 


318  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Médecin 24  1. 

Souliers 7 

Douenne 21  (payé) 

52  1. 

Reste  21  livres,  moins  12  to  Mante  for  R.  Reste  donc 
9  livres  pour  mes  plaisirs,  avec  toutes  les  ressources 
possibles. 

Plus,  à  payer  le  perruquier  :  6  livres,  la  blanchis- 
seuse :  15,  à  Barr[al]  :  6  livres.  Total  :  27. 

9-27,  reste  :- 18  livres.  J'ai  donc  pour  mes  plai- 
sirs -  18  livres. 

Je  dois  à  Barrai  46  livres,  je  reçois  60  livres. 

Payer  12  livres  à  B.,  reste  34  livres  dues.  Reste  48. 
Nourriture  :  34  livres,  reste  14  livres. 

Couper  les  cheveux,  3  livres.  Bretelles  :  4  livres. 
Reste  7  livres  ^. 


Payé  le  22  germinal  XII  [-12  avril  1804],  100  livres 
pour  Alpy  à  M.  Gardien. 

Je  me  mets  en  pension  à  51  livres  par  mois,  le...  *. 
rue  de  l'Université,  vis-à-vis  la  rue  de  Poitiers. 

Payé  le  18  floréal  XII  [-8  mai  1804]  à  Boissat  :  18  livres, 

à  Mante  :   6  livres. 


1.  Registre  des  lettres  reçues  et  écrites  : 

My  father  : 
Écrit  le  14  floréal. 

—  le  6  prairial. 

—  le  15,  sur  les  finances  :  G3  au  tailleur,  42  au  bottier,  24  1.  10  s. 

au  chapelier.  L'argent  fini  au  28  floréal. 

—  le  20,  lettre  courte,  mais  énergique  (ils  sont  des  bâtards). 

—  le  21,  sur  Pauline. 

—  le  24,  où  je  dis  que  j'ai  emprunté  240  livres  le  l'"'  iloréal, 
en  4  prêts,  dont  un  de  6  louis  avec  intérêt.  J'ai  payé  151  pour  habille- 
ment, 63  à  Douenne,  24  1.  10  s.  chapeaux,  42  bottes,  22  pantalon  vert. 
D'après  ce  compte,  il  me  faut  427  livres  le  1"  messidor.  Je  ne  dis  pas 
ça  clairement.  Je  demande  une  pension  annuelle,  ou  du  moins  un  crédit 
mensuel  à  jour  fixe  chez  les  Périer. 


ANNEXES  319 

Payé  le  19  à  M.  Pakin  67  1. 13  s., dont  13 1. 

payés  déjà  et  52  l.  13  s.  aujourd'hui,  ci  ...  .      52  1.  13  s. 

Acheté  le  18  : 

Pensées  de  Pascal,  3  1. 

La  Fontaine,  Fables,  1 1.  8  s. 

Mairet,  etc.,  1 1. 10  s.  f  7->     ,       i^i-  < .-. 

^    .c\  )  Books  :  12  livres  12  sous, 

le  19  : 

Vauvenargues,  4 1. 

Les  Provinciales,  2 1. 14  s. 

Je  paie  le  19  floréal  à  M°i^  Gruel,  maîtresse  de  ma 
pension,  36  livres,  dont  27  pour  achever  de  payer  le 
1®^  mois,  commencé  le  27,  et  9  pour  commencer  le  2®, 
ci 36  1. 

Je  paie  le  19  floréal  le  l^^^  mois  de  ma  chambre, 
commencé  aujourd'hui  mercredi  19  floréal  an  XII, 
30 livres,  ci 30  1. 

Il  me  reste  48  +  20  =  68  livres. 

Je  paie  le  22  à  M"^®  Gruel  24  livres 24  1. 

Je  paie  31 1. 10  s.  à  M.  Ba 31  1. 


An  XIII.  —  Emprunt. 

Touché  le  2  vendémiaire  XIII   [-24  septembre  1804], 
425. 

68  de  logement. 
72  à  La  Rive. 

Je   paye   avec   le    mois   de   vendémiaire   100   francs, 

reste  40 40 

Bottes 48 

Culotte    36 

124  livres 
Reste 301  livres 


320  JOURNAL    DE    STENDHAL 

2  jam^ier  1805,  —  Si  mon  grand-père  me  parle  de 
raisonner  avec  mon  père,  je  suis  comme  le  comte 
Almaviva  :  bataille  est  mon  fort. 

Un  père  doit,  en  justice  rigoureuse,  la  nourri- 
ture, le  vêt  et  besoins  naturels  à  ses  enfants.  Mais 
tout  homme  doit  tenir  ses  promesses,  or  mon  père 
m'a  promis  mille  écus. 

Si  mon  père  m'eût  mis,  comme  Jean-Jacques^ 
aux  Enfants,  en  supposant  toutes  les  chances  du 
hasard  contre  moi,  il  est  impossible  que  je  fusse 
plus   malheureux  que  je   ne   le   suis   actuellement. 

Leur  développer  un  peu  cette  chance. 

Et  je  le  serais  en  effet  si  je  n'avais  jamais  lu 
Jean- Jacques,  que  j'ai  lu  malgré  lui,  et  qui  m'a 
donné  the  caracter  loinng  and  the  greats  loues. 

12  nivôse  XIII  [-2  janvier  1805]. 

H.  Beyle. 


18  nii'ôse  XIII  [-8  janvier  1805].  —  Don  du  jour  de 
l'an  1805. 

Del  padre  grande,  per  çia  di  Pacé,  ricevulo   cenio  lire. 
Tencin,  27  livres  3  sous  doit. 
Mante,  6  livres,  je  dois  14. 
Crozet,  je  dois  11  livres  9  sous. 
Acheté  Idéologie  4  livres  10  sous. 
Bal,  18. 

Payé  femme  de   ménage,  9. 
Portier,  jusqu'au  15  pluviôse,  6. 
Reste  :  sei  lire. 


ANNEXES  321 

Emprunt. 

Reçu  à  la  Banque  de  France,  le  5  vendémiaire  an  XIII; 

300  fr.  en  écus  de  5  francs.  \ 

50  fr.  en  francs 400  fr. 

50  fr.  en  pièces  de  2  francs  ' 
2  pièces  de  5  fr.  10  francs  j 
En  sixliards.  .  .  .     9  francs  ?     19  fr.  13  sous 
Plus 13  sous  I 

Total 419  fr.  13  sous 

que  je  dois  payer  le  19  fructidor  an  XI 11  ^-(3  septembre 
1805],  à  ...  *,  par  l'entremise  et  au  domicile  de  BigilUon. 

H.  Beyle. 

Je  charge  Pauline  Beyle,  ma  sœur  et  mon  héritière, 
de  payer  sans  nul  retard,  en  cas  de  décès  de  ma  part. 

H.  B. 


Mois  de  pluviôse  XIII. 

Je  dois  à  Barrai,  106  livres. 

—  à  Mante,  12  livres. 

—  à  Crozet,  8  +  3  +  5  s.  -f  4  s.  =  11  1  !U. 


An  XIII. 

Touché  le  2  frimaire    200  livres. 

Payé  72  livres  à  La  Rive  le  même  jour.  72  1. 

Bretelles,  pantoufles,  papier 7  1.  10  s. 

Reste 110  livres. 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  21 


322  JOURNAL    DE    STENDHAL 

Je  suis  ruiné  ce  mois-ci.  J'ai  103  livres  à  rendre  à 
Mante,  30  à  payer  à  M.  Debernet,  mon  logement  et 
ses  frais  30,  ma  blanchisseuse  12,  du  bois  36,  mon 
tailleur  150.  Son  fresco  adesso.  Demander  une  avance  à 
mon  père. 

Je  perds  127  livres  le  l^""  frimaire  [-22  novembre]. 
J'ai  pris  un  maître  de  change. 

Le  vieux  Laussat,  2  louis  sans  intérêt,  6  ans. 

Lettre  de  huit  pages,  où  je  conte  des  choses  tristes. 
Ma  ruine,  sans  rien  de  précis. 

Je  devais  à  Mante.  Je  lui  rends  72  livres.  Reste  dû 
33  livres  18  sous,  plus  24,  que  Mante  me  reprête  le 
même  soir.  Total  :  57  livres  18  sous. 

Il  me  reste  environ  15  livres  pour  mes  plaisirs, 
mes  déjeuners,  payer  150  à  Douenne,  30  de  logement, 
15  à  la  blanchisseuse,  etc.  [17  fois  répété]. 

* 

3  frimaire  XIII  [-24  novembre  1804].  —  J'ai  le  bon 
esprit  de  n'être  pas  triste. 

Je  ne  dois  plus  que  44  livres  à  Mante. 

Payé  le  l^'"  frimaire  48  livres,  il  me  donne  le  10  au 
soir  24  livres,  donc  je  lui  en  dois  20. 

L'abandon  insensible  où  me  laisse  mon  père 
et  divers  traits  de  sa  vie  que  je  rassemble  me  font 
penser  qu'il  pourrait  bien  n'être  qu'un  Tartufe, 
dont  l'unique  but  serait  l'argent.  Où  aurait-il  pris 


ANNEXES  ;j23 

en  effet  la  générosité  ?  au  Palais.  La  \Taie  justice  ? 
dans  la  Religion. 

En  ce  cas,   qu'il  a  fallu  longtemps  même  pour 
me  faire  soupçonner  la  vérité  !    Quelle  diiïérence, 

si  j'avais  Mante  pour  père! 

* 

22  pluviôse  an  XIII  [-11  février  1805].  —  Je  dois  à 
Mante  12  +  24  +  6  =  42  livres. 

23  pluviôse.  —  Plus  12.  Total  :  54  livres. 

Je  dois  à  Mante  63  livres    10  sous. 
Payé     49     —       10     — 

Reçu  200  livres. 

Acheté  chapeau,  24  livres. 

Payé  à  Dz.  54  livres. 

Je  dois  à  Mante  en  total  ....      26  livres. 

Plus 27  livres  12  sous 

Plus 11  livres 


64  livres  12  sous 
Germinal  XIII  ^  [-22  mars-20  avril  1805]  : 

Touché  le  1er  200  livres,  ci 200 1. 

Payé  à  Crozet 12  1.  \ 

—  à  Mme  Evrard...      27  1.  /        ,..i,n 

o  1  >      421. 10  s. 

—  au  perruquier  ...        21.  l 

Régnier 1  1.  10  s.    ' 


1381.10  s. 


Payé  à  Debernet...  à  Dz au  portier,  12. 

Il  me  restera  ce  soir  environ  27  livres. 
Ecrire    souvent    aux   illustres    promoteurs    de    Dau- 
phiné. 

1.  Reçu  de  mon  père  1.400  livres  en  l'an  XIII. 


IV 

LA  BIBLIOTHÈQUE  DE  STENDHAL  EN  1804* 

Catalogue  de  tous  mes  livres. 

3  ventôse  XII  [-23  février  1804].  Glaix. 

Livres  laissés  à  Claix. 

1.  Confessions  de  J.-J.  Rousseau.  4  vol.  in-12. 

2.  Horatius  et  Virgilius.  1  vol.  in-18. 

3.  Comedia  di  Dante.  2  in-12  (Prault). 

4.  Molière.  8  en  4  in-18. 

5.  Chefs-d'œuvre  de  P.  et  Th.  Corneille.  1  in-18. 

6.  Racine.  5  vol.  in-18. 

7.  Dumarsais.  7  vol.  in-8. 

8.  Caractères  de  La  Bruyère  et  de  Théophraste.  3  vol. 

en  1  in-18. 

9.  Juvénal  de  Dussaut.  2  in-8. 

10.  Orlando  furioso.  3  vol.  in-8. 

11.  Idem,  4  vol.  in-24. 

12.  Comédie  di  L.  Ariosto.  2  in-18. 

13.  Richardet. 

14.  Omero  di  Cesarotti.   2  vol.  in-12. 

15.  Shakespear' s  beauties.  1  vol.  in-12. 


ANNEXES  325 

16.  Shakespears  works.  8  vol.  in-12. 

17.  Télémaque.   2  vol.  in-18. 

18.  Trois    premiers    volumes    du    Théâtre    de   Voltaire 

en  1  vol.  in-18. 

19.  Contes,  poèmes,  épîtres,  odes  de  Voltaire  en  3  voU 

1  vol.  in-18. 

20.  Pope  s  Odissey.  1  in-8. 

21.  Decamerone  di  Boccacio. 

22.  Grandeur   des   Romains   de   Montesquieu.    1    in-18^ 

23.  1  vol.  de  tragédies  (Agamemnon,  Ophis,  etc.,  etc.). 

1  in-8. 

24.  Dictionnaire    français-italien.    1    in-4. 

25.  Régnier,  1  in-8. 

26-27.  La   Guerre  des  dieux,  la   Pucelle,  les  Réflexions 
de  La  Rochefoucauld.  1  in-18. 

28.  Alfieri.  5  premiers  volumes. 

29.  Milton.  1  vol.  in-12. 

30.  Trois  derniers  volumes,  in-8. 

31.  Racine,   Phèdre.   Aminta.   1   in-18. 

32.  Cornélius    Nepos.    Conjuration   Saint-Réal,   in-18. 

33.  Salustius,  papier  vélin,  1  in-18. 

Livres  que  j'ai  à  Pans. 

Lettres  Persanes.  2  in-18. 

Gierusalemme  liberata.  2  in-12. 

Julie.  4  in-12. 

Montaigne. 

Pope  s  Iliad.  1  in-8. 

1  vol.  de  comédies  (Philinte). 

Contes  de  La  Fontaine.  2  vol.  in-12. 

Premier  vol.  des  Chefs-d'œuvre  de  C[orneille].  1  in-12„ 

Horace  de  Le  Batteux.  2  vol.  in-12. 

Dictionnaire  de  Boyer.  2  in-8. 

Blairs  lectures.  3  vol.  in-8. 

Horatius,  grand  vélin.  1  in-12. 

Boileau,  idem.  1  in-12. 

Journal  de  Stendhal.  21 


326  JOURNAL   DE    STENDHAL 

Dictionnaire  italien-français.   1  in-4. 
Lancelin.  1  in-8. 
Helvétius's  Esprit.  2  vol.  in-8. 
Trois  derniers  volumes  d'Alfieri.  3  in-12. 
Orlando  furioso. 
Virgilius.  1  vol.  in-18. 

Le  Barbier,  le  Mariage  de  Figaro,  la  Mère  coupable, 
le  Vieux  Célibataire,  Aristodemo,  Caio  Graccho. 
Di  Dante,  l^r  volume,  1. 
Grammaire  anglaise.  1  in-8. 
Regnard,  5  vol.  in-12. 


PREMIERS   ESSAIS   DE   PSYCHOLOGIE 


Henri  Beyle  et  Louis  Crozet  mirent  très  souvent 
en  commun  leurs  réflexions  et  leurs  observations  * 
nous  le  constaterons  plusieurs  fois  au  cours  du 
Journal.  Au  début  de  1805,  ils  avaient  entrepris 
de  noter  en  collaboration  certaines  particularités 
caractéristiques  de  divers  personnages  de  leur 
connaissance.  De  cette  collaboration  sortent  les 
notes  que  nous  publions  sous  ce  titre  :  «  Premiers 
essais  de  psychologie  ».  Plusieurs  de  ces  «  portraits  » 
sont  consacrés  à  des  fonctionnaires  mêlés,  de  près 
ou  de  loin,  à  la  construction  de  la  route  du  Mont- 
Cenis  :  les  ingénieurs  Dausse  et  Derrien,  le  sous- 
préfet  de  Suze  Jacquet  et  sa  femme  ;  d'autres 
sont  des  personnes  en  relations  plus  ou  moins  intimes 
avec  les  deux  amis  :  Camille  Basset,  Alphonse 
Perler,  deux  jeunes  gens  désignés  sous  les  noms  de 
Goodman  et  Inchinevole,   et  un  camarade  de  col- 


328  JOURNAL    DE    STENDHAL 

îège  qui  se  suicide  pendant  l'hiver  de  1804-1805  *. 

Nous  avons  réuni  ici  tous  les  portraits  ainsi 
composés  et  qui,  à  notre  connaissance,  sont  par- 
venus jusqu'à  nous,  soit  dans  les  manuscrits  de  la 
bibliothèque  de  Grenoble,  soit  (caractère  de  M™^  Jgc- 
quet)  dans  la  belle  collection  de  M.  Chaper,  d'Ey- 
bens  (Isère),  que  son  propriétaire  a  bien  voulu 
nous  autoriser  à  consulter. 

Une  grande  partie  du  texte  des  Annexes  qui 
suivent  (les  deux  tiers  environ)  est  de  la  main 
d'Henri  Beyle  ;  cependant,  la  part  de  Louis  Crozet 
doit  être  beaucoup  plus  considérable  qu'il  ne  paraît 
à  première  vue.  Crozet,  ingénieur  des  ponts  et 
chaussées,  fut  attaché  aux  travaux  de  la  route  du 
Mont-Cenis,  et  seul  fut  en  relations  avec  Dausse, 
Derrien,  Jacquet  et  sa  femme.  Si  donc  les  parties 
écrites  par  lui  (et  qui  figurent  dans  notre  texte  en 
caractères  italiques)  sont  peu  importantes,  il  est 
cependant  probable  que,  dans  le  manuscrit  auto- 
graphe de  Beyle,  diverses  parties  ont  été  écrites 
sous  la  dictée  de  Louis  Crozet.  Il  est  difficile  de 
déterminer  exactement  l'apport  de  chacun  des  deux 
amis  ;  pour  notre  part,  nous  pensons  que,  dans  l'en- 
semble, les  «  portraits  »  portent  plus  souvent  la 
marque  de  l'ingénieur  que  celle  de  Stendhal. 
Nous  avons  jugé  pourtant  nécessaire  de  publier 
^es  documents  :  tels  qu'ils  sont,  ils  marquent  une 
étape  de  la  formation  si  complexe  de  Stendhal 
psychologue  et  écrivain. 


ANNEXES  329 


L  INGENIEUR     DAUSSE 


Pe7 


Perrino  est  né  à  Besançon,  ou  environs.  Il  se 
donne  soixante  ans.  Il  était  élève  des  Ponts  et 
Chaussées  et  fit  une  campagne  au  pont  de  Neuilly. 
Perronet  s'attacha  à  lui.  Lors  du  décintrement  du 
pont  de  Neuilly,  en  présence  de  Louis  XV  et  de  toute 
sa  cour,  Perronet  voulut  faire  connaître  à  Louis  XV 
la  machine  à  récéper  les  pieux  sous  l'eau,  que  Per- 
rino avait  fait  exécuter  en  petit,  et  le  pria  de  l'expli- 
quer au  roi.  Mon  Perrino,  tout  content,  commence 
son  discours  avec  beaucoup  de  chaleur  ;  mais  tout 
à  coup,  apercevant  M^^  Du  Barry  qui  regardait  la 
petite  machine,  il  fut  si  fort  ébloui  de  tous  ses 
«harmes  qu'il  fut  tout  troublé  et,  après  quelques 
moments  de  silence,  finit  son  explication  en  balbu- 
tiant. Perrino  luimême  raconte  ce  fait  avec  beau- 
coup de  plaisir  et  recherche  toutes  les  occasions  de 
se  faire  croire  beaucoup  de  feu. 

Quelque  temps  après,  Perrino  fut  employé 
comme  sous-ingénieur  par  Perronet  à  son  pont  de 
Sainte-Maxence,  Perrino  se  distingua  par  son  zèle 
et  par  quelques  talents,  si  bien  que  Perronet  lui 
donna,  de  son  chef,  une  gratification  de  mille  li\Tes 


330  JOURNAL    DE   STENDHAL 

que  Perrino  refusa,  disant  qu'il  voulait  avoir  une 
gratification  du  roi,  et  non  pas  de  M.  Perronet. 
Perronet,  choqué,  supprima  tout,  et  quelque  temps 
après  l'expédia  pour  Saint-Domingue.  Il  y  resta 
quatre  ans  et  n'y  fit  rien,  parce  qu'il  n'y  avait  rien 
à  faire. 

Perrino  élève  Perronet  dans  une  partie  pour  le 
rabaisser  dans  une  autre.  Il  vante  beaucoup  sa 
science  pratique  et  rabaisse  sa  théorie,  pour  dimi- 
nuer son  mérite  en  faisant  croire  qu'il  n'était  qu'un 
maçon.  Il  attribue  surtout  la  célébrité  de  Perronet 
à  la  manière  dont  il  était  avec  le  roi,  au  grand 
train  de  maison  qu'il  avait  (sa  place  lui  valait 
80.000  livres),  et  au  soin  qu'il  prenait  de  flatter  les 
grands.  Du  reste,  il  ne  parle  guère  de  lui  aux  anciens 
du  corps  qui  pourraient  connaître  les  causes  de  sa 
haine,  n'ajoute  rien  lorsque  Prusias  en  parle. 

Perrino  a  été  nommé  ingénieur  ordinaire  à  Gre- 
noble, M.  Marmillod  étant  ingénieur  en  chef. 
L'intendant  et  le  Parlement  furent  longtemps 
divisés  sur  des  affaires  des  ponts  et  chaussées. 

Perrino  prit  le  parti  de  l'intendant,  et  M.  Mar- 
millod celui  du  Parlement.  A  force  d'opiniâtreté, 
Perrino  parvint  à  l'emporter  sur  M.  Marmillod  : 
il  est  très  remarquable  qu'un  ingénieur  ordinaire 
l'emporte  sur  un  ingénieur  en  chef. 

Perrino,  ingénieur  en  chef,  fut  nommé  membre 
du  jury  de  l'école  centrale  de  Grenoble  en  l'an  V. 
Il  était  parvenu  à  se  faire  une  réputation  extrême 


ANNEXES  331 

de  délicatesse  en  justice.  Durand  dit  à  Percevant  : 
«  Le  petit  Perrino  a  remporté  le  premier  prix  de 
langues  anciennes,  et  ne  croyez  pas  que  ce  soit 
à  cause  de  son  père,  car  il  n'est  pas  même  venu 
à  son  examen.  C'est  un  homme  rigoureusement 
juste,  un  ancien.  »  Perrino  avait  donc  conquis 
entièrement  l'estime  du  père  Durand. 

Il  a  la  réputation  d'un  homme  juste  jusqu'à  la 
dureté  ;  il  n'a  pas  peu  contribué  à  se  l'établir  par 
la  sévérité  avec  laquelle  il  a  tenu  la  main  à  ce  que 
M.  Gagnon,  qu'il  avait  orgonifié,  exécutât  les  ordon- 
nances sur  le  reculement  de  sa  maison. 

Le  bonhomme  Perrino  est  très  flatteur.  Il  reste 
dans  l'antichambre  du  général  Menou  (  à  Turin) 
des  matinées  entières,  malgré  son  grand  amour 
pour  le  travail.  Il  est  parvenu  de  cette  manière 
à  être  le  seul  reçu  chez  le  général  Menou  en  l'an  XII, 
non  seulement  comme  autorité,  mais  même  comme 
visite. 

Pour  se  mettre  bien  avec  Ricard,  préfet  de  l'Isère, 
et  pour  fortifier  sa  réputation  de  désintéressement 
dans  la  ville,  comme  celui-ci  lui  fit  allouer  cinq 
cents  francs  pour  un  travail  qu'il  avait  fait,  il  les 
refusa  d'abord,  disant  que  toutes  les  fois  qu'il 
s'agirait  d'un  travail  pour  le  département,  il  ne 
prendrait  rien  (la  loi  lui  accorde  le  vingtième  des 
fonds  employés).  Le  préfet  revint  à  la  charge  plu- 
sieurs fois,  il  le  refusa  toujours.  Enfin,  le  préfet 
dit  : 


332  JOURNAL    DE   STENDHAL 

«  Mais  les  fonds  sont  ordonnancés,  je  ne  sais  qu  en 
faire, 

—  Hé  !  bien,  citoyen  préfet,  il  y  a  une  bonne  chose 
à  faire  :  il  manque  des  li%Tes  de  mathématiques  à  la 
bibliothèque,  je  vais  vous  les  indiquer,  et  on  em- 
ploiera ces  fonds  à  les  acheter.  » 

Le  voilà  flatteur  et  voulant  toujours  soutenir 
sa  réputation  de  justice, 

Perrino  n'a  pas  de  religion,  mais  veut  que  sa 
femme  et  ses  enfants  en  aient.  Voici  comment 
je  le  sus  :  en  messidor  an  XII,  nous  l'avons  eni^Té 
à  Césanne,  au  pied  du  mont  Genèvre.  Dans  cet 
état  il  nous  dit  que  le  seul  système  raisonnable 
était  celui  de  Lucrèce,  qu'il  aimait  beaucoup  ses 
enfants,  mais  qu'il  voulait  en  être  craint  et  qu'il 
ne  leur  permettait  jamais  de  rire  devant  lui.  Voilà 
la  substance  d'un  long  bavardage.  Quinze  jours 
après,  au  Mont-Cenis,  à  l'hospice,  Perrino,  couchant 
dans  la  même  chambre  que  moi,  se  mit  à  genoux 
pendant  environ  cinq  minutes,  remua  les  lè\Tes 
comme  pour  faire  sa  prière.  Il  faisait  même  très 
froid  dans  cette  chambre. 

Il  est  flatteur  et  faux  dévot  pour  acquérir  de 
l'argent,  de  la  considération  et  du  pouvoir. 

Il  est  faux  juste,  car  :  1°  il  est  d'accord  avec  les 
entrepreneurs  du  Mont-Cenis  ;  —  2°  il  nuit  à  ceux 
du  Mont-Genèvre,  parce  qu'ils  sont  pauvres  et  qu'ils 
n'ont  pas  eu  l'adresse  de  s'entendre  avec  lui  ;  — 
3°  il  a  fait  renvoyer  du  Mont-Cenis  un  ingénieur 


ANNEXES  333 

(M.  Latombe)  pour  sa  probité  ;  —  4''  il  a  fait  renvoyer 
de  Grenoble  Janson,  très  probablement  à  cause 
de  sa  franchise  ;  —  5*^  il  a  fait  renvoyer  de  Gre- 
noble l'ingénieur  Pâturai,  je  ne  sais  par  quel  motif 
de  service,  mais  très  sûrement  par  motif  de  ven- 
geance, parce  qu'il  l'a  fait  renvoyer  dans  le  moment 
où  lui,  Perrino,  quittait  Grenoble,  parce  que  Pâtu- 
rai, ayant  été  envoyé  à  Genève,  fut  renvoyé  de 
suite  par  l'ingénieur  en  chef  de  Genève  (M.  Céard), 
qui  probablement  avait  reçu  des  lettres  de  Perrino 
contre  Pâturai  attendu  que  Perrino  en  avait 
reçu  lui-même  de  Céard  contre  Latombe,  lettres 
que  j'ai  vues.  Pâturai  fut  renvoyé  de  Genève  à  Ro- 
chefort    où  il  est  mort  (fin  de  l'an  XII). 

Perrino  nous  apprit  la  mort  de  Pâturai  avec 
joie  ;  il  nous  la  répéta  quatre  ou  cinq  fois  à  chacun. 
Il  nous  avait  dit  souvent  que  Pâturai  ne  savait 
pas  faire  un  nivellement,  et  après  sa  mort  il  le 
traita  encore  très  grossièrement.  La  manière  dont 
il  nous  annonça  cette  mort  est  plaisante  : 

«  Savez-vous  que  Latombe  est  bien  heureux  de 
ne  pas   être  allé  à   Rochefort  ? 

—  Pourquoi  donc  ? 

—  C'est  que  M.  Pâturai,  qui  y  est  allé,  y  est 
mort.  )) 

Prusias  lui  dit  franchement  : 

«  Ah  !  C'est  là  qu'on  envoie  tous  ceux  dont  on 
veut  se  défaire.  » 

A  quoi  Perrino  ne  témoigna  rien. 


334  JOURNAL    DE   STENDHAL 

1°  Il  est  d'accord  avec  les  entrepreneurs  du  Mont- 
Cents.  Les  deux  frères  Perrin,  de  La  Mure,  avaient 
été  conducteurs  de  Perrino  à  Grenoble.  L'aîné 
avait  toujours  eu  sa  confiance,  et  il  considérait  le 
cadet  comme  un  garçon  de  talent.  Lorsque  Perrino 
traça  la  route  du  Mont-Cenis,  les  deux  Perrin 
l'accompagnèrent  et  l'aidèrent  beaucoup.  Perrino, 
nommé  dans  le  même  temps  (germinal  an  XI) 
directeur  du  Piémont  en  résidence  à  Turin,  fit  faire 
des  soumissions  pour  l'adjudication  de  la  route 
par  les  Perrin  à  la  sous-préfecture  de  Suze,  et  non 
à  la  préfecture  de  Turin.  Mais  ils  ne  furent  pas  les 
seuls  soumissionnaires  à  cette  même  sous-préfec- 
ture :  le  sous-préfet  Jacquet  présentait  de  son  côté 
un  homme  de  Turin,  homme  incapable,  ainsi  que 
les  Perrin,  de  donner  aucun  cautionnement  et  qui 
avait  été  plusieurs  fois  mis  sur  la  liste  des  gens 
à  ramasser  ^.   Cet  homme  se  nomme  Gastaldi. 

Les  Perrin  et  Gastaldi  se  présentèrent  donc 
à  la  sous-préfecture  le  jour  indiqué  pour  l'adjudi- 
cation, croyant  chacun  de  son  côté  l'emporter, 
et  en  conséquence  ils  ne  s'étaient  ni  vus  ni  concertés. 
Perrino,  présent  à  l'adjudication,  soutint  vivement 
les  Perrin,  et  Jacquet  soutint  Gastaldi  et  Colom- 
bino,  que  Gastaldi  avait  amené  comme  son  associé, 


i.  On  appelle  ramasser,  en  Piémont,  l'action  d'une  compagnie  de 
gendarmes  qui  saisit  tous  les  trois  mois,  je  crois,  tous  les  gens  désignas- 
par  les  maires  des  communes  et  sous-préfets  comme  sans  aveu,  pil- 
lants et  dangereux.  On  les  mène  en  galère  sans  jugement.  Ceux-iJ^ 
n'ayant  point  d'état,  ne  sachant  que  faire,  on  leur  en  donne  un. 


ANNEXES  335 

de  sorte  qu'à  la  première  séance  il  ne  se  fit  rien. 
On  se  sépara  à  dix  heures  du  soir. 

Le  lendemain,  à  huit  heures  du  matin,  ces  quatre 
soumissionnaires,  qui  ne  s'étaient  jamais  ni  vus, 
ni  connus,  furent  tous  associés,  et  l'adjudication 
leur  fut  passée  chez  le  sous-préfet.  Cependant, 
M.  La\alle,  préfet,  ou  plutôt  secrétaire  général, 
cassa  les  adjudications  et  fit  faire  de  nouvelles 
affiches.  Alors,  un  nommé  Rossazza  fit  une  sou- 
mission très  avantageuse  à  l'Etat  pour  toute  la 
route  (cette  affaire  pouvait  être  de  deux  millions 
à  passer  par  les  mains  de  Rossazza),  et  un  autre 
entrepreneur,  nommé...  *,  de  Chambéry,  fit  une 
soumission  pour  la  moitié  de  la  route,  dans  le  genre 
de  celle  des  Perrin.  Sur  ces  entrefaites  Prusias  * 
arriva.  Perrino  lui  fit  entendre  que  les  soumis- 
sions de  Perrin  et  C'^  étaient  les  plus  avantageuses, 
ce  qui  lui  fut  facile,  puisque  Prusias  n'avait  point 
vu  la  route  et  que  la  réputation  de  Perrino  lui  don- 
nait une  extrême  confiance  en  lui.  Perrino  s'appuya 
surtout  sur  ce  que  les  Perrin  se  soumettaient  à  faire 
pour  deux  francs  le  mètre  cube,  ce  que  lui-même 
avait  estimé  quatre  francs,  cachant  à  Prusias  que 
ces  parties-là  étaient  très  peu  considérables,  de 
sorte  que  ce  qui  était  en  majorité  était  payé  cher, 
chose  que  nous  avons  vue  dans  le  cours  de  la  cam- 
pagne, Prusias  donna  donc  son  avis  pour  les  Per- 
rin sans  avoir  vu  par  lui-même.  Cependant,  des 
conseillers  de  préfecture  qui  appuyaient  Rossazza 


336  JOURNAL    DE    STENDHAL 

et  qui  demandaient  toujours  si  sa  soumission  n'était 
pas  la  plus  avantageuse,  déterminèrent  Prusias 
à  l'examiner,  et  après  quatre  ou  cinq  séances  on 
partagea  la  route  en  six  adjudications.  Les  Perrin 
en  eurent  une,  la  meilleure  ;  Gastaldi,  deux  ;  Co- 
lombino,  une  ;  Rossazza.  une,  et  celui  de  Cham- 
béry,  une. 

Maintenant,  nous  allons  voir  la  manière  dont 
Perrino  s'est  conduit  avec  tous  ces  entrepreneurs. 

Perrin,  Gastaldi  et  Colombino  s'associèrent. 
Celui  de  Chambéry,  ...  *,  demanda  en  vain  qu'on 
lui  accordât  des  fonds  pour  son  adjudication,  qui 
était  la  plus  mauvaise,  et  Perrino  fit  tant  qu'il 
y  renonça.  Rossazza  la  prit,  sur  le  refus  des  Perrin. 
Les  Perrin  ont  obtenu  des  fonds  tant  qu'ils  ont 
voulu,  et  Rossazza  était  toujours  mal  reçu  lors- 
qu'il en  allait  demander.  Rossazza  était  toujours 
pressé  de  mettre  force  ouvriers  sur  ses  ateliers, 
et  les  Perrin,  dans  le  temps  de  la  récolte,  c'est-à-dire 
dans  le  temps  où  les  ouvriers  sont  le  plus  cher, 
n'en  ont  point  eu,  même  dans  les  endroits  les  plus 
pressés  et  où  l'on  ne  peut  travailler  que  trois  mois 
de  l'année.  Une  condition  du  devis  porte  que 
lorsque  les  entrepreneurs  ne  mettront  pas  sur  la 
route  le  nombre  d'ouvriers  exigé  par  les  ingénieurs, 
ceux-ci  en  feront  mettre  à  leurs  frais.  Prusias 
écrivit  à  Perrino  pour  le  prévenir  qu'il  prendrait 
cette  mesure.  Vu  sa  faiblesse,  c'était  une  autorisa- 
tion qu'il  demandait  plutôt  qu'un  avis  qu'il  don- 


ANNEXES  337 

nait.  Perrino  ne  lui  répondit  pas,  et  écrivit  à  Perrin 
l'aîné,  qui  était  alors  à  Grenoble,  pour  l'avertir 
secrètement  de  faire  mettre  des  ouvriers.  Perrin 
et  Perrino  nous  l'ont  dit  tous  les  deux,  dans  deux 
moments  de  bêtise. 

Il  était  de  l'intérêt  de  Perrino  que  la  route  se 
finît  le  plus  tôt  possible  ;  la  partie  de  Rossazza 
est  beaucoup  plus  avancée  que  l'autre. 

Il  y  a  au  bout  de  la  plaine  Saint-Nicolas  une 
partie  très  difficile  à  exploiter  (un  rocher  à  couper, 
<iu  granit),  que  les  Perrin  s'étaient  soumis  à  faire 
à  quarante  sous  le  mètre  cube,  et  c'est  sur  quoi 
Perrino  avait  appuyé  pour  leur  faire  donner  l'ad- 
judication. Prusias  m'a  toujours  dit  que,  sans 
cela  que  Rossazza  ne  voulait  pas  faire  à  si  bas 
prix,  ce  dernier  l'aurait  emporté.  Un  an  après  les 
adjudications,  Perrino,  qui  avait  mal  jugé  de  ce 
rocher,  vit  bien  qu'il  faudrait  le  percer  en  galerie. 
Alors  les  Perrin  pensèrent  qu'ils  pourraient  faire 
des  réclamations,  et  que,  l'ouvrage  n'étant  plus 
le  même,  ils  pourraient  en  faire  augmenter  le  prix. 
Prusias  l'estima  neuf  francs  le  mètre  cube,  et 
Perrino  lui  écrivit  qu'il  l'autorisait  à  s'arranger 
avec  les  Perrin  et  lui  dit  d'augmenter,  s'il  le  fal- 
lait, pour  l'accélération  des  travaux.  Les  Perrin 
eurent  l'impudence  de  demander  dix-huit  francs. 
Prusias  fit  faire  des  affiches  dans  Suze  et  passa 
le  marché,  chez  Jacquet,  à  deux  chefs  ou\Tiers  ; 
il  l'envoya  par  eux  au  préfet.    En  même  temps, 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  22 


338  JOURNAL    DE    STENDHAL 

Gastaldi  partit  pour  Turin,  fut  trouver  Perrino^ 
à  l'instigation  de  Jacquet,  qui  répétait  partout 
que  le  marché  ne  valait  rien,  parce  que  les  deux 
chefs  ouvriers  n'avaient  pas  de  caution.  Gastaldi 
et  Perrino,  sûrs  de  leur  fait  d'après  cette  raison, 
intriguèrent  doucement  dans  les  bureaux  sans 
parler  au  préfet  ni  au  secrétaire  général.  Les  chefs 
ouvriers  revinrent  sans  avoir  pu  voir  ni  l'un  ni 
l'autre,  des  secrétaires  obscurs  leur  avaient  dit 
que,  n'ayant  pas  de  caution,  ils  ne  pouvaient 
espérer  de  faire  approuver  leur  marché.  Ils  revinrent 
à  Suze  et  dirent  à  Prusias  qu'ils  avaient  une  cau- 
tion toute  prête  ;  sur  ce,  Prusias  les  fit  repartir 
de  suite  pour  Turin,  où  ils  restèrent  cinq  jours 
sans  pouvoir  faire  accepter  leur  caution,  les  mêmes 
commis  les  renvoyant  toujours  sous  prétexte 
que  ce  n'était  pas  le  jour,  —  que  le  préfet  ne  pou- 
vait pas  leur  donner  audience.  Ces  hommes  voyaient 
toujours  Gastaldi  à  tous  les  coins  de  rue,  dans 
Turin,  qui  les  suivait,  et,  découragés,  ils  revinrent 
à  Suze.  Pendant  ce  temps,  Perrino  engagea  un 
autre  chef  ouvrier,  favori  des  Perrin,  à  s'associer 
avec  les  deux  premiers,  parce  qu'alors  cet  homme, 
qui  avait  plus  d'intelligence  que  les  deux  autres 
et  qui  les  aurait  menés  au  moyen  d'un  petit  béné- 
fice, aurait  toujours  laissé  distribuer  les  fonds  sous 
le  nom  de  Gastaldi,  de  manière  qu'on  aurait  pu 
se  dispenser  d'instruire  Crétet  de  ce  que  Perrin 
et  Gastaldi  quittaient  la  partie  la  plus  essentielle 


ANNEXES  339 

de  la  route.  Prusias  y  consentit,  mais  cet  homme, 
découragé  quelques  jours  après,  déclara  à  Perrino, 
qui  se  trouva  à  Suze,  qu'il  ne  voulait  plus  être 
associé.  Perrino  le  dit  à  Prusias,  en  ajoutant  que 
l'affaire  de  la  galerie  était  moins  avancée  que 
jamais,  puisque  cet  homme  refusait,  Prusias  dit 
qu'il  ne  connaissait  pas  cet  homme,  et  que  le  mar- 
ché n'avait  point  été  passé  à  lui.  Sur  quoi,  vive 
dispute  entre  eux  deux.  Perrino,  alléguant  toujours 
que  les  deux  chefs  ou^Tle^s  n'avaient  pas  de  cau- 
tion, dit  qu'il  ferait  casser  le  marché  par  le  préfet. 
Prusias  partit  la  nuit  même  pour  Turin,  fut  trouver 
le  préfet  et  le  secrétaire  général,  fit  accepter  la 
caution  et  approuver  le  marché,  dont  ils  n'avaient 
point  entendu  parler. 

Il  est  donc  clairement  prouvé  par  cela  que  Per- 
rino a  été  jusqu'à  compromettre  sa  réputation 
d'intégrité,  jusqu'à  arrêter  ses  travaux,  jusqu'à 
vouloir  faire  faire  par  les  Perrin  à  dix-huit  francs 
ce  que  les  autres  faisaient  à  huit  francs  dix  sous, 
pour  soutenir  les  Perrin. 

Actuellement,  pour  quelle  cause  peut-on  faire 
tout  cela  ?  Prusias,  Derrien,  Coïc,  Latombe  et 
Percevant  pensent  qu'il  a  une  portion  du  bénéfice. 

Plusieurs  articles  du  bordereau  des  prix  sont 
portés  à  un  taux  excessif.  Ce  bordereau  a  été  fait 
par  Perrino.  Je  vais  prouver  clairement  que  cela 
n'a  pu  être  fait  que  par  un  homme  d'accord  avec 
les  Perrin,  ou  par  un  imbécile.  Dans  ce  bordereau 


340  JOURNAL    DE   STENDHAL 

il  y  a  des  articles  de  maçonnerie  portés  à  trente-six 
francs  qui  n'en  valent  que  neuf.  Il  y  a  un  pont  de 
trois  mètres  d'ouverture  qui  a  coûté  20.000  francs... 


II 


L  INGENIEUR     DERRIEN 


Romain  * 

Romain,  né  à  Quimper-Corentin,  a  environ 
vingt-quatre  ans.  A  passé  trois  ans  à  l'Ecole  poly- 
technique et  quatre  à  celle  des  Ponts  et  Chaussées. 
Je  l'ai  connu  ingénieur  en  l'an  XII  au  Mont- 
Cenis. 

Je  ne  l'ai  connu  comme  citoyen  que  dans  l'af- 
faire de  Perrino.  Il  a  pris  parti  contre  lui,  plutôt 
parce  que  Perrino  vexait  les  ingénieurs  indivi- 
duellement que  par  amour  de  la  vertu.  Je  lui  ai 
entendu  dire  souvent  :  «  Qu'il  fasse  tout  ce  qu'il 
voudra,  qu'il  vole,  mais  qu'il  ne  nous  vexe  pas.  » 

Je  crois  qu'il  s'est  fait  le  système  de  s'amuser 
indépendamment  de  toutes  les  circonstances  poli- 
tiques ou  particulières  à  son  état.  Il  met  tous  ses 
soins  à  fuir  le  souci. 

Cela  passé,  je  ne  l'ai  connu  que  comme  homme 
aimable  dans  la  société. 


ANNEXES  341 

Il  est  toujours  gai  dans  la  société,  faisant  peu 
de  compliments,  ne  cherchant  à  faire  rire  les  autres 
que  pour  rire  lui-même.  Il  dit  un  bon  mot,  il  voit 
rire  les  autres,  et  alors  il  rit  lui-même  à  gorge 
déployée.  Alors,  au  moment  où  les  rires  vont 
s'éteindre,   il  repique  d'un  autre. 

Il  est  même  très  rare  que  lorsqu'il  a  fait  un 
calembour  et  qu'on  répond,  il  ne  fasse  sur  la  réponse 
même  un  nouveau  calembour. 

Cherchant  à  rire  de  tout,  riant  même  des  gens 
devant  eux,  dès  qu'il  en  trouve  l'occasion,  même 
en  faisant  un  compliment  il  a  l'air  de  se  moquer 
des  gens. 

Il  préfère  la  bonne  chère  à  tout  ;  c'est  là  un  de 
ses  grands  moyens  de  gaieté. 

Il  a  beaucoup  de  vanité  ;  il  est  charmé  d'être 
roi  sur  sa  route  ;  il  commande  à  ses  gens  avec 
un  air  tufiere  (sic)  comme  le  diable.  La  vanité 
est  le  grand  trait  de  son  caractère.  En  matière  de 
goûts  quelconques,  il  n'y  a  que  lui.  Il  ne  peut  pas 
souffrir  la  contradiction  sur  aucun  art  ;  non  qu'il 
connaisse  ces  arts,  mais  parce  qu'il  croit  avoir  du 
goût,  et  que  le  goût  juge  de  tout.  Il  a  effectivement 
assez  de  goût  pour  le  dessin  et  l'architecture. 
Quant  à  la  musique,  il  n'en  sait  pas  un  mot,  mais 
il  jouit  beaucoup  en  en  entendant.  Il  a  de  grands 
accès  de  correspondance  avec  son  frère,  qui  habite 
Quimper-Corentin,  sur  la  musique  ;  ils  s'écrivent 
trois  ou  quatre  lettres  de  dix  ou  douze  pages,  où 

Journal  df.  Stendhal  22. 


342  JOURNAL    DE    STENDHAL 

ils  se  disputent  sur  la   musique.   Cela  leur   prend 
tous  les  trois  ou  quatre  mois. 

Son  tailleur  et  son  bottier  sont  les  premiers 
hommes  du  monde.  Il  est  dans  une  sainte  admira- 
tion devant  une  belle  botte  ou  un  bel  habit. 

Le  garçon  de  Thélinges  lui  portait  un  jour 
une  paire  de  bottes.  Romain  se  plaignit  de  la 
cherté  ;  le  garçon  de  Thélinges  ramassa  une  botte 
par  terre  et,  la  regardant  avec  un  attendrisse- 
ment qui  vint  jusqu'aux  larmes,  il  dit  :  «  Ah  ! 
Monsieur  !  Il  faut  avouer  aussi  que  c'est  un  bien 
beau  talent  que  celui  de  travailler  le  cuir  comme 
cela  !  » 

Ce  sont  les  propres   mots   du  garçon. 

Il  a  même  cette  singulière  manie  de  ne  pas 
reconnaître  la  supériorité  de  Léger  sur  Launay 
pour  le  talent,  mais  même  il  conteste  au  premier 
sa  supériorité  de  vogue. 

Il  m'a  contesté  la  supériorité  d'Astley  sur  Thé- 
linges, et  il  a  été  jusqu'à  nier  qu'Astley  fût  plus 
cher  que  Thélinges. 

Toutes  ces  vanités  viennent  de  l'opinion  qu'il 
a  de  sa  figure.  Il  est  petit,  court  de  jambes,  et  c'est 
ce  qui  le  chicane  !  Sa  figure  est  jolie,  ses  dents 
sont  superbes,  et  il  les  nettoie  deux  fois  par  jour 
et  les  regarde  toutes  les  fois  qu'il  y  pense.  Il  ne 
voulait  pas  croire  à  la  supériorité  de  la  figure  de 
Vincelles  sur  la  sienne,  et  Vincelles  le  vexait  beau- 
coup lorsqu'il  lui  disait  qu'il  était  plus  joli  garçon- 


ANNEXES  343 

que  lui.  Il  a  une  figure  à  la  bourgeoise,  avec  un 
teint  et  des  couleurs  magnifiques  ;  yeux  de  diamant 
et   cheveux   châtains,    comme  Bourgoin. 

La  première  femme  dont  il  ait  été  amoureux, 
à  ma  connaissance,  est  une  fille  du  Palais-Royal. 
Pendant  qu'il  était  à  l'Ecole  polytechnique  il  allait 
tous  les  soirs,  avec  plusieurs  Bretons,  au  bal  du 
Plaisir.  Pendant  un  an  et  demi,  il  n'eut  de  société 
que  celle  des  filles.  Ce  fut  à  ce  bal  qu'il  devint 
amoureux  d'une  d'elles,  au  point  d'y  rêver  toute  la 
nuit  et  de  se  lever  avec  des  transports  dans  sa 
chambre.  Un  jour  qu'il  avait  la  fiè\Te  et  le  délire, 
il  la  demandait  à  grands  cris  ;  il  échappa  à  Coïc 
de  lui  dire  :  «  Laisse-là  ta  salope.  «  Romain  se  leva 

et  voulait  le  tuer.  Cependant,  il  ne  l'a  jamais 

Il  valsait  avec  elle  tous  les  soirs,   lui  payait  des 

rafraîchissements,    l'embrassait,    mais    ne   1' 

point. 

Je  n'ai  jamais  pu  tirer  que  ces  faits  à  peu  près, 
et  actuellement,  lorsqu'on  lui  en  pai'le,  il  en  rit 
en  disant  :  «  Laissez  donc  cette -là  !  » 

Elle   ne  le    pas   même.   Voici   comment 

Coïc  et  moi  nous  expliquions  cela  :  il  voulait  pou- 
voir la  respecter  et  tâcher  de  se  la  figurer  digne  de 
son  amour. 

Cette  passion  lui  a  laissé  un  grand  amour  pour 
les  filles.  Il  y  va  beaucoup,  sans  s'en  dégoûter 
jamais.  L'hiver  (de  l'an  XII),  il  ne  quittait  pas  le 
Palais-Royal,  connaissait  presque  toutes  les  filles. 


344  JOURNAL    DE   STENDHAL 

et  a  dépensé  beaucoup  avec  une  d'elles,  nommée 

Joséphine.    Il    a    autant    de    plaisir    à    une 

fille   qu'une  femme  honnête   qu'il   n'aimerait  pas. 

Vers  l'an  X,  il  n'allait  plus  courir  tous  les  jours 
les  bastringues,  il  voyait  la  société  honnête.  Il  allait 
souvent  chez  M.  Isnard,  tribun,  chez  qui  logeait 
une  de  ses  cousines.  Resté  seul  un  instant  avec 
M}^^  Isnard  l'aînée,  qui  touchait  le  piano,  assise 
sur  un  sofa  où  il  était  aussi,  saisi  d'un  transport 

il    voulut    r Il    ne    lui    avait   jamais    parlé 

d'amour  de  sa  vie. 

Il  se  met  donc  en  devoir  de  la  trousser  ;  la  demoi- 
selle se  défendait  peu  et  surtout  ne  disait  rien. 
Il  la  renversait  sur  le  sofa,  lorsque,  par  malheur, 
deux  chaises  et  deux  cannes,  renversées  par  les 
pieds  des  combattants,  tombèrent  avec  fracas, 
et  les  personnes  de  deux  chambres  voisines  accou- 
rurent. La  première  de  ces  personnes  était  la  cou- 
sine de  Romain,  qui  ne  fit  pas  de  bruit,  mais  l'autre 
était  le  bâtard.  Romain  en  le  voyant  saute  par  la 
fenêtre  (Isnard  était  un  Marseillais  excessivement 
fort  et  violent)  et  oublie  son  chapeau.  Il  sauta, 
je  crois,  de  cette  terrasse  qui  est  sur  le  quai  Voltaire, 
à  gauche  du  pont  Royal.  Mais  le  lendemain,  il 
voulut  avoir  son  chapeau,  vu  qu'il  n'avait  point 
d'argent  pour  en  avoir  un  autre  ;  il  l'envoya  cher- 
cher, et  on  le  lui  rendit.  Il  ne  retourna  plus  chez 
M.  Isnard.  Il  a,  depuis,  rencontré  la  demoiselle 
en  société  ;  il  ne  lui  a  plus  reparlé  de  l'accident. 


ANNEXES  345 

la  demoiselle  ne  lui  a  pas  fait  mauvaise  mine, 
et  ils  ont  été  ensemble  comme  auparavant. 

M.  Isnard  fut  renvoyé  du  Tribunat  avec  les 
républicains  (Chénier,  Daunou,  en  tout  vingt-deux, 
an  X,  je  crois).  Il  fut  employé  à  Lyon  comme  ingé- 
nieur en  chef  ;  depuis,  il  est  mort,  laissant  ses  deux 
filles  dans  la  misère.  L'aînée  (celle  de  Romain) 
est  très  bonne  musicienne  et  chante  de  manière 
à  choquer  la  société  par  son  âme.  Romain  m'a  dit 
qu'il  lui  conseillerait  de  se  faire  actrice  et  qu'il 
ne  désespérait  pas  de  la  voir  un  jour  au  théâtre. 
Elle  est  très  jolie,  et  a  vingt  ans. 

Le  deuxième  amour  de  Romain  est  pour  made- 
moiselle Hortense  Rhédon  (l'aînée). 

Romain,  Coïc,  Baduel,  etc.,  allaient  trois  fois 
par  semaine  dans  une  maison  où  allaient  aussi 
les  trois  demoiselles  Rhédon  (filles  d'un  conseiller 
d'Etat,  section  de  la  Marine).  Romain  devint 
amoureux  d' Hortense  au  point  de  penser  à  l'épou- 
ser. Il  le  lui  dit  ;  elle  l'aimait  assez,  à  ce  qu'il  paraît. 
Romain  l'aurait  épousée,  si  son  amour  pour  le 
plaisir  en  général  ne  l'eût  pas  déterminé  à  un  autre 
parti.  Ses  amis  lui  représentèrent  que  cette  demoi- 
selle n'était  pas  riche,  qu'elle  était  accoutumée 
à  mener  un  grand  train,  et  qu'obligée  de  vi\Te  avec 
lui  en  province,  il  n'en  aurait,  quelque  temps  après 
le  mariage,  que  des  reproches.  Il  éprouva  aussi  la 
crainte  de  Messire  Cocuage.  De  sorte  qu'ils  conti- 
nuèrent à  aller  dans  la  maison  et  ils  se  bornèrent 


346  JOURNAL    DE    STEiNDHAL 

à  jouer  à  colin-maillard,  faire  des  coqs-à-l'âne,  etc. 
}^me  Rhédon  avait  beaucoup  de  confiance  en  eux, 
et,  lorsque  le  cercle  se  formait,  les  jeunes  gens  et 
les  jeunes  filles  décampaient  dans  l'antichambre 
pour  faire  leurs  jeux.  Il  s'ensuivit  une  grande  inti- 
mité. 

Ces  demoiselles  (Rhédon)  autorisent  beaucoup 
la  familiarité.  Coïc  m'a  dit  souvent  qu'on  leur  pre- 
nait les  mains,  voire  même  la  gorge  et  le  . . .  ,  sans 
qu'elles  s'en  formalisassent.  Coïc  était  charmé  sur- 
tout de  la  seconde,  Sophie,  qui  est  borgne,  qui  a  la 
gorge  molle,  disait-il  (à  dix-huit  ans  !),  et  qui  a 
pour  mains  des  manottes  (grosses  mains  rondes). 
En  faisant  l'énumération  de  ses  qualités,  Coïc 
n'en  était  pas  moins  charmé.  Nous  avons  disputé 
trois  heures,  à  Bard,  sur  la  supériorité  de  M^^^  So- 
phie sur  les  demoiselles  de  Grenoble  ;  nous  ne  con- 
naissions ni  l'un  ni  l'autre  les  parties  adverses. 
Il  me  disait  :  «  J'aimerais  mieux  coucher  ce  soir 

avec     cette     -là     qu'avec     n'importe    quelle 

femme  de  Grenoble.  » 

Sophie  est  donc  borgne  ;  elle  parle  beaucoup, 
mais,  pour  cela,  il  faut  être  du  côté  de  son  bon 
œil,  sans  cela  elle  ne  vous  parle  pas.  (Coïc  et  Romain 
ont  été  longtemps  à  s'apercevoir  qu'elle  était 
borgne,  ce  sont  des  demoiselles  qui  le  leur  ont 
fait  remarquer).  Un  jour,  elle  racontait  quelque 
chose  à  Romain,  et  Romain,  occupé  de  ce  seul 
objet,  lui  dit  : 


ANNEXES  347 

«  Mais  l'avez-vous  vu,  de  vos  deux  yeux  vu,  ce 
qui  s'appelle  vu  ? 

—  Oui,  monsieur  »,  avec  l'air  piqué.  El  Romain 
de  lui  tourner  le  dos. 

Dans  un  bal,  Vincelles  marcha  sur  le  pied  de 
Sophie  ;  il  lui  demanda  pardon,  et  cette  demoiselle 
en  riant  :  «  Ah  !  pardon  est  excellent  !  Oh  !  je  vous 
pardonne.  Pardon  est  bon  !  Oest  bien,  M.  Vincelles.  » 
Or,  elle  n'avait  encore  vu  M.  Vincelles  que  deux  fois, 
et  au  bal.  Elle  le  connaissait  par  Romain. 

La  troisième  est  maussade.  Je  ne  sais  rien  de  par- 
ticulier sur  elle. 

Ces  trois  demoiselles  font  les  yeux  doux  aux  jeunes 
gens  dans  les  bals  et  se  moquent  d^eux  lorsquils  se 
laissent  surprendre.  Elles  engageaient  souvent  Ro- 
main à  aller  dire  à  un  jeune  homme  :  «  Cette  demoi- 
selle trouve  que  vous  dansez  bien,  elle  voudrait  danser 
avec  vous.  »  Le  jeune  homme  allait  en  prier  une 
qui,  pendant  toute  la  contredanse,  faisait  des  gri- 
maces aux  autres  et  les  égayait  aux  dépens  du  pauvre 
diable.  D'où  nous  concluons  quelles  sont  très  co- 
quettes et  que  leurs  maris  (s'il  en  advient)  seront 
très  cocus. 

Hortense  déclame,  elle  aime  au  moins  beaucoup 
la  déclamation  ;  elle  admire  surtout  le  rôle  d'Hip- 
polyte  et  sait  le  rôle  de  Phèdre  à  cause  de  lui.  Elle 
a  Vair  d'avoir  du  tempérament,  a  de  grands  yeux 
jioirs  ;  sa  figure  a  quelque  expression  ;  du  reste, 
point  jolie,  et  a  vingt-trois  ans. 


348  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Revenons  à  Romain. 

Les  jeux  se  continuaient  donc,  lorsque  Hortense 
partit  pour  V Italie  avec  son  père,  chargé  d'aller 
y  acheter  du  chanvre  pour  la  Marine  (c  était  en 
Van  XI,  au  printemps). 

Romain,  voyant  cela,  se  fit  nommer  élève  au  Mont- 
Cenis,  espérant  de  pouvoir  aller  à  Milan.  Il  y  fut 
en  effet,  et  la  vit  huit  ou  dix  jours.  Elle  y  était  avant 
lui.  Il  revint  au  Mont-Cenis  et  il  ne  la  vit  plus. 
Elle  revint  à  Paris  par  le  Simplon.  Le  seul  fait  que 
nous  sachions,  cest  quil  Va  vue  à  Milan,  mais  ne 
Va  pas 

En  Van  XII,  il  passa  Vhiver  à  Paris.  La  personne 
chez  qui  ils  se  réunissaient  jadis  ny  était  plus  ; 
il  neut  pas  de  tout  Vhiver  Voccasion  de  lui  parler. 
Il  V aimait  suivant  le  temps  quil  faisait.  Il  allait 
voir  les  filles  et  s^ estimait  heureux  lorsqu'il  avait 
déjeuné  chez  Hardy,  dîné  chez  les  Trois  frères  pro- 
vençaux, entendu  les  buffa  et  vu  les  filles.  Il  a 
dépensé  ainsi  3.600  livres  en  trois  mois.  Lorsque 
Vincelles  avait  vu  Hortense  de  loin,  il  était  très 
content  et  le  faisait  causer.  Il  partit  ainsi  de  Paris 
en  qualité  d'inspecteur  au  Mont-Cenis,  sans  V avoir 
vue. 

Il  y  pense  quelquefois,  au  Mont-Cenis,  et  avait 
même  chargé  Coïc,  qui  devait  venir  à  Paris,  de  la 
voir  et  de  lui  rappeler  son  amour.  Dans  ses  grands 
moments  de  sentiment,  il  pense  encore  à  V épouser. 
Elle   lui  donne  parfois   le  spleen  pendant  trois   ou 


ANNEXES  349- 

quatre  heures  ;  il  noie  ce  spleen  dans  le  vin.  Un  repas, 
quel  qu^il  soit,  lui  fait  tout  oublier. 

A  Suze,  après  souper  chez  M'""  Deschamps,  il  me 
dit  : 

«  Allons  voir  cette  bougresse-là  ! 

—  Oh  !  bah  !  à  cette  heure-ci,  tout  est  couché. 
(Il  était  onze  heures.) 

—  Nous  enfoncerons  les  portes,  si  on  ne  nousr 
ouvre  pas.  « 

Il  était  un  peu  ivre,  échauffé  seulement.  Le  mari 
était  absent.  La  femme  nous  ouvre,  presque  en  che- 
mise, et  nous  allons  nous  asseoir  près  de  son  lit. 
Romain  se  mit  auprès  d'elle  et  lui  parla  beaucoup 
de  sa  fatigue  :  il  était  arrivé  ce  four-là  de  Lanslebourg 
avec  Vabbé  Gabet,  qui  Vavait  mis  en  train  par  ses 
joyeux  propos.  Après  avoir  parlé  toujours  de  sa 
fatigue,  il  dit  : 

«  Je  voudrais  bien  ne  pas  bouger  d'ici  de  toute  la 
nuit.  »  Et  Af'"*  Jacquet  de  nous  offrir  très  civilement 
à  chacun  un  lit. 

Soudain,  mon  Derrien  vous  Vétreint,  la  serre  et  la 
tient  ainsi  huit  ou  dix  minutes.  Elle  ne  faisait  quen 
rire,  et  lui  disait  à  la  fin  : 

«  Allons,   laissez  donc,   laissez-moi  me  coucher.  » 

Mais  Derrien  demandait  un  baiser  pour  s'en  aller. 
Il  V obtint,  il  en  demanda  un  second,  ce  second  il 
voulut  le  prendre  de  force  :  il  étend  ma  femme  sur 
son  sofa,  Vembrasse,  la  mord,  lui  prend  les  tétons  ,- 


350  JOURNAL    DE    STENDHAL 

et  A/"'*  Jacquet  se  plaignit  qu  il  lui  avait  fait  mal 
aux  tétons.  Ce  sont  ses  propres  mots. 

Jusque-là,  elle  rrC avait  dit  en  riant  :  «  //  est  un 
peu  saoul,  n  est-ce  pas  ?  »  Et  moi,  tranquillement 
assis  sur  un  fauteuil,  je  répondais  :  «  Eh  !  Eh  !  je 
ne  dis  pas.  » 

Mais  le  mal  aux  tétons  lui  fit  prendre  un  air  plus 

sérieux,     jusquà    ce    que    Derrien     . , lui 

laissât  un  petit  moment  de  repos.  Je  m'aperçus  de 
■sa  faiblesse  momentanée  et  crus  quelle  le  calmerait  ; 
■mais  il  recommença  de  plus  belle.  Et,  interpellé 
par  M"'*  Jacquet,  je  me  mis  tranquillement  en 
devoir  de  le  prendre  aux  cheveux  et  je  parvins  à  la 
débarrasser.  Elle  fut  pleurer  dans  un  coin  et  nous 
dit  : 

(■-  Polissons  !  sortez  d'ici,  malhonnêtes  que  vous 
êtes  !  » 

Derrien,  qui  jusquici  avait  été  furieux  de  , 

fut  un  peu  troublé  et  dit  avec  un  air  embarrassé  : 
«  Eh  !  bien,  nous  allons  sortir.  »  Puis,  se  retournant  : 
<(  Mais,  voyons  :  qu  est-ce  que  vous  avez  ?  qu  avons- 
nous  fait  ?  » 

—  Oest  dans  les   quon  se  comporte  comme 

ça  )),  dit  M"*-    Jacquet. 

«  Oh  !  vous  ne  savez  pas  comment  on  se  comporte 
dans  ces  endroits-là  »,  dit  Derrien. 
«  Je  le  sais  mieux  que  vous. 

—  Ah  !  cest  différent.  Eh  !  bien,  pardon  !  » 


ANNEXES  351 

La  bonne  femme  finit  par  rire  et  dit  :  «  Oest 
pardonné.  » 

Derrien  alors  voulut  Vembrasser  et  recommença. 
Elle  se  mit  à  pleurer.  J^emmenai  alors  Derrien 
et  demandai  pardon  pour  lui  à  M"^^  Jacquet,  reje- 
tant tout  sur  son  ivresse.  Elle  me  dit  que  j'aurais  dû 
V empêcher  plus  tôt. 

Tout  cela  se  passa  dans  une  heure.  Il  y  avait  dans 
le  fond  de  la  chambre  une  petite  femme  de  chambre 
qui  ne  dit  pas  un  mot  et  ne  bougea  pas. 

Le  lendemain,  je  proposai  à  Derrien  d'aller  lui 
faire  des  excuses.  Il  ne  voulut  pas,  et  repartit  le  sur- 
lendemain  pour  Lanslebourg.  Coïc  le  blâma  beaucoup, 
et  Derrien  s'en  moqua,  disant  qu'il  lui  faisait  beaucoup 
d'honneur.  Dès  ce  moment,  M"'^  Jacquet  voulut 
nous  traiter  froidement,  et  elle  se  donna  les  airs  de 
ne  pas  nous  recevoir  un  jour.  Coïc  lui  fit  dire  que 
c'était  tant  pis  pour  elle. 

Derrien  revint  de  Suze  sans  aller  la  voir,  et  un 
jour  que  nous  étions  invités  avec  elle,  l'immortel 
Ladoucette,  M.  Courant,  inspecteur  en  chef  des 
Hautes-Alpes,  chez  M.  Lacroix,  receveur  de  l'enre- 
gistrement de  V arrondissement,  ce  receveur,  qui  savait 
l'histoire,  dit  : 

«  Messieurs,  qui  est-ce  qui  va  chercher  M""^  Jac- 
quet .'^  AI.  Derrien,  je  vous  prie... 

—  Volontiers,  et  j'y  cours.  » 

Il  amène  M""*    Jacquet.   Nous   lui  tombons  tou& 


552  JOURNAL   DE   STENDHAL 

sur  le  corps  pour  lui  demander  ce  qui  s^est  passé  entre 
eux  deux. 

«  Rien,  dit-il  ;  nous  avons  parlé  comme  à  Vordi- 
naire. 

—  Mais  lui  avez-vous  fait  des  excuses  ? 

—  Non,  parbleu  !  Il  na  pas  été  question  de  cela  ; 
cependant,  si  elle  se  conduit  bien,  je  lui  en  ferai.  » 

Le  lendemain,  nous  fûmes  tous  chez  elle  comme 
à  Vordinaire.  Nous  parlâmes  de  différentes  choses. 
M"^"-  Jacquet,  suivant  sa  coutume,  nous  étala  son 
amour  pour  O'Brien,  parce  que,  disait-elle,  il  ne  la 
faisait  pas  enrager. 

«  Mais  moi,  M""^  Jacquet,  dit  Derrien,  je  ne  vous 
fais  jamais  enrager. 

—  Oh  !  M.  Crozet  en  est  témoin,  que  vous  me  faites 
enrager.  » 

Derrien  se  mit  à  promener  dans  la  chambre  en 
riant.  Le  soir,  je  crois  quil  lui  demanda  un  peu 
pardon,  et  je  sais  quelle  répondit  que  ce  n'était  pas 
à  lui,  mais  à  moi,  quelle  en  voulait. 

La  vie  actuelle  de  Derrien  est  de  bien  manger, 
de  faire  son  métier,  et  de  causer  et  boire  avec  les 
moines. 

Derrien  aime  beaucoup  les  gens  d^esprit  et  les 
distingue  assez  bien. 

Il  aime  beaucoup  Chateaubriand,  Atala  surtout. 
Du  reste,  il  rit  assez  de  ses  expressions. 

Il  a  de  V esprit  lui-même.  Son  grand  esprit  consiste 


ANNEXES  353 

à  tourner  en  ridicule  les  choses  sérieuses,  et  cest 
principalement  par  là  quil  plaît  et  fait  rire.  Il 
applique  les  grandes  choses  aux  petites.  Il  a  le  grand 
défaut  de  répéter  trop  souvent  et  à  tout  propos  toutes 
ces  choses-là.  Ainsi,  il  répète  à  propos  de  toutes  les 
actions  :  «  La  i'ie  est  un  woyage.  » 

//  a  établi  trois  grands  principes,  desquels  il  pré- 
tend déduire  toutes  les  actions  : 

1.  La  çie  est  un  voyage. 

2.  L'homme  n'est  rien  que  par  la  douleur  et 
V éternelle  mélancolie  de  ses  pensées. 

3.  Les  grands  ne  sont  grands  que  parce  que  nous 
sommes  à  genoux.  Levons-nous  ! 

Il  dit  en  plaisantant  quil  travaille  à  un  in-cjuarto 
pour  ramener  les  deux  derniers  au  premier  et  prouver 
que  tout  peut  se  rapporter  à  lui. 

Je  crois  que  si  jamais  il  devient  sérieux  et  qu'il 
veuille  raisonner,  il  sera  républicain.  Cependant, 
il  ne  sent  pas  Corneille.  Il  lit  avec  plaisir  Racine, 
Voltaire,  la  Nouvelle  Héloïse,  Chateaubriand,  tous 
les  romans.  Il  regarde  la  vertu  vraie,  comme  la  reli- 
gion, foutaise.  Il  a  une  grande  mémoire  et  cite  une 
foule  d'anecdotes,  et  prodigue  son  théâtre  Montan- 
sier. 


JOURNAL    PE    STENDHAL.  2o 


354  JOURNAL   DE   STENDHAL 

RÉCAPITULATION 

Romain  est  un  homme  qui  nest  point  passionné  ; 
il  aime  à  foutre  et  nest  point  amoureux  ;  il  n'aime 
point  la  gloire,  encore  jnoins  la  vertu,  quil  regarde 
comme  la  poésie.  Il  est  vij  pour  le  plaisir,  aime  la 
société  sans  être  attaché  aux  individus.  Il  aime  les 
arts  et  les  gens  d'esprit  pour  le  plaisir  du  moment. 
Il  est  vaniteux  et  ne  cherche  quà  briller.  Du  reste, 
gai,  spirituel,  gourmand  par-dessus  tout.  S'il  a  du 
malheur,  il  s'étourdira  par  les  plaisirs  quil  pourra 
se  procurer.  Il  persévère  peu  dans  un  dessein  ; 
on  peut  le  monter  à  quelque  chose  de  grand,  mais  il 
faut  le  remonter  souvent  et  par  des  moyens  neufs. 


III 

LE     SOUS-PRÉFET     JACQUET 

Jacquet, 
sous-préfet  à  Suze  *. 

Jacquet,  homme  de  trente-sept  ans,  grand 
(comme  Percevant),  très  creusé  de  petite  vérole, 
yeux  à  la  Cambacérès,  laid,  louche,  tournure  mé- 
diocre, né  à  Chaumont,  à  deux  lieues  de  Suze. 
Il  parle  très  purement  français,  à  l'exception  des 


ANNEXES  3oo 

puis  qu'il  met  à  tout  bout  de  champ.  Etait  avocat 
avant  la  Révolution  à  Suze,  était  fils  d'un  notaire 
peu  riche. 

Je  ne  le  connais  maintenant  que  depuis  l'entrée 
du  général  Thureau  dans  le  Piémont,  par  le  mont 
Genèvre  (an  ...)  *.  Il  s'attacha  aux  Français  ; 
il  a  la  réputation,  dans  le  pays,  d'avoir  été  mou- 
chard de  ce  général.  Lors  de  la  débâcle  de  Schérer, 
il  émigra,  et  vint  à  Briançon,  Gap,  Grenoble. 

La  première  nuit  de  son  mariage,  il  rendit  tous 
ses  biens  communs  à  sa  jeune  femme  de  dix-huit  ans 
et  folie  (selon  les  habitants  de  Suze  et  les  ingénieurs)  : 
huit  fours  après  le  mariage,  elle  se  plaignit  de  ses  dou- 
leurs à  sa  mère,  qui  lui  dit  :  «  Tu  nés  qu'une  enfant  ; 
c'est  ton  pucelage.  »  Mais  après  des  plaintes  réitérées, 
la  mère  examina  les  pièces  de  sa  fille  et  vit  :  «  Oh  ! 

ciel!  ,   ,   »  etc.    Je    ne    sais    comment 

le  mari  s'excusa,  mais  la  chose  fut  publique  pendant 
quelque  temps  dans  Suze.  Un  événement  faillit  afouter 
à  cette  publicité  :  madame  Jacquet  accoucha,  et  l'en- 
fant fut  donné  à  une  nourrice  à  cinq  lieues  de  Suze  ; 
l'enfant  corrompit  le  lait  de  la  nourrice,  ce  qui  fit 
périr  l'enfant  de  la  nourrice.  On  étouffa  cela  avec 
de  l'argent.  Depuis,  la  petite  Jacquet  s'est  bien  portée 
et  la  nourrice  aussi,  on  les  a  traitées  l'une  et  l'autre. 
Depuis  son  mariage,  tout  le  monde  dit  que  M'"^  Jac- 
quet est  bien  changée  ;  ses  dents  se  carient  et  elle  sent 
bien  mauvais  ;  elle  a  l'air  de  souffrir. 

Cependant,  nous  avons  su  à  Turin  par  un  ruffian 


356  JOURNAL   DE    STENDHAL 

que  Jacquet  acait  encore  la  v la  plus  forte  en 

fructidor  an  XII,  c' est-à-dire  deux  ou  trois  ans  après 

son    mariage,    et    que,    pour   comble,    il   avait    

à  Turin  une  fille  très  poivrée. 

Voici  comment  je  suis  sûr  de  tout  cela  :  Coïc  voulut 

en  Van  XI  M"^"   Jacquet  ;  il  la  suivit  à  Turin 

pendant  l'hiver  de  Van  XII,  la  mena  au  bal  et  au 
spectacle.  Un  jour  quil  voulut  terminer  V affaire, 
elle  lui  avoua  tout.  Coïc  lui  conseilla  de  se  faire  guérir 
et  chargea  Derrien  de  lui  apporter  du  rob  de  Paris. 

Les  deux  époux  se  sont  bien  séparés  quelquefois 
pour  se  guérir,  mais  Jacquet,  à  qui  cela  était  à  peu 
près  impossible,  pressait  toujours  le  retour  de  sa 
femme. 

Jacquet  savait  bien  que  Coïc  avait  fait  la  cour 
à  sa  femme,  mais  il  était  tranquille  ;  il  était  peut- 
être  sur  que  Coïc  connaissait  son  cas,  aussi  a-t-il 
toujours  eu  un  extrême  ménagement  pour  lui,  attendu 
que  le  bruit  qui  s^était  d^abord  répandu  dans  Suze 
était  dissipé,  on  croyait  quils  s'étaient  fait  guérir. 

Jacquet  semble  n  avoir  pas  de  peine  à  supporter 

la  V Il  monte  à  cheval,  joue  aux  houles,  etc. 

Cependant  un  autre  fait  nous  autorise  à  croire  quil 
Va  :  un  jour,  il  plaisantait  son  secrétaire,  lui  disant 

qu  il  avait  la  v ;  le  secrétaire  

,    et  le  défie  d'en  faire  autant.  Jacquet 

rougit  et  recula. 

Jacquet  est  très  menteur,  il  a  Vair  très  faux. 

Il  a  été  payé  par  les  entrepreneurs  de  Perrino. 


ANNEXES  357 

//  a  acheté,  depuis  qu'il  est  sous-préfet,  une  cassine 
de  60.000  licres  aux  environs  de  Suze.  Il  est  lié 
d'amitié  avec  tout  ce  qui  est  déshonoré  à  Turin. 

Il  a  cherché  par  tous  les  moyens  à  être  nommé 
législateur  ;  il  ne  Va  pas  été  et  a  dit  après  quil  ne 
s'en  souciait  pas.  Après  avoir  manqué  cette  place, 
il  na  cessé  de  tonner  contre  le  gouvernement,  se  faisant 
ami  de  la  liberté,  disant  toujours  :  «  Vous  autres 
Français  )),  quand  il  avait  quelque  chose  de  déshono- 
rant à  appliquer  à  la  patrie,  sans  songer  quil  gar- 
dait sa  place  sous  ce  même  gouvernement  et  dans  sa 
patrie  étrangère  à  la  France. 

Ce  bougre-là  ne  met  jamais  le  nez  sur  un  senti- 
ment ;    il   combine   tout,    ce   qui   nous   a  fait   penser 

qu'il  laisse']  la  v à  sa  femme  par  politique.  Il  en 

serait  sûrement  cocu  sans  cela  ;  sa  femme  le  craint 
et   ne  Vaime  guère. 

Il  est  excessivement  joueur.  Je  me  suis  trouvé 
dans  un  billard,  où  il  jouait  avec  le  lieutenant  de 
gendarmerie  de  Suze.  Je  fus  frappé  de  sa  mine  scélé- 
rate ;  à  chaque  coup  quil  manquait,  il  prononçait  un 
bouzaron  entre  ses  dents  qui  répandait  un  silence 
terrible  dans  la  salle  (un  silence  de  terreur). 

Il  sut  très  probablement  Vaffaire  de  Derrien  avec 
sa  femme  ;  il  en  fit  meilleure  mine  à  Derrien.  (Voyez 
le  caractère  de  Derrien.) 

Quand  il  voyait  que  nous  allions  contre  les  entre- 
preneurs et  Perrino,  il  nous  riait  au  nez. 

Perrino  et  lui  ne  s'aimaient  point,  ils  se  plaisan- 

Journal  de  Stendhal.  23. 


358  JOURNAL    DE   STENDHAL 

talent  même  en  face,  mais  ils  avaient  été  réunis  forcé- 
ment. 

En  société  d'hommes,  la  seule  où  je  l'aie  vu, 
il  parle  bien,  avec  finesse  et  même  malice  ;  il  a 
beaucoup  d'instruction,  il  a  beaucoup  lu  les  auteurs 
italiens  et  français,  les  historiens  surtout  ;  il  a  une 
très  grande  mémoire,  ce  qui  fait  qu'il  cite  beaucoup. 
Il  préfère  la  poésie  italienne  à  la  poésie  française. 
Il  dit  beaucoup  de  bien  d'Alfieri.  Il  crie  beaucoup 
contre  Milan  *,  même  devant  des  gens  en  place, 
ce  qui  est  très  impolitique.  Son  état  de  vérole  et  sa 
passion  pour  le  jeu,  qu'il  satisfait  toutes  les  fois 
qu'il  a  de  l'argent,  ne  lui  permettent  pas  d'être  gai. 
Cependant,  il  rit  dans  un  repas  lorsqu'il  trouve  à 
s'égayer   aux  dépens  de  quelqu'un. 

Il  déteste  le  général  Menou  et  crie  sans  cesse 
€ontre  lui  ;  cela  vient  de  ce  que  le  général  Menou 
ne  le  reçoit  pas  bien  et  que  le  général  Jourdan  l'in- 
vitait souvent,  lui  et  sa  femme,  quand  ils  étaient 
à  Turin.  Il  parle  toujours  de  la  bienveillance  du 
général  Jourdan  pour  lui  et  il  croyait  beaucoup 
être  protégé  par  lui,  parce  que,  le  jour  qu'il  lui 
présenta  sa  femme,  le  général  lui  dit  :  «  Quand  vous 
serez  préfet,  vous  aurez  là  un  joli  sous-préfet.  » 
Jacquet  eut  le  front  de  lui  dire  :  «  Général,  je  compte 
bien  sur  votre  protection.  » 

Quand  le  général  Menou  est  venu  à  Suze  avec 
le  pape  et  qu'il  a  logé  chez  lui,  je  n'ai  jamais  vu 
d'air  plus  bas  que  le  sien  auprès  du  général  Menou, 


ANNEXES  359- 

et  cependant  le  lendemain,  quand  nous  fûmes  tous 
réunis,  les  ingénieurs  et  lui,  il  nous  dit  :  «  Le  général 
Menou  a  continuellement  parlé  de  sa  campagne 
d'Egypte,  il  s'est  vanté  constamment,  et  moi  je  n'y 
pouvais  tenir,  j'étais  quasi  pour  le  renvoyer  aa 
mémoire  du  général  Régnier.  » 


CONCLUSION 

C'est  un  homme  d'esprit,  qui  sent  la  poésie 
et  la  vertu,  mais  qui  sacrifie  tout  à  son  intérêt 
personnel.  Cet  intérêt  le  porterait  même  à  des 
crimes.  Il  y  a  apparence  qu'il  a  déjà  volé  et  espionné. 
Il  est  agréable  en  société  par  beaucoup  d'anecdotes. 

Voilà  le  type  du  caractère  piémontais. 

Il  raconte  les  plus  grands  crimes  avec  l'air  le 
plus  tranquille  et  le  plus  froid.  Il  désire  au  fond  que 
Milan  reste  en  place,  parce  que  si  nous  abandon- 
nions le  Piémont  il  y  serait  pendu  ;  mais  il  crie 
contre  lui  pour  montrer  qu'il  a  une  opinion  à  lui, 
indépendante  de  sa  place.  Jacquet  ne  croit  pas  à  la 
messe  ni  en  Dieu,  mais  il  exige  de  sa  femme  d'y 
aller,  et  lui  fait  même  apporter  des  billets  de  confes- 
sion. Ce  n'est  pas  pour  sa  femme,  c'est  qu'il  veut 
que  sa  femme  ait  le  frein  de  la  religion  ;  cependant^ 
par  mauvaise  honte,  devant  nous  et  en  sa  présence, 
il  s'en  moque.  Sa  femme  lui  dit  quelquefois  d'aller 
à  la  messe,  il  y  va  tous  les  mois  un  quart  d'heure» 


360  JOURNAL    DE    STENDHAL 

IV 

MADAME      JACQUET 

Madame  Pauline  Musso- Jacquet  *. 

Pauline  Musso  est  née  à  Turin,  fille  d'un  perru- 
quier de  la  cour  ;  elle  a  vingt  ans  ;  elle  a  été  mariée 
il  y  a  trois  ans  à  Jacquet  qui  lui  donna  la  vérole 
{voyez  le  caractère  de  Jacquet).  Elle  a  une  fille 
nommée  Virginie  qu'elle  déteste  parce  qu'elle  voit 
qu'elle  n'a  que  dix-huit  ans  de  plus  que  sa  fille 
et  que  quand  elle  aura  33  ans,  sa  fille  en  aura 
déjà  15.  Elle  est  très  vexée  lorsqu'on  lui  dit  que  sa 
fille  est  jolie,  et  surtout  quand  on  lui  dit  qu'elle 
aura  de  l'esprit,  qu'elle  a  l'air  maligne. 

Un  jour  la  nourrice  apporta  l'enfant  chez  M™^  Jac- 
quet, qui  ne  l'avait  point  encore  vue  depuis  qu'elle 
était  en  nourrice,  il  y  avait  un  an  et  demi.  Lorsque 
la  nourrice  entra,  elle  la  reconnut  :  «  Ah  !  bonjour, 
nourrice  !  »  Puis  s'approchant  pour  voir  son  en- 
fant, elle  recula  deux  pas,  s'écriant  :  «  Ha,  la  bruta 
bestia  !  »  M.  Coïc  était  présent.  Elle  la  trouve  laide 
comme  la  mère  jalouse  (M^^®  Desrosiers)  trouve  sa 
fille  (Mars)  laide.  Coïc  lui  dit  :  «  Mais  non,  votre 
fille  n'est  pas  mal.  »  —  «  Ah  !  mais,  voyez  donc 
comme  elle  ressemble  à  son  père  !  » 

Un  jour   que   sa   mère   était   malade,   elle   disait 


ANNEXES  361 

à  Coïc  :  «  Si  c'était  nous  autres,  nous  en  mourrions, 
mais  les  vieux  ne  meurent  pas.  »  Le  même  jour, 
un  petit  canard  de  sa  basse-cour  mourut,  elle  le  pleura 
huit  jours. 

Elle  disait  une  autre  fois  à  Coïc  :  «  Moi  je  n'aime 
pas  baiser  parce  que  ça  salit.  »  Je  crois  qu'elle  a 
toujours  la  vérole.  M"^^  Jacquet  est  bête  au-dessus 
de  toute  expression.  Des  butors  dans  un  temps  ont 
pris  cela  pour  de  la  naïveté.  Le  bonhomme  Des- 
champs, le  bonhomme  Roland  et  la  bête  O'Brien 
en  ont  été  tous  amoureux,  Deschamps  surtout 
qui,  en  sa  qualité  d'ingénieur  en  chef,  la  mettait 
toujours  à  côté  de  lui  et  tâchait  de  dérober  un  petit 
baiser  sur  la  main.  Il  glissait  des  compliments. 
M™*^  Jacquet,  un  jour  qu'il  tâchait  de  prendre  un 
baiser  sur  la  main,  lui  dit  :  «  Laissez  donc,  M.  Des- 
champs, allez  donc  bercer  vos  enfants  ^.  » 

Le  bonhomme  Deschamps  ne  croyait  point  à  la 
vérole  de  M^^  Jacquet,  il  en  était  \Taiment  amou- 
reux. En  l'an  XII,  il  voulut  continuer  ses  pour- 
suites, mais  O'Brien  le  gênait  et  quand  il  nous 
voyait  à  jouer  ou  à  parler,  il  se  dérobait  comme  pour 
aller  aux  commodités  et  filait  chez  M"^^  Jacquet. 
En  messidor,  il  resta  seul  à  Suze  pendant  huit 
jours  et  nous  fûmes  fort  étonnés,  au  bout  de  ces 
huit  jours,  de  le  voir  monter  à  l'hospice  sans  qu'il 
y  eût  rien  à  faire  ;  il  y  resta  trois  jours  et  redescen- 

1.  Je  tiens  tous  ces  faits,  qui  se  sont    passés  en  l'an  XI,  de  Coic. 
J'ai  vu  ce  qui  suit. 


362  JOURNAL    DE   STENDHAL 

dit  à  Suze,  où,  quoique  demeuré  seul  encore  pen- 
dant quelque  temps,  il  ne  vit  point  M™^  Jacquet. 
Lorsque  nous  descendîmes  à  Suze,  nous  lui  par- 
lâmes beaucoup  de  M'"^  Jacquet,  et  il  se  hasarda 
à  nous  dire  :  «  Je  crois  que  la  pauvre  femme  n'est 
pas  encore  bien  guérie.  »  —  a  De  quoi  donc  ?  » 
dîmes-nous.  —  «  Oh  !  d'un  vice  du  sang.  »  —  «  Mais 
je  ne  savais  pas  qu'elle  eût  ce  vice.  »  —  «  Oh  ! 
que  si  fait,  elle  m'a  lâché  quelques  mots  il  y  a 
quelques  jours  qui  m'ont  fait  présumer...  »  Nous 
autres  nous  présumâmes  que  la  bonne  Jacquet 
lui  avait  conté  son  cas  comme  à  Coïc,  pour  se  dé- 
barrasser de  lui  ;  si  bien  que  le  bonhomme  en  est 
désenchanté  et  l'est  encore.  Elle  avait  un  plaisant 
moyen  de  se  débarrasser  de  ses  amants. 

Elle  ne  conçoit  rien  au-dessus  d'un  préfet. 
Si  un  préfet  avait  voulu  l'avoir,  il  l'aurait  eue  le 
premier  jour.  Elle  embrassait  l'immortel  Ladou- 
cette  tant  qu'il  voulait,  sur  la  bouche,  le  premier 
jour  qu'il  la  vit. 

Elle  aimait  assez  Derrien.  Quand  il  arrivait,^ 
elle  l'embrassait  toujours  sur  la  bouche. 

Elle  se  croit  la  plus  belle  femme  du  Piémont. 
Coïc  et  Derrien  lui  parlent  tous  les  jours  de  sa 
beauté.  Elle  est  presque  maintenant  indifférente 
aux  compliments  sur  sa  beauté  (indifférente  parce 
qu'elle  en  est  convaincue  intimement).  Celui  qui 
voudrait  lui  plaire  devrait  lui  faire  des  compli- 
ments  sur   son  esprit.   On  lui  a   dit,   ou  elle  s'est 


ANNEXES  363 

imaginée  qu'elle  n'en  avait  pas,  de  sorte  qu'elle 
a  besoin  de  boire  un  coup  là-dessus.  Elle  répétait 
toujours  à  Coïc  qu'elle  n'avait  pas  d'esprit.  Coïc 
s'est  hasardé  à  lui  dire  qu'elle  en  avait,  et  cela  a  été 
fort  bien  reçu  et  fort  bien  écouté.  Je  ne  l'ai  jamais 
vue  plus  vexée  qu'un  jour  où  Coïc  avait  pris  à  tâche 
de  lui  faire  faire  des  bêtises  pour  notre  usage. 
Nous  dinâmes  chez  elle,  Dausse,  Deschamps, 
Lacroix,  Coïc,  Derrien,  O'Brien  et  moi.  Coïc  se 
plaça  à  côté  d'elle  et  lui  servit  force  vin.  Il  l'occupa 
tellement  qu'elle  ne  fit  pas  attention  aux  autres  ; 
seulement,  elle  offrait  de  temps  en  temps  quelque 
chose  à  Dausse  en  lui  disant  :  «  Papa  Dausse, 
voulez-vous  de  cela  ?  »  Dausse  souffrait  mortelle- 
ment de  cette  épithète  et  nous  étouffions  tous 
d'un  rire  retenu  {M^^  Jacquet  n'avait  vu  M.  Dausse 
qu'une  fois  ;  c'était  la  deuxième).  Enfin  Jacquet 
^aperçut  que  cette  épithète  de  papa  nous  faisait 
tous  rire  et  faisait  faire  la  grimace  au  bonhomme, 
qui  répétait  à  chaque  fois  entre  ses  dents  :  «  Mais, 
Madame,  je  ne  suis  point  papa.  »  Jacquet  donc  dit  : 
«  Tu  l'appelles  donc  aussi  papa,  toi  ?»  —  «  Mais 
il  m'avait  dit  qu'il  avait  des  enfants  ».  Dausse  dit  : 
«  Mais,  Madame,  je  ne  suis  point  papa,  c'est  M.  Des- 
champs qui  est  papa.  »  Il  était  dans  le  plus  grand 
trouble.  M"^"  Jacquet  n'en  continua  pas  moins 
pendant  tout  le  repas  à  appeler  Dausse  papa. 

C'est  dans  ce  même  repas  que  Coïc,  à  force  de 
la  faire  boire,  lui  fit  dire  :  «  Oh  !  j'aime  tant  boire 


364  JOURNAL    DE   STENDHAL 

que  si  je  buvais  toutes  les  fois  que  j'en  ai  envie, 
je  me  saoulerais  tous  les  jours.  »  Elle  prit  ensuite 
deux  poulets  près  d'elle  et  dépeçait,  dépeçait  et 
mangeait.  Après  en  avoir  mangé  plus  d'un,  elle  dit  : 
«  Je  mange  trop.  »  M.  Lacroix  lui  dit  :  «  Vous  êtes 
bien  la  maîtresse  de  ne  pas  tant  manger  !  »  — 
«  Oui,  mais  c'est  que  j'aime  beaucoup  ça.  Je  n'aime 
pas  la  viande  de  boucherie  ;  j'aime  bien  le  poulet  ; 
c'est  mon  goût,  moi.  »  Et  elle  acheva  les  deux  pou- 
lets. 

Après  le  dîner,  Coïc  lui  proposa  tout  bas  d'aller 
faire  un  tour  dans  son  jardin  aux  Capucins.  Elle 
V accepta  et  tous  deux  sortirent  sans  rien  dire  et  nous 
laissa  (sic)  là.  Ce  fut  dans  cette  promenade  quelle 
oublia  entièrement  quelle  avait  la  vérole  ou  que 
Coïc  le  savait.  Car  Coïc  lui  parla  d'amour  tout  le 
temps  et  elle  lui  dit  quelle  n  aimait  pas  faire  infi- 
délité à  son  mari  et  ensuite  la  grande  raison  de 
«  Ça  salit  ».  Nous  fûmes  nous  promener  de  notre  côté 
et  nous  les  rencontrâmes  après  la  promenade.  Elle 
nous  dit  :  «  Je  viens  de  promener  chez  M.  Coïc.  » 
Nous  laissâmes  les  vieux  et  nous  V accompagnâmes 
chez  elle  tous  les  cinq  :  D.,  C,  0.,  L.  et  moi.  Ce  fut 
là  que  Coïc,  après  avoir  continué  de  lui  faire  des 
compliments  et  après  lui  avoir  dit  quil  voulait  faire 
imprimer  son  éloge,  mais  que,  ne  se  sentant  pas  assez 
de  force  pour  le  faire,  il  en  distribuait  une  partie 
à  chacun  de  nous,  il  finit  par  lui  dire  quune  femme 
ne  devait  rien  croire  de  ce  qu'un  homme  lui  disait. 


ANNEXES  365 

Elle  fut  dépitée  au  suprême  degré  et  nous  congédia 
pour  ainsi  dire  en  nous  attaquant  chacun  séparément, 
M.  Lacroix  et  moi  surtout,  qui  aidions  ri  en  faisant 
notre  portion  d^éloge. 

Coîc  r  intéressa  vivement  ce  jour-là,  jusqu'au 
moment  fatal. 

Tai  joué  un  jour  Pygmalion  avec  elle.  On  V ap- 
plaudit très  fort  et  elle  crut  avoir  supérieurement 
joué.  Elle  disait  partout  quelle  avait  joué  la  comédie 
en  français.  Elle  aurait  bien  voulu  la  rejouer. 
Elle  m'en  parlait  toujours,  mais  je  laissai  éteindre 
son  envie  et  elle  m'en  voulut. 

Nous    nous    amusions    souvent    de    ses    naïvetés, 

comme   lorsqu'elle  demandait  :     «   .. 

?    »    Je   lui   répondis  ;  « 

/  »  Elle  ne  répondit  rien. 

Elle  craint  son  mari  et  le  respecte  à  cause  de  sa 
place.  Il  y  a  pour  elle  un  bonheur  à  être  femme  d'un 
sous- préfet  ;  elle  lui  raconte  tout  ce  qu'on  lui  dit 
et  tout  ce  qu'on  lui  fait. 

Taille  égale  à  celle  d'Ariane,  gorge  belle,  peau 
idem,  nez  petit,  yeux  grands,  noirs,  mais  d'un  froid  ! 
Quand  elle  écoute,  regarde,  ou  que  sa  figure  a  quelque 
expression,  ses  yeux  deviennent  gros  et  déplaisent 
en  général  à  tout  le  monde.  C'est  une  jolie  femme  ; 
pas  pour  moi. 

Conclusion  :   bête,  froide,  jolie,  vaniteuse. 

Une  petite  présomption  :  Si  son  mari  mourait, 
quelle  se  guérît  de  sa  v ,  on  pourrait  très  facile- 


366  JOURNAL   DE   STENDHAL 

ment  en  faire  une  femme  entretenue.  Elle  était  née 
pour  être  putain. 

Addition  :  Elle  est  jalouse  de  son  mari  quelle 
n'aime  pas.  Lorsqu'il  deçait  passer  V hiver  à  Paris 
comme  législateur,  elle  voulait  le  suivre  à  toute  force, 
disait  que  rien  ne  pouvait  l'en  empêcher.  Elle  était 
bien  fière  alors  et  nous  recevait  avec  plus  de  grandeur 
qu'  auparavant. 

L'affaire  de  Derrien  lui  fit  prendre  aussi  un  air 
de  fierté  envers  nous. 


CAMILLE     BASSET 


Ouéhihé  * 


Ouéhihé,  né  à  ...  en  1781,  Élevé  dans  la  maison 
paternelle,  n'y  ayant  appris  qu'à  lire  et  à  écrire 
et  un  peu  d'allemand,  à  cause  du  siège.  Son  père, 
qui  était  lieutenant  général  de  police,  fut  guillotiné 
ce  jour-là  ;  le  petit,  qui  avait  douze  ans,  alla  lui 
porter  à  manger  comme  à  l'ordinaire,  lorsque  le. 
geôlier  lui  dit  avec  un  air  riant  :  «  Cours  après  ton 
père  si  tu  peux,  il  est  peut-être  bien  loin  d'ici.  » 
Là-dessus,  le  petit  tomba  à  la  renverse,  évanoui. 

Le   père,    avant    de   mourir,    écrivit    une    courte 


ANNEXES  367 

exhortation  pour  chacun  de  ses  fils,  en  priant  sa 
femme  de  la  coller  à  une  Imitation,  pour  chacun 
d'eux.  Cette  voix  d'un  père  mourant  a  fait  une 
très  profonde  impression  sur  eux,  et  pourrait 
bien  faire  qu'ils  revinssent  à  la  religion  au  moment 
de  la  mort.  Ouéhihé  me  disait  encore  l'autre  jour 
qu'il  n'était  pas  sûr  de  lui  sur  ce  chapitre.  Leurs 
père  et  mère,  qui  avaient  très  peu  de  religion, 
y  sont  revenus  à  leurs  yeux  au  moment  de  la  mort. 
Ouéhihé  ne  croit  pas,  ne  suit  aucun  des  préceptes 
de  la  religion  ;  s'il  y  revient,  ce  sera  par  la  considé- 
ration qu'elle  ne  peut  pas  faire  de  mal,  et  que  c'est 
toujours  une  consolation  quand  on  est  bien  malade 
de    débarrasser    son    âme    d'incertitude. 

Il  vint  à  Paris  en  l'an  VII,  après  avoir  étudié 
déjà  un  peu  les  mathématiques  à  Lyon  ;  il  se  mit 
avec  son  frère  chez  Garnier.  Ils  y  restèrent  deux 
ans,  et  au  bout  de  ces  deux  ans  n'osèrent  pas  se 
faire  examiner  à  Paris  et  allèrent  à  Rouen.  Ils 
furent  reçus.  Là,  Ouéhihé  s'est  montré  constam- 
ment peu  fort  en  raisonnement,  ne  s'est  distingué 
dans  aucune  partie,  point  enthousiaste  de  la  science. 
S'est  lié  la  deuxième  année  avec  un  élève  dont 
l'esprit  était  remarquablement  bouché,  qu'il  a 
pris  pour  un  génie  jusqu'à  ce  qu'on  lui  ait  montré 
le  contraire.  Ouéhihé  a  plus  d'admiration,  à  pro- 
portion, pour  un  petit  esprit  que  pour  un  grand. 
Il  suppose  qu'un  homme  qui  écrit  ne  peut  pas  être 
sans  esprit,  et  lui  en  suppose  plus  qu'à  lui-même. 


368  JOURNAL    DE    STENDHAL 

Si  on  parle  de  Vigée,  il  dira  que  c'est  un  homme 
d'un  grand  esprit  et  le  vantera  beaucoup  ;  si  on 
parle  devant  lui  de  Corneille  avec  enthousiasme, 
il  ne  trouve  pour  le  louer  que  les  mêmes  expres- 
sions dont  il  se  servait  pour  Vigée.  Ce  n'est  pas 
qu'il  aime  ou  admire  leurs  ou\Tages,  c'est  par 
conscience  d'impuissance,  de  manière  que,  ne 
s'étant  jamais  comparé  à  une  tragédie  et  se  com- 
parant à  un  petit  conte  de  Vigée,  il  ne  sent  bien  la 
supériorité  que  de  Vigée  ;  pour  Corneille,  il  le  vante 
parce  que  son  voisin  le  vante. 

Sans  sa  naissance  et  ses  dix  mille  livres  de  rente, 
il  n'oserait  pas  se  comparer  à  Lemazurier,  qu'il 
méprise  dans  les  rapports  de  naissance  et  d'ar- 
gent ;  mais  il  sent  dans  lui-même  que  quand  même 
il  aurait  une  idée  bête  comme  Lemazurier,  il  ne 
saurait  pas  même  l'exprimer  comme  lui.  Du  reste, 
s'il  était  dans  la  position  de  celui-ci  et  qu'il  y  fût 
poussé,  il  tiendrait  la  même  conduite. 

Ne  concevant  nullement  dans  les  autres  les  actes 
de  courage  qu'il  ne  se  sent  pas  la  force  de  faire. 
—  Disant  à  Valey  :  «  Pas  clair  !  »  —  Dispute  sur 
le  devoir  d'un  subordonné  à  l'égard  d'un  chef 
qui  ne  ferait  pas  le  sien,  où  il  prétendit  que  le 
premier  devait  se  taire  s'il  n'était  pas  compromis  : 
disant  : 

«  Tu  seras  envoyé  dans  les  plus  mauvais  endroits 
et  tu  ne  feras  jamais  rien. 

—  J'en  courrais  des  dangers. 


ANNEXES  369 

—  Pas  clair  !  » 

Ayant  exactement  là-dessus  le  caractère  du 
Philinte  de  d'Eglantine. 

Le  peu  de  force  qu'il  se  sent  et  le  peu  d'instruc- 
tion qu'il  se  voit  font  qu'il  ne  s'écarte  jamais  de 
l'avis  du  plus  grand  nombre,  qu'il  s'y  soumet 
en  toutes  choses,  et  qu'il  soutient  qu'on  doit  s'y 
soumettre.  Il  est  tellement  parvenu  à  se  convaincre 
de  cette  maxime  que  le  mot  qui  lui  est  le  plus  fami- 
lier en  parlant  à  quelqu'un  est  celui  d'exagéré. 
Anciennement,  il  écoutait  encore  une  idée  neuve 
et  cherchait  à  raisonner,  mais  maintenant  il  croit 
avoir  dans  la  tête  des  principes  arrêtés  de  morale 
et  de  politique,  ne  veut  plus  y  toucher,  et  se  met 
à  rire  et  à  dire  :  exagéré,  pour  toute  réponse. 

Idée  fausse  du  mot  grand  homme.  Appelant 
César  un  grand  homme,  quoiqu'il  convienne  encore 
que  César  était  un  criminel  dans  son  pays.  Conve- 
nant des  crimes  longtemps  réfléchis  de  Milan, 
mais  s'écriant  :  exagéré,  dès  qu'on  veut  le  comparer 
à  Néron. 

Quand  Yictorin  fut  arrêté,  disant  une  heure 
après  qu'il  ne  doutait  pas  qu'il  fût  coupable, 
quoiqu'il  n'en  eût  aucune  preuve.  Par  suite  de 
cette  faiblesse  d'âme,  qui  est  le  trait  marquant 
de  son  caractère,  il  ne  concevait  pas  qu'on  pût 
vouloir  faire  périr  un  homme  innocent,  disant 
que  la  police  *  a  vu  quelque  chose,  qu'il  faut  bien 
qu'il    y    ait    quelque    chose.    Tout    son    embarras 

JOURNAL    UE    STENDHAL.  24 


370  JOURNAL   DE   STENDHAL 

était  de  voir  comment  on  dessillerait  les  yeux 
à  une  populace  exagérée  en  faveur  de  Victorin. 
Son  grand  déchargement  d'embarras,  lors  de  l'ar- 
restation de  Batavo,  ce  qui  lui  semblait  un  moyen 
de  détromper  le  peuple.  Fâché  pourtant  que  l'Etat 
perdît  Victorin,  cela  encore  par  faiblesse,  comme 
perdant  un  appui. 

Avec  moins  de  force  de  caractère  et  de  tête  que 
Philinte,  c'est  exactement  lui. 

Ami  de  Milan  l'année  dernière  ;  sur  ce  qu'il  a  vu 
que  tout  le  monde  désapprouvait  sa  conduite,  il 
n'est  plus  son  ami  sans  être  son  ennemi,  serait 
fâché  qu'il  décampât,  à  cause  de  la  tranquillité 
troublée.  Imiterait  Jafïier. 

La  vanité  est  la  source  de  tous  ses  plaisirs  et  de 
tous  ses  spleens. 

N'ayant  jamais  senti,  et  ne  devant  pas  proba- 
blement sentir  amore  et  virtù.  Peu  amant  de  la 
science  ;  il  eut  dans  le  commencement  de  plu- 
viôse an  XIII  un  spleen  de  deux  jours,  parce 
qu'il  ne  savait  pas  le  latin  ;  et  sa  grande  raison 
était  celle-ci  :  c'est  qu'on  ne  dira  jamais  en  société 
qu'il  est  instruit,  s'il  ne  sait  pas  le  latin. 

Si  après  ce  spleen  il  s'en  va  au  bal,  et  qu'il  y  soit 
admiré,  le  spleen  cesse.  Disant  qu'il  aimerait 
mieux  avoir  30.000  livres  de  rente  que  d'être 
Lagrange. 

Il  est  petit,  assez  jolie  figure,  sans  aucune  expres- 
sion de  grandeur.  Il  danse  très  bien  ;  c'est  la  seule 


ANNEXES  371 

chose  qui  lui  procure  du  plaisir  et  la  seule  qu'il 
cherche  à  perfectionner.  Dans  le  monde  a  de 
l'usage,  de  la  politesse,  mais  rien  de  marquant  en 
amabilité. 

En  total,  est  un  homme  sans  grande  passion, 
force  de  tête  très  médiocre,  n'ayant  pour  tout 
mobile  que  la  vanité. 

Il  est  incapable  de  rédiger  la  moindre  chose. 
Il  n'est  jamais  ni  bien  gai,  ni  bien  triste,  ordi- 
nairement riant.  Incapable  d'aimer  et  de  haïr 
fortement,  assez  reconnaissant.  Incapable  de  rien 
de  grand  en  fait  de  talent,  ni  d'âme. 

Dans  son  grand  spleen,  se  consolant  de  ne  pas 
savoir  le  latin  ni  autre  chose  en  disant  qu'à  Lyon, 
dans  la  société  où  il  vivait,  on  n'était  pas  bien  grec, 
qu'il  en  saurait  bien  autant  et  plus  que  les  autres. 
La  lecture  de  l'histoire  lui  plaît  peu,  en  général 
ne  lisant  pas.  Il  connaît  tout  au  plus  trente  volumes 
in-octavo. 

Faits  (ïOuéhihé. 

Ce  matin,  M.  Vincent,  jeune  homme  de  Lyon 
jouissant  de  cent  mille  li\Tes  de  rente,  est  venu 
voir  Ouéhihé.  Il  parlait  avec  dédain  de  la  for- 
tune de  celui-ci,  qui  aime  assez,  ordinairement, 
à  se  trouver  avec  lui  ;  mais  aujourd'hui  ses  plaisan- 
teries sur  son  bien,  en  ma  présence,  lui  ont  fort 
déplu.  Il  lui  a  fait  un  très  mauvais  accueil  et  ce  soir, 


372  JOURNAL   DE   STENDHAL 

en  me  parlant  de  lui,  il  m'a  dit  à  la  suite  de  plu- 
sieurs choses  sur  Vincent  :  «  Il  est  très  gai,  et  même 
trop  gai.  » 

Il  a  fait  des  billets  de  visite  ;  il  a  mis  sur  les  uns 
C.  de  B.  et  sur  les  autres  tout  uniment  C.  B.,  ce  qui 
fait  croire  qu'il  n'est  pas  véritablement  noble» 
et  cependant  il  dit  qu'il  l'est. 

Ouéhihé  fréquente  avec  grand  plaisir  Vincelles 
et  le  mène  volontiers  au  bal.  Il  a  soin  de  faire 
remarquer  après  que  Vincelles  est  froid,  ne  danse 
pas  bien  et  a  l'air  bête,  et  alors  il  convient  avec 
tout  le  monde  que  Vincelles  a  une  très  belle  figure. 
Il  est  tout  content  de  mener  Vincelles  parce  que 
celui-ci  n'a  pas  plus  d'esprit  que  lui  et  ne  l'hu- 
milie pas,  et  alors,  malgré  la  supériorité  de  sa 
figure,  comme  Vincelles  danse  mal,  il  n'est  pas  tant 
remarqué  qu'Ouéhihé.  Nous  voyons  donc  dans  la 
nature    la    médiocrité    servant    à    l'avancement. 


Il  a  vu  ces  jours-ci  des  demoiselles  au  bal,  il  dit 
qu'il  n'a  jamais  rien  vu  de  si  beau,  il  en  est  enchanté, 
il  pouvait  être  présenté  chez  elles  le  lendemain, 
il  ne  l'a  pas  voulu,  de  peur  de  se  laisser  entraîner 
à  les  épouser.  Il  fuit  donc  les  émotions  et  cherche 
à  rester  dans  sa  tranquillité.  Il  a  dit  que,  quand 
même  elles  seraient  aussi  riches  que  lui,  il  n'épou- 
serait pas  ces  filles  qui  lui  plaisent  si  fort,  parce 


ANNEXES  373 

qu'elles  étaient  trop  jolies,  qu'il  avait  peur  d'être 
cocu. 

Il  ne  conçoit  pas  qu'il  puisse  épouser  une  demoi- 
selle moins  riche  que  lui.  «  Ces  demoiselles  sont 
très  jolies,  je  suis  sûr  que  tu  n'as  jamais  rien  vu 
de  si  joli,  elles  sont  nobles,  elles  auront  cinq  ou 
six  mille  livres  de  rente,  mais  ce  qui  m'empêcherait 
encore  de  les  épouser,  c'est  qu'elles  ne  sont  pas 
aussi  riches  que  moi.  » 

En  parlant  de  la  beauté  de  ces  demoiselles, 
il  ne  m'a  jamais  parlé  que  de  regorger  de  santé, 
que  de  graisse,  que  de  fraîcheur.  J'ai  attendu 
pendant  trois  jours  un  mot  sur  l'expression  de  la 
figure,  mais,  hélas  !  le  tout  en  vain,  mon  homme  ! 
De  manière  qu'il  est  très  possible  que  ces  personnes 
si  jolies  soient  de  grands  corps  bien  faits,  à  figure  de 
cire,  sans  expression. 


Récapitulation. 

Homme  faible,  vaniteux  jusqu'à  être  capable 
de  tout  sacrifier  aux  jouissances  de  vanité,  suscep- 
tible d'être  mené  par  sa  faiblesse  à  toutes  les 
petites  choses,  mais  à  aucune  grande  ;  extrêmement 
médiocre  en  tout. 

^  oilà  le  caractère  le  plus  commun  dans  le  monde. 
Nous  le  nommerons  Philinte. 

Journal  de  Stendhal.  24. 


374  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Ouéhihé  * 

Tencin  ayant  mis  en  gage  (le  26  germinal  XIII) 
sa  montre,  son  pardessus  et  sa  lunette  pour  environ 
5  louis  qu'il  perdit  tout  de  suite,  avait  le  plus 
extrême  besoin  de  ravoir  ses  effets  pour  n'être  pas 
peut-être  enfermé  par  son  père.  Il  vint  trouver 
Ouéhihé  qui  les  lui  prêta. 

Ce  matin,  27,  Ouéhihé  dans  son  lit  disait  à 
M.  Guillet,  son  cousin  (c'est  un  grand  sot)  :  «  Il  est 
très  malheureux  d'être  lié  avec  ces  gens-là  parce 
que...  hé  !  hé  !...  dans  ces  circonstances-là,  ils 
manquent  quelquefois  de  délicatesse...  oui...  ils 
e»  manquent.  II  faut  se  sacrifier  pour  eux,  leur 
donner  de  l'argent.  » 

Nota  que  Tencin  est  un  de  ses  meilleurs  amis. 
Toujours  de  plus  en  plus  le  Philinte  de  d'Eglantine. 


Ouéhihé    (suite)  * 

...  oubliant  très  vite.  N'ayant  pas  de  femmes 
par  crainte  du  danger,  par  paresse  et  par  peu  de 
besoins. 

Sort  futur  : 

Quittera  le  Corps  *  dans  deux  ans  avec  le  titre 
d'ingénieur.     Fera     un     mariage     de     convenance 


ANNEXES  3/0 

à  Lyon  :  il  ne  veut  pas  épouser  une  femme  dont  il 
soit  amoureux,  parce  qu'il  a  ouï  dire  que  les  grandes 
passions  s'usaient  et  qu'on  ne  se  haïssait  jamais 
lorsqu'on  ne  s'était  pas  aimé.  Traînera  avec  sa 
femme  dans  la  société  de  Lyon,  sera  tout  le  jour 
dans  le  monde.  Enfin,  lorsqu'il  ne  pourra  plus 
danser,  se  concentrera  dans  toutes  les  petitesses. 

S'il  a  des  enfants,  les  mettra  dans  un  pensionnat, 
où  il  leur  donnera  force  maîtres. 

Sera  à  cinquante  ans  une  grande  bête.  Dans 
son  état  actuel,  ayant  10.000  li\Tes  de  rente,  ne 
désire  rien.  Il  estime  beaucoup  la  noblesse,  se  don- 
nant pour  l'être  un  peu,  ne  cachant  pas  le  désir 
qu'il  aurait  de  l'être  davantage. 

N'ayant  pour  morale  publique  que  le  désir  que 
les  ennemis  de  la  France  soient  vaincus,  pour 
morale  particulière  que  des  restes  de  celle  de  la 
religion  joints  à  celle  qu'on  professe  dans  la  société. 

Tencin  en  jouant  est  toujours  sur  le  qui-vive, 
par  peur  d'être  friponne.  Jouant  avec  Basset, 
celui-ci  répondit  à  sa  défiance  :  «  Tu  crois  que 
je  veux  te  prendre  ton  sou  »,  avec  les  lè\Tes  pin- 
cées et  faisant  sentir  qu'il  avait  dix  mille  li\Tes  de 
rente.  L'année  dernière,  avant  d'hériter,  il  aurait 
fait  voir  l'impossibilité  de  la  chose. 


376  JOURNAL   DE    STENDHAL 


VI 


ALPHONSE     PERIER 


English  * 

Agé  de  vingt-deux  ans.  Attaché  à  la  Banque, 
son  état,  parce  qu'il  sent  toute  l'importance  de 
l'argent.  Ayant  l'ordre,  l'assiduité.  Dépensant  tout 
ce  qu'il  croit  dans  les  convenances  de  sa  fortune, 
et  cependant  dépensant  peu  (environ  3.000  francs). 
Aimant  par-dessus  tout  la  considération,  et  pour 
cela  serviable.  Aimant  l'ordre  (exécution  des  lois 
qui  maintiennent  la  société).  Il  est  timide  (très 
attaché  à  l'ordre  par  timidité). 

Il  est  amoureux  depuis  près  de  deux  ans.  Va  tous 
les  jours  chez  A.  ;  ne  l'a  pas  encore  épousée,  à  ce 
qu'il  nous  semble,  par  timidité,  tremblant  de  se 
lier  pour  toujours  à  une  femme  dont  il  ne  connaît 
pas  encore  assez  bien  le  caractère.  Manquant  de 
cette  qualité  de  l'esprit  qu'on  nomme  finesse,  ayant 
même  un  peu  de  lourdeur. 

*  Il  dit  :  «  J'ai  acheté  un  cheval  qui  me  coûte 
vingt  louis,  et  j'ai  vendu  mon  petit  borgne,  parce 
qu'on  pourrait  dire  :  —  M.  P.,  qui  est  très  riche... 
un  cheval  borgne...   Cela  ne  serait  pas  décent.  » 

Cela,  en  riant. 


ANNEXES  377 


VII 


DEUX     INCONNUS 

Goodman  f29  old)  * 

G.,  élevé  au  collège  de  Grenoble.  Ensuite  musi- 
cant  et  étudiant  en  mathématiques.  Admis  à 
l'Ecole  polytechnique,  où  il  s'appliquait  surtout 
à  la  physique  et  à  la  chimie.  Allait  voir  les  filles, 
se  faisait  conter  leur  histoire,  et,  quand  elles  lui 
semblaient  malheureuses,  leur  donnait  de  l'argent. 
Il  était  entré  à  l'Ecole  polytechnique  pour  s'in- 
struire et  un  peu  pour  se  sauver  de  la  conscription; 
en  sortit  pour  revenir  à  Grenoble  mener  à  peu  près 
le  même  genre  de  vie. 

Aujourd'hui  (prairial  XIII),  il  n'a  plus  depuis 
longtemps  ni  père  ni  mère,  il  n'a  qu'un  oncle  dont 
il  est  l'unique  héritier  et  qui  est  à  son  aise.  Il  a 
trois  mille  livres  de  rente,  et  il  se  fait  6.000  francs 
par  an  par  son  travail  au  cadastre.  De  temps  en 
temps,  il  va  lever  le  plan  d'une  commune.  Quand 
il  est  à  Grenoble,  il  travaille  ...  heures  par  jour. 
Ses  plaisirs  sont  :  le  billard,  la  promenade,  et, 
de  temps  en  temps,  les  filles.  En  général,  sauvage 
et  n'ayant  guère  de  société  que  celle  de  ses  cama- 
rades, mais  sans  intimité  absolue.  Probablement 
obligeant  avec  le  plus  grand  plaisir. 


378  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Le  trait  principal  de  son  caractère  est  la  bonho- 
mie. 


Inchinevole  * 

Inchinevole  est  né  à  Gisors,  sept  villes  ne  se  dis- 
putent point  l'honneur  de  sa  naissance.  Je  ne  con- 
nais de  lui  que  quelques  traits.  Il  peut  avoir  de 
28  à  30  ans.  Je  le  connus  au  parterre  en  l'an  XI. 

Il  a  fait  dans  les  journaux  des  vers  et  des  articles 
à  la  louange  de  M^^^  Duchesnois.  Ça  le  mena  à  la 
connaître.  Depuis,  il  en  a  reçu  des  billets  gratis, 
constamment  ;  il  gagnait  ses  billets  en  articlant, 
applaudissant  et  étant  toujours  à  la  demander 
après  la  représentation.  Chez  M^^^  Duchesnois 
il  nous  regardait  tous  (Crozet,  Basset,  Naudet) 
avec  mépris  dans  les  commencements,  parce  que, 
comme  il  faisait  des  vers  à  M^^^  Duchesnois,  nous 
le  regardions  comme  un  grand  soutien  de  M^^^  Du- 
chesnois, et  par  conséquent  comme  ayant  sur  elle 
plus  de  crédit  que  tous  nous  autres.  Mais  un  jour 
(nivôse  an  XII),  à  la  troisième  répétition  de  Poly- 
xène  (tragédie  en  trois  actes,  d'Aignan),  Tencin, 
Ouéhihé  et  moi  nous  nous  battîmes  pour  faire 
nommer  l'auteur.  Nous  fûmes  attaqués  par  ceux 
du  parti  contraire,  que  l'insolence  d' Inchinevole 
avait  révoltés  ;  il  disait,  comme  on  criait  Silence  : 
«    Ah  !   je    voudrais   bien   voir    qu'on   m'empêchât 


annexe::  379 

de  parler  !  M.  Ouéhihé,  laissez-moi  passer  de  leur 
côté,  et  le  premier  qui  criera  Silence  aura  affaire 
à  moi.  ))  Ce  mot  nous  fit  regarder,  et  un  moment 
après,  '  ayant  recommencé  à  demander  l'auteur, 
nous  fûmes  assaillis,  Tencin  et  Ouéhihé  furent 
roulés  sous  les  bancs,  Crozet  en  avait  quatre  sur 
lui,  et  Inchinevole  se  retira  dans  un  coin,  loin  de 
la  mêlée,  et  regardait.  Elle  dura  deux  minutes. 
Nous  sortîmes  sur-le-champ,  et  Inchinevole  se 
mit  à  déclamer  contre  les  assaillants.  Il  ne  resta 
qu'un  instant  avec  nous  dans  la  loge  de  Duches- 
nois,  il  s'échappa  de  peur  de  reproche  probable- 
ment. Aucun  de  nous  n'osa  parler  de  lui  à  ^P^^  Du- 
chesnois. 

Depuis  ce  jour-là  nous  le  regardâmes  avec  mépris, 
et  lui  a  commencé  à  nous  faire  un  très  grand 
accueil.  Il  nous  en  a  fait  un  plus  gi-and  surtout 
depuis  le  jour  où,  ayant  déjeuné  ensemble  chez 
le  Lovelace  de  Montmartre,  je  lui  dis,  étant  ivre, 
que  j'avais  cinq  châteaux  aux  environs  de  Gre- 
noble, que  quand  il  viendrait  dans  ce  pays,  je  le 
priais  de  venir  loger  chez  moi,  qu'il  n'avait  qu'à 
me  demander,   que  j'étais  connu. 

Il  est  parvenu  par  le  moyen  de  M^^^  Duchesnois 
à  faire  connaissance  intime  avec  M.  Ricci,  dentiste, 
qui  le  considère  «  comme  un  de  ces  jeunes  gens 
à  grands  talents  à  qui  il  ne  manque  que  de  la  fortune 
pour  faire  leur  chemin  ».  Et  M™^  Ricci  a  trouvé 
un   moyen   honnête    de   le    soulager    en   l'invitant 


380  JOURNAL    DE    STENDHAL 

souvent  à  dîner  (deux  fois  par  semaine).  Il  fait 
des  vers  à  M^^^  Ricci,  Quand  il  est  au  parterre  et 
que  M.  Ricci  est  au  parquet,  il  cherche  ses  regards 
avec  un  air  de  bassesse  remarquable. 

Il  se  vante  de  s'être  battu  pour  M^^^  Duchesnois. 
J'ignore  si  cela  est  vrai.  Je  l'ai  vu  deux  fois  cher- 
cher des  disputes  au  parterre,  elles  n'ont  pas  eu 
de  suite,  attendu  que  les  antagonistes  lui  riaient 
au  nez.  Il  se  refuse  toujours  à  parler  politique. 

Récapitulation. 

Mauvais  petit  versificatereau,  pédant,  ton  litté- 
raire dans  la  conversation,  lâche,  bas,  vaniteux. 
Je  tiens  de  Duchesnois  qu'il  n'a  rien  ;  comme  il 
passe  sa  vie  au  café  et  au  spectacle,  j'ignore  quels 
autres  moyens  bas  il  peut  employer  pour  vi\Te. 
Il  dit  souvent  :  «  J'ai  une  chanson  de  commande 
pour  aujourd'hui  »,  cela  quand  il  ne  dit  pas  :  «  enfant 
de  commande  ». 


VIII 


MORT     DE      BERNARD 


Bernard,  ce  grand  jeune  homme  blond  que  j'ai 
vu  à  Grenoble  chez  M.  Chabert,  et  que  Gros  disait 


ANNEXES  381 

être  son  cousin,  s'est  brûlé  la  cervelle  à  Brest  dans 
l'hiver  de  l'an  XIII.  Il  paraît  que  la  cause  occa- 
sionnelle de  cette  résolution  rare  est  le  chagrin  de 
n'avoir  pas  été  nommé  enseigne  comme  il  l'espé- 
rait, et  comme  il  le  méritait.  Il  était  entré  dans  la 
marine  en  l'an  IX,  il  paraissait  avoir  un  grand 
caractère,  beaucoup  de  facilité  et  de  paresse.  Il  était 
très  doux. 

Il  a  mis  ordre  à  toutes  ses  affaires  et  déposé 
son  testament  chez  un  notaire.  On  a  trouvé  près 
de  lui  les  écrits  suivants  : 

Lettre  trouvée  sur  la  table  de  l'observatoire  où 
il  s'est  tué  : 

«  Je  me  suis  moi-même  donné  la  mort,  ce  ne  sont 
ni  le  désespoir  ni  les  remords,  qui  m'ont  déterminé 
à  cette  action.  Ma  vie  fut  toujours  sans  reproche, 
le  travail  fut  mon  unique  passion,  l'astronomie 
mon  seul  plaisir  ;  je  meurs  pour  n'avoir  pas  la 
douleur  de  voir  le  travail  opprimé,  et  l'intrigue 
triomphante.  Jeunes  gens  qui  vous  destinez  à  la 
marine,  laissez  la  bonne  conduite  et  l'amour  de 
l'étude.  Mon  exemple  fait  voir  où  ces  qualités 
conduisent.  Livrez-vous  à  l'intrigue  seule...  » 


NOTES  ET  ECLAIRCISSEMENTS 

DU    TOME    PREMIER 


1801 

LOMBARDIE. 


Ce  fragment  se  trouve,  en  autographe,  dans  le  ms. 
R  302  (dossier  n°  2)  de  la  bibliothèque  municipale  de 
Grenoble.  Il  forme  un  cahier  de  12  feuillets,  sans  cou- 
verture, cousu  au  gros  fil,  mesurant  250  sur  190  milli- 
mètres. 

Publié  en  partie  par  C.  Stryienski,  Journal  de  Sten- 
dhal, p.  1  à  12  ;  intégralement  par  Paul  Arbelet,  Journal 
d'Italie,  p.  3  à  38. 

Page  1.  ...  ce  projet,  déjà  commencé  à  Paris.  ■ —  Ce 
début  du  Journal  n'a  pas  été  retrouvé.  Peut-être 
même  a-t-il  été  détruit  par  Stendhal,  car  la  manière 
dont  celui-ci  inaugure  ici  son  Journal  semble  bien 
indiquer   le    commencement    d'xme    œuvre   nouvelle. 

Page  1.  ...  le  lieutenant  général  Michaud...  —  Le  général 
Michaud  commandait  la  3^  division  des  troupes  de 
la  Cisalpine.  Beyle  était  son  aide-de-camp  depuis  le 
ier  février  1801.  (Sur  le  général  Michaud,  voir  A.  Chu- 
quet,  Stendhal- Beyle,  2^  éd.,  p.  75,  et  Journal  d' Italie,. 
publ.  par  Paul  Arbelet,  p.  3,  n.  3.) 

Rappelons  que  Henri  Beyle  avait  obtenu  le  1^^  ven- 
démiaire   an    IX    (23    septembre    1800)    un    brevet 


■384  JOURNAL   DE   STENDHAL 

provisoire  de  sous-lieutenant  ;  il  avait  été  attaché 
à  l'état-major,  à  Milan,  le  25  vendémiaire  (17  octo- 
bre), puis,  le  1^1"  brumaire  (23  octobre)  il  avait 
été  nommé  au  6®  régiment  de  dragons. 

Page  1.  ...  à  la  solde  du  nouveau  grand-duc  ;  ...  —  L'in- 
fant Charles-Louis  de  Parme,  grand-duc  de  Toscane. 

Page  2,  Le  ministre  Petiet...  —  Claude  Petiet,  ministre 
extraordinaire  du  gouvernement  français  dans  la 
Cisalpine,  auquel  Beyle  avait  été  recommandé 
par  les  Daru.  (Sur  les  Petiet,  voir  A.  Chuquet,  op. 
cit.,  p.  48-49.)  ^ 

Page  2.  Gihory...  - —  Sur  Gibory,  voir  Feuilles  d'His- 
toire du  XVII^  au  XX^  siècle,  l^r  mai  1913. 

Page  2.  ...  foro  Bonaparte.  —  Vaste  esplanade,  qui 
porte  encore  ce  nom,  construite  sur  l'emplacement 
des  fortifications  modernes  de  l'ancien  château  des 
Sforza.   (Voir    P.    Arbelet,  p.  3,  n.  4.) 

Page  2.  Martial...  —  II  s'agit  de  Martial  Daru,  fds 
de  Noël  et  frère  de  Pierre,  alors  âgé  de  27  ans  et 
sous-inspecteur  aux  revues.  II  fut  le  guide  des  pre- 
miers pas  dans  le  monde  d'Henri  Beyle,  qui  plus 
loin  dans  le  Journal  le  désigne  souvent  sous  le  nom 
de  Pacé.  —  V.  renseignements  biographiques  dans 
A.  Chuquet,  Stendhal- Beyle,  p.  40,  n.  1,  et  une 
excellente  notice  dans  Paul  Arbelet,  Jeunesse  de 
Stendhal,    t.    II,  p.   32-36. 

Page  2.  ...  par  ordre  de  Félix,...  — •  Inspecteur  aux 
revues.  Plus  tard  baron  et  maître  des  requêtes  au 
Conseil  d'Etat. 

Page  2.  ...  Marignier,...  —  Augustin-André  Marignier  de 
La  Creuzardière,  alors  sous-inspecteur  aux  revues. 
(Voir  la  notice  de  A.   Chuquet,  op.  cit.,  p.   50.) 

Page  3.  Uadjudant  commandant  Mathys,...  ■ — ■  Henri- 
Maximilien  Mathys  avait  été  nommé  adjudant 
général  par  Masséna  le  28  février  1799.  Il  était  chef 
d'état-major   du    général    Michaud.    (Voir   la    longue 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I       385 

notice  de  A.  Chuquet  dans  Feuilles  d'histoire.  1^^  mai 
1913,  p.  462-463.) 

Page  3.  ...  Selmours  ;  ...  ■ — «C'était  une  pièce  «mixte  en 
cinq  actes  et  en  prose  »  dont  j'ai  trouvé  à  la  biblio- 
thèque de  Grenoble  plusieurs  plans  successifs,  et 
les  trois  premiers  actes  à  peu  près  complets.  Beyle 
l'intitula  Selmours,  ou  V homme  qui  les  veut  tous 
contenter.  Le  héros  est  anglais  et  le  sujet  emprunté. 
Après  avoir  transformé  en  drame  la  comédie,  et 
hésité  entre  la  prose  et  les  vers,  Beyle  décida  de 
«laisser  là  »  cette  ébauche.  On  ne  saurait  le  regretter.  » 
(Arbelet,  p.  6.  n.  1.) 

Page  3.  ...  les  Quiproquos...  —  «Projet  de  pièce,  men- 
tionné dans  un  «  inventaire  de  mon  portefeuille  » 
fait  par  Beyle  en  1804  (biblioth.  de  Grenoble,  R  5.896, 
t.  XXVIII).  «  Mauvais  plan,  écrit-il,  dont  on  peut 
faire  quelque  chose  ».  Nous  en  avons  retrouvé  huit 
pages  ;  cela  devait  être  une  comédie  en  cinq  actes 
et  en  prose  ;  Beyle  y  travaillait  le  16  ventôse  an  IX, 
—  deux  mois  auparavant,  —  à  Reggio.  »  (Arbelet, 
p.  6,  n.  2.) 

Page  4.  ...  à  demi-heure.  —  Stendhal  se  débarrassa 
très  tard  de  cette  locution  dauphinoise,  encore  em- 
ployée de  nos  jours  dans  la  conversation. 

Page  4.  ...  le  citoyen  Foy,...  —  Il  s'agit  de  celui  qui 
fut  le  fameux  général  Foy  (Maximilien-Sébastien), 
député  libéral  sous  la  Restauration  (1775-1825).  II 
était  alors  âgé  de  vingt-six-ans.  (V.  Arbelet,  p.  8, 
n.  2.)  —  M.  Arbelet  lit  :  le  commandant  Foy.  Le 
manuscrit  porte  :  le  c°  Foy,  que  je  lis  citoyen. 

Page  5.  ...Mémoires  secrets  ...la  Description  du  Palais- 
Royal  et  la  Cabane  mystérieuse,...  —  Il  s'agit  sans 
doute  des  Mémoires  secrets  pour  sentir  à  Vhistoire  de  la 
République  des  Lettres  depuis  1762  jusqu'à  nos  jours... 
Londres,  1777-1789,  36  vol.  in-12.  Le  tome  21  a 
trait  à  l'année  1782.  Les  Mémoires  secrets  de  la  Répu- 

JOVBNAL    DE    STENDHAL.  25 


386  JOURNAL   DE   STENDHAL 

blique  des  Lettres  par  le  marquis  d'Argens  ne  com- 
portent que  14  vol.  dans  leur  édition  la  plus  étendue. 
Aucun  ouvrage  ne  porte  pour  titre  :  Description 
du  Palais- Royal.  Beyle  fait  peut-être  allusion  aux 
Entretiens  du  Palais-Royal,  tableau  de  mœurs  attri- 
bué à  Mercier  et  paru  en  1786,  ou  au  Tableau  du 
noui^eau  Palais-Royal  attribué  à  Mayeur  de  Saint- 
Paul,  1788,  2  vol.  in-12.  —  L'auteur  de  la  Cabane 
mystérieuse,  roman  publié  en  1799,  est  Victor- 
Donatien  de  Musset-Pathay,  père  d'Alfred  de  Musset. 

Page  5.  ...  l'abbé  Coyer.  — «  Voyage  d' Italie,  par  M.  l'abbé 
Coyer,  des  Académies  de  Nancy,  de  Rome  et  de 
Londres  (2  vol.,  Paris,  1776).  Ce  sont  des  lettres, 
adressées  à  une  «  respectable  Aspasie  ».  (Arbelet, 
p.  9,  n.  2.) 

Page  5.  ...  Mallet  du  Pan.  —  Le  Mercure  britannique 
ou  Notices  historiques  et  critiques  sur  les  affaires  du 
temps,  journal  de  critiques  contre  le  Directoire 
rédigé  par  Mallet  du  Pan,  parut  en  36  numéros  à 
Londres,  du  10  octobre  1798  au  25  mars  1800. 

Page  5.  ...  Z'Avventuriere  notturno...  —  «  De  Federici 
(1749-1802)  ;  son  théâtre  complet  va  paraître  l'année 
suivante  à  Turin  en  dix  volumes.  »  (Arbelet,  p.  9, 
n.  3.) 

Page  5.  ...  r adjudant-commandant  Delord,...  —  Il  y 
a  eu  trois  Delord  sous  l'Empire,  devenus  tous  trois 
généraux  et  barons  :  Jacques-Antoine-Adrien,  né 
en  1773  ;  Marie- Joseph-Raymond,  né  en  1769,  et 
Jean-François,  né  en  1766.  Aucun  de  ces  officiers 
n'appartient  à  la  même  famille.  Beyle  fait  probable- 
ment allusion  à  l'vm  des  deux  derniers,  qui  avaient 
en  1801  le  grade  d'adjudant-commandant. 

Page  6.  ...  du  général  Charpentier...  —  Henri-Fran- 
çois-Marie Charpentier,  né  en  1769,  fut  nommé 
général  de  division  et  chef  d'état-major  de  l'armée 
d'Italie  en  1801. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      387 

Page  6.  ...  cent  commandants  de  place  corses,...  — 
M.  Arbelet  dit  (p.  10,  n.  2)  du  général  Franceschi  : 
«  Lui-même  était  Corse,  né  à  Bastia  en  1766.  Général 
de  brigade  depuis  1799.  Courier  disait  de  lui  :  «  C'est 
un  ci-devant  procureur  de  Bastia  et  né  pour  toujours 
l'être  ;  à  dire  vrai,  il  le  reste  toujours,  et  n'a  guère 
changé  que  d'habit.  »  En  1797,  il  avait  pour  maî- 
tresse une  des  plus  jolies  danseuses  de  la  Scala 
(Chuquet,  Journal  de  voyage  du  général  Desaix,  89, 
note).  » 

Page  6.  ...  Farine  et  Picoteau...  —  Farine,  «  officier  de 
cavalerie,  chevalier,  puis,  en  1812,  baron,  et  colonel 
du  4®  dragons.»  (Arbelet,  p.  10,  n.  3.) — Picoteau, 
colonel  d'artillerie,   chevalier  de  l'Empire   en   1810. 

Page  7. ...  la  Preventione  paternella.  —  «Barbare  mélange 
d'italien  et  de  français  :  la  prévention  paternelle, 
ou  la  prevenzione  paterna.  »  (Arbelet,  p.  12,  n.  1.) 

Page  8.  Le  général  Bourdois... — «  Edme-Martin  Bour- 
dois,  né  en  1750,  général  de  brigade  depuis  le  24  mes- 
sidor an  V.  »  (Arbelet,  p.  12,  n.  2.) 

Page  8.  ...  du  général  M oncey...  —  «  Moncey  succéda  à 
Brune  comme  général  en  chef  de  l'armée  d'Italie.  » 
(Arbelet,  p.  12,  n.  3.) 

Page  8.  ...  Epicharide  e  Nerone,...  • — «  Sans  doute  tra- 
duction à' Epicharis  et  Néron,  tragédie  de  Legouvé, 
1794.  ,)  (Arbelet,  p.  12,  n.  4.) 

Page  9.  ...  11  podestà  di  Chioggia,...  • —  «  La  première 
représentation,  à  la  Scala,  avait  eu  lieu  le  9  mai, 
avec  un  grand  succès.  »  (Arbelet,  p.  13,  n.  1.) 

Page  9.  ...  jeune  [homme]...  —  Je  suis  la  lecture  de 
Stryienski  et  de  M.  Arbelet,  le  mot  ayant  été  laissé 
en  blanc  par  Stendhal. 

Page  9.  ...  soixante  ou  soixante-dix  sequins.  —  Environ 
675  ou  785  francs. 

Page  9.  ...  delîe  Donne  Cambiale,...  — a  La  donna  Cam- 


388  JOURNAL   DE  STENDFIAL 

biata,  opéra  de  Paër,  représenté  à  Vienne  en  1800.  » 

(Arbelet,  p.  13,  n.  3.) 
Page  9.   ...  del  Ciabattino,...  —  «  Plusieurs  opéras  de 

ce  nom,  l'un   de   Portogallo,  l'autre  de  Fioravanti.  » 

(Arbelet,  p.  13,  n.  4.) 
Page   9.    L'inspecteur  Félix... — «Dix  ans   plus   tard, 

baron,   officier   de   la    Légion   d'honneur,   inspecteur 

aux  revues  dans  la  Garde,  puis  maître  des  requêtes.» 

(Arbelet,  p.  14,  n.  1.) 

Page  9.  Mesdames  Petiet  et  Dumorey . . .  —  «  Madame  Pe- 
tiet  était  la  femme  du  ministre  de  France.  Quant  à 
madame  Dumorey,  c'était  sans  doute  la  femme  de 
Thomas  Dumorey,  encore  à  Milan,  en  1814,  comme 
directeur  des  vivres  au  Ministère  de  la  guerre.»  (Ar- 
belet, p.  14,  n.  2.) 

Page  9.  ...  Mazeau,...  ■ —  «  Mazeau  de  la  Tannière  avait 
alors  vingt-six  ans  ;  comme  Beyle,  il  avait  été  dragon, 
et,  comme  lui,  devint  officier  d'administration.  Il 
était  commissaire  des  guerres  depuis  1799.  «  Il  avait 
l'âme  sèche  et  peu  accessible  à  l'enthousiasme,  écrit 
M.  Chuquet  {Stendhal- Beyle,  50)  ;  c'était  un  bon 
vivant  au  gros  nez  et  au  visage  plein...  »  (Arbelet, 
p.  14,  n.  3.) 

Page  9.  Sommaripa,...  - — •  «  VoirCusani.  Storia  di  Milano, 
IV,  366.  C'était,  affirme  M.  G.  Galîavresi,  un  grand 
fripon.  Avocat  de  province,  il  avait  joué  à  Milan 
un  rôle  important  au  temps  de  la  première  république 
cisalpine.  Bonaparte  venait  de  l'appeler  à  faire 
partie  de  la  Commission  de  gouvernement.  Il  y  volait 
avec  impudence.  »  (Arbelet,  p.  14,  n.  4.) 

Page  10.  ...  Madame  Monti...  —  «  Parmi  les  «  douze  ou 
quinze  »  plus  belles  femmes  de  Milan,  Beyle  a  cité, 
dans  sa  Vie  de  Napoléon  (138),  «  madame  Monti, 
romaine,  femme  du  plus  grand  poète  de  l'Italie 
moderne  ». 

Teresa   Pickler  était  en  effet  romaine  ;  elle  avait 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    1      389- 

épousé  Monti  en  1791  ;  elle  était  belle  et  passait  pour 
légère.»  (Arbelet,  p.  15,  n.  1.) 

Page  10.  ...  madame  Lavalette... — «Bonaparte  avait 
fait  épouser  à  son  fidèle  Lavalette,  avant  l'expédition 
d'Egypte,  Emilie-Louise  de  Beauharnais,  célèbre 
pour  avoir  sauvé  son  mari  en  1815  en  prenant  sa 
place  dans  la  prison.  »  (Arbelet,  p.  15,  n.  2.) 

Page  10.  ...  Giegler... — «  Libraire  de  Lausanne,  fixé 
à  Milan  depuis  quelques  années.  »  (Arbelet,  p.  15^ 
n.  3.) 

Page  10.  ...  l'abbé  Arnoux  Laffrey,...  —  «  Ce  n'était  que 
la  réimpression  de  l'ouvrage  de  Mouffle  d'Angerville, 
la  Vie  privée  de  Louis  XV  (Londres,  1781,  4  vol. 
in-12),  que  Maton  de  Varenne  fit  paraître  fraudu- 
leusement sous  le  nom  d'Arnoux  Lafîrey.  »  (Arbelet, 
p.  15,  n.  4.) 

Page  10.  ...  /'Histoire  des  Russes  par  Lévesque.  — 
U Histoire  de  Russie  avait  paru  en  6  volumes  in-12, 
en  1782-1783,  à  Yverdon. 

Page  10.  ...  vingt-cinq  g[rains]...  —  Le  grain  équivalait 
à  5  centigrammes.  Beyle  avait  donc  absorbé  1  gr.  25 
d'ipéca  et  0  gr.  05  de  tartre  stibié,  doses  normales. 
M.  Arbelet  a  lu  gouttes  ;  cette  interprétation  est 
inacceptable. 

Page  11.  ...  mon  colonel  Le  Baron...  —  Jacques  Le 
Baron  commandait  le  6®  dragons,  le  régiment 
d'Henri  Beyle.  Né  à  Brest  le  27  juin  1759,  tué  à 
Hofî  le  6  février  1807.  (V.  Arthur  Chuquet,  Stendhal- 
Beyle,  p.  71.) 

Page  12.  ...  la  traduction...  de  Zélinde  et  Lindor.  — 
Cette  traduction  existe  dans  les  papiers  de  Stendhal 
(Bibl.  mun.  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XIV,  fol.  142- 
186).  Beyle  lui-même  indique  en  note  (fol.  186)  : 
«  Cette  traduction  a  été  commencée  le  7  et  finie  le 
23  prairial  an  IX,  à  une  heure  du  matin.  Elle  a  été 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  25. 


.■390  JOURNAL   DE  STENDHAL 

faite  très  vite,  elle  doit  être  considérée  comme  écha- 
faudage et  non  point  comme  ouvrage.  —  H.  B.  » 

Page  13.  ...  le  Médecin  conciliateur  :...  — «  Comédie  en 
quatre  actes,  qui  venait  d'être  arrangée  pour  la  scène 
française  par  Weiss,  Fangres  et  Patrat.  «  (Arbelet, 
p.  18,  n.  2.) 

Page  13.  ...  Siroe  et  Catone  in  Utica,...  —  «  Œuvres  de 
jeunesse  ;  Catone  in  Uticaiut  écrit  en  1727.  »  (Arbelet, 
p.  18,  n.  3.) 

Page  14.  Il  l'a  remise  en  quatre  actes...  — «  Beyle  fait  ici 
diverses  confusions.  Ce  n'est  pas  le  4,  mais  le  16  flo- 
réal, que  la  troupe  de  l'Odéon  (brûlé  en  1798)  fit 
ses  débuts  au  théâtre  Louvois,  sous  la  direction  de 
Picard.  C'est  seulement  le  23  qu'on  y  donna,  non 
la  Voisine,  mais  les  Voisins,  comédie  non  en  cinq 
actes,  mais  en  un,  qui  datait  de  1799.  Beyle  a  voulu 
parler  de  la  Petite  Ville,  jouée,  non  le  4,  mais  le  24, 
et  réduite  en  effet  d'un  acte.  »   (Arbelet,  p.  20,  n.  1.) 

Page  14.  ...  Histoire  de  la  Révolution...  par  Toulon- 
geon,...  —  Deux  volumes  seulement  avaient  alors 
paru  des  7  volumes  de  VHistoire  de  France  depuis 
la  Révolution  de  1789,  par  Toulongeon. 

Page  15.  Je  ne  Vai  pas  lu.  —  «Mais  il  venait  de  lire  la 
dure  et  injuste  critique  parue  dans  la  Décade  du  10  flo- 
réal. »  (Arbelet,  p.  20,  n.  3.) 

Page  15.  ...  Persée,  tragédie  de  Mazoyer.  —  Stendhal 
parle  plusieurs  fois,  dans  la  Vie  de  Henri  Brulard 
(t.  II,  p.  129,  132,  133,  138),  de  Mazoyer,  qui  était 
son  collègue  au  ministère  de  la  Guerre.  (V.  sa  notice 
biographique  dans  Chuquet,  op.  cit.,  p.  43,  n.   1.) 

Page  15.  Le  général  Brunet...  —  «  Général  de  brigade  ; 
va  faire  partie  de  l'expédition  de  Saint-Domingue 
(1765-1824).  »  (Arbelet,  p.  20,  n.  5.) 

Page  15.  ...  Songe  de  Mercier,  —  Aucune  pièce  de  Mer- 
cier ne  porte  ce  titre. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    1      391 

Page  15.  ...  un  nommé  Salvadori,...  —  «  Peut-être 
Antonio  Maria  Salvadori,  qui  se  trouvait,  en  l'an 
VII,  parmi  les  réfugiés  italiens  de  Grenoble.  (Cf. 
Manacorda,  /  rifugiati  italiani  in  Francia...,  145.)» 
(Arbelet,  p.  21,  n.  3.) 

Page  16.  ...  Pierre  Hulin,...  —  «Pierre-Augustin  Hulin 
(1758-1841),  alors  général  de  brigade,  bien  connu 
pour  avoir  présidé  le  conseil  de  guerre  du  duc  d'En- 
ghien,  et  commandé  Paris  au  moment  de  la  conspi- 
ration de  Malet,  en  1812.  »  (Arbelet,  p.  22,  n.  1.) 

Page  16.  ...  qui  commandait  la  réserve  à  Milan...  — 
Le  général  Michaud  commanda  en  effet,  à  cette  épo- 
que, la  réserve  de  l'armée  d'Italie. 

Page  17,  ...  divisée  en  onze  départements...  —  La  loi 
du  23  floréal  an  IX  (13  mai  1801)  avait  divisé  la 
République  cisalpine  en  douze  départements.  Voir  : 
Pingaud,  Bonaparte  président  de  la  République  ita- 
lienne. Paris,  1914,  p.  213  et  smv. 

Page  19.  ...  des  Discours  de  Dalbon,...  —  Discours 
politiques,  historiques  et  critiques  sur  quelques  gou- 
vernements de  V Europe  par  Cl.  Cam.  Fr.  d'Albon. 
(Amsterdam,  1779,  3  vol.  in-8o.)  Cet  ouvrage  a  eu 
plusieurs   autres  éditions. 

Page  19.  ...  casa  Avogadro,...  —  «  Au  sud-est  de  la  ville, 
non  loin  du  centre.  Le  Palazzo  Avogadro  était  célèbre 
auprès  des  voyageurs  pour  sa  riche  collection  de 
tableaux  :  trois  ou  quatre  Titiens,  un  Véronèse,  un 
Rubens,  plusieurs  Guides,  etc.  »  (Arbelet,  p.  24, 
n.  1.) 

Page  19.  ...  casa  Conter.  — Aujourd'hui  palais  Bruni- 
Conter,  39,  via  Trieste.  C'est  une  grande  bâtisse  d'un 
rococo  excessif.  (Renseignement  de  M.  Paul  Arbe- 
let.) 

Page  19.  ...  V  adjudant- commandant  C  a  cault.  —  «Jean- 
Baptiste  Cacault  (1766-1813),  adjudant-général,  chef 
de   bataillon  depuis   1794.   Sans   doute  à   cause  des. 


1392  JOURNAL  DE  STENDHAL 

événements  mentionnés  par  Beyle,  son  avancement 
fut  retardé.  Il  ne  sera  général  de  brigade  qu'après 
Wagram.  II  mourut  de  ses  blessures,  dans  la  campagne 
de  Saxe,  baron  et  général  de  division.  »  (Arbelet, 
p.  24,  n.  2.) 

Page  20.  ...  Carlo  Gozzi,  vénitien,...  —  «  Carlo  Gozzi 
(1722-1806)  ;  une  première  édition  de  ses  œuvres 
avait  été  donnée  en  1772-1774.  »  (Arbelet,  p.  25, 
n.  2.) 

Page  21.  ...  vénitien,...  — -  Variante  :   Gascon. 

Page  22.  ...  Albergati...  ■ —  «  Le  marquis  F.  Albergati 
Capacelli  (1728-1804)  a  écrit  des  nouvelles,  des  farces, 
des  comédies  (Œuvres,  6  vol.  in-8°,  Bologne,  1784).  » 
(Arbelet,  p.  27,  n.  3.) 

Page  22.  ...  Ariodant  ;...  —  «C'était  un  épisode  de 
l'Arioste,  mis  en  musique  par  Mayer  (Cf.  Vie  de 
Rossini,  I,   25-27).  »  (Arbelet,  p.  28,  n.  1.) 

Page  22.  ...  une  belle  tragédie  sur  ce  sujet.  ■ — «  Je  trouve 
en  effet,  dans  1'  «  inventaire  de  son  portefeuille  », 
sans  doute  de  l'an  XII,  un  «  Ariodant,  tragédie  en 
cinq  actes  et  en  vers  ».  »  (Arbelet,  p.  28,  n.  2.) 

Page  23.  ...  Selmours,...  Quiproquo...  — Sur  Selmours, 
voir  Arbelet  :  La  Jeunesse  de  Stendhal,  t.  I,  p.  268- 
271  ;  —  sur  les  Quiproquos,  id.,  II,  169. 

Page  24.  ...  Sala...  Desenzano  ;... —  «  Salô  et  Desenzano, 
à  l'est  de  Brescia,  sur  le  lac  de  Garde.  De  Brescia 
à  Salô,  près  de  quarante  kilomètres  ;  de  Desenzano 
à  Brescia,  moins  de  trente  kilomètres.  »  (Arbelet, 
p.  30,  n.  1.) 

'Page  24.  ...  sous-lieutenant  au  6®  régiment.  —  Voir  dans 
Paul  Arbelet,  La  Jeunesse  de  Stendhal,  au  tome  II, 
le  livre  II  (p.  133-188)  :  La  carrière  militaire  d'Henri 
Beyle. 

Page  24.  ...  Crémone.  —  «  Devenue  depuis  le  20  juin  — 
2  messidor  —  le  quartier  général  de  l'armée  d'Italie, 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      393 

commandée  par  le  général  Moncey.  »  (Arbelet,  p.  30, 
n.  5.) 

Page  25.  ...  Madame  A[resi].  —  «  Il  s'agit  d'une  des 
beautés  milanaises  les  plus  justement  célèbres  alors. 
Née  en  1778,  Antonia- Barbara- Giulia-Faustina- An- 
giola-Lucia  Fagn...i  avait  épousé  en  1798  le  comte 
A...  (M.  Félix  Bouvier,  dans  son  livre  de  Bonaparte 
en  Italie,  la  cite  donc  faussement,  sur  la  foi  de  Sten- 
dhal, parmi  les  femmes  qui,  en  1796,  enchantèrent 
l'armée  d'Italie.)  Percheron  ne  fut  qu'un  premier 
épisode  dans  la  vie  si  pleine  et  si  changeante  de  la 
comtesse  A.  ;  elle  n'avait  encore  que  vingt-trois  ans  ; 
elle  l'oublia  sans  doute  très  vite,  comme  elle  avait 
coutume  d'oublier  tant  d'autres  qui  lui  succédèrent, 
au  hasard  des  régiments  qui  passaient.  Le  romancier 
milanais  Rovani  a  fait  d'elle  l'une  des  héroïnes  de 
son  roman  à  clé,  Cento  Anni  :  «  Un  amant  entre  ses 
mains,  écrit-il,  n'était  ni  plus  ni  moins  qu'un  chapon 
sur  la  table  d'un  gourmand.  Il  n'en  restait  bientôt 
plus  que  les  os,  et  son  appétit  insatiable  demandait 
bientôt  un  nouveau  plat.  » 

Le  portrait  de  la  comtesse  A.  existe  encore.  C'est 
une  beauté  charnue,  sanguine  et  plantureuse,  telle 
qu'on  aimait  alors  les  femmes  à  Milan.  Elle  faisait 
l'admiration  de  cette  armée  de  conquérants  un  peu 
grossiers. 

Madame  A...  supporta  allègrement  les  émotions 
d'une  existence  si  active  et  si  belliqueuse  ;  elle  ne 
mourut  qu'en  1847,  à  soixante-neuf  ans.  »  (Arbelet, 
p.  31,  n.  2.) 

Page  25.  Madame  Marini  servait  de  maquerelle  à  madame 
Ar[esi],...  —  «  Dans  la  Vie  de  Napoléon  (139),  Stendhal 
a  rappelé  plus  discrètement  cette  amitié  :  «  Mes- 
dames... Marini,  femme  d'un  médecin;  la  comtesse 
Are...,  son  amie,  et  qui  appartenait  à  la  plus  haute 
noblesse.  »  —  Il  écrira,  en  1805,  que  «  la  blanchisseuse 
de  Bergame  »  lui  fit  oublier  la  figure  «  de  madame 


394  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Marini  délia  contrada  délia  Bagutta  »  (Journal  de  Sten- 
dhal, du  25  avril  1805),  et  notera,  dans  son  journal 
du  31  août  1811,  que  «  la  Marini  s'est  fait  dévote  ». 
(Arbelet,  p.  32,  n.  1.) 

Page  26.  ...  Durrieu,...  — «  Antoine  Simon,  baron  Dur- 
rieu,  né  en  1775,  vivait  encore  en  1850.  Sa  carrière 
militaire  fut  belle  et  remplie.  Il  s'était  déjà  distingué 
à  la  bataille  des  Pyramides  (d'où  son  surnom  de 
Grand  Egyptien,  que  lui  donne  quelque  part  Beyle), 
à  Marengo,  sur  le  Mincio,  Il  était  alors  capitaine. 
Il  sera  grièvement  blessé  à  Waterloo,  général  de 
division  en  1829,  puis  député  et  pair  de  France 
sous  le  gouvernement  de  Juillet.  »  (Arbelet,  p.  33, 
n.  1.) 

Page  26.  Adèle  de  Senange.  —  «  Roman  de  madame  de 
Souza,  1768,  2  vol.  in-12.  Réédité  en  1805.  »  (Arbelet, 
p.  34,  n.  2.) 

Page  28.  ...  sous  les  ordres  de  Debelle.  —  Auguste- Jean- 
Baptiste  Debelle,  né  à  Voreppe  (Isère)  le  13  septembre 
1781,  capitaine  au  6®  dragons  depuis  le  16  mars 
1801,  mis  à  la  retraite  avec  la  solde  de  colonel 
en  avril  1816. 

Page  28.  ...au  commissaire  général  Greppi. —  Giuseppe 
Greppi  représentait,  avec  Marescalchi,  la  République 
cisalpine  auprès  du  gouvernement  français.  V.  Pin- 
gaud,  op.  cit.,  p.  202, 

Page  28.  ...  Brescia.  —  «  Beyle,  qui  est  à  Brescia  depuis 
le  5  messidor,  connaissait  déjà  la  ville  pour  avoir 
campé  non  loin  d'elle  en  novembre  1800,  et  l'avoir 
revue  au  passage  en  février  1801.  Il  la  jugeait  alors 
avec  une  injuste  sévérité  :  «  Je  ne  te  dis  rien  de 
Brescia,  écrit-il  à  Pauline  [Corr.,  I,  14),  c'est  un  ras- 
semblement de  maisons  plus  ou  moins  belles,  comme 
toutes  les  villes,  et  rien  ne  paraît  plus  froid  que  la 
vue  de  ces  pierres  amoncelées.  »  Et  il  notait  minu- 
tieusement  que  Brescia   comptait  321   couvents,   et 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      395 

qu'on  y  commettait  chaque  mois  de  soixante  à  quatre- 
vingts  assassinats.  »  (Arbelet.  p.  36,  n.  1.) 
'Page  28.  ...  casa  Calini  alla  Pace.  —  «  Du  nom  de  l'église 

voisine,  la  Pace.  »  (Arbelet,  p.  36,  n.  2.) 
Page  29.  ...  Pirro,  opéra  séria,  e  li  Solitari  di  Scozia,... 
■ —  Pirro,   opéra   de   Paesiello,   représenté   à  Naples 
en  1786. 

Li  Solitari  di  Scozia.  opéra  mi-seria,  musique  de 
Vaccaj. 
Page  29.  Le  général  Miollis...  —  «  Le  futur  commandant 
de  la  30^  division  à  Rome,  où  Beyle  le  retrouvera 
en  1811.  Il  était  brave  et  lettré.  Il  s'était  distingué 
dans  la  première  campagne  d'Italie,  et  au  siège  de 
Gênes,  sous  Masséna.  Desaix  écrit  de  lui,  en  1797  : 
«  Le  général  Miollis,  âgé  [il  avait  alors  trente-huit 
ans]...  brave  homme,  honnête,  doux,  tournure  et 
mise  originales  et  simples...»  {Journ.  de  i'oy.,  127.)» 
(Arbelet,  p.  37,  n.  2.) 

Page  30.  ...  Caio  Mario,...  —  «  Joué  pour  la  première 
fois  à  Rome,  en  1779.  »    (Arbelet,  p.  38,  n.  1.) 

Page  30. ...  les  Due  Giornate,...  —  «  Opéra  héroï-comique- 
de  Mayer,  joué  pour  la  première  fois,  avec  succès, 
le  18  août.  »  (Arbelet,  p.  38.  n.  2.) 

Page  30.  ...  la  Mort  de  Cléopâtre.  —  Opéra  de  Xasolini, 
représenté  à  Vicence  en  1791. 

Page  30.  ...  Il  Demofoonte,...  —  Le  livret  de  Métastase 
eut  une  fortune  extraordinaire  :  on  en  compte  plus 
de  trente  adaptations  musicales.  L'opéra  de  Tarchi 
fut  créé  pour  la  foire  de  Crema  en  1786. 

Page  30.  Joinville....  —  Sur  Joinville,  voir  A.  Chuquet, 
op.  cit.,  p.  49-50.  Il  était  l'amant  d'Angela  Pietra- 
grua. 

Page  30.  ...  madame   Grua,...  —  Angela  Pietragnia, 

Page  30.  ...  la  Gaforini,...  —  «  Les  Gaforini  étaient 
deux  sœurs,  toutes  deux  cantatrices  célèbres,  et 
jolies  femmes.  »  (Arbelet,  p.  38,  n.  7.) 


396  JOURNAL  DE  STENDHAL 

1801-1802 

LOMBABDIE    ET    PiÉMONT. 

Grenoble. 
Paris. 

Manuscrit  autographe  :  Bibl.  municipale  de  Grenoble,. 

R    302  (dossier  n^  2).  Cahier  de  12  feuillets  mesurant 

252  X  195  mm.  Les  4  derniers  feuillets  sont  blancs. 
Publié  en  partie  par  Stryienski,  op.  cit.,  p.  13  à  20  ; 

intégralement  jusqu'au  13  ventôse  (4  mars)  par  Arbelet, 

op.  cit.,  p.  39  à  52. 

Page  31.  ...  Bra,...  —  «  Petite  ville  du  Piémont,  à  cin- 
quante kilomètres  au  sud  de  Turin.  »  (Arbelet,  p.  39, 
n.  1.) 

Page  31.  ...  Chiari...  —  «  Environ  vingt-cinq  kilomètres 
de  Brescia.  »  (Arbelet,  p.  39,  n.  2.) 

Page  31.  ...  coucher  dans...  ■ —  Le  nom  a  été  laissé  en 
blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  31.  ...  Cassano  ;...  —  «  Au  delà  de  Treviglio,  sur 
l'Adda.  »  (Arbelet,  p.  39,  n.  3.) 

Page  32.  ...  /'Auberge  de  la  Ville,... —  «  Existe  encore 
aujourd'hui,  sur  ce  qui  était  alors  la  Corsia  dei 
Servi  (auj.  corso  Vittorio  Emanuele).  »  (Arbelet, 
p.  40,  n.  1.) 

Page  32.  II  Mercato  di  Monfregoso...^^ —  Opéra  de 
Zingarelli,  représenté  pour  la  première  fois  à  Turin 
en  1793. 

Page  32.  ...  MM.  Balahio  et  Besana  frères...  —  «  Maison 
de  banque  très  connue  à  Milan  au  début  du  xix^  siè- 
cle. »  (Arbelet,  p.  40,  n.  3.) 

Page  33.  ...  feu  d'artifice  au  foro.  —  «  Toutes  ces  réjouis- 
sances pour  fêter  le  neuvième  anniversaire  de  la 
République.  »  (Arbelet,  p.  41,  n.  2.) 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      397 

Page  34.  ...  U auberge  del  Falcone...  —  «  Subsiste  aujour- 
d'hui encore,  via  del  Falcone.  au  sud-ouest  et  non 
loin  de  la  place  du  Dôme.  »  (Arbelet,  p.  42,  n.  2.) 

Page  34 —  Voghera... — «  Petite  \'ille  ancienne,  à  environ 
soixante  kilomètres  de  Milan,  et  dix-sept  de  Tor- 
tone.  »  (Arbelet,  p.  42,  n.  3.) 

Page  35.  ...  Tortone...  —  «  Le  manuscrit  porte  non 
Tortone,  mais  Voghera.  Ce  lapsus  se  reproduit  six 
lignes  plus  loin.  Les  connaissances  géographiques  de 
Beyie  paraissent,  dans  tout  ce  passage,  un  peu  incer- 
taines :  en  sortant  de  Tortone  ce  n'est  pas  la  Staffora 
(qui  passe  à  Voghera),  qiie  l'on  traverse,  mais  la 
Scrivia. 

Page  36.  ...  1.200  francs  de  Piémont...  — «Environ 
1.345  francs.))  (Arbelet,  p.  44,  n.  3.) 

Page  36.  ...  du  chef  de  la...  —  Le  nom  du  commandant 
de  la  demi-brigade  stationnée  à  Alexandrie  est  en 
blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  37.  Conclaux...  ■ — Sous-lieutenant  au  6®  dragons 
depuis  le  23  octobre  1800.  Stendhal  le  nomme  Cau- 
chain  dans  la  Vie  de  Henri  Brulard  (t.  II,  p.  188). 
Cf.  A.  Chuquet.  Revue  Critique  du  26  avril  1913, 
p.  322. 

Page  38.  ...le  capitaine  Frère...  —  Voir  les  renseigne- 
ments donnés  sur  cet  officier  par  M.  Chuquet,  op. 
cit.,  p.  58,  n.  2. 

Page  38.  ...  Ludot.  —  Denis-Eloi  Ludot,  né  en  1766, 
soldat  en  1784,  colonel  du  14^  dragons  en  1811, 
retraité  maréchal   de   camp,   baron  de  l'Empire. 

Page  38.  ...  Fossano.  —  «  Petite  ville,  sur  la  Stura,  entre 
Bra  et  Coni.  »  (Arbelet,  p.  46,  n.  4.) 

Page  38.  ...  40  francs  de  Piémont.  ■ —  «  Environ  quaran- 
te-huit francs.  »  (Arbelet,  p.  47,  n.  1.) 

Page  38.  ...  Garavac.  —  Sans  doute  Garavaque,  un  des 
capitaines  du  6®  dragons. 


398  JOURNAL  DE   STENDHAL 

Page  39.  ...  Saluées,...  — «Petite  ville  commerçante  et 
active,  au  pied  des  Alpes,  à  l'est  du  mont  Viso.  La 
ville  haute  domine  les  plaines  du  Piémont.  C'est  la 
patrie  de  Silvio  Pellico.  »  (Arbelet,  p.  47,  n.  2.) 

Page  39.  Le  sous-préfet  Bressy...  —  «  Il  était  encore 
sous-préfet  de  Saluées  (département  de  la  Stura, 
chef-lieu  Coni)  en  1812.»  (Arbelet,  p.  48,  n.  2.) 

Page  40.  ...  des  morceaux  de  lauze,...  —  On  appelle 
lauzes,  à  Grenoble,  des  dalles  grossières  en  calcaire 
utilisées  pour  des  travaux  de  voirie  suburbaine  : 
bordures  de  trottoirs  ou  d'escaliers  de  terre,  par 
exemple. 

Page  41.  ...  par  un  abbé  Genest.  —  C'est  Pénélope  ou 
le  Retour  d^ Ulysse  de  la  guerre  de  Troie,  tragédie 
en  5  actes  et  en  vers,  parue  à  La  Haye  en  1701. 
Sur  le  projet  de  Stendhal,  voir  Arbelet,  Jeunesse 
de  Stendhal,  t.  II,  p.  169. 

Page  42.  Faure...  —  «  Compatriote  et  intime  ami  d'Henr* 
Beyle,  son  confident  dans  les  années  qui  vont  suivre. 
Plus  tard  député,  premier  président  de  la  Cour  de 
Grenoble  en  1830,  pair  de  France  en  1832,  conseiller 
à  la  Cour  de  cassation  en  1836.  Mais  alors  Beyle  ne 
le  connaîtra  plus. 

Il  était  sentimental,  passionné,  méticuleux  et 
susceptible.  Sa  sombre  mélancolie  faillit  gâter  l'ar- 
dent et  joyeux  Beyle,  puis  le  lassa.  Sa  belle  carrière 
administrative  fit  le  reste.  En  1832,  Beyle  n'a  pour 
lui  que  du  mépris.»  (Arbelet,  p.  51,  n.  1.) 

Page  43.  ...  elle  s'exerçait  à  répéter  une  symphonie 
d'Haydn,...  —  M.  Arbelet  pense  que  ce  passage 
pourrait  peut-être  s'appliquer  à  Victorine  Mounier, 
dont  Stendhal  parle  en  effet  à  la  page  suivante.  Mais 
cette  mystérieuse  pianiste  pourrait  être  aussi,  plus 
simplement,  Pauline  Beyle,  à  qui  son  frère  écrivait^ 
le  6  décembre  1801  :  «  Tu  as  très  bien  fait  de  ne  pas 
abandonner  le  piano.  Dans  le  siècle  où  nous  sommes. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I       399 

il  faut  qu'une  demoiselle  sache  absolument  la  mu- 
sique, autrement  on  ne  lui  croit  aucune  espèce 
d'éducation.  Ainsi,  il  faut  de  toute  nécessité  que  tu 
deviennes  forte  sur  le  piano  ;  il  faut  te  roidir  contre 
l'ennui  et  songer  au  plaisir  que  la  musique  te  donnera 
un  jour.  »  {Correspondance,  I,  p.  23.) 

Page  43.  Je  suis  arrivé  à  Grenoble,  le...  —  Le  quan- 
tième est  en  blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  43.  ...  jusqu'au  13  ventôse.  —  Du  séjour  de  Sten- 
dhal à  Grenoble,  nous  n'avons  qu'un  court  fragment 
autographe,  conservé  dans  les  papiers  stendhaliens 
de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble  (R  302, 
dossier  n°  10).  ■ — ■  Stendhal  y  fait  allusion  à  la  réou- 
verture au  culte  catholique  de  l'église  Saint-André, 
cérémonie  qui  eut  lieu  le  dimanche  7  février  1802. 
Le  fragment  qui  suit  doit  donc  être  daté  du  18  plu- 
viôse an  X  : 

«  Aujourd'hui  [18]  pluviôse,  Alphonse  Périer  est 
venu   me   voir   dans     ma    chambre.    Grande   rue,   à 

5  heures,  et  est  resté  jusqu'à  9.  Félix  Faure  est 
venu  à  6  et  est  pareillement  resté  jusqu'à  9.  Nous 
avons  parlé  Shakespeare  et  banque.  Alphonse  a  lu 
le  morceau  de  Thompson  commençant  par  :  «  But 
happy  »,  etc. 

Il  m'a  dit  qu'il  était  allé  à  la  messe  à  Saint- André, 
qu'on  a  ouvert  aujourd'hui.  Mesdames  Marion  et  de 
Viennois,  qui  faisaient  la  quête,  lui  ont  demandé,  en 
le  nommant  ;  il  n'avait  qu'un  écu  de  3  livres  et  une 
pièce  de  12  sous.  Il  a  donné  3  livres  et  est  retourné 
chez  lui  prendre  de  l'argent  ;  en  rentrant,  il  a  donné 

6  livres.  Ceci  est  bien  un  trait  de  caractère,  il  nous 
l'a  raconté  d'une  manière  marquée.  On  voyait  sa 
honte  de  ne  donner  que  3  livres  d'abord,  et  ensuite  le 
plaisir  qu'il  a  ressenti  en  donnant  6  livres. 

Il  nous  a  dit  qu'il  ne  mettait  aucun  prix  à  avoir 
ime   femme,   que  la  chose   qu'il  concevait  le  moins 


400  JOURNAL  DE  STENDHAL 

était  qu'un  homme  entretînt  une  femme.  F[aure] 
a  décidément  un  caractère  froid. 

Alphonse  a  rencontré  à  Lyon,  et  venant  d'Angle- 
terre, un  homme  de  loi  de  33  ans  (imagination  très 
vive,  fort  peu  d'instruction)  qui  a  acheté  à  Lyon  une 
manufacture  d'alun  sise  dans  le  Midi,  sans  la  voir  et 
seulement  sur  les  plans  et  inventaires. 

Alphonse  lui  dit  :  «  Mais  ne  craignez-vous  point 
d'avoir  été  trompé  ? 

—  Vous  m'étonnez  bien,  dit  l'Anglais.  Voilà  la  soi- 
xantième personne  qui  me  dit  la  même  chose  ;  il  y  a 
donc  bien  peu  de  bonne  foi  en  France  !  » 

Et  Périer  nous  a  dit  que  réellement  il  avait  trouve 
beaucoup  plus  de  bonne  foi  en  Angleterre. 

Il  nous  a  dit  qu'il  éprouva  un  serrement  de  cœur 
en  arrivant  en  Angleterre,  et  voyant  tout  différent. 
L'ignorance  de  la  langue  contribuait  beaucoup  sans 
doute  à  cet  effet. 

On  ne  joue  presque  que  Shakespeare  en  Angle- 
terre. Les  pièces  les  plus  estimées  sont  Othello  (Ocello), 
Hamlet  et  Richard  III. 

Les  Anglais  chérissent  particulièrement  Richard  II Ir 

1°  Parce  que  le  sujet  est  national  ; 

2°  parce  qu'il  y  a  beaucoup  de  pompe. 

L'esprit  national  est  bien  plus  fort  en  Angleterre 
qu'en  France. 
Page  43.  J'arrive  aux  Echelles.  —  Bourg  de  Savoie, 
sur  les  confins  du  Dauphiné,  où  s'était  marié  Romain 
Gagnon,  oncle  d'Henri  Beyle.  Sur  les  Echelles,  voir 
Vie  de  Henri  Brulard,  chapitre  xiii,  et  l'élégante 
description  de  M.  Arbelet  dans  la  Jeunesse  de  Sten- 
dhal, t.  I,  p.  139,  n.  4. 
Page  43.  Je  pars  pour  L[yon]  le...  —  La  date  est  encore 

en  blanc  dans  le  manuscrit. 
Page  44.  ...  pour    R[ennes].  —   Il  s'agit  certainement 
du  départ  de  Victorine   Mounier.  dont  le  père  était 
préfet  du   département  d'Ille-et-Vilaine. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      401 

•Page  45.  Je  suis  amoureux  d'Adèle.  —  Stendhal  parle 
souvent  d'Adèle  Rebufîet  dans  le  Journal,  et  notam- 
ment ci-après,  p.  49-52.  Adèle  —  ou,  plus  exactement, 
Adélaïde  —  Rebuffet,  avait  quatorze  ans  en  1802. 
(V.  la  notice  de  A.  Chuquet,  op.  cit.,  p.  81,  n,  1.) 

'Page  45.  ...  le...  brumaire  XI.  —  Le  quantième  est  en 
blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  47.  Cheminade  est  ici.  —  Stendhal  passe  dans  ce 
paragraphe  la  revue  de  ses  parents,  de  ses  amis 
d'enfance,  de  ses  camarades  de  Paris  ou  d'Italie. 
Nous  les  avons  presque  tous  déjà  rencontrés  dans 
Henri  Brulard,  nous  les  retrouvons  dans  plusieurs 
endroits  du  Journal. 

Page  47.  ...  M.  Daru,  qui  s'est  marié  il  y  a  3  mois....  — 
Il  épousa,  le  1^^  juin  1802,  Alexandrine-Thérèse 
Nardot. 

Page  47.  ...  Joinville...  —  Louis  Joinville,  commissaire- 
ordonnateur,  baron  de  l'Empire,  né  en  1773  à  Paris. 

Page  47.  — Dejean  est  ici...  —  Pierre-François-Auguste 
Dejean,  fils  du  ministre  de  la  guerre,  épousa,  le  17  juil- 
let 1802,  Adèle  Barthélémy,  sœur  d'Aurore  Barthé- 
lémy, deuxième  femme  de  son  père. 

Page  47.  ...  mademoiselle...  ■ — -  Le  nom  est  en  blanc  dans 
le  manuscrit. 

Page  47.  ...  le  deuxième  à  Saint-Domingue.  —  Jean- 
François-Joseph  Debelle,  général  d'artillerie,  né  à 
Voreppe  le  22  miai  1767,  se  distingua  surtout  à 
l'armée  de  Sambre-et-Meuse.  Il  mourut  des  suites 
d'une  épidémie  à  Saint-Domingue,  le  15  juin  1802. 

Page  48.  M^^^  Duchesnois...  —  Beyle  parlera  souvent, 
plus  loin,  de  cette  actrice  célèbre.  Elle  avait  alors 
25  ans. 

Page  48.  Guérin...  —  Pierre-xSarcisse  Guérin,  plus  tard 
baron,  peintre  d'histoire  (1774-1833;. 

Page  48.  On  pa  jouer  Isule...  —  Isule  et  Orovèse,  tra- 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  26 


402  JOURNAL   DE   STENDHAL 

gédie  en  cinq  actes  de  Louis  Lemercier,  représentée 
pour  la  première  fois  le  23  décembre  1802.  Publiée 
à  Paris,  chez  Barba,  l'an  XL  La  pièce  ne  réussit  pas. 

1802 

Paris. 

Ce  court  fragment  autographe  est  séparé  en  deux 
dans  les  manuscrits  de  Grenoble.  La  partie  du  6  au 
21  fructidor  a  été  reliée  dans  le  tome  XXVI  du  ms. 
R  5.896  (fol.  23),  le  reste  se  trouve  dans  une  liasse 
cotée  R  302  (dossier  n»  1),  mesurant  220  X  170  mil- 
lim.   Inédit. 

Page  50.  ...  nulla  chiede.  • —   Désire  beaucoup,  espère 
peu,  ne  demande  rien. 

1804 

Genève. 

Manuscrit  autographe  :  Bibl.  municip.  de  Grenoble^ 
R  5.896,  t.  XXVI,  fol.  123  à  132.  Publ.  par  H.  Débraye 
dans  la  Bei>ue  critique  des  Idées  et  des  livres  du  10  mars 
1913,  p  .521-527. 

Dans  une  lettre  datée  dii  8  germinal  an  XII  (29  mars 
1804),  écrite  de  Genève  à  Edouard  Mounier  [Corres- 
pondance, éd.  Paupe,  t.  I,  p.  81-83),  Stendhal  dit  avoir 
quitté  Grenoble  le  29  ventôse  (20  mars)  et  être  arrivé 
à  Genève  le  5  germinal  (26  mars).  Mais  ses  souvenirs 
ne  commencent  que  le  9  germinal  (30  mars).  La  veille, 
il  écrivait  à  Edouard  Mounier,  dans  son  enthousiasme 
de  sa  «  chère  »  Genève  :  «  Je  veux  tâcher  d'écrire  tout 
ce  que  j'ai  vu  dans  ce  pays-ci.  »  Il  quitta  Genève  le 
12  germinal  (2  avril)  pour  arriver  à  Paris  le  8  avril  1804. 
—  Alexandre   Mallein,  1  un  des  voyageurs,   épousa,  le 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      403 

30  mai  1815,  Caroline-Zénaïde  Beyle,  sœur  cadette  de 
Stendhal. 

Page  53.  Alphonse...  —  Alphonse  Périer,  7®  fils  de 
Claude,  du  fondateur  de  la  fortune  des  Périer  et  de 
l'acquéreur  du  château  de  \  izille. 

Page  53.  ...  les  rues  basses.  —  Les  rues  basses  sont  paral- 
lèles à  la  rue  du  Rhône  (elle-même  parallèle  à  la 
rive  gauche  du  Rhône  au  sortir  du  lac).  Elles  sont 
constituées  par  les  rues  de  Rive,  de  la  Croix  d'Or, 
du  Marché  et  de  la  Confédération  (ancienne  rue  des 
Allemands). 

Page  53.  ...et  viens  écrire  à  Edouard.  —  Nous  venons 
de  voir  que  la  lettre  à  Edouard  Mounier  porte  la  date 
du  8  germinal,  et  non  du  9. 

Page  54.  ...  la  porte  de  Rive,...  — -  Cette  porte  a  été 
démolie.  Elle  se  trouvait  à  l'entrée  de  la  rue  de 
Rive. 

Page  54.  ...  M.  Arnold  le  cadet...  —  C'était  sans  doute 
un  frère  de  Jean-Conrad  Arnold,  originaire  de  Mul- 
house, qui,  dès  1791,  était  associé  des  Périer  dans  la 
fabrique  d'indiennes  qu'ils  avaient  installée  à  Vizille, 
dans  l'ancien  château  du  connétable  de  Lesdi- 
guières. 

Page  56.  ...le  côté  de...  —  Le  nom  a  été  laissé  en  blanc 
par  Stendhal.  Il  s'agit  de  la  côte  qui  va  de  Genève 
à  RoUe  par  Versoix,  Coppet  et  Nyon. 

Page  56.  ?\ous  revenons  dîner  aux  Balances,...  —  L'hôtel 
des  Balances  se  trouvait  dans  la  rue  du  Rhône.  Il 
n'existe  plus  aujourd'hui  ;  l'hôtel  de  la  Balance 
actuel   est   situé  place   Longemalle. 

Page  57.  ...  nous  allons  à  la  Fusterîe:...  - —  La  rue  de 
la  Fusterie  va  de  la  rue  du  Rhône  à  la  rue  de  la 
Confédération,  l'une  des  rues  basses. 

Page  57.  ...  à  Saint-Pierre.  —  Saint-Pierre  fut  d'abord 


404  JOURNAL  DE  STENDHAL 

la  cathédrale.  La  Réforme  l'a  transformé  en  temple 
protestant. 

Page  57.  ...  la  vie...  etc.  —  «  La  vie  et  la  mort  de  Jésus 
sont  d'un  Dieu.  » 

Page  58.  —  Je  vais  à  la  Municipalité.  —  A  l'Hôtel 
de  Ville. 

Page  58.  Délia  stessa  schiochezza...  —  De  la  même- 
sottise. 

1804 

Paris. 

Fragment  autographe,  figurant  daiis  les  manuscrits 
de  Grenoble  (R  5.896,  t.  XXII,  fol.  39  à  51).  —  Il 
formait  à  l'origine  un  cahier  enfermé  dans  une  couver- 
ture grise.  On  lit  sur  le  premier  feuillet  de  cette  couver- 
ture (fol.  39)  : 

Au  recto  :  «  3®  voyage  à  Paris.  Journal  du  18  ger- 
minal au  30  floréal  exclusivement. 

Le  dialogue  de  Corneille.  Le  style  d'Alfîeri.  Le  comique 
vu.  Ariane  et  B.  connues. 

Rien  de  fait  encore  en  germinal  13.  » 

Au  verso  :  «  Je  ne  parle  dans  ce  journal  que  du  cou- 
rant des  affaires  vulgaires. 

For   the  love  three  c. 

For  n's  house  one  c. 

For   the  M.  N.  four  c. 

This  for  coxcomh.  » 

De  courts  fragments  de  ce  cahier  ont  été  publiés^ 
par  Stryienski,  op.  cit.,  p.  39  à  46. 

Page  61.  ...  le  Vieux  célibataire  et  le  Mariage  secret,...  — 
Le  Vieux  célibataire,  comédie  en  cinq  actes  de  Collin 
d'Harleville.  —  Le  Rossignol  ou  le  Mariage  secret^ 
comédie  en  un  acte  de  Collé. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      405 

Page  61.  J'y  vois  Mante.  —  Ami  d'enfance  de  Stendhal, 
qui  fut  de  la  fameuse  «  conspiration  contre  l'arbre 
de  la  Fraternité  «  (voir  Vie  de  Henri  Brulard,  t.  II, 
p.  45  à  51).  Il  le  retrouvera  à  Marseille,  en  1805  et 
1806.  Sur  Mante,  voir  aussi  Arbelet,  Jeunesse  de  Sten- 
dhal, t.  I,  p.  322  et  323. 

Page  62.  ...  of  heart  and  understanding  ...  —  De 
cœur  et  d'intelligence. 

Page  62.  ...  as  a  Bard.  —  Comme  poète. 

Page  62.  Visite  du  bon  père  Jeky.  —  Il  s'agit  du  fran- 
ciscain irlandais  qui  lui  donnait  des  leçons  d'anglais 
en  1802.  (Voir  ci-dessus,  p.  45.) 

Page  62.  Je  vais  deux  fois  chez  Crozet.  —  Louis  Crozet, 
autre  ami  d'enfance  de  Beyle,  qui  eut  sur  sa  formation 
tant  d'influence.  En  attendant  l'étude  détaillée  que 
mérite  cet  homme  remarquable,  je  renvoie  le  lecteur 
au  portrait  qu'en  a  tracé  Paul  Arbelet,  op.  cit.,  t.  I, 
p.  324-327. 

Page  62.  ...  Agamemnon...  —  Tragédie  en  5  actes  de 
Louis   Lemercier. 

Page  62.  ...  T Homme  à  bonnes  fortunes,...  —  Comé- 
die de  Regnard. 

Page  63.  ...  la  Fausse  honte.  —  Comédie  en  5  actes 
de  Charles  de  Longchamps.  Elle  n'eut  que  3  repré- 
sentations. 

Page  63.  ...  les  Fausses  infidélités.  —  Comédie  de 
Barthe. 

Page  63.  ...  the  Two  Men.  —  Les  Deux  Hommes,  pièce 
à  laquelle  travaillait  Stendhal  et  que,  comme  toutes 
les  autres,  il  n'a  jamais  terminée.  Beyle  dit  le  26  avril 
1804  (voir  plus  loin,  p.  74)  qu'il  reprend  cette  pièce, 
abandonnée  à  Grenoble  au  306^  vers. 

Page  63.  ...  Dalhan...  Lavauden...  F.  Mallein... 
Frédéric  Faure...  —  Camarades  d'Henri  Beyle  : 
Mallein    et     Faure    étaient    les    frères    d'Alexandre 


JOURNAL    DE    STENDHAL. 


26. 


406  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Mallein,  qui  épousa  Zénaïde-Caroline  Beyle,  et  de 
Félix  Faure.  —  Dalban,  né  à  Grenoble  en  1784. 
Il  fit  paraître  de  1813  à  1856  de  nombreuses  pièces 
de  théâtre.  —  Sur  Frédéric  Faure,  voir  A.  Chuquet, 
Feuilles  d'Histoire  du  l^r  mai  1913,  p.  467. 

Page  64.  ...  Médiocre  et  rampant...  le  Voyage  inter- 
rompu. —  Deux  comédies  de  Picard. 

Page  64.  ...  la  Gageure  imprévue,...  —  Comédie  de 
Sedaine. 

Page  65.  ...il  m'a  rendu  plus  hardi  avec  A.  —  Il  s'agit 
peut-être  d'Adèle  RebulYet,  dont  il  parle  précisé- 
ment quelques  lignes  plus  loin. 

Page  66.  Il  Bugiardo  de  Goldoni,...  —  Comédie 
imitée  du  Menteur  de  Pierre  Corneille. 

Page  66.  Didon  et  les  Trois  Sultanes.  - —  Didon, 
tragédie  de  Lefranc  de  Pompignan.  —  Les  Trois  Sul- 
tanes ou  Soliman  second,  comédie  de  Favart. 

Page  66.  ...  M'^^  Montesson,  la  femme  du  duc  d'Orléans, 
père  d'Egalité,...  —  La  marquise  de  Montesson  avait 
épousé  secrètement,  en  1773,  Louis-Philippe,  duc 
d'Orléans. 

Page  66.  Le  général  Valence,...  —  Le  comte  de  Valence 
épousa  à  l'improviste  M^i^  de  Genlis,  nièce  de  M"^^  de 
Montesson.  Il  fut  l'héritier  de  cette  dernière,  ce  qui 
justifie  l'anecdote  rapportée  par  Beyle. 

Page  67.  ...et  il  l'aidait.  —  Ms.  :  Et  il  les  aidait. 

Page  68.  ...  réponse  au  feuilleton  du  27.  ...  —  Voir 
cette  réponse  dans  nos  Annexes,  à  la  fin  du  pré- 
sent  volume. 

Page  68.  ...  chez  M^^...  —  Le  nom  est  en  blanc  dans  le 
manuscrit. 

Page  68.  ...  /a  Maison  de  Molière,  suiçie  de  la  Faussa 
Agnès.  ■ — •  La  Maison  de  Molière,  comédie  en  5  actes 
de  L.  S.  Mercier.  —  La  Fausse  Agnès  ou  le  Poète  Cam- 
pagnard, comédie  en  3  actes  de  Destouches. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      407 

Page  69.  ...  M.  Dehord,...  —  Sans  doute  M.  de  Baure. 

Page  69.  ...La  Roche,  Dard,  L.  Barrai.  —  Stryienski 
{Journal,  p.  41),  qui  a  lu  inexactement  certains 
noms,  les  cite  dans  un  autre  ordre.  J'ai  suivi  celui 
de  Stendhal  lui-même,  qui  a  pris  soin  de  les  numé- 
roter. —  Je  signale  en  passant  que  Mante  et  Cardon 
sont  qualifiés  «  amis  sincères  »,  alors  que  Crozet 
n'obtient  pas  la  même  louange. 

Page  69.  ...  Je  lis  les  Souvenirs  de  M"^^  de  Genlis.  — 
Les  Souvenirs  de  Félicie  L***  venaient  de  paraître 
à  Paris  chez  Maradan,  en  un  vol.  in-12. 

Page  70.  Je  sors  de  Gabrielle  de  Vergy...  —  Tragédie 
en  5  actes,  par  du  Belloy. 

Page  70.  ...  Fulchiron  a  fait  une  Myrrha.  — ■  Jean- 
Claude  Fulchiron,  lyonnais,  a  écrit  plusieurs  tragédies 
qui  furent  présentées  au  Théâtre-Français  mais  n'ont 
jamais  été  jouées.  Sa  Myrrha,  imitée  de  celle  d'Alfieri, 
resta    probablement   en   manuscrit. 

Page  71.  ...  je  lis  Lancelin..  — •  L'ouvrage  de  cet  auteur 
que  Beyle  lisait  porte  pour  titre  :  Introduction  à 
l'analyse  des  sciences,  ou  de  la  génération,  des  fonde- 
ments et  des  instruments  de  nos  connaissances,  Paris, 
Didot,  1801-1803,  in-80,  3  vol.  Il  traite  de  l'analyse 
des  idées  et  de  leur  représentation  par  des  signes. 

Page  72.  ...  les  Confidences....  le  Mariage  d'une  heure,... 
—  Les  Confidences,  comédie  IjTique,  paroles  de  Jars, 
musique  de  Nicolô  Isouard.  • — •  Une  heure  de  mariage, 
opéra  en  un  acte,  paroles  d'Etienne,  musique  de 
Dalayrac. 

Page  72.  ...la  Vedova  scaltra  de  Goldoni.  —  La  Vedova 
scaltra  (la  veuve  rusée),  comédie  en  3  actes  en  prose 
de    Goldoni. 

Page  72.  Je  sors  del  Re  Teodoro.  • —  //  Re  Teodoro, 
opéra-bouffe  italien,  livret  de  Casti,  musique  de 
Paesiello. 


408  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Page  72.  ...  Hilaire  est  devenu  préfet.  ■ —  Jean-François 
Hilaire,  né  à  Chirens  (Isère)  en  1748,  avocat  au 
parlement  de  Grenoble,  procureur-syndic  du  district 
de  Grenoble  sous  la  Révolution,  nommé  préfet  de 
la  Haute-Saône  le  25  février  1804.  Il  fut  créé  baron 
de  l'Empire  et  mourut  en  1825. 

Page  71.  E  in  questo  bel  paese  che  dovrô  andar  a  fare 
la  C3.  —  C'est  dans  ce  beau  pays  que  je  devrais  aller 
faire  la  Filosofia  nova  (?).  • —  La  Filosofia  nova  est  un 
ouvrage  auquel  Stendhal  travaillait  à  cette  époque 
et  que  nous  publions  en  appendice  de  la  présente 
édition. 

Page  72.  ...  Beccaria  (sur  le  style)...  —  Recherches  sur 
le  style,  trad.  de  l'italien  par  l'abbé  Morellet.  Paris, 
Molini,  1771,  in-8. 

Page  72.  ...  Agamemnon...  —  Tragédie  de  Népomucène 
Lemercier  (1795). 

Page  73.  ...  f embrasse  Lemazurier...  —  Pierre-David 
Lemazurier,  littérateur,  auteur  de  plusieurs  ouvrages 
sur  le  théâtre. 

Page  73.  ...  M.  Dubois  le  cite  dans  son  cours,...  —  Il 
s'agit  certainement  du  cours  professé  par  Dubois- 
Fontanelle  à  l'Ecole  centrale  de  Grenoble. 

Page  73.  ...  perdre  bêtement  six  francs  au  n^  113.  — 
Ce  n°  113,  dont  il  sera  plusieurs  fois  question  par  la 
suite,  était  une  maison  de  jeu  située  sous  l'arcade 
n°  113  du  Palais-Royal.  Balzac  en  fera  plus  tard  la 
description  dans  la  Peau  de  chagrin.  Voir  plusieurs 
gravures  représentant  cette  maison  dans  V.  Cham- 
pier  et  R.  Sandoz  :  Le  Palais-Royal,  t.  II,  pp.  76,. 
81,  84. 

Page  73.  ...  for  Francis,  my  sister  and  Alphonse.  — 
François  Périer-Lagrange,  sa  sœur  Pauline  et  Al- 
phonse Périer.  —  François  Périer-Lagrange  devait 
épouser  Pauline  Beyle  le  25  mai  1808. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      409 

Page    74.    Je  sors   c/'Œdipe,   suwi  de   rAmant  bourru. 

—  Œdipe,  tragédie  de  Voltaire.  —  h' Amant  bourru, 
comédie  en  3  actes  de  Monvel. 

Page  75.  ...  to  the  gâte...  —  A  la  porte.  Il  s'agit  de  la 
porte  Saint-Denis,  dans  le  voisinage  de  laquelle 
habitaient  les  Rebuffet.  Nous  verrons  plus  loin  qu'A- 
dèle Rebuffet  est  souvent  appelée  par  Stendhal 
«  Adèle  of  the  gâte  ». 

Page  76.  ...  for  him...  —  Même  pendant  le  récit  de  la 
mort  de  son  père,  elle  riait  à  gorge  déployée.  Elle 
m'a  même  paru  avoir  de  la  haine  pour  lui... 

Page  76.  Cardon  est  marié  à  une  demoiselle  d'Arras... 

—  Il  avait  épousé,  dit  M.  Chuquet,  une  cousine  des 
demoiselles  Auguié.  Il  séjourna  plus  tard  dans  le  pays 
de  sa  femme,  ayant  été  de  1808  à  1810,  membre  du 
Conseil  de  Préfecture  du  département  du  Pas-de- 
Calais,  et  depuis  1810  jusqu'à  la  première  Restau- 
ration, sous-préfet  de  l'arrondissement  d'Arras. 
(Voir  Chuquet.  Stendhal-Beyle,  p.  479-480.) 

Page  76.  ...  Les  deux  Frères.  —  Les  deux  Frères  ou  la 
Prévention  vaincue,  comédie  en  5  actes  et  en  vers 
par  de  Moissy  (1768). 

Page   77.  Desprez...  —  Acteur  comique  (1759-1829). 

Page  77.  ...  Saint-Prix...  ■ — ■  Jean-Amable  Foucault 
dit  Saint-Prix  (1758-1834),  célèbre  acteur  tragique 
qui  joua  à  la  Comédie-Française  avant  la  Révolution 
et  y  fut  réintégré  par  le  Premier  consul  en  1799. 

Page  77.  ...  Af'"^  Talma...  —  Caroline  Vanhove,  née 
en  1771,  épousa  Talma  en  secondes  noces.  Elle  joua 
aux  Français  jusqu'en  1816. 

Page  77.  Chazet...  —  Auteur  dramatique.  Il  devait 
faire  représenter  la  même  année  (5  novembre  1804), 
à  la  Comédie-Française,  en  collaboration  avec 
Sewrin,  une  comédie  intitulée  la  Leçon  conjugale. 

Page   78.  ...la  prose  du  Raccommodement.   —  Autre 


410  JOURNAL   DE   STENDHAL 

comédie  que  Stendhal  avait  sur  le  chantier  en  même 
temps  que  les  Deux  Hommes. 

Page  78.  ...  Iphigénie  en  Aulide,  suivie  cfe  l' Impatient. 
—    U  Impatient,    comédie    en    un    acte    de    Lautier 

(1778). 

Page  79.  ...  ceux-là,...  a  la  physionomie...  —  Le  nom 
est  en  blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  79.  Savoy  e-Rollin...  —  Jacques-Fortunat  de 
Savoye  de  Rollin,  né  à  Grenoble  le  18  décembre  1755, 
mort  à  Paris  le  31  juillet  1823.  Avocat,  puis  avocat 
général  au  parlement  de  Grenoble.  Tribun  depuis 
le  5  nivôse  an  VIII.  Il  devint  ensuite  magistrat, 
puis  préfet,  et  enfin  député  de  l'Isère.  Il  avait 
épousé  Elisabeth- Joséphine  Périer,  fille  de  Claude 
Périer,  il  était  donc  le  beau-frère  d'Alphonse  Périer, 
le  camarade  d'Henri  Beyle. 

Page  79.  Costaz,...  ■ — -  Le  baron  Louis  Costaz,  membre 
de  l'expédition  d'Egypte,  conseiller  d'État,  tribun, 
puis  préfet  et  directeur  général  des  Ponts  et  Chaus- 
sées   (1767-1842). 

Page  80.  We  speack  of  passions  and  philosophy.  — 
Nous  parlons  passions  et  philosophie. 

Page  80.  ...  M'««  de  Baure...  —  Sophie  Daru,  fille  de 
Noël,  qui  épousa  M.  de  Baure,  ancien  avocat  général 
au  parlement  de  Pau.  (Cf.  Vie  de  Henri  Brulard.) 

Page  80.  ...  M.  Le  Brun...  —  Juge  à  la  cour  d'appel  de 
Paris.  Il  avait  épousé  une  fille  de  Noël  Daru,  «  femme 
économe  qui,  dit  M.  Chuquet  {op.  cit.,  p.  32),  fit 
longtemps  sa  cuisine  sans  avoir  de  domestique  ». 

Page  80.  ...  after  my  death.  —  Après  ma  mort. 

Page  81.  ...  a  comprehensive  soûl.  —  Stryienski  traduit  : 
une  âme  puissante  qui  comprend  tout. 

Page  81.  Ami,  n^ accable  pas  un  mal...  —  Andromaque, 
acte  I^^,  scène  i  : 
Ami,  n'accable   pas  un  malheureux  qui  t'aime. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      411 

Page  82.  ...  at  the  gâte  with  mother  and  daughter.  — 
A  la  Porte,  avec  la  mère  et  la  fille  ;  cest-à-dire, 
chez  M°ie  Rebuffet  et  sa   fille  Adèle. 

Page  82.  ...  le  Trésor,  la  Parisienne...,  les  Question- 
neurs,... —  Le  Trésor,  comédie  en  5  actes  d'Andrieux 
(1804).  —  La  Parisienne,  comédie  en  un  acte  de 
Dancourt  (1691).  —  Les  Questionneurs,  comédie  eu 
un  acte   de  J.  J.  de  La  Tresne  (1804). 

Page  82.  ...  A  letter...  upon  Xeuilly  house  intrigues. 
—  Une  lettre  à  mon  grand-père  sur  les  intrigues 
de  la  maison  de  Neuilly. 

Page  82.  ...  Baptistine  et...  Balm\et\  —  Le  second  pré- 
nom a  été  laissé  en  blanc. 

Page  83.  ...  Tartufe,  suivi  des  Femmes.  —  Les  Femmes, 
comédie  en  3  actes  de  Demoustier  (1793). 

Page  84.  ...  Ricci,...  —  Stendhal  parle  de  M.  et 
^{me  Ricci  dans  la  courte  note  sur  la  Duchesnois, 
que  nous  publions  en  annexe. 

Page  85.  ...  une  tasse  de  café  à  la  Régence,...  —  Le  café 
de  la  Régence,  place  du  Théâtre-Français,  se  trou- 
vait déjà  au  même  emplacement  qu'aujourd'hui. 

Page  85.  ...  du  Mariage  fait  et  rompu  ;  ..  —  Comédie  de 
Dufresny    (1721). 

Page  85.  ...  D^aru]  house...  —  Chez  M.  Daru  père,  rue 
de  Lille,  à  l'angle  de  la  rue  de  Bellechasse. 

Page  85.  ...  Pierre-le-Grand...  —  Tragédie  en  5  actes 
de  Carrion-Nisas  (1804). 

Page  86.  ...  chez  Phèdre.  —  Mademoiselle  Duchesnois, 
que  Beyie  appelle  aussi  Ariane  quelques  lignes  plus 
loin,  donnant  à  la  comédienne  le  nom  de  ses  princi- 
paux rôles. 

Page  86.  J'en  suis  à  375.  —  C'est-à-dire  au  375®  vers 
des  Deux  Hommes.  Stendhal  avait  donc  écrit  69  vers 
de  sa  pièce  entre  le  26  avril  et  le  20  mai  1804. 


412  JOURNAL  DE  STENDHAL 

1804 

Paris. 

Ce  cahier  a  été  relié,  dans  les  manuscrits  de  Gre- 
noble, avec  le  tome  XXII  de  R  5.896,  fol.  54  à  64. 
La  couverture,  en  papier  fort  gris-brun,  contient  ce 
fragment  de  journal,  plus  un  autre,  du  23  brumaire 
au  29  frimaire  an  XIII.  Le  premier  feuillet  de  cette 
couverture  forme  le  fol.  53,  le  second  le  fol.  89. 

Ce  fragment  du  Journal  allait  primitivement  du 
3  prairial  au  17  messidor  an  XII  (23  mai-6  juillet  1804). 
Puis  Stendhal  y  a  ajouté,  après  coup,  ses  souvenirs 
du  18  messidor. 

Selon  son  habitude,  Stryienski  n'en  a  publié  qu'une 
partie  (trois  pages  environ  de  son  édition)  ;  en  revanche, 
il  y  a  intercalé  des  fragments  d'un  autre  ouvrage  que 
Stendhal  préparait  à  la  même  époque  et  qu'il  voulait 
intituler  Filosofia  nova.  J'ai  préféré  respecter  les  inten- 
tions de  l'auteur  et  publier  à  part,  en  appendice  de  la 
présente  édition,  les  matériaux  qui  devaient  servir 
à  composer  la  Filosofia  nova. 

Les  deux  feuillets  de  couverture  (folios  53  et  89) 
portent  des  notes  autographes.  Ces  notes  ont  été  écri- 
tes en  brumaire  an  XIII.  Je  les  ai  transcrites  au  bas 
des  pages  87  et   89. 

Page  87.  ...  Œdipe,  suivi  du  Babillard.  —  Comédie  en 

un  acte,  en  vers,  de  Boissy  (1725). 
Page  88.  Naturel  :  L  7?  F...  —  La  Rive  (?). 
Page  88.  ...  dégagnoniser...  — ■  Se  défaire  de  l'influence 

intellectuelle     de     son     grand-père     Henri     Gagnon, 

un  peu  trop  formé  à  la  discipline  de  Voltaire. 
Page  89.  ...  Prévost...  —  Pierre    Prévost,   né  à  Genève 

le  3  mars  1751,  auteur  de  différents  ouvrages  d'idéo- 

losie. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    1      413 

Page  89.  ...  Lancelin.  —  Lancelin,  ingénieur,  a 
écrit  une  Introduction  à  Vanalyse  des  Sciences.  Paris, 
1801-1803,  3  vol.  que  Beyle  cite  à  plusieurs  reprises. 

Page  89.  ...  Bureau  les  publiera.  —  Les  traductions 
de  Tite-Live  et  de  Salluste  par  Bureau  de  La  Malle 
parurent  respectivement  en  1810  et   1808. 

Page  90.  ...  Entouré,  etc...  —  Stendhal  cite  de- 
mémoire.  Voici  la  tirade  de  Jocaste  (^Voltaire,  Œdipe, 
acte  IV.  se.  Ij  : 

Ce  roi,  plus  grand  que  sa  îoitune, 
Dédaignait  comme  vous  une  pompe  importune  ; 
On  ne  voyait  jamais  marcher  devant  son  char 
D'un  bataillon  nombreux  le  fastueux  rempart  ; 
Au  milieu  des  sujets  soumis  à  sa  puissance, 
Comme  il  était  sans  crainte,  il  marchait  sans  défense  ; 
Par  l'amour  de  son  peuple  il  se  croyait  grandi. 

Page  90.  ...  à  la  Montansier.  —  Le  théâtre  de  M^i^  Mon- 
tansier  occupait  alors  l'emplacement  du  théâtre  du 
Palais-Royal  actuel. 

Page  90.  ...  les  Pointus,...  —  Comédie  de  Ch.  J.  Guil- 
lemain,  auteur  de  386  pièces  de  théâtre. 

Page  90.  ...  Marion  Thomasset,...  —  Il  s'agit  de  la  vieille 
servante  du  docteur  Gagnon,  dont  Stendhal  parlera 
si  souvent  dans  la   Vie  de  Henri  Brulard. 

Page  90.  ...  à  Frascati  et  aux  Mille  Colonnes.  —  Deux: 
cafés  célèbres  sous  l'Empire.  Frascati  était  situé  rue 
de  Richelieu,  les  Mille  Colonnes  au  Palais-Royal. 

Page  90.  ...  deux  heures  cinquante- six...  —  Le  manu- 
scrit porte  :  «  2,56  heures  ».  Stendhal  avait  d'abord 
écrit  :  «  2,56  minutes  «. 

Page  91.  Oui,  oui,  vous  me  suivrez.  —  Monologue 
d'Oreste,  Andromaque,  acte  II,  scène  m. 

Page  91.  ...  Inès...  ■ —  Dans  Inès  de  Castro,  tragédie 
de  Lamotte-Houdar. 

Page  91.  V[u\  les  Pensées  diverses,..  —  Il  s'agit  peut- 
être  des  Pensées  et  réflexions  que  Stendhal  rédigeait 


414  JOURNAL    DE   STENDHAL 

à  cette  époque  et  qui  devaient  devenir  la  Filosofia 
noi'a.  Voir  nos  Appendices. 

Page  93.  ...  des  Mœurs  de  Collin,...  —  Les  Mœurs  du 
jour,  comédie  en  5  actes  de  Collin  d'Harleville 
(1800). 

Page  93.  ...  une  comédie  jouée  par  Dugazon.  —  Ce 
dernier  alinéa  n'a  pas  été  écrit  le  jour  même,  il  a 
été  ajouté  postérieurement  au  28  prairial.  Une  note 
de  Stendhal,  qui  accompagne  ce  fragment,  indique  : 
«  Je  lis  un  jour  de  prairial,  le  28  peut-être,  Machiavel  : 
Tutte  le  opère  di  N.  Machiavelli.  Londra,  Davies, 
1772,  3  vol.  in-4o,  Bibliothèque  nationale.  —  Voir 
le  7^  volume  de  Tiraboschi,  in-4o.  Il  contient  l'histoire 
du  théâtre  italien.  » 

Page  93.  ...  des  Mémoires  français  de  Goldoni...  — 
Mémoires  pour  sentir  à  l'histoire  de  sa  çie  et  à  celle 
de  son  théâtre,  Paris,  1787,  3  vol.  in-8*'. 

Page  94.  ...  il  Cavalière  di  buon  gusto,...  —  Comédie 
en  3  actes  de  Goldoni  (1750). 

Page  94.  ...  Picard,  qui  a  un  théâtre  à  soutenir,...  — 
L.-B.  Picard  était  alors  directeur  du  théâtre  Louvois, 
devenu  depuis  1804  théâtre  de  V  Impératrice,  et  situé 
rue  de  Louvois. 

Page  94.  ...le  Vieux  comédien.  —  Comédie  de  Picard, 
en  un  acte  (1803). 

Page  95.  ...  il  Poeta  fanatico,... — ■  Comédie  en  3  actes 
de  Goldoni  (1750). 

Page  96.  ...  il  Molière,...  —  Le  Molière  de  Goldoni  est 
de  1751  ;  celui  de  Mercier  de  1776. 

Page  96.  ...  Palissot,...  —  Palissot  de  Montenoy  (1730- 
1814).  Auteur  d'une  Dunciade  ou  la  Guerre  des  Sots 
(1764),  poème  imité  de  Pope,  publié  d'abord  en  trois 
chants,  puis  en  dix  ;  Palissot  y  maltraitait  tous  ses 
ennemis.  On  a  de  lui  divers  autres  ouvrages  qui, 
comme  ce  poème,  sont  tombés  dans  l'oubli.  (Stry- 
ienski.  Journal,  p.  50,  n.  1.) 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      41  r> 

Page  9G.  ...la  Maison  de  Molière.  —  Comédie  de  Mer- 
cier (1787). 

Page  98.  L'Andrienne  de  Térence,  bien  traduite  par 
Lemonnier,...  —  Labbé  Guill.  Ant.  Lemonnier  a 
publié  une  traduction  de  Térence,  parue  en  1771. 

Page  99.  ...  le  dimanche  [30  floréal],...  —  La  date  est 
en  blanc  dans  le  manuscrit.  Je  la  reconstitue  au 
moyen  du  contexte  du  Journal.  Stendhal  dit  que, 
entre  le  21  floréal  et  le  l®""  prairial,  il  a  dîné  chez. 
M.  Daru  le  père.  D'autre  part,  cette  date  du  dimanche 
30  floréal  semble  marquer  pour  lui  une  date  impor- 
tante, car  il  en  parle  à  deux  reprises  dans  le  Journal 
du  21  floréal  au  l®'"  prairial  et  y  revient  dans  l'addi- 
tion faite  le  26  germinal  XIII  (voir  plus  haut,  p.  85 
et  86). 

Page  99.  Anniversaire  de  Marengo.  —  La  victoire  de 
Marengo  fut  remportée  par  Bonaparte  le  14  juin  1800. 

Page  99.  ...  sur  le  jugement  de  Moreau.  —  Le  général 
Moreau,  compromis  dans  la  conspiration  de  Cadoudal, 
fut  arrêté  le  24  février  1804.  Son  procès  s'ouvrit 
le  29  mai.  Il  fut  condamné  au  bannissement. 

Page  99.  Bar[ral]...  ■ — -  Lecture  incertaine. 

Page  99.  ...  La  Femme  juge  et  partie,  suivie  de 
Minuit.  • — •  La  Femme  juge  et  partie,  comédie  de  Mont- 
fleury  (1609).  —  Minuit,  comédie  en  un  acte  de 
Désaudras  (1791). 

Page  100.  ...  George...  —  George  Cadoudal,  condamné  à 
mort  quelques  jours  auparavant,  en  même  temps 
que  Moreau  au  bannissement. 

Page  100.  ...  La  Cloison,...  —  La  Cloison,  ou  Beau- 
coup de  peine  pour  rien.  —  Comédie  en  un  acte 
par  L.  F.  M.  Bellin  de  La  Liborlière,  représentée 
pour  la  première  fois  au  théâtre  Louvois  le  19  avril 
1803. 

Page  100.  ...  des  Tracasseries...  —  Comédie  en  4  actes^ 
de  L.    B.    Picard. 


416  JOURNAL   DE  STENDHAL 

Page  100.  La  Ceinture  magique,...  —  Comédie  de 
J.-B.   Rousseau    (1701). 

Page  102.  ...  for  a   husband.  —  Comme  mari. 

Page  102.  ...  de  Baure...  —  Le  mari  de  Sophie  Daru, 
sœur  de  Martial. 

Page  103.  ...  l'Homme  du   jour   el  la    Gageure,...  — 

L'Homme   du  jour,    comédie    de    Boissy    (1740).  — 

La    Gageure     Imprévue,     comédie    en    un    acte  de 
Sedaine  (1791). 

Page  104.  ...  Davrange,  inspecteur  aux  revues,...  —  Il 
était,  en  l'an  XI,  inspecteur  aux  revues  pour  l'arron- 
dissement  de  Mayence. 

Page  105.  ...  envers...  —  Variante  :  Vis-à-vis  de... 

Page  106.  ...  Adèle  Lau...  —  Il  nous  a  été  impossible 
d'identifier  cette  Adèle. 

Page  106.  ...le  Menagiana,...  —  Le  Menagiana,  publié 
par  Galland  et  GouUey  en  1693,  eut  plusieurs  autres 
éditions. 

Page  108.  ...  Molière  avec  ses  amis.  —  Comédie  en  un 
acte  d'Andrieux  (1804). 

Page  108.  ...  Lacave...  —  L.  Ch.  Lacave  (1768-1825), 

acteur  au  Théâtre-Français. 
Page  108.   ...  l'éloge  du  prince,.,.  —  Tartufe,  acte  V, 

scène  viii  et  dernière  : 

Cléante. 
...  Qu'il  corrige  sa  vie  en  détestant  son  vice, 
Et  puisse  du  grand  prince  adoucir  la  justice  ; 
Tandis  qu'à  sa  bonté  vous  ire/,   à  genoux, 
Rendre  ce  que  demande  un  traitement  si  doux. 

Orgon. 
Oui,  c'est  bien  dit.  Allons  à  ses  pieds  avec  joie 
Nous  louer  des  bontés  que  son  cœur  nous  déploie... 

Page  110.  ...  de  la  Vérité  par  Brissot-War ville,...  — 
De  la  Vérité,  ou  Méditations  sur  les  moyens  de  parvenir 


>'OTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      417 

à  la  vérité  dans  toutes  les  connaissances  humaines. 
(Neufchàtel  et  Paris,  1782,  in-S».) 
Page  113.  ...  Begears,  Timante,  Philinte,...  —  Begears, 
dans  la  Mère  coupable  de  Beaumarchais  ;  —  Timante, 
dans  les  Précepteurs  de  Fabre  d'Eglantine  ;  —  Phi- 
linte, dans  le  Philinte  de  Molière,  du  même  auteur. 


1804 

Paris. 

Extrait  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  municipale 
de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,  fol.  27  à  38. 

Publié  en  partie  par  Stryienski  {Journal,  p.  58  à  73), 
qui  y  a  mêlé  de  courts  fragments  de  la  Filosofia  nova, 
réflexions  et  études  philosophiques  auxquelles  Stendhal 
travaillait   à  ce  moment. 

Page  115.  Al.  the  same,...  —  J'ai  dîné  il  y  a  trois  jours 
à  la  Porte  [Saint-Denis,  chez  M°^^  Rebuffet],  avec 
Alexandre,  Silvain,  Achille,  la  mère  et  la  fille.  Alexan- 
dre, toujours  le  même,  un  peu  sourd. 

Page  115.  14  juillet.  —  En  tête  du  feuillet  où  commence 
ce  fragment  de  son  journal,  Stendhal  identifie  le 
26  messidor  avec  le  14  juillet.  En  réalité,  le  26  mes- 
sidor correspond  non  au  14,  mais  au  15  juillet. 

Page  115.  L'a[bbé]  Hélie...  —  Jean-Baptiste  Hélie,  né 
à  Grenoble  le  24  juin  1747,  devint  curé  de  la  paroisse 
Saint-Hugues  de  Grenoble.  Il  renonça  au  sacerdoce 
en  1793. 

Page  116.  ...  il  avait  été  aux  Bardes.  —  Les  Bardes,  ou 
Ossian,  opéra  de  Lesueur,  paroles  de  Dercy  et  Des- 
champs, représenté  pour  la  première  fois  le  10  juil- 
let 1804. 

Page  116.  ...  M.  Cass...  —  Stendhal  a  sans  doute  en 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  27 


418  JOURNAL  DE  STENDHAL 

vue  le  comte  Jean-Dominique  Cassini,  né  en  1748, 
directeur  de  l'Observatoire  et  membre  de  l'Institut. 

Page  117.  ...  M.  Dejoux,  sculpteur,.. .  —  Claude  Dejoux, 
sculpteur,  élève  de  Coustou,  membre  de  l'Institut 
(1731-1816). 

Page  117.  Je  vais  au  Matrimonio  segreto,...  —  Opéra 
de  Cimarosa,  représenté  pour  la  première  fois  en 
1792,  encore  très  populaire,  et  que  Beyle  entendit 
pour  la  première  fois,  avec  quel  ravissement,  à 
Ivrée,  en  1800.  (Voir  à  ce  sujet  Paul  Arbelet,  Jeunesse 
de  Stendhal,  tome  II,  p.  57-59.) 

Page  117.  Le  Prisonnier,  TOncle  valet,...  le  Calife. — 
Le  Prisonnier,  ou  la  Ressemblance,  opéra-comique, 
paroles  d'Alex.  Duval,  musique  de  Délia  Maria, 
représenté  au  théâtre  Feydeau  le  29  janvier  1798. 
— -  h'Oncle  i>alet  est  des  mêmes  auteurs  et  de  la 
même  année.  —  Le  Calife  de  Bagdad,  opéra-comique 
de  Boïeldieu,  paroles  de  Saint- Just,  fut  donné  pour 
la  première  fois  à  l'Opéra-Comique,  le  16  septem- 
bre 1800. 

Page  120.  ...  le  héraut  de  la  Légion  d'honneur,...  — 
Lacépède  était  grand  chancelier  de  la  Légion  d'hon- 
neur depuis  1803. 

Page  120.  ...  Thuriot  ?  —  Jacques-Alexis  Thuriot, 
député  de  la  Marne  à  la  Convention,  juge  au  tribunal 
criminel  de  la  Seine,  il  fut  le  rapporteur  du  procès 
de  Cadoudal,  Moreau  et  Pichegru,  et  fut  nommé 
avocat  général  à  la  Cour  de  cassation. 

Page  121.  ...  du  marquis  de  Langle.  —  Jean-Marie- 
Jérôme  Fleuriot  de  Langle,  aventurier  de  lettres, 
né  en  1749,  mort  en  1807.  A  l'époque  où  écrit  Sten- 
dhal, il  s'occupait  à  recueillir  des  souscriptions  pour 
des  ouvrages  qui  ne  virent  jamais  le  jour.  Il  est  l'au- 
teur d'un  Paris  littéraire  paru  en  1800. 

Page  121.  ...  il  a  passé  une  /...  —  La  phrase  est  ina- 
chevée. Stendhal  avait  d'ailleurs  l'intention  de  noter 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      419 

ultérieurement  la  réflexion  commencée,  car  il  a 
laissé  un  blanc  de  quelques  lignes  avant  de  commen- 
cer le  Journal  du  1^^  thermidor. 

Page  121.  ...  TEté  des  Coquettes,  les  Bourgeoises  à  la 
mode.  —  UEté  des  Coquettes,  comédie  en  un  acte 
de  Dancourt  (1690).  —  Les  Bourgeoises  à  la  mode, 
comédie  en  5  actes  du  même  auteur  (1692). 

Page  121.  ...  d'Un  quart  d'heure  de  sUence  et  de  Mon- 
tano  et  Stéphanie.  —  Un  quart  d'heure  de  silence, 
opéra-comique  en  un  acte,  paroles  de  Quillet,  mu- 
sique de  Gaveaux,  leprésenté  au  théâtre  Feydeau 
le  1®^  juin  1804.  —  Montano  et  Stéphanie,  opéra  en 
trois  actes,  paroles  de  Dejaure,  musique  de  Berton, 
donné  à  l'Opéra-Comique  le  15  avril  1799. 

Page  122.  ...  Ariodant...  —  Opéra  de  Mayer,  tiré  d'un 
épisode  de  l'Arioste,  que  Stendhal  avait  vu  jouer  à 
Brescia  le  12  juillet  1801. 

Page  122.  M^^^  Saint- Aubin,...  —  Jeanne-Charlotte 
Schrôder,  femme  de  l'acteur  Saint-Aubin  (1764- 
1850),  chanta  successivement  à  la  Comédie-Italienne, 
à  Favart  et  à  l'Opéra-Comique. 

Page  122.  ...  M"'*  Strinasacchi.  —  Thérèse  Strina- 
sacchi,  cantatrice  italienne,  donna  des  représentations 
à  la  salle  Favart  de  1801  à  1805. 

Page  122.  ...  Z'Esprit  de  Mirabeau...  —  U Esprit  de 
Mirabeau,  ou  Manuel  de  VHomme  d'Etat,  des  publi- 
cistes,  etc.,  par  P.  J.  B.  Publicola  Ghaussard.  (Paris, 
1797,  in-80,  2  vol.) 

Page  123.  ... /'Homme  à  bonnes  fortunes....  —  Comédie 
en  5  actes  de  Baron  (1686). 

Page  124.  Histoire  de  la  publication  du  Citateur...  — 
Le  Citateur,  pamphlet  antichrétien  de  Pi gault- Lebrun, 
paru  à  Paris  en  1803.  Il  fut  interdit  sous  la  Restau- 
ration. 

Page  124.   ...   Clisson...  —  Le  Connétable   de  Clisson, 


420  JOURNAL   DE   STENDHAL 

opéra   de   Porta,   paroles   d'Aignan,   représenté   pour 

la  première  fois  à  l'Opéra  de  Paris  le  9  février  1804. 
Page  124.  ...  Psyché...  —  Ballet  en  3  actes  de  Gardel 

(1795). 
Page   124.     M""'    Vestris...   —  Anne-Catherine  Augier, 

femme    de    Marie-Auguste    Vestris,    fils    du    célèbre 

dieu  de  la  Danse.  Elle  naourut  en  1809. 
Page  126.  ...  Figaro,  joué  il  y  a  deux  ans  à  l'Opéra.  — 

C'est  probablement  l'adaptation  française  des  Nozze 

di   Figaro,  faite  en  1793  par  Notaris  et  représentée 

cette  année  même,  d'ailleurs  sans  succès,  à  l'Opéra. 
Page  126.  ...du  Florentin.  — ■   Comédie  en  un  acte  de 

La   Fontaine  (1686). 
Page   130.    ...  Adélaïde  du  Guesclin,...  - —  Tragédie  de 

Voltaire  (1734). 
Page  131.  ...  du  Souper  de  famille.  • —  Les  Dangers  de 

l'absence,  ou  le  Souper  de  famille,  comédie  en  deux 

actes  de  J.  B.  Pujoulx  (1788). 
Page  131.     A/iie    Gros...    —    Elle    avait    débuté  à  la 

Comédie-Française  en  1801. 
Page  132.    ...  des  Deux  Frères;...   —   Comédie  de   M. 

Weiss,  L.-F.   Jauffret  et  J.  Patrat  (1799). 
Page   132.  ...  M''"  Desroziers.  —  Angéline  Duval,  dite 

Desroziers,    jouait    au    Théâtre    Français    depuis    le 

22  août  1802.  Elle  mourut  à  31  ans. 
Page  134.   ...  la  Filosofia    nova...  —  Voir  nos  Appen- 
dices. 
Page  135.  ...  /'Entrevue,...  —  Comédie  en  un  acte  de 

Vigée  (1788). 
Page  135.  Le  Conciliateur,...  —  Comédie  de  Demoustier 

(1791). 
Page  136.   ...  des  Fausses  confidences. —  Comédie  de 

Marivaux  (1737). 
Page  136.  Les  Deux  Figaro,...   —   Les  Deux   Figaro, 

ou  le  Sujet  de    comédie,    comédie    en   cinq  actes   de 

Richaud-Martelly. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      421 

1804 

Paris. 

Le  Journal  du  12  août  au  22  septembre  1804  est 
conservé  dans  les  manuscrits  de  la  bibliothèque  muni- 
cipale de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,  fol.  15  à  26. 

Des  fragments  ont  été  publiés  par  Stryienski.  Journal 
de  Stendhal,  p.  74  à  81.  Stryienski  a  intercalé  dans  le 
texte  de  courts  passages  des  Pensées  diverses  (Filo- 
sofla  noi^a).  La  partie  du  27  août  au  22  septembre  a 
été  publiée  intégralement  par  Henry  Débraye  dans  le 
Divan  du  mois  de  mai  1914. 

Page  139.  ...le  cahier  (/« /a  ferme  volonté. — Stryienski 
(p.  61,  note  2)  pense  que  ce  cahier,  qui  porte  en  dédi- 
cace :  «  A  la  ferme  volonté  ou  à  Frédéric  II,  roi  de 
Prusse,  »  contient  en  extrait  certaines  pensées  du 
Jourruxl.  Il  s'agit  en  réalité  d'un  fragment  des  Pen- 
sées diverses  de  Stendhal,  que  nous  publions  en  appen- 
dice, et  qui  devait  faire  partie  de  la  Filosofia  nova. 
C'est  ainsi  que  Stryienski  justifie  ce  principe  incom- 
préhensible qui  lui  fait  insérer  dans  le  Journal 
quelques-unes   des   Pensées  de   Stendhal. 

Page  140.  ...  au  feu  d'artifice  de  Frascati,  en  Van  X, 
je  crois  ;...  —  Voir  dans  la  présente  édition  le  Jour- 
nal  de  l'an  X  (24  août  au  16  septembre  1802). 

Page  140.  ...  le  dimanche  de  Claix  en  Van...  —  Peut- 
être  pendant  le  séjour  que  fit  Henri  Beyle  à  Grenoble 
et  Claix  du  26  juin  1803  (7  messidor  XI)  au  20  mars 
1804  (29  ventôse  XII).  Nous  n'avons  plus  le  Journal 
de  cette  période,  s'il  a  été  écrit.  Et  ni  la  Correspon- 
dance ni  les  papiers  manuscrits  de  Stendhal  ne  font 
allusion  à  ce  dimanche  pendant  lequel,  à  Claix,  il 
fut  si  heureux. 


JOURNAL     DE    STENDHAL. 


27. 


422  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Page  140.  ...la  Griselda,...  — Opéra  italien,  paroles  de 
Zéno,  musique  de  Paër. 

Page  140.  ...  chez  La  Rive.  —  L'acteur  La  Rive,  dont 
Beyle  allait  suivre  les  leçons,  était  alors  célèbre  et 
donnait  des  cours  de  déclamation  très  réputés. 

Page  141.  ...  celles  d'Adèle...  —  Le  nom  de  famille  a 
été  laissé  en  blanc. 

Page  141.  ...  Diday  et  Moulezin.  —  Sur  Diday,  voir 
Vie  de  Henri  Brulard,  t.  II,  p.  34  et  note.  —  Moulezin, 
grenoblois,  né  le  3  décembre  1778,  employé  dans  les 
contributions  indirectes.  Cf.  Ibid,  t.  I,  p.  251,  et 
II,  p.  28. 

Page  142.  ...  M.  et  M'"^  Planta;...  —  Jacques  Falquet- 
Planta,  président  du  Conseil  général  de  l'Isère,  né 
à   Grenoble  en   1735,   mort  en  1815. 

Page  142.  Pacé...  —  Martial  Daru,  que  Stendhal  désigne 
souvent  par  ce  pseudonyme. 

Page  143.   ...   la  Feinte  par  amour:...  — Comédie  en 

3  actes  de  Dorât  (1773). 
Page  144.  ...  Venceslas.  —  Tragédie  de  Rotrou  (1647). 

Page  144.  ...  M"*  Auguié,...  —  L'aînée  des  trois  demoi- 
selles Auguié,  nièces  de  M™^  Campan  et  petites- 
nièces  de  M°i6  Cardon.  (Sur  la  famille  Auguié,  voir 
Chuquet,  of.  cit.,  p.  41.) 

Page  152.  ...  Prévost,  Dufresne,...  —  L.  Prévost,  sous- 
inspecteur  aux  revues,  alors  chef  de  la  première 
division  au  ministère  de  la  Guerre.  —  Pierre- François 
Dufresne,  commissaire  des  guerres,  puis  inspecteur 
aux  revues,  baron  de  l'Empire  en  1812. 

Page  152.  ...  Mustapha  et  Zéangir,...  —  Le  titre  de  la 
tragédie  de  Maisonneuve  est  :  Roxelane  et  Mustapha. 
De  1785  à  1793  elle  fut  jouée  43  fois  à  la  Comédie- 
Française.  Il  existe  deux  Mustapha  et  Zéangir, 
l'un  de  Belin  (1705)  ;  l'autre  de  Chamfort  (1777). 


>'OTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      423 

Page  153.  ...  chez  Robert,...  — Restaurateur  célèbre  au 
palais  du  Tribunat,  173,  Palais-Royal. 

Page  156.  Le  Locataire...  Lucile  ...  La  Fausse  Magie; 
... —  Le  Locataire,  opéra-comique  en  un  acte,  paro- 
les de  Sewrin,  musique  de  Gaveaux  (1800).  —  Lucile, 
comédie  en  un  acte,  en  vers,  mêlée  d'ariettes,  paroles 
de  Marmontel,  musique  de  Grétry  (1769).  —  La 
Fausse  Magie,  opéra-comique  en  deux  actes,  paroles 
de  Marmontel,  musique  de  Grétry,  représentée  en 
1775,  puis,  réduite  à  un  acte,  en  1776. 

Page  156.  Quand  on  a  la  soixantaine....  —  C'est  l'air 
que  fredonnait  Stendhal  en  commençant  à  écrire 
la  Vie  de  Henri  Brulard. 

Page  158.  ...  Arrigo...  —  En  surcharge,  de  la  main  de 
Stendhal  :  «  Henri  ». 

Page  158.  ...  et  du  Pervertisseur  réussissent,...  —  Les 
«  loteries  »  de  Beyle  étaient  ses  projets,  tant  commer- 
ciaux que  littéraires.  Le  Pervertisseur  est  une  pièce 
de  théâtre  qui,  comme  toutes  les  autres,  ne  fut  jamais 
achevée. 

Page  158.  ...  l'anno  duodecimo  délia  Republica. —  Je 
pourrai  avoir  une  jolie  femme  de  la  société,  cela  est 
nécessaire  pour  aimer  tout  à  fait  Victorine,  même 
au  cas  où  je  trouverais  en  elle  cette  âme  grande  et 
vraiment  aimante  que  peut-être  j'ai  arrêtée. 
Et  ainsi  finit  l'an  XII  de  la  République. 

Page  158.  Vendémiaire  an  XIII...  —  Je  n'ai  pas  re- 
trouvé le  cahier  contenant  les  souvenirs  de  vendé- 
miaire an  XIII.  Cette  lacune  est  seulement  comblée 
par  les  deux  fragments  suivants,  extraits  des  mss. 
de  la  Bibl.  mun.  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,, 
fol.  22  vo,  et  VIL  fol.  211. 


■424  JOURNAL   DE   STENDHAL 

1804 

Paris, 

Ce  fragment  se  trouve  en  autographe  à  la  biblio- 
thèque municipale  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII, 
fol.  1  à  10.  Les  feuillets  ont  été  reliés  au  hasard,  sans 
souci  du  texte,  qui  doit  être  lu  dans  l'ordre  suivant  : 
fol.  1,  3,  6,  7,  7  bis,  7  bis  vo,  10,  10  v»,  2,  2  v»,  3  v», 
4,  7  v»,  8,  4,  4  vO,  5. 

Publié  partiellement  par  Stryienski,  Journal  de 
Stendhal,  p.  82  à  91. 

—  De  la  mfme  tpoque,  je  lis  dans  le  manuscrit 
R  5.896.  vol.  XVIII,  fol.   124,  cette  note  autographe 

•de   Stendhal  : 

«  Voici  mon   projet  de    fortune  : 

Aller  en  juillet  1804  à  Marseille,  y  rester  six  mois, 
travaillant  avec  Mante,  de  là  six  mois,  de  la  même 
manière,  à  Bordeaux,  de  là  quatre  mois  à  Nantes,  de 
là  huit  mois  à  Anvers,  de  là  enfin  à  Paris  Mon  père 
me  prête  trente  ou  quarante  mille  francs,  et  nous 
établissons  la  Maison  Mante.  Beyle  et  C*^  en  1807 
(an    XV).   J'aurai  vingt-quatre  ans  à  cette  époque. 

Brumaire    an    XIII.   » 

Page  159.  ...  de  lavorare  al  Buon  Partito,...  —  De 
travailler  au  Bon  Parti.  Il  s'agit  d'une  pièce  de  théâtre 
que  Stendhal  avait  sur  le  chantier  et  dont  il  avait 
eu  l'idée  le  6  fructidor  an  XII.  Il  y  voyait  une  «  se- 
conde Précieuses  ridicules  «. 

Page  160.  ...  M^'*  Contât...  ■ —  Louise  Contât,  née  à 
Paris  en  1760,  quitta  le  théâtre  en  1808. 

Page  160.  Le  Vieux  célibataire  ef  les  Fausses  confidences. 

—  Le  Vieux  célibataire,  comédie  en  5  actes  de  Collin 
d'Harleville  (1792).  —  Les  Fausses  confidences, 
comédie  en  3  actes  de  Marivaux  (1737). 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      425 

Page  161.  L'Epreuve  nouvelle,...  - — •  Comédie  en  un 
acte  de  Marivaux  (1740). 

Page  161.  La  Mère  coquette,...  ■ —  Comédie  en  5 
actes  de   Quinault    (1664). 

Page  162.   La    Jeune  femme  colère...    —    Comédie    en 

un  acte  d'Etienne. 
Page  162.   ...  of  the  great  original  Shakespeare. —  La 

Méchante  femme  mise  à  la  raison,  comédie  en  5  actes 

de  Shakespeare. 
Page    162.   La  Maison  de    campagne,     de    Dancourt,... 

—  Comédie  en  un  acte  (1688). 
Page    163.    ...    au  sous-lieutenant  Moutonnet.   —   L'un 

des   camarades   d'Henri  Beyle  au   6^  dragons. 

Page  164.  Le  prince  de  la  Paix,...  —  Manuel  Godoy, 
jeune  noble  sans  fortune,  fut  remarqué  par  la  reine 
Marie-Louise  d'Espagne,  dont  il  devint  l'amant. 
A  23  ans,  il  était  premier  ministre  et  gouverna  en 
fait  l'Espagne  durant  tout  le  règne  de  Charles  IV. 
Après  la  paix  de  Bâle  (22  juillet  1795)  il  avait  reçu 
le  titre  de  prince  de  la  Paix. 

Page  165.  ...  Fénelon,  de  Chénier,...  —  Fénelon  ou  les 
Religieuses  de  Cambrai,  tragédie  en  5  actes  de  M.  J. 
Chénier   (1793). 

Page  166.  ...  of  the  first  act. —  Je  finis  par  faire  la  meil- 
leure scène  comique  que  j'aie  jamais  faite,  la  troi- 
sième du  premier  acte. 

Page  166.  Le  Père  d'occasion,...  —  Comédie  de  J. 
Pain  et  Vieillard;  représentée  pour  la  première  fois 
au    théâtre  Louvois  le  25   janvier  1803. 

Page  166.  ...  l'Amant  soupçonneux,...  —  Comédie 
en  un  acte  de  Chazet  et  Lafortelle.  Stendhal  écrit 
Le    Porté. 

Page  166.   Les   Ménechmes —  Comédie  en  5  actes 

de   Regnard   (1705). 

Page  166.  ...  si  loin,...  ■ —  Sic.  Ce  mot  se  trouve  au  bas 


426  JOURNAL  DE  STENDHAL 

d'une  page  ;  peut-être  Stendhal,  en  tournant  le 
feuillet,  a-t-il  oublié  un  ou  plusieurs  mots. 
Page  167.  ...  du  petit  profil.  ■ — -  Le  buste  de  Molière, 
auquel  Stendhal  fait  ici  allusion,  est  probablement 
celui  de  Houdon.  Il  se  trouvait  en  marbre  à  la  Corné- 
die-Française,  mais  le  théâtre  Louvois  pouvait  aussi 
en  posséder  une  réplique.  En  tout  cas  i'eau-forte 
d'Augustin  de  Saint-Aubin,  citée  par  Beyle,  a  bien 
été  gravée,  en  1799,  d'après  le  buste  de  Houdon. 

Page  167.  ...  du  Courtisan,...  —  Pièce  dont  Sten- 
dhal avait  l'idée  à  cette  époque.  Les  notes  de 
la  Filosofia  noi^a  parlent  d'une  pièce  où  seraient 
mis  en  scène  deux  jeunes  gens,  l'un  ayant  le  caractère 
de  La  Fontaine,  l'autre  d'un  courtisan.  Stendhal 
pensait  que  le  caractère  du  courtisan  à  lui  seul  ne 
pouvait  donner  un  sujet  de  comédie  (16  messi- 
dor XII). 

Page  168.  Mais  la  maison  de  ton  père...  —  Stendhal 
parle  dans  la  Vie  de  Henri  Brulard  de  cette  maison, 
dont  il  dit  avoir  fait  les  plans,  avec  la  collaboration 
de  son  ami  Mante.  C'était  un  gros  immeuble  lourd, 
à  deux  étages,  solide  et  sans  la  moindre  ornementa- 
tion, qui  existe  encore  aujourd'hui.  C'est  cette  maison 
qui  commença,  d'après  Stendhal,  le  déclin  de  la 
fortune  de  Chérubin  Beyle.  (Cf.  Vie  de  Henri  Brulard,. 
t.  II  (notes),  p.  252  et  278.) 

Page  168.  ...  /'Avocat  Patelin.  —  Comédie  de  Brueys 
(1706). 

Page  169.  Bourgoin...  —  M^^^  Marie  Bourgoin  était 
devenue  sociétaire  de  la  Comédie-Française,  par  la 
protection  du  ministre  Chaptal,  en  mars  1802.  Elle 
y  joua  jusqu'en  1829. 

Page  169.  ...  la  Leçon  conjugale,...  —  La  Leçon  con- 
jugale, ou  VAfis  aux  Maris,  —  comédie  en  3  actes 
de  Chazet  et  Sewrin. 

Page  170.   ...  the    taming...  —  Ms.  :  the  tame. 


^'OTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      427 

1804 

Paris. 

Ce  chapitre  est  extrait  des  manuscrits  de  la  biblio- 
"thèque  municipale  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII, 
fol.  65  à  82.  Il  fait  partie  du  même  cahier  gris  qui 
contient  le  Journal  du  3  prairial  au  18  messidor  an  XII 
(23  mai-7  juillet  1804). 

De  courts  fragments  ont  été  publiés  par  Stryienski, 
Journal  de  Stendhal,  p.  92  à  102.  Celui-ci  a  intercalé 
dans  le  texte  des  notes  griffonnées  par  Stendhal  sur 
la  couverture  et  des  fragments  de  la  Filosofia  nova. 

—  Les  deux  feuillets  de  la  couverture  du  cahier 
(fol.  53  et  89)  portent  des  notes  de  la  main  de  Sten- 
dhal, que  nous  publions  au  bas  des  pages  87,  88  et 
89   du  présent  volum'^. 

Page  173.  ...  et  je  signerai.  —  M.  Chuquet  a  publié 
{Stendhal- Beyle,  p.  487)  un  certificat  du  général  Michaud 
en  faveur  de  Beyle,  mais  postérieur  de  près  d'un  an 
(25  thermidor  an  XIII).  A  ce  moment,  Stendhal 
venait  d'arriver  à  Marseille. 

Page  173.  ...le  Séducteur,  de  Bièvre....  — ^  Comédie  en 
5  actes  (1783). 

Page  175.  ...  lorsqu'on  le  soutient.  —  En  marge,  de  la 
main  de  Stendhal  :  «  Oreste,  le  Cid.  >' 

Page  175.  ...  la  Gageure.  —  La  Gageure  imprévue, 
comédie    de    Sedaine. 

Page  176.  ...  signées  H.  —  Stendhal  figure  ici  l'initiale 
un  peu  ornée  qui  constitue  la  signature  de  Henri  IV. 

Page  176.  ...  dont  je  plaisantais  le  poème.  —  S'agit-il 
du  Poème  sur  le  globe  (1784,  in-8°),  ou  d'Achille  à 
Scyros,  poème  en  6  chants  qui  porte  le  millésime 
de  1805,  mais  qui  avait  peut-être  paru  dans  les 
•derniers  mois  de  1804  ? 


428  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Page  177.  ...  (l'Auberge  pleine)...  — Le  Sourd  ou  V Au- 
berge pleine,  comédie  en  3  actes  de  Desforges  (1790). 

Page  177.  ...  la  Pupille...  les  Etourdis...  — ■  La  Pupille, 
comédie  en  un  acte  de  Fagan  (1734).  — -  Les  Etourdis, 
ou  le  Mort  supposé,  comédie  en  3  actes  d'Andrieux 

(1787). 

Page  178.  La  Vauguyon,...  —  C'était,  d'après  Saint- 
Simon,  un  pauvre  gentilhomme  nommé  Bethoulet 
et  qui  se  fit  appeler  Fromentau.  Il  avait  épousé 
Marie  de  Stuert  de  Caussade,  dame  de  La  Vauguyon, 
veuve  de  Barthélémy  de  Quélen,  vicomte  du  Brontay, 
et  prenait  le  titre  de  comte  de  La  Vauguyon.  Vers  la 
fin  de  sa  vie,  sa  pauvreté  était  extrême,  et  Saint- 
Simon  rapporte  diverses  anecdotes  qui  montrent  sa 
susceptibilité  à  cet  égard.  Il  se  tua  de  deux  coups 
de  pistolet  dans  la  gorge  le  20  novembre  1693. 
L'édition  de  Saint-Simon  citée  par  Beyle  est  celle 
de  Londres,  1788-1789,  in-12,  suppl.,  t.  IV,  p.  179. 

Page  178.  ...  nous  allons  chez  Sicard.  ■ —  L'abbé  Roch- 
Ambroise  Cucurron,  dit  Sicard  (1742-1822),  avait 
succédé  en  1789  à  l'abbé  de  l'Epée  dans  la  direction 
de  l'Institut  des  sourds-muets.  C'était  un  éducateur 
de  grand  mérite.  Il  professait  la  grammaire  générale 
à  l'Ecole  normale  et  était  membre  de  l'Institut. 

Page  178.  ...  Massieu...  —  Jean  Massieu,  sourd -muet 
de  naissance,  élève  de  l'abbé  Sicard,  avait  fait  parler 
de  lui  dans  les  journaux  du  temps  en  plaidant  lui- 
même  sa  cause  contre  un  voleur  qui  lui  avait  dérobé 
son  portefeuille.  (Voir  :  Cours  d'instruction  d'un 
sourd-muet  de  naissance,  par  l'abbé  Sicard.  Paris, 
1803,  in-80,  p.  481.)  En  1805,  VAlmanach  National 
le  qualifie  de  premier  répétiteur  de  l'Institut  des 
sourds-muets. 

Page  178.  ...  Au  Philosophe  marié,...  —  Comédie  en 
5  actes  de  Destouches  (1727). 

Page  179.  ...  we  go  at  Hardy  Cofl'ee,...^ —  Nous  allons. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      429 

au  café  Hardy.  —  Le  café  Hardy  était  situé  boule- 
vard des  Italiens. 

Page  179.  ...  le  poète  Fulchiron.  —  Voir  ci-dessus,  p.  407. 
la  note  de  la  page  70. 

Page  179.  Tyran  domestique,...  —  Comédie  en  5  actes 
d'Alexandre  Duval  (1804). 

Page  179.  Iphigénie  en  Tauride...  —  Tragédie  en  5 
actes   de  Guimond  de  La  Touche   (1757). 

Page  179.  ...  yP'  Saint-Val...  —  M^e  Saint- Val 
cadette,  avait  joué  au  théâtre  Olympique,  situé 
rue  de  la  Victoire,  en  1802. 

Page  179.  ...  M""^  Thénard...  —  Madeleine  Perrin,  dite 
la  grande  Thénard,  née  à  Voiron  en  1757.  joua  à  la 
Comédie-Française    jusqu'en    1819. 

Page  182.  ...  Chapelle.  —  Personnage  des  Deux  Hommes. 

Page  1S3.   Le  Préjugé    à  la  mode —    Comédie    en 

5  actes,  de   La   Chaussée   (1735). 

Page  183.  ...  les  Deux  Pages.  — Auguste  et  Théodore, 
ou  les  Deux  Pages,  comédie  en  2  actes  de  E.  de  Man- 
teufel,  représentée  pour  la  première  fois  à  la  Comédie- 
Française  le  6  mars  1789. 

Page  183.  ...  le  jour  où  l'on  fit  périr  les  deux  prêtres,... 
■ — ■  Stendhal  fait  allusion  ici  à  l'exécution  des  abbés 
Revenas  et  Guillabert,  guillotinés  à  Grenoble  le 
26  juin  1794.  A  cette  époque,  le  jeune  Henri  Beyle, 
«  près  de  la  seconde  fenêtre  du  grand  salon  à  l'ita- 
lienne »,  traduisait  «  avec  plaisir  Virgile  ou  les  Méta- 
morphoses d'Ovide  »,  sous  la  direction  de  M.  Durand. 
(Cf.   Vie  de  Henri  Brulard,  tome  I,  p.  185-186.) 

Page  190.  Tai  revu  Héloïse,...  —  D  s'agit  d'une  visite 
chez  les  Mounier,  ainsi  que  l'indique  le  contexte. 
Edouard  Mounier  habitait  à  cette  époque  Rennes, 
où  son  père  était  préfet.  Héloïse,  «  mon  Héloïse  », 
comme  Stendhal  la  désigne  plus  loin,  est  Victorine 


430  JOURNAL   DE  STENDHAL 

Mounier.  Henri  Beyle  compare  ailleurs  son  amour 
pour  Vietorine  à  celui  d'Abélard  pour  Héloïse. 

Page  192.  Voici  le  plan  du  champ  de  bataille,...  —  Suit 
im  plan  représentant  la  partie  de  l'appartement 
Mounier  où  Stendhal  rencontra  Vietorine  et  s'en- 
tretint avec  Edouard. 

Page  193.  ...  ail'  allogiamento  del  S.  Degernd.  - —  Mon 
oncle  me  dit  hier  soir  :  J'ai  vu  pendant  deux  heures 
M[ounier],  son  fils  et  ses  filles  sont  ici.  Cette  nou- 
velle me  troubla  agréablement.  En  rentrant  de  chez 
lyjme  R[ebufîet],  j'ai  trouvé  un  billet  d'Edouard 
pour  M.  B[eyle].  Je  l'ai  vue  vers  quatre  heures 
moins  le  quart,  rue  du  Bac,  dans  l'appartement  de 
M.  de  Gérando  (?). 

—  Cet  alinéa  est  suivi  d'un  blanc  d'un  tiers  de  page, 
destiné  sans  doute  à  recueillir  le  lendemain  les  détails 
complémentaires,  comme  Stendhal  l'écrit  un  peu 
plus  haut. 

Page  193.  ...  des  Femmes,...  —  Comédie  en   3  actes, 

de  Demoustier  (1793). 
Page  194.  ...  au  Muet,    suii^i    de   l'Amant    bourru.  — 

Le  Muet,  comédie  en   5  actes,  de  Brueys   et  Pala- 

prat   (1691).  —  h' Amant  bourru,  comédie  en  3  actes, 

de  Monvel  (1777). 

Page  195.  ...du  papier  de  M.  Muron  ...  —  Il  s'agit 
probablement  du  papier  qui  couvrait  les  murs  d'un 
restaurant  fréquenté  par  Stendhal.  (Cf.  plus  haut,, 
page  62.) 

Page  196.  ...  Ariane,...  —  Tragédie  de  Thomas  Cor- 
neille (1680). 

Page  196.  ...  Z'Avis  aux  Maris.  —  UAi'is  aux  Maris 
ou  la  Leçon  conjugale,  par  Sewrin  et  Chazet,  comédie 
en  3  actes    et    en  vers. 

Page  197.  ...  plus  ainsi  :  A,... — Cet  A  renvoie  à  un 
croquis  de  Stendhal  reproduisant  schématiquement 
le  profil  de  Napoléon,  et  montrant  le  parallélisme 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      431 

de  la  ligne  un  peu  fuyante  du  front  et  de  l'arête 
du  nez. 

Page  197.  ...  Misanthropie  et  repentir,...  —  Drame  en 
5  actes,  de  Kotzebue,  trad.  de  l'allemand  par  Bursay 
et  arrangé  pour  la  scène  française  par  mad.  Mole. 

Page  197.  ...  des  Héritiers,  de  Dupai,...  —  Le  Nau- 
frage, ou  les  Héritiers,  comédie  en  un  acte, 
d'Alexandre   Duval. 

Page  197.  ...  par  l'arrii'ée  de...  —  Le  nom  est  en  blanc 
dans  le  manuscrit. 

Page  197.  ...  M''^  Rolandeau,...  —  Il  s'agit  certainement 
(le  contexte  l'indique)  de  cette  demoiselle  Rolandeau 
que  Stendhal  avait  rencontrée  à  Genève  à  la  fin  du 
mois  de  mars  de  la  même  année.  (Cf.  ci-dessus, 
Journal  du  30  mars  au  2  avril  1804.) 

Page  198.  N,...  —  Le  reste  du  nom  est  en  blanc. 

Page  198.  ...  la  Jeune  Prude.  —  La  Jeune  Prude,  ou 
les  Femmes  entre  elles,  comédie  en  un  acte  d'Emm. 
Dupaty  (1804). 

Page  199.  ...  cette  longue  ligne  A,...  —  Stendhal  accom- 
pagne sa  description  d'un  croquis  représentant  le 
nez  de  M^^^  Contât,  dont  A  est  l'arête. 

Page  200,  ...  et  i>eut  faire  le...  —  Stendhal  a  oublié 
d'écrire  le  dernier  mot  de  cet  alinéa,  en  tournant  la 
page. 

1804-1805 

Paris. 

Extrait  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  munici- 
pale de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,  fol.  90  à  122. 

Publié  incomplètement  par  Stryienski,  Journal  de 
Stendhal,  p.  103  à  126,  avec  deux  additions  (p.  103  et 
110-111)  prises  dans  les  pensées  réunies  en  vue  de  com- 
poser la  Filosofia  nova. 


432  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Stryienski  a  découpé  ce  fragment  en  deux  chapitres 
(onzième  et  douzième  cahiers).  Sa  division  est  arbi- 
traire. II  existe  en  effet,  entre  les  réflexions  du  17  nivôse 
et  celles  du  21,  quatre  feuillets  blancs  (fol.  99  à  101). 
Stendhal  se  proposait  certainement  d'y  consigner  son 
journal  des  18,  19  et  20  nivôse,  et  de  compléter  après 
coup  ses  souvenirs,  comme  il  l'a  fait  plusieurs  fois. 
Il  a  même  commencé  le  travail,  en  écrivant  au  fol.  99  : 

«  Journal  contenant  ce  que  j'ai  fait  pendant  les  12 
ou  15  derniers  jours  de  séjour  de  mon  oncle  à  Paris. 

Mon  oncle  arrive  le  12  frimaire,  lendemain  du  cou- 
ronnement, à  2  heures  dvi  matin.  Il  habite  ma  chambre 
et  mon  lit,  et  part  le  dimanche  [10]  nivôse,  à  9  heures 
du  matin  ^,  après  avoir  dépensé,  à  ce  qu'il  dit,  1.800  li- 
vres, moins  210  que  j'ai  prises  à  sa  caisse  et  que  j'ai 
mangées  en  l'accompagnant. 

Nous  mangeons  chez  Naret,  rue  de  la  Loi,  à  environ 
3  livres  10  sous  par  tête.  » 

Stendhal,  qui  en  somme  n'avait  guère  parlé  de  son 
oncle  dans  le  cours  du  séjour  qu'il  avait  fait  à  Paris, 
songeait  à  combler  cette  lacune.  D'autres  soins,  qu'il 
dut  considérer  comme  plus  urgents,  l'empêchèrent  de 
réaliser  son  projet.  Et  les  quatre  feuillets  réservés 
restèrent  blancs,  sauf  les  quelques  lignes  que  l'on  vient 
de  lire. 

Page  201.  ...  la  quatrième  leçon  de  Bernadille...  —  Ber- 
na dille  est  Dugazon,  dont  l'un  des  meilleurs  rôles 
était  le  Bernadille  de  la  Femme  juge  et  partie, 
comédie  de   Montfleury. 

1.  31  décembre  1804. 

Stendhal  écrit  le  31  décembre  à  «a  sœur  Pauline  [Correspondance ,- 
éd.  Paupe  et  Chéramy,  t.  I,  p.  134)  que  son  oncle  Romain  est  partie 
la  veille,  c'est-à-dire  le  dimanche  30  décembre.  Il  lui  dit  d'ailleurs 
<|u'il  était  arrivé  le  11  frimaire,  à  2  heures  du  matin,  alors  que  le 
Journal  note  l'arrivée  de  Romain  Gagnon  à  la  même  heure,  mais; 
le  lendemain  12  frimaire. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      433 

Beyle  avait  commencé  à  smvre  les  leçons  de 
Dugazon  le  21  frimaire  (12  décembre).  Son  journal 
du  28  frimaire  parle  déjà  du  bonheur  que  lui  a  donné 
«  la  société  en  masse  »  pendant  sa  troisième  leçon 
de  Dugazon.  Ce  jour-là,  il  n'a  pas  davantage  nommé 
cette  M"i6     _  dont  il  parle  trois  lignes  plus  loin. 

■Page  201.  P""  nivôse  XIII.  —  Réflexions  de  Stendhal 
intercalées  entre  les  feuillets  107  et  110  du  manu- 
scrit. 

•Page  202.  ...  dans  le  feuillage.  —  En  haut  du  feuillet 
Stendhal  écrit  la  date  du  «  14  nivôse  XIII  ». 

Page  203  ...  pour  Gabrielle  de  1...  —  Stendhal  dessine 
au-dessous  le  «  thermomètre  d'amour  ».  Il  inscrit 
sur  la  colonne  les  chiffres  7,  10  et  11. 

Page  203.  La  domenica  2  nii'ôse,...  ■ — ■  Cette  note  ne 
fait  pas  partie  du  texte  du  Journal,  mais  doit  y 
être  rattachée.  Elle  est  datée  du  23  décembre  1804 
et  est  conservée  dans  les  manuscrits  stendhaliens 
de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble  (R  302, 
dossier  n°  1). 

Page  204.  ...  suivi  des  Originaux.  —  Les  Originaux 
ou  V  Italien,  comédie  en  3  actes  de  La  Mothe  (1693). 

Page  204.  ...  Dusausoir  ;...  —  Jean-Claude  Dusausoir 
(1737-1822),  auteur  de  plusieurs  poèmes,  dont  un 
sur  le  Bois  de  Boulogne  (1800). 

Page  204.  ...  à  allusion  contre...  —  Stendhal  a  pru- 
demment escamoté  le  nom  du  personnage  ainsi 
persiflé. 

Page  205.  Les  Basset  étaient  dans  la  loge  de  leur  tante. 
—  Claude-Simon  Basset  et  Anne-Léonard-Camille 
Basset  de  Chateaubourg,  tous  deux  anciens  élèves 
de  l'Ecole  Polytechnique,  étaient  d'une  famille 
lyonnaise.  Ils  étaient  neveux  de  Charles-Pierre 
Claret  de  Fleurieu,  sénateur  et  gouverneur  des  Tui- 
leries. —  (Voir  le  «  portrait  »  du  second  dans  nos 
Annexes.) 

JOURNAL     DE     STENDHAL.  28 


434  JOURNAL   DE  STENDHAL 

Page  205.  ...  iW*  Louason...  —  Mélanie  Guilbert,. 
que  Beyle  suivra  plus  tard  à  Marseille. 

Page  207.  ...  V Optimiste,...  —  Comédie  en  5  actes 
de  Collin  d'Harleville   (1788). 

Page  209.  ...  Barrai  Vaine.  —  Les  deux  Barrai,  dont 
Stendhal  parle  souvent,  étaient  les  fils  de  Joseph- 
Marie  de  Barrai,  ancien  président  à  mortier  au  par- 
lement de  Dauphiné,  député  au  Corps  législatif, 
puis  premier  président  à  la  Cour  d'appel.  L'aîné, 
Charles-Antoine,  était  né  le  29  juin  1770  ;  il  fut 
capitaine  de  grenadiers.  Le  cadet,  né  le  9  juin  1783, 
était  le  contemporain  et  l'ami  de  Beyle. 

Page  209.  ...  sont  arrivés  le...  —  La  date  est  en  blanc 
dans  le  manuscrit. 

Page  210.  ...  la  Camilla  de  Paër,...  —  Camilla,  opéra 
italien,  paroles  de  Carpani,  musique  de  Paër,  repré-^ 
sente  au  théâtre  Italien  de  Paris  le  5  novembre 
1804. 

Page  210.  ...  ch'  egli  mi  doveva.  —  Aujourd'hui  est 
le  jour  des  deux  sous  ;  je  ferai  une  description  de 
l'état  dans  lequel  me  laisse  mon  père.  Voilà  un  ter- 
rible effet  de  l'avarice.  La  livrée  rose.  Tencin  me  donne 
6  livres,  qu'il  me  devait. 

Page  210.  ...  Andrieux...  —  Il  était  alors  professeur 
de  grammaire  et  de  belles-lettres  à  l'Ecole  Poly- 
technique. 

Page  211.  Milan...  —  C'est  Bonaparte  que  Beyle 
désigne  sous  ce  nom. 

Page  215.  ...  Marignier...  —  Voir  à  son  sujet  la  note 
de  la  page  2. 

Page  216.  ...  Nourrit,...  —  Louis  Nourrit,  ténor,  débuta 
à  l'Opéra  le  3  mars  1805. 

Page  217.  ...  Gerbier...  —  Pierre- Jean-Baptiste  Ger-^ 
hier,  avocat  célèbre  au  parlement  de  Paris,  né  à 
Rennes  le  29  juin  1725,  mort  à  Paris  le  26  mars  1788^ 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      435 

Page  220.  ...  dans  ces  caractères,...  —  Stendhal  écrit 
ces    mots    en   petites    minuscules   typographiques. 

Page  225.  ...au  milieu  de  Vhiçer,...  —  Stendhal  avait 
d'abord  ajouté,  mais  semble  avoir  voulu  rayer 
ensuite  :  «  ou  le  soir,  au  son  de  l'orgue  organisé  qui 
court  les  rues.  « 

Page  226.  ...  les  Nouvelles,...  —  II  s'agit  sans  doute 
des  youvelles  exemplaires  de   Cervantes. 

Page  226.  ...  V auteur  de  Valérie;...  —  Valérie,  ou  Lettres 
de  Gustave  de  Linar  à  Ernest  de  G...,  par  M^^  de 
Krudner.  (Paris,  Giguet  et  Michaut,  1803,  2  vol, 
in-12.) 

Page  229.  ...  Vie  de  Sénèque  par  Diderot,...  —  Essai 
sur  la  vie  de  Sénèque  le  Philosophe...  (Paris,  Debure, 
1779,  in-12.) 

Page  229,  ...  celle  de  Bastien.  —  J.  Fr,  Bastien  a  donné 
une  édition  corrigée  de  la  traduction  de  dom  Gervaise 
des  Lettres  d'Héloïse  et  d'Abailard  (1782,  2  vol. 
in-12). 

Page  229.  ...  lettres  d'une  religieuse  portugaise  à  Cha- 
vigny,...  —  Les  Lettres  portugaises  traduites  en  fran- 
çais ont  paru  d'abord  à  Paris  chez  C.  Barbin  en  1669 
(2  vol.  in-12).  Marianne  Alcaforada  est  le  nom  de  la 
religieuse,  le  comte  de  Chamilly  (et  non  Chavigny) 
celui  du  destinataire. 

Page  230.  ...  understanding  seul.  —  ...  de  mon  esprit 
intelligent. 

Page  230.  ...  for  a  future  Tacite.  —  Si  cela  est  vrai, 
c'est  pour  un  futur  Tacite, 

Page  231.  ...la  religieuse  portugaise.  —  Stendhal  écrit 
en  marge,  en  face  de  chacun  des  degrés  de  sensi- 
bilité :  \P  «  mon  oncle  »  ;  2"  «  Tencin  »  ;  3°  «  Martial 
(je  conçois  le  plus)  »  ;  4°  «  M^*^  Duchesnois  peut-être, 
mais  probablement  ». 


436  JOURNAL  DE  STENDHAL 

Page  234.  ...  Damon  et  Critias,...  —  Stendhal  veut  dire  t 
Damon  et  Pythias. 

Page  235.  Crozet  et  moi,...  —  Stendhal  écrit  en  haut 
du  feuillet  :  «  27  nivôse  XIII,  en  lisant  Biran,  qui 
m'explique  les  mystères  des  passions,  sentis  en  moi  » 

Page  235.  ...  Minuit.  —  Comédie  en  un  acte  de  Desau- 
dras   (1791). 

Page  236.  I  shall  write  after  day.  —  Je  lui  écrirai  de- 
main. 

Page  240.  P^  pluviôse  XIII.  —  Ces  réflexions  se  lisent 
à  la  fin  du  manuscrit  de  cette  partie  du  Journal,  foL 
122  vo  à  125. 

Page  242. ...  lâche  (pleurez),  infâme...  —  Le  Misanthrope,. 
acte  I,  scène  i. 


1805 

Paris. 

Extrait  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  municipale 
de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,  fol.  126  à  148.— 
Publié  en  partie  par  C.  Stryienski,  op.  cit.,  p.  127-144, 
qui  y  a  intercalé,  comme  précédemment,  des  fragments 
de  la  Filosofia  nova. 

Page  245.   ...  my  father's  avarice.  —  Bonheur  donné 

par  le  temps,  et  plus  de  résignation  sur  l'avarice  de 

mon  père. 
Page  246.  ...   at   Dugazon's  house.  —  J'écris  à  Victorine 

de  ma  propre  main,  après  quoi  je  vais  chez  Dugazon. 
Page   246.    ...    Pinel;... —  Traité   médico-philosophique 

sur  V aliénation  mentale,  par  Philippe  Pinel  (l'"®  éd., 

Paris,  1801,  in-8o). 
Page   246.    ...    rapports   du   physique   et   du   moral.    — 

L'ouvrage  célèbre  de  Cabanis,  qui  eut  par  la  suite 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      437 

une  si  grande  influence  sur  l'esprit  de  Stendhal, 
avait  paru  en  volume  en  1802,  sous  le  titre  de  Traité 
du  physique  et  du  moral  de  Vhomme. 

Page  247.  ...  sfortunato  ?  —  Serai-je  donc  le  seul 
infortuné  ? 

Page  249.  ...  conseiller  d'Etat,  ou  sénateur.  —  Jean- 
Joseph  Mounier  fut  nommé  conseiller  d'Etat  le 
^er  février  1805.  Il  était  auparavant  préfet  de  l'Ille- 
et-Vilaine. 

Page  249.  ...  f  ai  rencontré  le  fils...  —  Edouard  Mounier. 

Page  250.  Duchesne...  —  Sans  doute  Antoine-Louis- 
Hippolyte  Duchesne,  né  le  27  février  1781,  fils  de 
Pierre- François  Duchesne  de  la  Drôme,  député  au 
Conseil  des   Cinq-Cents. 

Page  252.  ...  de  Biran.  —  De  V influence  de  Vhahitude 
sur  la  faculté  de  penser...,  par  Maine  de  Biran  (Paris, 
1803,  in-80). 

Page  252.  ...  rue  de  Thioncille.  —  C'est  la  rue  Dauphine 
actuelle. 

Page  256.  ...  de  Claire  d'Albe,  <i' Amélie  Mansfield,... 
—  Romans  de  M™^  Cottin,  parus  respectivement  en 
1799  et  1803. 

Page  258.  ...  des  Folies  amoureuses;...  —  Comédie  en 
3  actes  de    Regnard    (1704). 

Page  258.   ...   Mazeau,...  —  Voir  page  9,  et  la  note. 

Page  260.  ...  être  son  Valbelle.  —  C'est  un  personnage 
des  Deux  Hommes,  pièce  à  laquelle  Stendhal  travail- 
lait à  cette  époque. 

Page  262.  ...  l'Orphelin  de  la  Chine  et  le  Confident 
par  hasard.  - —  U Orphelin  de  la  Chine,  tragédie  en  5 
actes  de  Voltaire  (1755).  —  Le  Confident  par  hasard, 
comédie  en  un  acte  et  en  vers  de  Faur  (1801). 

Page  265.  ...  hors  d'état  d'écrire.  —  Après  ces  mots, 
Stendhal  écrit,  en  gros  caractères  :  «  M^^^  Louàson 
(22  pluviôse  XIII).  » 

JOURNAL    DE    STENDHAL.  28. 


438  JOURNAL   DE   STENDHAL 

Page  265.  ...  léger  (...).  —  Le  mot  est  laissé  en  blanc 
entre  les  parenthèses. 

Page  267.  ...  il  marchese,...  — Terme  trivial  employé 
en  Italie  pour  désigner  les  règles  des  femmes. 

Page  267.  ...le  Cercle  ;...    —   Comédie   en  un  acte  de 

Poinsinet   (1764). 
Page  271.  ...il  nous  fait  des  fortunes.  —Horace,  acte  II, 

scène  m. 
Page  272.  ...  M^^^  Amalric,... — Amalric  Contât,  dont 

Stendhal    a    annoncé    le    troisième    début    quelques 

pages  plus  haut  (p.  260). 

Page  273.  ...  and  is  reçu...  ■ —  Je  suis  allé  quatre  fois 
chez  Louason,  la  première. . .,  la  seconde  avec  M"^®  Mor- 
tier, un  vieillard  entre,  et  il  est  reçu... 

Page  273.  ...  for  a  physician.  —  Pour  un  médecin. 

Page  274.  ...  Percevant...  —  Nom  que  Beyle  donnait  à 
Crozet. 

Page  274.  ...  Camille  B.  (cadet),...  —  Camille  Basset. 
Nous  publions  le  caractère  d'Ouéhihé  et  celui  de 
Perrino  (Dausse)  dans  nos  Annexes,  à  la  fin  du  pré- 
sent volume. 

Page  274.  ...  Perrino  (D..sse).  —  Joseph- Henry 
Dausse,  né  à  Gray  en  1745,  ingénieur  des  Ponts-et- 
Chaussées  en  Dauphiné  en  1777,  fut  chargé  en  1802 
de  la  construction  de  la  route  du  Mont-Cenis.  Il 
mourut  inspecteur  divisionnaire  à  Grenoble  en  1816. 

Page  275.  ...  Charlotte...  Esprit...  —  Il  s'agit  de  Vic- 
torine  et  Edouard  Mounier.  Nous  lisons  dans  le 
manuscrit  R  5.896,  t.  XXII,  fol.  lAl  :  <.i  Crozet  shall 
be  called  ^  Percevant  ;  Ed.  Mounier  =  Esprit  ; 
M...  =  Gripoli,  aussi  beau  qu'Apollon,  d'une  élé- 
gance parfaite,  examen  parfait,  le  beau  idéal  à  mes 
yeux  alors  et  peut-être  encore  à  présent.  Vêtu  de 
gris,  visage  poli  et  teint  charmant.  » 

1.  S'appellera. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    1      439 

Page  276.  ...  for  the  intimes  friends.  —  ...  d'amour  de 

la  gloire  et  de  grande  sensibilité,  qui  ne  sont  que 

pour  les  amis  intimes. 
Page  277.  17  pluviôse  an  XIII.  —  Ces  réflexions  sont 

intercalées  dans  le  Journal  du  23  pluviôse. 
Page  277.  Le  jour  de  Noël  1804,...  —  Notes  insérées 

à  la  fin  de  cette  partie  du  Journal,  fol.  149  du  ms. 


1805 


Extrait  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  de  la 
Yille  de  Grenoble,  R  302  (dossier  n°  1),  6  femllets  dont 
les  deux  derniers  blancs,  mesurant  355  sur  80  mm. 
Publié  par  Stryienski,  op.  cit.,  p.  145-161. 

Page  280.  ...  Naudet,  Després  et  Lacave...  —  Ils  appar- 
tenaient au  Théâtre-Français,  le  premier  depuis 
1784,  le  second  depuis  1793,  le  dernier  depuis  l'an  VII 
(1799). 

Page  282.  ...  Antonelli...  —  Pierre-Antoine,  marquis 
d'Antonelli,  né  en  1747,  maire  d'Arles  en  1791,  juré 
au  tribunal  révolutionnaire  en  1793  ;  inculpé  dans  la 
conspiration  de  Babœuf,  il  fut  exilé  loin  de  Paris 
pendant  plusieurs  années.  Il  mourut  à  Arles  en  1817. 

Page  286.  ...  M.  Lalanne,...  —  J.-B.  Lalanne,  né  à 
Dax  en  1772,  auteur  de  plusieurs  poèmes  didac- 
tiques :  les  Oiseaux  de  la  ferme,  le  Potager,  etc.. 

Page  288.  ...  Tyran  Domestique  ;...  —  Comédie  en  5 
actes,  d'Alexandre  Duval  (1805). 

Page  289.  ...  Chabroud...  —  Charles  Chabroud,  conven- 
tionnel et  avocat,  né  à  Vienne  en  1750. 

Page  290.  ...  Caroline,...  —  Caroline,  ou  le  Tableau, 
comédie  en  un  acte  de  F.  Roger  (1800). 


440  JOURNAL  DE  STENDHAL 


Annexes. 


Page  296.  ...  tous  les  appartements.  —  Vers  rayé  par 
Stendhal,  qui  marque  dans  la  marge  par  une  croix 
son  intention  de  le  corriger. 

Page   302.    ...   où  mon  âme  ravie,...  —  Stendhal  note 

en  face  de  ces  deux  premiers  vers  :  «  Bien  ». 
Page  302.  ...  C'était  V Amour.  ■ —  Appréciation  «  bien  » 

ici  et  au  vers  précédent. 
Page  302.  ...  0  maître  de  ma  çie,  ...  —  0  maître  de  ma 

vie  est  souligné,   avec  l'appréciation  «  m[auvais]   ». 
Page  302.  ...Et  non  pas  à  aimer.  ■ —  Note  «  bien  »  depuis  : 

«  si  tu  m'es  favorable  »,  jusqu'ici. 
Page  303.  ...  par  les  Grâces  ornée.  —  Mention  «  mauvais  » 

à  ce  vers  et  à  l'héinistiche  précédent. 
Page   303.    ...    Aime-la  sans  espoir.   —   Jugé   «   bien   » 

depuis  :  «  l'amour  en  s'envolant  »,  jusqu'à  la  fin. 
Page  306.  Le  public  rac...  ■ —  L'angle  du  feuillet  a  été 

déchiré. 
Page  314.  Voyage  to...  —  Le  nom  de  la  localité  a  été 

laissé   en   blanc.    A   la    même   époque,    Henri   Beyle 

parle   d'un  voyage   dans   un  pays   qu'il   appelle   L., 

et    que   nous    n'avons   pu   identifier.    (Cf.    ci-dessus, 

page  158.) 
Page  314.  ...  Martial...  —  Martial  Daru,  que  Stendhal 

appelle  aussi  Pacé. 
Page  318.  ...  par  mois,  le...  —  La  date  a  été  laissée  en 

blanc. 
Page  321.  ...  le  19  fructidor  an  XIII,  à....  —  Un  nom 

en  blanc. 
Page  324.  la  bibliothèque  de  stendhal  en  isoi.   — 

Extrait  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  municipale 

de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXVIII,  fol.  2. 


.NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I       441 

Page  328.  ...  pendant  Vhiver  de  1804- 1805.  —Stendhal 
parle  de  Dausse  et  de  Basset  dans  son  Journal 
de  1805  (voir  ci-dessus,  pages  205  et  274,  et  les  notes 
correspondantes).  —  Sur  les  personnages  qui  ont 
participé  à  la  construction  de  la  route  du  Mont- 
Cenis,  consulter  Marcel  Blanchard,  Les  Routes  des 
Alpes  occidentales  à  V époque  napoléonienne  (Grenoble, 
1920,  in-8o),  pages  239  et  suivantes. 

Page  329.  Perrino.  —  Écrit  les  21  et  28  pluviôse  an  XIII 
(10  et  17  février  1805).  —  Extrait  des  manuscrits 
de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble,  R  5.896, 
vol.  IV,  fol.  133  ;  —  à  partir  de  :  «  Perrino  prit  le  parti 
de  V intendant .. .  »,  vol.  II,  fol.  15  à  18  v^  ;  — et,  vers 
la  fin  du  texte,  à  partir  de  :  «  Perrino,  qui  se  troui^a 
à  Suze  »,  vol.  IV,  fol.  127. 

Page  335.  ...  entrepreneur,  nommé...  —  Le  nom  est  en 
blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  335.  ...  Prusias...  —  A  côté  de  ce  nom  Stendhal 
a  écrit,  puis  rayé,  celui  de  «  Latombe  ». 

Page  336.  Celui  de  Chambéry,...  —  Le  nom  est  en  blanc 
dans  le  manuscrit. 

Page  340.  Romain.  —  Ecrit  les  3-7  germinal  an  XIII 
(24-28  mars  1805).  —  Extrait  des  manuscrits  de  la 
bibliothèque  municipale  de  Grenoble,  R  302,  dos- 
sier nO  1. 

Page  354.  Jacquet,  sous-préfet  à  Suze.  —  Ecrit  le  7  ger- 
minal an  XIII  (28  mars  1805).  —  Extrait  des  manu- 
scrits de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble, 
R  5.896,  vol.  II,  fol.  13. 

Page  355.  ...  (an..).  —  En  blanc  dans  le  manuscrit. 

Page  358.  ...  Milan....  —  Nom  donné  par  Stendhal 
à  Bonaparte. 

Page  360.  Madame  Pauline  Musso-Jacquet.  —  Écrit 
le  11  germinal  an  XIII  (l^r  avril  1805).  —  Extrait 


442  JOURNAL  DE  STENDHAL 

de  la  collection  d'autographes  de  M.  Chaper,  à  Eybens, 
dossier  Beyle. 

Page  366.  Ouéhihé.  —  Ecrit  le  12  ventôse  an  XIII 
(3  mars  1805).  —  Extrait  des  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque municipale  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  IV, 
fol.  124. 

Page  369.  ...la  police...  —  Henri  Beyle,  déjà  prudent, 
écrit  :  «  pic  ». 

Page  374.  Ouéhihé.  —  Écrit  le  27  germinal  an  XIII 
(17  avril  1805).  —  Extrait  des  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque municipale  de  Grenoble,  R  5.896,  vol.  XVII, 
fol.  57. 

Page  374.  Ouéhihé  (suite).  —  Extrait  des  manuscrits 
de  la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble,  R  5.896, 
liasse,  n°  12. 

Page  374.  Quittera  le  Corps...  ■ —  Le  corps  des  ponts 
et  chaussées. 

Page  376.  English.  —  Il  s'agit  certainement  d'Alphonse 
Périer,  dont  Beyle  signale  ailleurs  les  allures  britan- 
niques. Alphonse  Périer,  né  en  1782,  était  le  dixième 
enfant  de  Claude  Périer  et  le  frère  puîné  de  Casimir 
Périer,  le  ministre.  Après  sa  sortie  de  l'Ecole  Poly- 
technique, il  s'associa  en  1804  à  son  frère  Augustin. 
Ecrit  en  «  messidor,  26  juin  1805  ».  —  Extrait  des 
manuscrits  de  la  bibliothèque  municipale  de  Gre- 
noble, R  302,  dossier  n^  1. 

Page  377.  Goodman  (29  old).  —  Écrit  en  prairial  XIII 
(mai-juin  1805). —  Stendhal  note,  le  28  juillet  suivant  : 
«  Said  ta  the  father,  that  my  trai>el  from  G\renohle\ 
to  M[arseille],  had  costed  to  me  6  louis  and  half.  9  ther- 
midor XIII.  »  —  Extrait  des  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque municipale  de  Grenoble,  R  302,  dossier  n^  1. 

Page  378.  Inchinevole.  —  Extrait  des  manuscrits  de 
la  bibliothèque  municipale  de  Grenoble,  R  302, 
dossier  n"  10. 


NOTES    ET    ÉCLAIRCISSEMENTS    DU    TOME    I      443 

Page  380.  AfOBT  de  Bernard.  —  Marie- Joseph  Bernard, 
ancien  élève  de  l'Ecole  centrale  de  Grenoble,  entra 
en  1799  à  l'Ecole  Polytechnique.  Sorti  dans  la  marine, 
il  était  aspirant  lorsqu'il  mourut,  en  1805.  —  Extrait 
des  manuscrits  de  la  bibliothèque  municipale  de 
Grenoble,  R  5.896,  vol.  XXII,  fol.  239. 


CARTE  GÉNÉRALE   DE  L'ITALIE  SEPTENTRIONALE 


^> 


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uhrilv.    ,-.I(lrul~    ,.    l'nl.- 


TABLE    DES    GRAVURES 


DU     TOME     PREMIER 


La    maison    de    Noël    Daru,    où    Henri   Beyle 

habitait  en  1800 frontispice 

L'ÉCRITURE  DE  StE.NDHAL  EN  1802 52—53 

La  Comédie  Française  au  moment  de  sa  recons- 
truction en  1788 134-135 

L'Intérieur      de      la      Comédie      Française, 

vers  1790 258-259 

Carte  de  l'Italie  du  Nord 444—445- 


TABLE  DES   MATIERES 

DU   TOME   PREMIER 


Introduction,  par  Henry  Débraye i 

1801   (18  avriI-12  septembre).   Piémont 1 

1801  (18  septembre-26  décembre)  —  1802  (4  mars- 
11  novembre).  Lombardie  et  Piémont.  Grenoble. 
Paris    31 

1802  (24  août-16  septembre),  Paris 49 

1804  (30  mars-3  avril).    Genève 53 

1804  (8  avril-21  mai).  Paris 61 

1804   (23   mai-7  juillet).    Paris 87 

1804  (14  juillet-10  août).    Paris 115 

1804  (12   août-22   septembre).    Paris 139 

1804   (22  octobre-8  novembre).  Paris 159 

1804  (14  novembre-19  décembre).  Paris 173 

1804  (23-31  décembre)  —  1805  (1"-21  janvier). 
Paris    201 

1805  (21  janvier-12  fé\Tier).  Paris 245 

1805  (13-19    février).    Paris 279 

Annexes.   —   I.   Trois   essais   poétiques.    (1.   L'Hon- 
neur français.  —  2.  Vers  sur  la  féie  de  Mme  Teis- 

seire.  —  3.  Sur  le  soir  d'un  beau  four...) 295 

IL  Henri  Beyie  et  la  Duchesnois.  (  1.  Réception 
de  Mesdemoiselles  Duchesnois  et  George.  — 
2.  On  a  honte  de  transcrire  les  bassesses...  — 

—  3.  Mademoiselle  Duchesnois  se  couche...) ....  304 

III.  Les  finances  d'Henri  Beyle  en  1803-1804 312 

IV.  La  bibliothèque  de  Stendhal  en  1804 32  4 


448  TABLE    DES    MATIÈRES 

V.  Premiers  essais  de  psychologie.  (1,  L'ingénieur 
Dausse  (Perrino).  —  2.  L'ingénieur  Derrien 
(Romain).  —  3.  Le  sous-préfet  Jacquet.  — 
4.  Madame  Jacquet  (Madame  Pauline  Musso- 
Jacquet).  —  5.  Camille  Basset  (Ouéhihé). 
—  6.  Alphonse  Périer  (English).  —  7.  Deux 
inconnus    (Goodman,    —    Inchinevole).    — 

8.  Mort  de  Bernard 327 

Notes    et    éclaircissemexts 383 

Table    des    gravures 445 


Abbeville.  —  Imprimerie  F.   Pah.lart. 


t 


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secret  et    diplomate,  (ut  considérable   sous   les  deux   ministères  de 

Kichelieu  et  de  Mazarin.  Publicafon  intéressante  particulièrement  au 

point  de  vue  des  relations  avec  l'Espagne  et  l'Italie. 

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Mémoires  du  chevalier  de  Quincy  (1698-1713),  p.  p.  L.  Lecestre, 
;i  vol.  in-8.  36  fr. 

Mémoires  authentiques  du  maréchal  de  Richelieu  (1725-1757), 
publiés  d'après  le  manuscrit  oriarinal  par  A.  de  Boislisle. 
In-8.  12  fr. 

Mémoires  du  comte  de  Souvigny,  lieutenant  général  des  armées 

du  Roi  (16131660),  p.  p.  L.  de  Co.ntensou,  3  vol.  in-8.  36  fr. 

Première  édition  des  Mémoires  de  Jean  Gangnières,  comte  de  Souvigny, 

qui,  liis  d'un  boucher  de  Jargeau,  s'éleva,  dans  l'armée,  au  grade  de 

lieutenant  général. 

Mémoires  du  Maréchal  de  Villars,  p.  p.  1p  marquis  de  Vogué. 

»i  vol.  in-8.  82  fr. 

No.AiLLEs  (Marquis   de).   Le  comte    Mole  (1781-1855).    Sa   vie,   ses 

mémoires.  Tome  I,  vol   in-8  avec  photot.,  15  fr.  —  Tome  II,  20  fr. 

NoniEH  (Charles).  Moi-même.  Roman  inédit  précédé  d'une  intro- 
dijctrion  sur  le  roman  personnel  par  Jean  L.arat.  In-8,  tiré 
à  îTio  ex.  3  fr.  50 

Souvenirs  d'émigration  de  M"  la  marquise  de  Lage  de  Volude, 
lame  de  .S.  A.  S.  M"'  la  princesse  de  Lamballe  (i79.-2-i79.'r).  Lettres 
à  M""  la  comtes*" ''e  Alontijo,  p.  p.  de  la  MoBi.NEnif:.  in  8.     60  fr. 

La  Trémoille  (Duc  L.  de).  Souvenirs  de  la  princesse  de  Tarente 
(1789-1792),  in  8,  planches.  7  fr.  50 

Table  alphabétique  des  noms  propres  cités  dans  les  mémoires 
relatifs  à  l'histoire  de  France  pendant  le  xviii"  siècle,  publiés  de 
i8&;à  i85i  par  MM.  F.  Barrière  et  de  Lescure,  par.A.  Marquiset, 
1913,  in  >*.  10  fr. 

AHBE\IILI\     —    I.MPKIMERIE    F.    PAU.I.ART 


PQ        Beyle,  Marie  Henri 
24.36         Journal 

1923 
t.l 


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